A peine arrivé dans mon gouvernement, je pus juger par moi-même que le

temps des idées hardies était passé; qu'il ne fallait plus songer aux

opérations offensives qui devaient jeter de puissantes diversions au

centre même des États héréditaires. Nous n'avions en Illyrie que de

faibles détachemens, et depuis les désastres de la campagne de Moscou,

l'état militaire du royaume d'Italie était presque nul. Trois corps

d'observation en avaient été tirés successivement depuis 1812, ce qui

avait épuisé tous les cadres des corps français et italiens; les

garnisons étaient absolument dégarnies de troupes, et les états de

situation n'offraient que les numéros des régimens; le vice-roi venait

pourtant de recevoir l'ordre positif de former rapidement une nouvelle

armée. On lui assignait, en conséquence, les conscriptions des

départemens les plus voisins du royaume d'Italie. Le recrutement fut

assez rapide, mais les cadres commençaient à peine à se remplir, et

cette armée qui devait être de cinquante mille hommes, n'avait encore ni

matériel, ni organisation, lorsque une lettre de Prague que m'écrivait

Narbonne m'annonça la rupture du congrès. Là, le mot de l'Autriche avait

été enfin prononcé le 7 août; elle avait demandé: la dissolution du

duché de Varsovie, et son partage entre elle, la Russie et la Prusse; le

rétablissement des villes anséatiques dans leur indépendance; la

reconstruction de la Prusse avec une frontière sur l'Elbe; la cession à

l'Autriche de toutes les provinces illyriennes, y compris Trieste. On

renvoyait à la paix générale la question de l'indépendance de la

Hollande et de l'Espagne. Napoléon employa la journée du 9 à délibérer.

Il se décide enfin à donner une première réponse, dans laquelle,

acceptant une partie des conditions, il en rejette d'autres. La journée

du 11 se passe à en attendre l'effet; mais il apprend bientôt que dans

la matinée le congrès a été dissous. Le même jour, l'Autriche

abandonnant notre alliance pour celle de nos ennemis, les troupes russes

accourent en Bohême. Napoléon adopte, trop lard, dans leur entier, les

conditions énoncées par M. de Metternich; mais ces concessions qui

auraient pu faire la paix le 10 ne peuvent plus rien le 12. L'Autriche

déclare la guerre, et ajourne indéfiniment la question de la reprise

d'un congrès. A la réception de cette lettre, je ne formai plus aucun

doute que l'attaque ne commençât par l'Illyrie.

En traversant les États héréditaires, je n'avais pas été sans

d'apercevoir d'un grand mouvement de troupes autrichiennes. J'appris que

le feld-maréchal lieutenant Hiller était attendu à Agram; qu'il y était

précédé par les généraux Frimont, Fenner et Morshal; que la force de

l'armée dont il allait prendre le commandement s'élèverait à quarante

mille hommes, et que déjà les régimens qui se trouvaient dans la Croatie

autrichienne étaient mis sur le pied de guerre. A mon arrivée, j'en

avais donné avis au prince vice-roi. Tous les rapports m'annonçaient

parmi les habitans de la Croatie française des menées secrètes et une

fermentation sourde pratiquées par des agens autrichiens envoyés en deçà

de la Save; ils y préparaient un mouvement insurrectionnel qui pût

faciliter une invasion. En effet, le 17 août, le lendemain du jour de

l'expiration de l'armistice d'Allemagne, deux colonnes autrichiennes,

sans déclaration de guerre préalable, passèrent la Save à Sissek et à

Agram, se dirigeant sur Carlstadt et sur Fiume. Le général Jeanin,

commandant à Carlstadt, chef-lieu de la Croatie française, fit d'abord

quelques dispositions de défense; mais, abandonné par les soldats

croates sous ses ordres, et assailli par les habitans insurgés, il opéra

sa retraite presque seul sur Fiume. Moins heureux, l'intendant de la

Croatie, M. de Contades, arrêté dans sa fuite, fut en danger de perdre

la vie. Échappé comme par miracle à la fureur des habitans déchaînés

contre les employés de l'administration française, il fut retenu

prisonnier par le général Nugent, qui ne consentit à le rendre à la

liberté que sur une autorisation de la cour de Vienne.

