tenait encore la citadelle et les forts de la ville de Florence et celui
de Volterra. J'attendais de jour en jour les pouvoirs que j'avais
demandés pour l'évacuation militaire de la Toscane et des États romains.
La grande-duchesse désirait également voir la Toscane délivrée des
troupes françaises dans l'espoir d'un arrangement avec Murat, dont la
fortune lui paraissait offrir plus de chances que celle de Napoléon.
Elle se défiait surtout du petit Lagarde, que l'empereur lui avait
imposé en qualité de commissaire-général de police et qui m'était
redevable de sa fortune. Elle allait jusqu'à le soupçonner d'adresser à
Napoléon des rapports qui lui étaient contraires, de même qu'à moi.
Élisa s'en ouvrit franchement et me témoigna un jour combien était vif
son désir de s'emparer du porte-feuille de ce commissaire-général, afin
de vérifier si ses soupçons étaient fondés. Persuadé moi-même que la
correspondance de Lagarde devait m'être encore plus défavorable qu'à la
grande-duchesse, je ne cherchai point à la dissuader, quand elle me dit
qu'elle allait lui donner une mission pour se rendre à Pise, et qu'elle
le ferait ensuite arrêter par des hommes masqués et apostés sur la
route. Il me parut plaisant de voir ainsi détrousser sur le grand chemin
un commissaire-général de police, qui, tout en affectant de la rondeur
et de la bonhomie, se vantait d'être plus fin que l'Italien le plus
rusé. Il s'agissait de donner un démenti à sa suffisance. En effet, à
son retour de Pise, les hommes apostés l'arrêtent, le font descendre de
sa voiture; et tandis que deux d'entre eux le tiennent en joue sur le
bord d'un fossé, les autres lui enlèvent argent, bijoux, et surtout ses
papiers, qui étaient dans une caisse de l'avant-train. Quand nous vîmes
venir des gens tout effarés nous apprendre la mésaventure de M. le
commissaire-général, nous eûmes peine, la grande-duchesse et moi, à
conserver notre gravité, et il fallut nous retirer à l'écart pour donner
cours au rire qui nous suffoquait. Mais pourtant, dans cette _opéra
seria_, tout le monde fut mystifié; les prétendus papiers du
commissaire-général qu'on nous apporta, consistaient dans une liasse des
numéros du _Moniteur_ que Lagarde, ayant une voiture à double fond où
était cachés ses papiers secrets, avait fait placer dans la caisse
extérieure. Il en fut quitte pour son argent, ses bijoux et la peur, et
suivant toute probabilité pour la peur seulement, car il n'aura pas
manqué de s'indemniser, soit à Florence, soit à Paris.
Cependant Murat, qui déjà occupait les légations, s'efforçait de remplir
de son nom l'Italie entière. Il m'écrivait lettre sur lettre, me
répétant que son alliance avec la coalition lui paraissait le seul
moyen de conserver le trône, et m'engageant de dire à l'empereur toute
la vérité sur l'état actuel de l'Italie. Je lui répondis que je l'avais
prévenu sur ce point, et qu'il n'avait pas besoin de m'encourager pour
oser dire la vérité à l'empereur; que j'avais toujours pensé que c'était
trahir les princes que de la leur cacher; j'insistai sur la nécessité
pour le roi de Naples de se constituer une bonne armée comme moyen
d'influence dans la coalition; je lui recommandai surtout de bannir
toute indécision; il lui était très-essentiel, lui disais-je, de se
créer une grande considération et de faire estimer son caractère; et
puisque sa décision paraissait arrêtée, je devais à l'amitié qu'il avait
pour moi, de lui avouer que la moindre hésitation serait funeste;
qu'elle appellerait sur lui la défiance; qu'il pouvait, d'ailleurs,
servir sa patrie en contribuant à la pacification générale, et en
relevant la dignité des trônes et l'indépendance des nations. J'ajoutais
que je voyais avec peine les soulèvemens des campagnes; qu'il ne fallait
pas remuer les passions qu'on ne pouvait pas satisfaire. Invité aussi
par ce prince à lui envoyer, par écrit, les réflexions que je lui avais
présentées à Naples sur les constitutions que lui demandaient les
partisans de la liberté, je l'avertissais de ne pas se laisser entraîner
à jeter au milieu du peuple napolitain des idées auxquelles il n'était
point préparé; enfin, lui disais-je, je crains que ce mot de
constitution, que j'entends sur toute ma route, ne soit, dans le grand
nombre, qu'un prétexte mis en avant par le désir de s'affranchir de
toute obéissance.
Les troupes de Murat étaient arrivées sur les rives méridionales du Pô.
En prenant possession de la Toscane et des États romains, il s'était
prononcé contre l'empereur, son beau-frère, en faveur de l'Autriche. Il
était engagé et on ne l'était pas vis-à-vis de lui; car le traité qu'il
avait signé à Naples, le 11 janvier, avec le comte de Neyperg, n'était
pas ratifié.
