temps des idées hardies était passé; qu'il ne fallait plus songer aux
opérations offensives qui devaient jeter de puissantes diversions au
centre même des États héréditaires. Nous n'avions en Illyrie que de
faibles détachemens, et depuis les désastres de la campagne de Moscou,
l'état militaire du royaume d'Italie était presque nul. Trois corps
d'observation en avaient été tirés successivement depuis 1812, ce qui
avait épuisé tous les cadres des corps français et italiens; les
garnisons étaient absolument dégarnies de troupes, et les états de
situation n'offraient que les numéros des régimens; le vice-roi venait
pourtant de recevoir l'ordre positif de former rapidement une nouvelle
armée. On lui assignait, en conséquence, les conscriptions des
départemens les plus voisins du royaume d'Italie. Le recrutement fut
assez rapide, mais les cadres commençaient à peine à se remplir, et
cette armée qui devait être de cinquante mille hommes, n'avait encore ni
matériel, ni organisation, lorsque une lettre de Prague que m'écrivait
Narbonne m'annonça la rupture du congrès. Là, le mot de l'Autriche avait
été enfin prononcé le 7 août; elle avait demandé: la dissolution du
duché de Varsovie, et son partage entre elle, la Russie et la Prusse; le
rétablissement des villes anséatiques dans leur indépendance; la
reconstruction de la Prusse avec une frontière sur l'Elbe; la cession à
l'Autriche de toutes les provinces illyriennes, y compris Trieste. On
renvoyait à la paix générale la question de l'indépendance de la
Hollande et de l'Espagne. Napoléon employa la journée du 9 à délibérer.
Il se décide enfin à donner une première réponse, dans laquelle,
acceptant une partie des conditions, il en rejette d'autres. La journée
du 11 se passe à en attendre l'effet; mais il apprend bientôt que dans
la matinée le congrès a été dissous. Le même jour, l'Autriche
abandonnant notre alliance pour celle de nos ennemis, les troupes russes
accourent en Bohême. Napoléon adopte, trop lard, dans leur entier, les
conditions énoncées par M. de Metternich; mais ces concessions qui
auraient pu faire la paix le 10 ne peuvent plus rien le 12. L'Autriche
déclare la guerre, et ajourne indéfiniment la question de la reprise
d'un congrès. A la réception de cette lettre, je ne formai plus aucun
doute que l'attaque ne commençât par l'Illyrie.
En traversant les États héréditaires, je n'avais pas été sans
d'apercevoir d'un grand mouvement de troupes autrichiennes. J'appris que
le feld-maréchal lieutenant Hiller était attendu à Agram; qu'il y était
précédé par les généraux Frimont, Fenner et Morshal; que la force de
l'armée dont il allait prendre le commandement s'élèverait à quarante
mille hommes, et que déjà les régimens qui se trouvaient dans la Croatie
autrichienne étaient mis sur le pied de guerre. A mon arrivée, j'en
avais donné avis au prince vice-roi. Tous les rapports m'annonçaient
parmi les habitans de la Croatie française des menées secrètes et une
fermentation sourde pratiquées par des agens autrichiens envoyés en deçà
de la Save; ils y préparaient un mouvement insurrectionnel qui pût
faciliter une invasion. En effet, le 17 août, le lendemain du jour de
l'expiration de l'armistice d'Allemagne, deux colonnes autrichiennes,
sans déclaration de guerre préalable, passèrent la Save à Sissek et à
Agram, se dirigeant sur Carlstadt et sur Fiume. Le général Jeanin,
commandant à Carlstadt, chef-lieu de la Croatie française, fit d'abord
quelques dispositions de défense; mais, abandonné par les soldats
croates sous ses ordres, et assailli par les habitans insurgés, il opéra
sa retraite presque seul sur Fiume. Moins heureux, l'intendant de la
Croatie, M. de Contades, arrêté dans sa fuite, fut en danger de perdre
la vie. Échappé comme par miracle à la fureur des habitans déchaînés
contre les employés de l'administration française, il fut retenu
prisonnier par le général Nugent, qui ne consentit à le rendre à la
liberté que sur une autorisation de la cour de Vienne.