La conduite des Croates, dans cette circonstance, ne me causa point de

surprise; je connaissais leur attachement pour le gouvernement

autrichien. Presque toutes les autres parties des provinces illyriennes

suivirent l'exemple de la Croatie. Bientôt même les villes de Zara,

Raguse et Cattaro, défendues par les généraux Roise, Montrichard et

Gauthier, avec de faibles garnisons italiennes et quelques employés

français, furent assiégées par des troupes autrichiennes, auxquelles se

joignirent des bandes de Dalmates. Au premier avis de ces mouvemens,

j'avais fait mettre en état de défense les châteaux de Laybach et de

Trieste. Instruit que le général autrichien Hiller, commandant en chef

l'armée ennemie, réunissait près de Clagenfurt la plus grande partie de

ses forces, pour forcer Willach et Tarvis, et pénétrer ensuite dans le

Tyrol par la vallée de la Drave, j'en donnai avis au prince vice-roi.

Déjà il avait mis son armée en mouvement sur l'Illyrie. L'arrivée à

Laybach de la division italienne du général Pino, me mit en état de

soutenir les hostilités.

Je ne m'abusai pas cependant; Hiller opérait avec quarante mille hommes,

et il avait pour lui la population. Le vice-roi, réduit, soit par la

faiblesse numérique de son armée, soit par l'inexpérience de ses

soldats, à une guerre défensive, dans le seul but de gagner du temps, ne

pouvait songer à reprendre la ligne de la Save que l'ennemi avait déjà

dépassée. Les plus grandes forces autrichiennes se dirigeant en effet

sur Clagenfurt, il était réellement à craindre que l'ennemi ne vînt à

forcer les positions de Tarvis et de Willach. Ce mouvement eût débordé

la gauche de l'armée du vice-roi, et ouvert aux Autrichiens, par le

vallon de la Drave, l'accès du Tyrol. Le prince prit la position

d'Adelberg, sa gauche aux sources de la Save et sa droite vers Trieste.

Sur l'extrême gauche, il fit garder les débouchés du Tyrol par un corps

détaché.

Cependant l'ennemi continua l'offensive. S'il occupa Fiume et Trieste

sans de grands efforts, ces deux villes furent reprises par le général

Pino avec la même facilité. Willach, pris et repris, souffrit du combat

plus encore que les combattans. La seule opération vigoureuse fut

l'enlèvement du camp de Felnitz par le lieutenant-général Grenier.

Ainsi se passa tout le mois de septembre. Comme le disait l'empereur,

c'était en Allemagne que devait se décider le sort de l'Italie. A

Dresde, la rupture venait d'être suivie d'événemens militaires plus

importans.

Mais la bataille de Dresde, en répandant l'allégresse parmi les

partisans de l'empereur, ne fut pour eux qu'un éclair d'espérance; ils

se virent replongés tout-à-coup dans l'incertitude et la crainte. Les

nouvelles des revers de la Katsbach, de Gross-Beeren et de Culm

commençaient à transpirer à Paris et à Milan. J'apprenais, par mes

correspondans, qu'on était resté à Paris dix-huit jours sans recevoir de

courriers. Les rumeurs commençaient à attrister la France où l'empereur

perdait la confiance de ses peuples. On me mandait que les intrigues

royalistes recommençaient dans la Vendée et à Bordeaux, et qu'on se

disait tout bas, dans les cercles et les salons de la capitale: _C'est

le commencement de la fin_.

On pouvait en dire autant de notre belle Italie. Depuis les dernières

nouvelles d'Allemagne, les généraux autrichiens qui nous combattaient,

se montraient de plus en plus confians. De notre côté, les troupes

italiennes ne montraient plus la même ardeur. Un de leur chef, le

général Pino, qui d'abord avait manoeuvré sous mes yeux pour la défense

de l'Illyrie, trahissant le découragement secret qui commençait à gagner

tous les rangs, quitta l'armée tout-à-coup, et alla résider à Milan dans

l'attente du résultat de la campagne.

