la dissolution, et la représentation extérieure une pompe théâtrale, je
me trouvais à peu près, si la comparaison n'était pas trop ambitieuse,
comme Platon à la cour de Denys. Dès mon arrivée, je fus assailli
d'intrigans des deux nations, parmi lesquels, sous le masque d'une
sorte d'ingénuité, je reconnus des émissaires de Paris. Il y en avait
aussi dans le conseil du roi; et je me défiais surtout d'un certain
marquis de G...., qui des deux acceptions dans lesquelles son nom est
pris en latin, avait toute la vigilance de l'une et rien de la franchise
de l'autre. Lors de mes premières conférences en présence de Murat, je
dus y apporter une grande réserve; je feignis d'être sans instructions,
et je priai le roi de m'expliquer sa situation politique. Il m'avoua
qu'elle était critique et embarrassante; qu'il se trouvait placé d'une
part entre son peuple et son armée, abhorrant toute idée de persévérance
dans l'alliance française; de l'autre, entre l'empereur Napoléon qui le
laissait sans direction et l'abreuvait de dégoût, et les souverains
alliés, qui exigeaient de lui qu'il prononçât sans délai son accession
complète à la coalition; que, d'un autre côté, les chefs des Italiens
lui demandaient de concourir à déclarer l'indépendance de leur patrie,
tandis que le vice-roi était en opposition à toutes les mesures
favorables aux indépendans, soit par les ordres de l'empereur, soit
d'après ses propres vues. Enfin, ajouta le roi, j'ai encore à lutter
contre les manoeuvres de lord Bentinck, qui, de la Sicile, cherche à
soulever les Calabres, et assiste d'argent et de promesses les
_carbonari_ dans toute l'étendue de mon royaume. Je dis au roi qu'il ne
m'appartenait point de lui donner aucun conseil; que de sa part c'était
une résolution qu'il fallait prendre; que je devais me borner à
l'engager à en prendre une, et, une fois prise, à s'y tenir d'une
manière invariable.
Le roi, à l'issue de la conférence, m'avoua qu'ayant communiqué à
l'empereur, un mois auparavant, ses craintes qu'un détachement
autrichien ne fût dirigé sur les bouches du Pô, il lui avait demandé à
cette occasion qu'il renonçât franchement à la possession directe de
l'Italie, et complétât ainsi ses bienfaits pour elle en proclamant son
indépendance. Je répondis au roi qu'il était difficile de croire que
l'empereur fît de nécessité vertu; que, dans cette supposition, je
réclamerais la priorité pour la France, moi qui l'avais supplié en vain,
à plusieurs reprises, de rendre la guerre nationale.
Mes autres conférences furent tout aussi oiseuses. Murat était lancé;
son conseil le poussait de plus en plus dans les intérêts de la
coalition; situation politique, incompatible avec son projet d'appeler
l'Italie à l'indépendance. Je le lui fis sentir, mais en vain; alors je
me bornai à lui recommander, dans une conférence secrète, d'augmenter
son armée et d'avoir de bonnes troupes, et de rattacher à tout prix à sa
cause la secte des _carbonari_ qu'il avait impolitiquement persécutée,
et qui me paraissait prendre plus de consistance à mesure que les
événemens acquéraient plus de gravité. Je terminai par conseiller au roi
de ne pas trop compter sur sa cohue princière d'altesses napolitaines,
et de s'entourer plutôt de gens qui auraient d'autre _excellence_ que
celle de nom, et à la fermeté desquels il pourrait se confier.
Ma mission à Naples n'était pas sans agrément. Je respirais en plein
hiver sous le plus beau ciel de l'Europe; je me voyais accueilli et
considéré dans une cour brillante; mais toutes mes pensées se tournaient
vers la France, et mes regards ne la quittaient point. L'invasion la
menaçait; l'étranger était à ses portes; qu'allait faire l'empereur?
qu'allait-il devenir? J'étais convaincu qu'il n'aurait point assez de
grandeur d'âme pour s'identifier avec la nation. Isolé, sa ruine était
certaine; mais les éclats de sa chute graduelle pouvaient encore être
long-temps funestes à la patrie.