La conduite des Croates, dans cette circonstance, ne me causa point de
surprise; je connaissais leur attachement pour le gouvernement
autrichien. Presque toutes les autres parties des provinces illyriennes
suivirent l'exemple de la Croatie. Bientôt même les villes de Zara,
Raguse et Cattaro, défendues par les généraux Roise, Montrichard et
Gauthier, avec de faibles garnisons italiennes et quelques employés
français, furent assiégées par des troupes autrichiennes, auxquelles se
joignirent des bandes de Dalmates. Au premier avis de ces mouvemens,
j'avais fait mettre en état de défense les châteaux de Laybach et de
Trieste. Instruit que le général autrichien Hiller, commandant en chef
l'armée ennemie, réunissait près de Clagenfurt la plus grande partie de
ses forces, pour forcer Willach et Tarvis, et pénétrer ensuite dans le
Tyrol par la vallée de la Drave, j'en donnai avis au prince vice-roi.
Déjà il avait mis son armée en mouvement sur l'Illyrie. L'arrivée à
Laybach de la division italienne du général Pino, me mit en état de
soutenir les hostilités.
Je ne m'abusai pas cependant; Hiller opérait avec quarante mille hommes,
et il avait pour lui la population. Le vice-roi, réduit, soit par la
faiblesse numérique de son armée, soit par l'inexpérience de ses
soldats, à une guerre défensive, dans le seul but de gagner du temps, ne
pouvait songer à reprendre la ligne de la Save que l'ennemi avait déjà
dépassée. Les plus grandes forces autrichiennes se dirigeant en effet
sur Clagenfurt, il était réellement à craindre que l'ennemi ne vînt à
forcer les positions de Tarvis et de Willach. Ce mouvement eût débordé
la gauche de l'armée du vice-roi, et ouvert aux Autrichiens, par le
vallon de la Drave, l'accès du Tyrol. Le prince prit la position
d'Adelberg, sa gauche aux sources de la Save et sa droite vers Trieste.
Sur l'extrême gauche, il fit garder les débouchés du Tyrol par un corps
détaché.
Cependant l'ennemi continua l'offensive. S'il occupa Fiume et Trieste
sans de grands efforts, ces deux villes furent reprises par le général
Pino avec la même facilité. Willach, pris et repris, souffrit du combat
plus encore que les combattans. La seule opération vigoureuse fut
l'enlèvement du camp de Felnitz par le lieutenant-général Grenier.
Ainsi se passa tout le mois de septembre. Comme le disait l'empereur,
c'était en Allemagne que devait se décider le sort de l'Italie. A
Dresde, la rupture venait d'être suivie d'événemens militaires plus
importans.
Mais la bataille de Dresde, en répandant l'allégresse parmi les
partisans de l'empereur, ne fut pour eux qu'un éclair d'espérance; ils
se virent replongés tout-à-coup dans l'incertitude et la crainte. Les
nouvelles des revers de la Katsbach, de Gross-Beeren et de Culm
commençaient à transpirer à Paris et à Milan. J'apprenais, par mes
correspondans, qu'on était resté à Paris dix-huit jours sans recevoir de
courriers. Les rumeurs commençaient à attrister la France où l'empereur
perdait la confiance de ses peuples. On me mandait que les intrigues
royalistes recommençaient dans la Vendée et à Bordeaux, et qu'on se
disait tout bas, dans les cercles et les salons de la capitale: _C'est
le commencement de la fin_.
On pouvait en dire autant de notre belle Italie. Depuis les dernières
nouvelles d'Allemagne, les généraux autrichiens qui nous combattaient,
se montraient de plus en plus confians. De notre côté, les troupes
italiennes ne montraient plus la même ardeur. Un de leur chef, le
général Pino, qui d'abord avait manoeuvré sous mes yeux pour la défense
de l'Illyrie, trahissant le découragement secret qui commençait à gagner
tous les rangs, quitta l'armée tout-à-coup, et alla résider à Milan dans
l'attente du résultat de la campagne.