J'allai conférer de l'état des choses avec le prince vice-roi, que je

trouvai lui-même inquiet, mais toujours dévoué à l'empereur. Il était

peiné de la rupture, et n'avait plus la même confiance dans la fortune

de Napoléon: «Mieux eût valu, me dit-il, qu'il eût perdu, sans trop de

dommage, les deux premières batailles dans le début de la campagne, il

se serait retiré à temps derrière le Rhin.» Je ne lui cachai pas que je

lui en avais donné le conseil à Dresde, mais que rien n'avait pu faire

impression sur son esprit. «Cela est d'autant plus fâcheux, lui dis-je,

qu'à la première bataille qu'il perdra en personne, on traitera de la

reconstruction politique de l'Europe sans lui.» Eugène fut frappé de

cette réflexion, et, pour la première fois peut-être, il sonda la

fragilité de son établissement politique. Je ne m'ouvris pas davantage

cette fois, peu confiant dans son entourage.

Il m'avoua enfin, ce que je pressentais, que les plus fortes raisons le

portaient à croire que la Bavière était au moment de se détacher de

notre alliance; que l'armée bavaroise, sur les frontières de l'Autriche,

n'avait fait aucun mouvement pour arrêter ceux des Autrichiens qui

s'avançaient en force, quoiqu'avec lenteur, par le vallon de la Drave

vers le Tyrol; que ne pouvant plus défendre lui-même l'Italie allemande,

il allait se retirer derrière l'Isonzo, pour mettre les défilés entre

lui et l'ennemi. «Si, contre toute attente, lui dis-je, vous ne pouviez

vous y maintenir, tâchez, car j'ai plus de confiance dans vos talens que

dans vos soldats, tâchez au moins de disputer assez long-temps le pays

entre la Piave et l'Adige pour donner le temps aux événemens de se

développer. Ce sera beaucoup si, pendant l'hiver qui s'approche, vous

mettez à couvert Mantoue, Vérone, Milan et les bouches du Pô.»

Il fit aussitôt ses dispositions de retraite, et de mon côté j'évacuai

Laybach, après avoir laissé dans le château un simulacre de garnison,

composée en grande partie de convalescens, que je mis sous le

commandement du colonel Léger. Je suivis l'armée, qui vint occuper les

lignes de l'Isonzo. Le même jour, les Autrichiens s'étant reportés en

forces sur Trieste, le lieutenant-général Fresia évacua définitivement

par mon ordre cette place, ne laissant dans le château qu'une petite

garnison, commandée par le colonel Rabié, qui ne capitula, un mois

après, qu'à la suite d'une très-belle défense.

Du quartier-général de Gradisca, j'adressai à l'empereur mon rapport. Je

lui exposai que le vice-roi, croyant ne devoir plus écouter que des

motifs de prudence, venait d'ordonner la retraite sur l'Isonzo; que, par

suite de ce mouvement, les provinces illyriennes étaient désormais

perdues; que cependant le rôle auquel l'armée d'Italie allait borner ses

efforts, avait aussi ses avantages; qu'il ne laissait rien au hasard, et

pouvait assurer, pour quelque temps encore, la tranquillité de l'Italie.

J'ajoutai que ma mission touchant à son terme, je le suppliais de me

donner une autre destination, et que j'attendais ses ordres.

Dans l'attente soit des événemens, soit de ce que Napoléon déciderait à

mon égard, j'allai jeter un coup-d'oeil de prédilection sur cette

magnifique Lombardie, à la liberté de laquelle je m'étais voué à mon

début dans la carrière des hauts emplois. Hélas! elle gémissait aussi

sous l'oppression impériale, et sa destinée politique ne dépendait que

trop de la destinée de Napoléon.

En conquérant l'Italie, nous y avions apporté notre activité, notre

industrie, le goût des arts et du luxe. Milan fut la ville qui retira le

plus d'avantages de la révolution française que nous y avions

transplantée. Milan reçut plus de lustre encore lorsqu'elle devint

capitale d'un royaume: une cour, un conseil d'état, un sénat, un corps

diplomatique, des ministres, des administrations civiles et militaires,

des tribunaux, ajoutèrent près de vingt mille habitans à sa population,

qui dépassait cent mille âmes. Milan s'embellit; mais sa période

brillante fut de courte durée, comme celle de tous les royaumes italiens

que l'ambition du dominateur épuisa bientôt d'hommes et d'argent dans

sa vaine pensée de conquérir le monde. Le vice-roi, Eugène, ne fut

bientôt plus aux yeux des Lombards que l'exécuteur obéissant de toutes

ses volontés. Après Moscou, tous les ressorts du gouvernement avaient

perdu leur élasticité en Italie comme en France. Le sentiment de la

puissance de Napoléon s'éteignait en même temps que s'éclipsait

l'illusion de sa fortune militaire. Dans ces derniers temps, Eugène

sembla craindre de se populariser pour ne pas lui porter ombrage.