Ne recevant aucune dépêche directe, et n'ayant que des notions vagues
sur l'état de Paris, je me hâtai de reprendre la route de Rome, où
m'attendait ma correspondance. Je crus d'autant plus convenable de
quitter la cour de Murat, que je savais, d'une manière certaine, qu'on y
attendait l'arrivée du comte de Neyperg, plénipotentiaire d'Autriche,
chargé de conclure son traité d'accession, et que je me serais trouvé
alors dans une fausse position à Naples. Rentré dans la capitale du
monde chrétien, je n'eus rien de plus pressé que d'ouvrir mes dépêches
de Paris. Elles contenaient la nouvelle qu'on s'attendait, d'un moment à
l'autre, à la violation de la neutralité de la Suisse par les alliés, et
à l'invasion de notre territoire par les frontières de l'Est; qu'à peine
l'empereur pourrait-il rassembler, entre Strasbourg et Mayence, une
soixantaine de mille hommes dans le court espace d'un mois, tant les
maladies épidémiques et la désorganisation avaient causé de ravages
dans ses armées; que cependant il s'obstinait à repousser _les bases
sommaires_ que les alliés venaient de lui faire parvenir de Francfort,
bien que dans le conseil Talleyrand le poussât fortement à la paix, en
ne cessant de lui répéter qu'il se méprenait sur l'énergie de la nation,
qu'elle ne seconderait pas la sienne, et qu'il s'en verrait abandonné.
Sourd à de si sages conseils, que méditait Napoléon dans cette crise? Un
coup d'état: de se faire proclamer dictateur. Sorti des factions et des
orages d'une révolution où les mots ont eu beaucoup d'empire, il s'était
persuadé, par suite de la confusion d'idées qui régnait dans sa tête en
matière d'histoire ancienne, que le nom de dictateur produirait un grand
effet. Il y renonça néanmoins, sur les représentations de Talleyrand et
de Cambacérès. Ils observèrent qu'il fallait faire la chose sans le
dire; qu'il pouvait même prendre les clefs du Sénat dans sa poche, sans
avoir besoin d'aucun titre nouveau. C'est ce qu'il fit, et le palais du
Sénat fut depuis ce temps gardé à vue.
Tel était le résumé de ma correspondance; et dans les dispositions où
m'avait jeté l'impression que j'en ressentis, j'écrivis à l'empereur la
lettre suivante:
«J'ai pris congé du roi de Naples: je ne dois dissimuler à Votre Majesté
aucune des causes qui ont arrêté l'activité naturelle de ce prince.
1º. C'est l'incertitude où vous l'avez laissé sur le commandement des
armées d'Italie. Le roi, dans ces deux dernières campagnes, vous a donné
tant de preuves de son dévouement et de ses qualités militaires, qu'il
s'attendait à recevoir de vous cette marque de confiance. Il se sent
humilié à la fois et de vos soupçons, et de l'idée de se trouver placé
sur la même ligne que vos généraux.
2º. On dit sans cesse au roi: si, pour conserver l'Italie à l'empereur,
vous dégarnissez votre royaume de troupes, les Anglais vont y opérer des
débarquemens et y exciter des séditions d'autant plus dangereuses que
les Napolitains se plaignent hautement de l'influence de la France: dans
quel état, ajoute-t-on, se trouve cet Empire? Sans armée, découragé par
une campagne que ses ennemis ne regardent pas comme le terme de ses
maux, puisque le Rhin n'est plus une barrière, et que l'empereur, loin
de pouvoir garantir l'Italie, a peine à s'opposer à l'envahissement de
ses frontières d'Allemagne, de Suisse et d'Espagne. Songez à vous, lui
écrit-on de Paris, ne comptez que sur vous-même. L'empereur ne peut plus
rien, même pour la France; comment garantirait-il vos États? Si, dans le
temps de sa toute-puisssance, il eut la pensée de réunir Naples à
l'Empire, quel sacrifice serait-il porté à faire pour vous? Il vous
sacrifierait aujourd'hui à une place forte.
3º. D'un autre côté, vos ennemis opposent au tableau de la situation de
la France celui des avantages immenses que présente au roi son accession
à la coalition: ce prince consolide son trône, agrandit ses États; au
lieu de faire à l'empereur le sacrifice inutile de sa gloire et de sa
couronne, il va répandre sur l'un et l'autre l'éclat le plus brillant en
se proclamant le défenseur de l'Italie, le garant de son indépendance.