J'allai conférer de l'état des choses avec le prince vice-roi, que je
trouvai lui-même inquiet, mais toujours dévoué à l'empereur. Il était
peiné de la rupture, et n'avait plus la même confiance dans la fortune
de Napoléon: «Mieux eût valu, me dit-il, qu'il eût perdu, sans trop de
dommage, les deux premières batailles dans le début de la campagne, il
se serait retiré à temps derrière le Rhin.» Je ne lui cachai pas que je
lui en avais donné le conseil à Dresde, mais que rien n'avait pu faire
impression sur son esprit. «Cela est d'autant plus fâcheux, lui dis-je,
qu'à la première bataille qu'il perdra en personne, on traitera de la
reconstruction politique de l'Europe sans lui.» Eugène fut frappé de
cette réflexion, et, pour la première fois peut-être, il sonda la
fragilité de son établissement politique. Je ne m'ouvris pas davantage
cette fois, peu confiant dans son entourage.
Il m'avoua enfin, ce que je pressentais, que les plus fortes raisons le
portaient à croire que la Bavière était au moment de se détacher de
notre alliance; que l'armée bavaroise, sur les frontières de l'Autriche,
n'avait fait aucun mouvement pour arrêter ceux des Autrichiens qui
s'avançaient en force, quoiqu'avec lenteur, par le vallon de la Drave
vers le Tyrol; que ne pouvant plus défendre lui-même l'Italie allemande,
il allait se retirer derrière l'Isonzo, pour mettre les défilés entre
lui et l'ennemi. «Si, contre toute attente, lui dis-je, vous ne pouviez
vous y maintenir, tâchez, car j'ai plus de confiance dans vos talens que
dans vos soldats, tâchez au moins de disputer assez long-temps le pays
entre la Piave et l'Adige pour donner le temps aux événemens de se
développer. Ce sera beaucoup si, pendant l'hiver qui s'approche, vous
mettez à couvert Mantoue, Vérone, Milan et les bouches du Pô.»
Il fit aussitôt ses dispositions de retraite, et de mon côté j'évacuai
Laybach, après avoir laissé dans le château un simulacre de garnison,
composée en grande partie de convalescens, que je mis sous le
commandement du colonel Léger. Je suivis l'armée, qui vint occuper les
lignes de l'Isonzo. Le même jour, les Autrichiens s'étant reportés en
forces sur Trieste, le lieutenant-général Fresia évacua définitivement
par mon ordre cette place, ne laissant dans le château qu'une petite
garnison, commandée par le colonel Rabié, qui ne capitula, un mois
après, qu'à la suite d'une très-belle défense.
Du quartier-général de Gradisca, j'adressai à l'empereur mon rapport. Je
lui exposai que le vice-roi, croyant ne devoir plus écouter que des
motifs de prudence, venait d'ordonner la retraite sur l'Isonzo; que, par
suite de ce mouvement, les provinces illyriennes étaient désormais
perdues; que cependant le rôle auquel l'armée d'Italie allait borner ses
efforts, avait aussi ses avantages; qu'il ne laissait rien au hasard, et
pouvait assurer, pour quelque temps encore, la tranquillité de l'Italie.
J'ajoutai que ma mission touchant à son terme, je le suppliais de me
donner une autre destination, et que j'attendais ses ordres.
Dans l'attente soit des événemens, soit de ce que Napoléon déciderait à
mon égard, j'allai jeter un coup-d'oeil de prédilection sur cette
magnifique Lombardie, à la liberté de laquelle je m'étais voué à mon
début dans la carrière des hauts emplois. Hélas! elle gémissait aussi
sous l'oppression impériale, et sa destinée politique ne dépendait que
trop de la destinée de Napoléon.
En conquérant l'Italie, nous y avions apporté notre activité, notre
industrie, le goût des arts et du luxe. Milan fut la ville qui retira le
plus d'avantages de la révolution française que nous y avions
transplantée. Milan reçut plus de lustre encore lorsqu'elle devint
capitale d'un royaume: une cour, un conseil d'état, un sénat, un corps
diplomatique, des ministres, des administrations civiles et militaires,
des tribunaux, ajoutèrent près de vingt mille habitans à sa population,
qui dépassait cent mille âmes. Milan s'embellit; mais sa période
brillante fut de courte durée, comme celle de tous les royaumes italiens
que l'ambition du dominateur épuisa bientôt d'hommes et d'argent dans
sa vaine pensée de conquérir le monde. Le vice-roi, Eugène, ne fut
bientôt plus aux yeux des Lombards que l'exécuteur obéissant de toutes
ses volontés. Après Moscou, tous les ressorts du gouvernement avaient
perdu leur élasticité en Italie comme en France. Le sentiment de la
puissance de Napoléon s'éteignait en même temps que s'éclipsait
l'illusion de sa fortune militaire. Dans ces derniers temps, Eugène
sembla craindre de se populariser pour ne pas lui porter ombrage.