D'ailleurs brave soldat, et d'une loyauté éprouvée, Eugène était

parcimonieux, un peu léger, trop docile aux conseils de ceux qui

flattaient ses goûts, ne connaissant point assez le caractère des

peuples qu'il gouvernait, et trop confiant dans quelques Français

ambitieux; il lui manquait de posséder la tactique politique au même

degré que celle des armes. Arrivé à ces derniers temps d'épreuve, ce

prince acheva de mécontenter les peuples par des conscriptions et des

réquisitions forcées; en un mot, le vice-roi ne céda que trop à

l'exemple et à l'impulsion du souverain dominateur. Sa position devint

d'autant plus difficile, qu'il eut bientôt contre lui, et les partisans

de l'indépendance italienne, et ceux de l'ancien ordre de choses. Les

premiers s'inquiétant davantage, cherchaient un appui. De même que son

père adoptif, Eugène n'en trouvait plus d'autre, pour le maintien de son

autorité, que dans son armée, qu'il s'était hâté d'organiser et

d'aguerrir.

Tout restait en suspens en Italie. On savait que trois grandes armées en

Allemagne environnaient, pour ainsi dire, l'armée de l'empereur, avec le

projet de manoeuvrer sur les bases de sa ligne d'opération à Dresde, et

si les événemens de la guerre leur étaient favorables, de se réunir en

arrière de cette ligne entre l'Elbe et la Saale. On savait aussi que

Napoléon avait à opposer aux trois grandes armées des alliés à peine

deux cent mille hommes répartis dans onze corps d'infanterie, quatre de

cavalerie, et dans sa garde qui présentait une réserve formidable. Nous

venions de savoir enfin qu'il s'était décidé, pour ne pas se laisser

tout-à-fait cerner, d'abandonner sa position centrale de Dresde pour

aller manoeuvrer à Magdebourg et sur la Saale. Tout-à-coup, vers les

derniers jours d'octobre, je reçois du quartier-général du vice-roi, un

billet conçu en ces termes: «Pour ne vouloir rien céder, il a tout

perdu.» Qu'on juge de ma perplexité et de mon impatience à connaître

toute l'étendue de l'événement. Dès le lendemain se propagèrent des

bruits sinistres sur les fatales journées de Leipsick, qui allaient

ramener sur le Rhin Napoléon poursuivi par l'Europe en armes. Ici se

réalisaient tous mes pressentimens, toutes mes prévisions. Mais

qu'allions-nous devenir? et quel serait le sort de cet Empire

chancelant? Il était facile de prévoir que l'énorme pouvoir dont

l'empereur s'était emparé, s'il n'était abattu, serait au moins réduit;

d'un autre côté, je ne m'abusais pas sur le genre d'opposition qu'il

pourrait rencontrer dans l'intérieur de l'Empire, tous les élémens

constitutifs de la puissance publique m'étaient connus; tous les hommes

plus ou moins influens, je pouvais les apprécier, et juger de la portée

de leur courage et de leur énergie. Il fallait un audacieux, et il n'y

avait que des lâches. Le seul homme qui, par son talent et par la

souplesse de son génie aurait pu maîtriser les événemens et sauver la

révolution, n'avait point de nerf politique, et craignait pour sa tête.

Quant à moi, qui certes n'eût pas manqué de résolution, j'étais éloigné

du vrai foyer, soit par des chances fortuites, soit par des combinaisons

préparées de longue main. J'en frémissais d'impatience, et, décidé à

tout braver pour rentrer dans la capitale, et y ressaisir les fils

secrets d'une trame qui nous eût conduit à un but salutaire, j'étais

déjà en route, quand une lettre de l'empereur, datée de Mayence,

m'ordonna, en réponse à mon dernier rapport, d'aller prendre le

gouvernement général de Rome, dont je n'avais été jusqu'alors que le

titulaire. Je vis le coup, mais nul moyen de le parer: l'homme qui

perdait l'Empire se trouvait encore en sûreté avec les débris de sa

puissance militaire. Je rallentis ma route pour voir se dessiner les

événement, et dans l'attente de recevoir de mes affidés de Paris des

informations positives sur la sensation que produirait le retour subit

de l'empereur à la suite de ces nouveaux désastres. Mais que je

connaissais bien le terrain, et que j'avais bien jugé les hommes qui

l'occupaient! Pas vingt sénateurs qui ne crussent l'Empire hors de

danger, parce que l'empereur était sauvé! pas un grand fonctionnaire

qui soupçonnât les armées européennes capables de franchir le Rhin!