Se déclare-t-il pour Votre Majesté, son armée l'abandonne, son peuple
se soulève. Sépare-t-il sa cause de celle de la France, l'Italie tout
entière accourt sous ses drapeaux. Tel est le langage que parlent au roi
des hommes qui tiennent de près à votre gouvernement. Peut-être ne
fait-on en cela que s'abuser sur les moyens de servir Votre Majesté. La
paix est nécessaire à tout le monde: déterminer le roi à se mettre à la
tête de l'Italie, est, à leurs yeux, le plus sûr moyen de vous forcer à
faire la paix.
Je suis arrivé à Rome le 18. Ici, comme dans toute l'Italie, le mot
d'_indépendance_ a acquis une vertu magique. Sous cette bannière se
rangent sans doute des intérêts divers; mais tous les pays veulent un
gouvernement local; chacun se plaint d'être obligé d'aller à Paris pour
des réclamations de la moindre importance. Le gouvernement de la France,
à une distance aussi considérable de la capitale, ne leur présente que
des charges pesantes sans aucune compensation. Conscription, impôts,
vexations, privations, sacrifices, voilà, se disent les Romains, ce que
nous connaissons du gouvernement de la France. Ajoutons que nous n'avons
aucune espèce de commerce, ni intérieur ni extérieur; que nos produits
sont sans débouchés, et que le peu qui nous vient du dehors, nous le
payons un prix excessif.
Sire, lorsque Votre Majesté était au plus haut degré de la gloire et de
la puissance, j'avais le courage de lui dire la vérité, parce que
c'était la seule chose qui lui manquait. Aujourd'hui je la lui dois
également, mais avec plus de ménagement, puisqu'elle est dans le
malheur. Son discours au Corps législatif aurait fait une profonde
impression sur l'Europe et aurait touché tous les coeurs, si Votre
Majesté eût ajouté au désir qu'elle a manifesté pour la paix, une
renonciation magnanime à son ancien système de monarchie universelle.
Tant qu'elle ne se prononcera pas sur ce point, les puissances coalisées
croiront ou diront que ce système n'est qu'ajourné, que vous profiterez
des événemens pour y revenir. La nation française elle-même restera dans
les mêmes alarmes. Il me semble que si, dans cette circonstance, vous
concentriez toutes vos forces entre les Alpes, les Pyrénées et le Rhin;
si vous faisiez une déclaration franche de ne pas dépasser ces
frontières naturelles, vous auriez tous les voeux et tous les bras de la
nation pour défendre votre Empire; et certes, cet Empire serait encore
le plus beau et le plus puissant du monde; il suffirait à votre gloire
et à la prospérité de la France. Je suis convaincu que vous ne pouvez
avoir de véritable paix qu'à ce prix. Je crains d'être seul à vous
parler ce langage; défiez-vous des mensonges des courtisans,
l'expérience a dû vous les faire connaître. Ce sont eux qui ont poussé
vos armées en Espagne, en Pologne et en Russie, qui vous ont fait
éloigner de vous vos plus fidèles amis, et qui, dernièrement encore,
vous ont détourné de signer la paix à Dresde. Ce sont eux qui vous
trompent aujourd'hui et qui vous exagèrent votre puissance. Il vous en
reste assez pour être heureux et pour rendre la France paisible et
prospère; mais vous n'avez rien de plus, et toute l'Europe en est
persuadée; il serait même inutile à lui faire illusion, on ne la
tromperait plus.
Je conjure Votre Majesté de ne pas rejeter mes conseils, ils partent
d'un coeur qui n'a cesse de vous être attaché. Je n'ai point le sot
amour-propre de voir mieux qu'un autre; si chacun avait la même
franchise il vous tiendrait le même langage. Il vous aurait parlé comme
moi après la paix de Tilsitt, après la paix de Vienne, avant la guerre
contre la Russie, et, en dernier lieu, à Dresde.
Il est affligeant, pour la dignité de l'homme, que je sois le seul qui
ose vous dire ce qu'il pense. Si Votre Majesté éprouve de nouveaux
malheurs, je n'aurai pas à me reprocher d'avoir cessé de lui dire la
vérité. Au nom du ciel, mettez un terme à la guerre; faites que les âmes
puissent trouver un moment pour se reposer.»