D'ailleurs brave soldat, et d'une loyauté éprouvée, Eugène était
parcimonieux, un peu léger, trop docile aux conseils de ceux qui
flattaient ses goûts, ne connaissant point assez le caractère des
peuples qu'il gouvernait, et trop confiant dans quelques Français
ambitieux; il lui manquait de posséder la tactique politique au même
degré que celle des armes. Arrivé à ces derniers temps d'épreuve, ce
prince acheva de mécontenter les peuples par des conscriptions et des
réquisitions forcées; en un mot, le vice-roi ne céda que trop à
l'exemple et à l'impulsion du souverain dominateur. Sa position devint
d'autant plus difficile, qu'il eut bientôt contre lui, et les partisans
de l'indépendance italienne, et ceux de l'ancien ordre de choses. Les
premiers s'inquiétant davantage, cherchaient un appui. De même que son
père adoptif, Eugène n'en trouvait plus d'autre, pour le maintien de son
autorité, que dans son armée, qu'il s'était hâté d'organiser et
d'aguerrir.
Tout restait en suspens en Italie. On savait que trois grandes armées en
Allemagne environnaient, pour ainsi dire, l'armée de l'empereur, avec le
projet de manoeuvrer sur les bases de sa ligne d'opération à Dresde, et
si les événemens de la guerre leur étaient favorables, de se réunir en
arrière de cette ligne entre l'Elbe et la Saale. On savait aussi que
Napoléon avait à opposer aux trois grandes armées des alliés à peine
deux cent mille hommes répartis dans onze corps d'infanterie, quatre de
cavalerie, et dans sa garde qui présentait une réserve formidable. Nous
venions de savoir enfin qu'il s'était décidé, pour ne pas se laisser
tout-à-fait cerner, d'abandonner sa position centrale de Dresde pour
aller manoeuvrer à Magdebourg et sur la Saale. Tout-à-coup, vers les
derniers jours d'octobre, je reçois du quartier-général du vice-roi, un
billet conçu en ces termes: «Pour ne vouloir rien céder, il a tout
perdu.» Qu'on juge de ma perplexité et de mon impatience à connaître
toute l'étendue de l'événement. Dès le lendemain se propagèrent des
bruits sinistres sur les fatales journées de Leipsick, qui allaient
ramener sur le Rhin Napoléon poursuivi par l'Europe en armes. Ici se
réalisaient tous mes pressentimens, toutes mes prévisions. Mais
qu'allions-nous devenir? et quel serait le sort de cet Empire
chancelant? Il était facile de prévoir que l'énorme pouvoir dont
l'empereur s'était emparé, s'il n'était abattu, serait au moins réduit;
d'un autre côté, je ne m'abusais pas sur le genre d'opposition qu'il
pourrait rencontrer dans l'intérieur de l'Empire, tous les élémens
constitutifs de la puissance publique m'étaient connus; tous les hommes
plus ou moins influens, je pouvais les apprécier, et juger de la portée
de leur courage et de leur énergie. Il fallait un audacieux, et il n'y
avait que des lâches. Le seul homme qui, par son talent et par la
souplesse de son génie aurait pu maîtriser les événemens et sauver la
révolution, n'avait point de nerf politique, et craignait pour sa tête.
Quant à moi, qui certes n'eût pas manqué de résolution, j'étais éloigné
du vrai foyer, soit par des chances fortuites, soit par des combinaisons
préparées de longue main. J'en frémissais d'impatience, et, décidé à
tout braver pour rentrer dans la capitale, et y ressaisir les fils
secrets d'une trame qui nous eût conduit à un but salutaire, j'étais
déjà en route, quand une lettre de l'empereur, datée de Mayence,
m'ordonna, en réponse à mon dernier rapport, d'aller prendre le
gouvernement général de Rome, dont je n'avais été jusqu'alors que le
titulaire. Je vis le coup, mais nul moyen de le parer: l'homme qui
perdait l'Empire se trouvait encore en sûreté avec les débris de sa
puissance militaire. Je rallentis ma route pour voir se dessiner les
événement, et dans l'attente de recevoir de mes affidés de Paris des
informations positives sur la sensation que produirait le retour subit
de l'empereur à la suite de ces nouveaux désastres. Mais que je
connaissais bien le terrain, et que j'avais bien jugé les hommes qui
l'occupaient! Pas vingt sénateurs qui ne crussent l'Empire hors de
danger, parce que l'empereur était sauvé! pas un grand fonctionnaire
qui soupçonnât les armées européennes capables de franchir le Rhin!