Malgré la stupeur qui régnait dans toutes les classes, l'aveuglement

créait encore des illusions en faveur du pouvoir. Il faut en excepter

sans aucun doute l'homme habile que j'ai suffisamment désigné; il

semblait épier avec une astuce et une ironie cachée l'instant d'une

chûte qui ne lui paraissait pas être arrivé encore à son terme.

Cependant l'Italie allait changer d'aspect; abandonnant successivement

l'Isonzo, le Tagliamento, la Piave et la Brenta, le vice-roi venait de

repasser l'Adige et d'établir son quartier-général à Vérone. L'armée

autrichienne, marchant toujours en avant et recevant des renforts,

s'établit à Vicence, à Bassano et à Montebello, formant déjà le blocus

de Venise, de Palma-Nova et d'Osopo. Dans les négociations secrètes dont

j'avais tenu les fils, l'abandon des États de Venise jusqu'à l'Adige,

était consenti comme un des préliminaires de paix avec l'Autriche. Mais,

où pouvaient s'arrêter aujourd'hui les prétentions de cette puissance?

Les deux armées restèrent ainsi en présence comme en quartier d'hiver.

C'était sur l'Italie méridionale que se portaient tous les regards, et

d'où l'on attendait les déterminations politiques et militaires, qui

rendraient quelque activité aux deux armées qui s'observaient sur la

Brenta et sur l'Adige. Murat, jugeant les affaires de Napoléon

entièrement perdues après les journées de Leipsick, s'était hâté de

retourner à Naples, pour y reprendre le plan qu'il supposait devoir le

maintenir sur le trône, même après la ruine de celui qui l'y avait fait

monter. Dans une entrevue avec le comte de Miër, au quartier-général

d'Ohlendorf en Thuringe, le 23 octobre, il venait d'ébaucher, pour ainsi

dire, son accession à la coalition et son traité avec la cour

d'Autriche. Je n'avais alors aucune donnée particulière sur les

déterminations de Murat; mais je pressentais le changement de sa

politique. J'appris qu'en arrivant à Lodi, venant de Leipsick et de

Milan, tandis qu'il changeait de chevaux, et plusieurs Italiens de

marque entourant sa voiture, comme l'un d'eux lui eût demandé s'il

viendrait bientôt secourir le vice-roi: «Sans doute, répondit-il avec

son air gascon, avant un mois, je viendrai vous secourir avec cinquante

mille bons b.......» Et il partit comme un éclair. J'en inférais qu'il

avait dit précisément le contraire de ce qu'il méditait. En effet, il

entrait alors dans les vues de Murat, en même temps qu'il s'allierait à

l'Autriche, de se présenter aux Italiens comme le soutien de leur

indépendance; j'appris même qu'il avait accueilli, en traversant la

haute Italie, plusieurs chefs italiens et officiers supérieurs qui

travaillaient aussi à l'affranchissement de leur patrie, eu leur

promettant d'embrasser leur cause et d'amener une armée sur le Pô.

A mon arrivée à Rome, je trouvai le général Miollis et l'administrateur

Janet, pleins de défiance et de soupçons sur la conduite de Murat, qui,

me dirent-ils, se rapprochait ouvertement de la coalition et organisait

une nouvelle armée, composée en partie de Napolitains, de transfuges

italiens, de Corses et de Français. Tous les avis de Naples annonçaient

qu'il venait d'abolir le système continental dans ses États, et de

permettre l'entrée dans ses ports des vaisseaux de toutes les nations;

on assurait que non-seulement il négociait avec la cour de Vienne, mais

encore avec lord Bentinck, dans l'intention de conclure sa paix séparée

avec la Grande-Bretagne. Les craintes du commandant militaire de Rome

étaient partagées par le vice-roi, qui venait de dépêcher à Naples son

aide-de-camp Gifflenga, pour s'assurer des dispositions du roi. On lui

donna des assurances de paix et d'amitié dont se contenta ce jeune

officier, peu au fait des manèges de cette cour.