Ma lettre était à peine partie, que Napoléon frappait son dernier coup
d'état: la dissolution du Corps législatif. De ce palais des Tuileries
qui n'aurait dû retentir que de voeux et d'hommages, et qui fut
transformé soudainement en une arène d'orgueil, de colère et de
scandale, on vit sortir, épouvantés, législateurs et magistrats,
généraux et fonctionnaires publics. Tous furent pénétrés d'une profonde
douleur de voir le chef de l'État et la nation se retirer l'un de
l'autre au moment où ils auraient le plus besoin de leurs secours
mutuels. Sous quels aupices allait donc s'ouvrir le troisième lustre de
l'Empire? cette année serait-elle la dernière de sa durée? Quels
funestes présages pour la défense de la patrie envahie par cinq armées
étrangères, marchant sous les drapeaux de tous les potentats de
l'Europe!
Pour continuer d'en imposer à l'Autriche, et se croyant maître de la
détacher, à son gré, de la coalition, l'empereur, au début de cette
campagne définitive, conserva la régence à Marie-Louise; de sorte que
l'Empire, dans son agonie, eût de fait deux gouvernemens, l'un au camp
de Napoléon, l'autre à Paris. Bientôt même il ajouta encore à tout ce
que cette régence avait d'absurde dans la pratique comme dans la
conception, en déférant à son frère Joseph, presqu'au moment où il
venait d'investir l'impératrice du pouvoir dirigeant, la lieutenance
générale de l'Empire. Ce n'était qu'un élément de division de plus qu'il
jetait dans son gouvernement.
Ce n'est pas ainsi que j'avais conçu la régence et que j'aurais fini
par la faire prévaloir si le mauvais génie de la révolution ne m'eut pas
tenu enchaîné au-delà des Alpes.
Je le demande, quelle était, dans cette incohérence du pouvoir, la
personne ou l'autorité qu'on pouvait réellement considérer comme
dépositaire de la pensée de Napoléon? Joseph n'était que le contre-poids
de l'archichancelier Cambacérès, qui l'était de l'impératrice et de
Joseph, et l'impératrice n'était là que pour la forme. Voilà donc
Cambacérès la cheville ouvrière de la régence de Paris; mais il ne
l'était que sous la surveillance du ministre de la police, véritable
inquisiteur domestique. En elle-même, la police n'est qu'une puissance
occulte, dont la force réside dans l'opinion qu'elle sait donner de sa
force; alors elle peut devenir l'un des plus grands ressorts de l'État;
mais dans les mains d'un Savary, le talisman de la police s'était brisé
à jamais.
On voit par ce qui précède que jamais gouvernement ne s'était tenu prêt
à succomber sous autant de précautions, et peut-être par excès de
précautions. Il est pourtant vrai de dire que toutes les autorités se
trouvaient d'accord sur un point, l'impossibilité de conserver le
gouvernement dans les mains de Napoléon. Personne n'a eu le courage de
le proclamer tout haut et d'agir en conséquence; mais aussi quelle honte
pour tant d'hommes capables et expérimentés d'avoir laissé consommer la
ruine de l'État, et opérer, sous l'influence de l'étranger, une
révolution dont la patrie en pleurs réclamait l'initiative!
Ô vous qui m'avez dit depuis et après coup; Pourquoi n'étiez-vous pas
là? Combien cette sorte de regret ne révèle-t-il pas votre lâcheté! Je
n'étais pas là, précisément parce que j'aurais dû y être, et qu'on avait
pressenti que, par la seule force des choses, tous les intérêts de la
révolution que je représentais à moi seul, auraient prévalu et paré à la
catastrophe.
Je me méprenais si peu sur notre état réel, que, voulant hâter mon
retour et mettre un terme à ma mission, j'écrivis à l'empereur une
seconde lettre où je lui représentai combien il était contraire à sa
dignité que je restasse en qualité de son gouverneur général à Rome,
envahi par les Napolitains, et sous leurs canons, pour ainsi dire; que
d'ailleurs il devenait impossible que Rome, la Toscane et l'État de
Gênes pussent être conservés, si le roi de Naples accédait à la
coalition, et que, selon moi, la politique commandait d'entrer, avec ce
prince, en arrangement pour lui abandonner l'occupation militaire
provisoire des pays qu'il nous serait impossible de garder ou de
défendre; que nous en retirerions le double avantage de sauver nos
garnisons et de rattacher indirectement le roi de Naples à la cause
française; que, du reste, trouvant ma dignité blessée à Rome où mon
autorité ne pouvait plus avoir aucun poids, je me dirigeais sur Florence
où j'attendrais ses dernières instructions.