Malgré la stupeur qui régnait dans toutes les classes, l'aveuglement
créait encore des illusions en faveur du pouvoir. Il faut en excepter
sans aucun doute l'homme habile que j'ai suffisamment désigné; il
semblait épier avec une astuce et une ironie cachée l'instant d'une
chûte qui ne lui paraissait pas être arrivé encore à son terme.
Cependant l'Italie allait changer d'aspect; abandonnant successivement
l'Isonzo, le Tagliamento, la Piave et la Brenta, le vice-roi venait de
repasser l'Adige et d'établir son quartier-général à Vérone. L'armée
autrichienne, marchant toujours en avant et recevant des renforts,
s'établit à Vicence, à Bassano et à Montebello, formant déjà le blocus
de Venise, de Palma-Nova et d'Osopo. Dans les négociations secrètes dont
j'avais tenu les fils, l'abandon des États de Venise jusqu'à l'Adige,
était consenti comme un des préliminaires de paix avec l'Autriche. Mais,
où pouvaient s'arrêter aujourd'hui les prétentions de cette puissance?
Les deux armées restèrent ainsi en présence comme en quartier d'hiver.
C'était sur l'Italie méridionale que se portaient tous les regards, et
d'où l'on attendait les déterminations politiques et militaires, qui
rendraient quelque activité aux deux armées qui s'observaient sur la
Brenta et sur l'Adige. Murat, jugeant les affaires de Napoléon
entièrement perdues après les journées de Leipsick, s'était hâté de
retourner à Naples, pour y reprendre le plan qu'il supposait devoir le
maintenir sur le trône, même après la ruine de celui qui l'y avait fait
monter. Dans une entrevue avec le comte de Miër, au quartier-général
d'Ohlendorf en Thuringe, le 23 octobre, il venait d'ébaucher, pour ainsi
dire, son accession à la coalition et son traité avec la cour
d'Autriche. Je n'avais alors aucune donnée particulière sur les
déterminations de Murat; mais je pressentais le changement de sa
politique. J'appris qu'en arrivant à Lodi, venant de Leipsick et de
Milan, tandis qu'il changeait de chevaux, et plusieurs Italiens de
marque entourant sa voiture, comme l'un d'eux lui eût demandé s'il
viendrait bientôt secourir le vice-roi: «Sans doute, répondit-il avec
son air gascon, avant un mois, je viendrai vous secourir avec cinquante
mille bons b.......» Et il partit comme un éclair. J'en inférais qu'il
avait dit précisément le contraire de ce qu'il méditait. En effet, il
entrait alors dans les vues de Murat, en même temps qu'il s'allierait à
l'Autriche, de se présenter aux Italiens comme le soutien de leur
indépendance; j'appris même qu'il avait accueilli, en traversant la
haute Italie, plusieurs chefs italiens et officiers supérieurs qui
travaillaient aussi à l'affranchissement de leur patrie, eu leur
promettant d'embrasser leur cause et d'amener une armée sur le Pô.
A mon arrivée à Rome, je trouvai le général Miollis et l'administrateur
Janet, pleins de défiance et de soupçons sur la conduite de Murat, qui,
me dirent-ils, se rapprochait ouvertement de la coalition et organisait
une nouvelle armée, composée en partie de Napolitains, de transfuges
italiens, de Corses et de Français. Tous les avis de Naples annonçaient
qu'il venait d'abolir le système continental dans ses États, et de
permettre l'entrée dans ses ports des vaisseaux de toutes les nations;
on assurait que non-seulement il négociait avec la cour de Vienne, mais
encore avec lord Bentinck, dans l'intention de conclure sa paix séparée
avec la Grande-Bretagne. Les craintes du commandant militaire de Rome
étaient partagées par le vice-roi, qui venait de dépêcher à Naples son
aide-de-camp Gifflenga, pour s'assurer des dispositions du roi. On lui
donna des assurances de paix et d'amitié dont se contenta ce jeune
officier, peu au fait des manèges de cette cour.