Murat se déclarant pour l'indépendance italienne, trouvait un parti dans

les États romains, parmi les _carbonari_ et les _crivellari_, espèces

d'illuminés politiques qui recrutaient parmi les grands seigneurs, les

jurisconsultes et les prélats romains. Le prêtre Battaglia venait

d'insurger les campagnes des environs de Viterbe; il s'était mis à la

tête d'une troupe de révoltés, s'emparant des caisses publiques et

levant des contributions sur les personnes attachées au parti français.

En même temps, des écrits et des proclamations incendiaires étaient

répandus avec profusion dans les États pontificaux. Miollis ayant fait

marcher la force armée, dispersa bientôt les bandes d'insurgés;

Battaglia ayant été arrêté et conduit à Rome, ses dépositions laissèrent

entrevoir qu'il était l'agent du consul napolitain Zuccari, chargé par

sa cour de susciter des soulèvemens contre la domination française. Je

pensais qu'il fallait opposer aux menées des Napolitains beaucoup de

circonspection et de prudence, et ne rien précipiter.

Cependant Murat venait de mettre en mouvement ses troupes sur la haute

Italie. Dès les premiers jours de décembre, une division d'infanterie et

une brigade de cavalerie napolitaines, avec seize bouches à feu,

entrèrent dans Rome: ces troupes étaient commandées par le général

Carascosa. Quoique l'empereur eût donné l'ordre de traiter le roi de

Naples comme un allié _qui était prêt à montrer de bonnes dispositions_,

et que le mouvement de son corps d'armée fût concerté avec le vice-roi,

le général Miollis reçut les Napolitains avec défiance, faisant mettre

en état de défense Civita-Vecchia et le château Saint-Ange, où furent

transportés les caisses et tous les effets précieux. Trois ou quatre

divisions napolitaines se succédèrent, en se dirigeant à la fois par les

Abruzzes sur Ancône, et par Rome, soit sur la Toscane, soit vers Pesaro,

Rimini et Bologne. C'était dans cette dernière ville que Murat venait

d'envoyer le prince Pignatelli Strongoli, moins pour marquer la route

de son armée, dont la présence sur le Pô paraissait avoir pour but de

contenir les Autrichiens, que pour disposer tous les amis de la cause de

l'indépendance à l'aider dans ses entreprises. Pignatelli avait ordre de

travailler à lui faire des partisans.

Dans ces entrefaites, je reçus de l'empereur la mission de me rendre à

Naples, pour tâcher de détourner Murat de se déclarer contre lui; mes

instructions portaient de le ménager et d'user de beaucoup d'adresse

dans cette négociation; de le flatter même de la perspective qu'on lui

abandonnerait les marches de Fermo et d'Ancône, dépouilles de l'État

romain dont il ambitionnait depuis long-temps la possession. Je fus

précédé à Naples par trois lettres de l'empereur adressées à Joachim,

l'une d'elles annonçant ma prochaine arrivée comme chargé de ses

pouvoirs. Je fis mon entrée à la cour de Naples vers la mi-décembre.

C'était une singulière cour que celle de Joachim, et une royauté bien

vacillante que sa royauté du Vésuve. Murat avait un grand courage et peu

d'esprit; aucun grand personnage du jour ne poussa plus loin que lui le

ridicule de la parure et l'affectation de la pompe; c'est lui que les

soldats appelaient le _roi Franconi_. Toutefois Napoléon, qui ne se

méprenait pas sur le caractère de son beau-frère, crut à tort que la

reine Caroline, sa soeur, femme ambitieuse et hautaine, conduirait son

mari, et que sans elle Murat ne saurait être roi. Mais dès les premiers

temps de son règne, soupçonnant l'empire auquel on voulait le soumettre

maritalement, il affecta de s'en affranchir; et les circonstances

politiques où il se trouvait alors combattirent d'autant plus

l'ascendant de la reine, qu'il n'avait alors pour conseils et pour

alentours que des hommes qui le poussaient à se déclarer contre

Napoléon, en lui présentant ce revirement de système comme une nécessité

politique.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II · 第 10 / 17 段