Je trouvai Florence comme le reste de l'Italie, inquiète, en suspens,
partagée sur l'opinion qu'on devait se former des mouvemens de Murat,
vers la Haute-Italie. Les adhérens de Napoléon assuraient que les
Napolitains, restés fidèles et dévoués à sa cause, ne se portaient sur
le Pô que pour seconder nos efforts contre l'ennemi commun, et que Murat
viendrait les commander en personne. Les partisans de l'indépendance ne
voyaient, dans la marche des Napolitains, que la prochaine arrivée
d'auxiliaires qui les aideraient à s'affranchir du joug des Français.
D'autres enfin, ne voyaient pas sans inquiétude, sur le théâtre de la
Haute-Italie, une nouvelle armée qui n'était à leurs yeux qu'un ramassis
de vagabonds et de pillards enrôlés par force et tout-à-fait
indisciplinés. Qu'attendre, me disait-on, d'un Carascosa, médiocre
talent, mais plein de forfanterie; d'un Macdonaldo, ancien aide-de-camp
du vieux général cisalpin Trivulzi, dont il a épousé la concubine, et
qui, n'ayant pu obtenir d'emploi ni en France ni dans le royaume
d'Italie, s'est jeté de désespoir dans les troupes de Murat; d'un
ex-général lombard Lecchi, malheureusement connu pour ses cruautés, ses
exactions et ses rapines en Espagne, et qui, traduit en France devant un
conseil de guerre, fut renvoyé sans emploi. Peut-être viendra-t-on
vanter le jeune Lavauguyon, récemment rentré en grâce auprès de Murat,
qui, par une boutade de jalousie, l'avait disgracié en 1811, époque où,
à la tête des vélites à cheval de sa garde, il était, selon les uns trop
remarqué par la reine Caroline, et, selon d'autres, rival encore plus
heureux de Murat. Les autres généraux n'ont ni plus de consistance ni
plus de considération. Ainsi, je sus bientôt à quoi m'en tenir sur
cette armée napolitaine; elle se composait de quarante bataillons, vingt
escadrons, en tout vingt mille hommes et de cinquante pièces
d'artillerie; du reste, elle était d'une assez belle tenue, mais en
effet peu disciplinée.
Le gouvernement de Toscane était d'autant plus inquiet sur son avenir,
que, dès le 10 décembre, les Anglais avaient opéré un débarquement à
Via-Reggio, et de là s'étaient présentés devant Livourne; mais la bonne
contenance de la garnison française les avait décidés à se rembarquer.
Toutefois, cette tentative ne paraissait être de leur part qu'une
première reconnaissance.
Ce fut au milieu de ces circonstances que je me présentai à la cour de
la grande-duchesse, où je fus parfaitement accueilli; je trouvai en elle
une femme singulière, que pour cette fois j'eus le temps d'étudier.
Dépourvue de beauté et de charmes, Élisa n'était pas sans esprit, et les
premiers mouvemens de son coeur étaient bons; mais un défaut incurable
de jugement, et ses penchans à la lubricité, la jetaient dans des écarts
et dans l'extravagance. Son tic consistait à se modeler par imitation
sur les habitudes de son frère, affectant sa brusquerie, recherchant le
faste, l'appareil militaire, et négligeant les arts de la paix, les
lettres mêmes, dont jadis elle s'était érigée en protectrice par
engouement. Dans un pays où avait tant fleuri l'agriculture et le
commerce, elle ne s'était occupée qu'à se former une cour splendide et
servile, organisant des bataillons de conscrits, faisant et défaisant
les généraux; là où jadis les universités de Pise et de Florence, les
académies de la Crusca, del Cimento et del Disegno avaient jeté tant
d'éclat, elle avait laissé dépérir les études, n'accordant de protection
qu'à des histrions, des baladins et des joueurs de luth. En un mot,
Élisa était redoutée et n'était point aimée. Quant à moi, loin d'avoir à
m'en plaindre, je la trouvai prévenante, affectueuse, résignée même à
toutes les traverses dont elle était menacée, et déférant volontiers à
mon expérience et à mes conseils. Dès ce moment, je devins le directeur
de sa politique. Elle laissa percer devant moi son dépit de ce que
Napoléon était à la veille, non seulement de perdre peut-être l'Empire
par son obstination, mais encore de sacrifier sans hésiter les
établissemens dont sa famille était en possession. Je devinai alors
toutes ses craintes, et je compris combien elle était alarmée de l'état
précaire de la Toscane qu'elle s'attendait avec douleur à voir échapper
de ses mains. Je ne lui dissimulai pas qu'à Dresde j'avais donné à
Napoléon les avis les plus sincères et les plus à propos; que je l'avais
averti qu'il allait jouer sa couronne, seul, contre toute l'Europe;
qu'il devait céder l'Allemagne et se tenir ensuite derrière le Rhin, en
appelant la nation à son aide; qu'il serait forcé malgré lui d'en venir
là, mais qu'alors il prendrait trop tard un parti commandé par la
nécessité.