Murat se déclarant pour l'indépendance italienne, trouvait un parti dans
les États romains, parmi les _carbonari_ et les _crivellari_, espèces
d'illuminés politiques qui recrutaient parmi les grands seigneurs, les
jurisconsultes et les prélats romains. Le prêtre Battaglia venait
d'insurger les campagnes des environs de Viterbe; il s'était mis à la
tête d'une troupe de révoltés, s'emparant des caisses publiques et
levant des contributions sur les personnes attachées au parti français.
En même temps, des écrits et des proclamations incendiaires étaient
répandus avec profusion dans les États pontificaux. Miollis ayant fait
marcher la force armée, dispersa bientôt les bandes d'insurgés;
Battaglia ayant été arrêté et conduit à Rome, ses dépositions laissèrent
entrevoir qu'il était l'agent du consul napolitain Zuccari, chargé par
sa cour de susciter des soulèvemens contre la domination française. Je
pensais qu'il fallait opposer aux menées des Napolitains beaucoup de
circonspection et de prudence, et ne rien précipiter.
Cependant Murat venait de mettre en mouvement ses troupes sur la haute
Italie. Dès les premiers jours de décembre, une division d'infanterie et
une brigade de cavalerie napolitaines, avec seize bouches à feu,
entrèrent dans Rome: ces troupes étaient commandées par le général
Carascosa. Quoique l'empereur eût donné l'ordre de traiter le roi de
Naples comme un allié _qui était prêt à montrer de bonnes dispositions_,
et que le mouvement de son corps d'armée fût concerté avec le vice-roi,
le général Miollis reçut les Napolitains avec défiance, faisant mettre
en état de défense Civita-Vecchia et le château Saint-Ange, où furent
transportés les caisses et tous les effets précieux. Trois ou quatre
divisions napolitaines se succédèrent, en se dirigeant à la fois par les
Abruzzes sur Ancône, et par Rome, soit sur la Toscane, soit vers Pesaro,
Rimini et Bologne. C'était dans cette dernière ville que Murat venait
d'envoyer le prince Pignatelli Strongoli, moins pour marquer la route
de son armée, dont la présence sur le Pô paraissait avoir pour but de
contenir les Autrichiens, que pour disposer tous les amis de la cause de
l'indépendance à l'aider dans ses entreprises. Pignatelli avait ordre de
travailler à lui faire des partisans.
Dans ces entrefaites, je reçus de l'empereur la mission de me rendre à
Naples, pour tâcher de détourner Murat de se déclarer contre lui; mes
instructions portaient de le ménager et d'user de beaucoup d'adresse
dans cette négociation; de le flatter même de la perspective qu'on lui
abandonnerait les marches de Fermo et d'Ancône, dépouilles de l'État
romain dont il ambitionnait depuis long-temps la possession. Je fus
précédé à Naples par trois lettres de l'empereur adressées à Joachim,
l'une d'elles annonçant ma prochaine arrivée comme chargé de ses
pouvoirs. Je fis mon entrée à la cour de Naples vers la mi-décembre.
C'était une singulière cour que celle de Joachim, et une royauté bien
vacillante que sa royauté du Vésuve. Murat avait un grand courage et peu
d'esprit; aucun grand personnage du jour ne poussa plus loin que lui le
ridicule de la parure et l'affectation de la pompe; c'est lui que les
soldats appelaient le _roi Franconi_. Toutefois Napoléon, qui ne se
méprenait pas sur le caractère de son beau-frère, crut à tort que la
reine Caroline, sa soeur, femme ambitieuse et hautaine, conduirait son
mari, et que sans elle Murat ne saurait être roi. Mais dès les premiers
temps de son règne, soupçonnant l'empire auquel on voulait le soumettre
maritalement, il affecta de s'en affranchir; et les circonstances
politiques où il se trouvait alors combattirent d'autant plus
l'ascendant de la reine, qu'il n'avait alors pour conseils et pour
alentours que des hommes qui le poussaient à se déclarer contre
Napoléon, en lui présentant ce revirement de système comme une nécessité
politique.