Cependant les différens corps de l'armée de Murat parvenaient
successivement à leur destination, soit à Rome, soit dans les Marches.
Le général Lavauguyon, son aide-de-camp, qui était à Rome même, à la
tête de cinq mille Napolitains, se déclarant tout-à-coup commandant des
États romains, prit possession du pays. Le général Miollis, qui n'avait
que dix-huit cents soldats français, se renferma dans le château
St.-Ange. Lavauguyon le somma inutilement de se rendre et fit cerner le
château; il demanda une entrevue à Miollis que celui-ci refusa
nettement.
Mais bientôt Murat lui-même, qui était parti de Naples le 23 janvier,
fit son entrée à Rome avec cette pompe qu'il recherchait avec tant
d'empressement; il fut reçu avec de grands témoignages de satisfaction
par les indépendans.
Murat fit proposer au général Miollis, ainsi qu'au général Lasal cette,
qui défendait Civita-Vecchia avec deux mille hommes, de retourner en
France eux et leur garnison; ces deux généraux s'y refusèrent, et le roi
laissa un corps d'observation chargé de bloquer ces deux places. En même
temps il avait fait commencer le siège de la citadelle d'Ancône, où
s'était retiré le général Barbou. Toutefois, il n'y avait point encore
d'hostilités ouvertes; mais le roi de Naples, suivi de neuf mille hommes
d'infanterie et de quatre mille chevaux, ayant fait son entrée à
Bologne, fit occuper Modène, Ferrare et Cento. Sa conduite équivoque, et
les mouvemens de ses troupes qui s'avançaient vers Parme et vers la
Toscane, ne laissaient plus de doute sur sa prochaine défection.
Joachim était entré dans Bologne le premier février. Le jour même il
détacha de son armée le général Minutolo, avec huit cents hommes, pour
prendre possession de la Toscane, dont il nomma gouverneur le général
Joseph Lecchi. A cette nouvelle, le trouble s'empara de la cour de la
grande-duchesse, qui se lamentait d'être ainsi dépouillée par son
beau-frère. Appelé au conseil, et d'ailleurs instruit que le peuple
allait partout au-devant des troupes napolitaines, je conseillai à la
grande-duchesse de céder à l'orage et de se retirer soit à Livourne soit
à Lucques. Cette résolution prise, elle enjoignit à son mari, le prince
Félix Baciocchi, d'opérer l'évacuation militaire de la Toscane.
Je fus témoin de cette débâcle qui, sur une moindre échelle, n'était que
la répétition de la grande scène dont Paris allait être prochainement le
théâtre. Mais en Toscane il n'y eut pas d'effusion de sang, ce ne fut
que fuite d'une part et de l'autre guerre dérisoire de jeux de mots et
de sarcasmes dont les Florentins poursuivirent les chefs et les agens du
gouvernement. Par exemple, le Baciocchi, en changeant de fortune, avait
cru devoir changer de nom; il s'était fait appeler _Félix_ (l'heureux)
au lieu de _Pascal_, nom aussi ridicule en Italie que celui de Jocrisse
en France. De là, ce jeu de mots des Florentins qui lui disaient au
moment de sa déconfiture: _Quando eri Felice, eravamo Pasquali; adesso
che sei ritornato Pasquale, saremo felici_.
Le préfet de Florence, mon ami intime, ne fut pas exempt des atteintes
de ce genre; comme il était très-rigide pour la conscription, et que
toutes les fois qu'un homme se présentait pour être réformé, il le
congédiait avec sa formule habituelle: _bon à marcher_; au moment où les
autorités furent contraintes d'abandonner la ville, on écrivit sur sa
porte en gros caractères: _bon à marcher_.