Je jugeai, d'après la gravité des événemens, devoir m'aboucher encore
avec Murat, et j'allai conférer avec lui secrètement à Modène. Là, je
lui fis sentir, puisqu'il avait pris un parti décisif, qu'il devait le
déclarer. Si vous aviez, lui dis-je, autant de fermeté dans le caractère
que votre coeur renferme de qualités, vous seriez plus fort en Italie
que la coalition. Vous ne pouvez la dominer ici que par beaucoup d'élan
et de franchise. Il hésitait encore: je lui communiquai mes nouvelles de
Paris les plus récentes. Déterminé par leur contenu, il me confia son
projet de proclamation, ou plutôt de déclaration de guerre, pour lequel
j'indiquai quelques changemens qu'il adopta. Cette proclamation, datée
de Bologne, était conçue en ces termes:
«Soldats! aussi long-temps que j'ai pu croire que l'empereur Napoléon
combattait pour la paix et le bonheur de la France, j'ai combattu à ses
côtés; mais aujourd'hui, il ne m'est plus permis de conserver aucune
illusion; l'empereur ne veut que la guerre. Je trahirais les intérêts de
mon ancienne patrie, ceux de mes États et les vôtres, si je ne séparais
pas sur-le-champ mes armes des siennes, pour les joindre à celles des
puissances alliées, dont les intentions magnanimes sont de rétablir la
dignité des trônes et l'indépendance des nations.
Je sais qu'on cherche à égarer le patriotisme des Français qui sont dans
mon armée par de faux sentimens d'honneur et de fidélité; comme s'il y
avait de l'honneur et de la fidélité à assujétir le monde à la folle
ambition de l'empereur Napoléon.
»Soldats! il n'y a plus que deux bannières en Europe; sur l'une vous
lisez: religion, morale, justice, modération, lois, paix et bonheur; sur
l'autre: persécutions, artifices, violences, tyrannie, guerre et deuil
dans toutes les familles: choisissez.»
J'eus aussi à traiter avec Murat d'une affaire particulière qui touchait
à mes intérêts; j'avais à réclamer, comme gouverneur-général des États
romains et ensuite de l'Illyrie, un arriéré de traitement qui s'élevait
à la somme de cent soixante et dix mille francs. Le roi de Naples
s'étant emparé des États romains et des revenus publics, à ce titre il
devait acquitter ma créance. Il en donna l'ordre; l'exécution souffrit
quelque retard; néanmoins, avant de partir d'Italie, je pus dire que je
n'y avais pas fait la guerre à mes dépens.
Je retrouvai à Lucques la grande-duchesse toujours en émoi et dans une
vive inquiétude sur la marche des événemens. Je lui annonçai que Murat
allait en venir enfin à sa levée de bouclier, mais que je doutais
néanmoins qu'il mît assez de vigueur et de rectitude dans ses opérations
pour s'attirer la confiance de ses nouveaux alliés; que les ministres
d'Autriche et d'Angleterre lui reprochaient d'être français et surtout
trop attaché à l'empereur; que les révolutionnaires qui gouvernaient
Florence en ce moment disaient hautement que le roi de Naples avait des
intelligences avec la France, et qu'il trompait les Italiens; qu'ils
allaient même jusqu'à imputer à mes conseils l'inaction des troupes
napolitaines, que les Autrichiens étaient impatiens de voir marcher
contre le vice-roi, lequel allait être incessamment attaqué par le
général comte de Bellegarde. Je lui dis enfin que j'avais laissé Murat
malade de chagrin; qu'il sentait dans quelle situation épineuse il
s'était placé; mais que désormais il me serait difficile de lui faire
parvenir mes avis.
Peu de jours après, je reçus du ministre de la guerre une dépêche
contenant les instructions de l'empereur relatives à l'évacuation de
l'État romain et de la Toscane. A ces instructions était jointe une
lettre pour le roi de Naples, que j'étais chargé de lui remettre
personnellement; il m'était prescrit de lui faire en même temps
certaines communications confidentielles, que je pouvais modifier selon
la position où je trouverais ce prince. Je partis aussitôt pour Bologne,
où se trouvait alors Murat. Jusqu'à Florence je n'éprouvai aucune
difficulté; mais à mon arrivée dans cette ville, les nouvelles autorités
me signifièrent que je ne pouvais ni continuer ma route, ni m'arrêter à
Florence, et que je devais me retirer à _Prato_ pour y attendre la
réponse du roi. Je lui expédiai aussitôt un courrier, et revins à
Lucques, préférant séjourner dans cette ville, _Prato_ étant déjà en
insurrection. Je reçus bientôt la réponse de Murat, qui m'annonçait
avoir donné l'ordre à ses généraux de traiter avec moi de l'évacuation
de la Toscane et des États romains.
Les pouvoirs dont m'avait investi l'empereur vinrent fort à propos. La
plupart des troupes françaises qui étaient en Toscane s'étaient
concentrées à Livourne; celles qui étaient à Pise faisaient mine de
résister. Déjà même le général napolitain Minutolo, s'étant porté avec
une colonne de l'armée de Murat, de Florence à Livourne, il y avait eu à
Pise des hostilités entre cette troupe et un détachement français:
elles allaient devenir sérieuses. Instruit de l'événement, je partis de
Lucques en toute hâte et je me présentai aux avant-postes. M'étant fait
reconnaître, je stipulai aussitôt une convention, par laquelle les
troupes françaises abandonneraient les postes et les forteresses
qu'elles occupaient, et rentreraient en France; je donnai l'ordre
aussitôt aux garnisons de Livourne et de la Toscane de se replier sur
Gênes.
Peu de jours après, je traitai, en vertu des mêmes pouvoirs, avec le
lieutenant-général Lecchi, gouverneur pour le roi de Naples en Toscane,
de l'évacuation des États romains. Cette nouvelle convention stipulait
la remise du château Saint-Ange et de Civita-Vecchia aux Napolitains.
Les garnisons françaises devaient être transportées par mer à Marseille,
aux frais du roi de Naples.
Ainsi se termina ma mission en Italie, dont j'étais si impatient de voir
arriver la fin, pour rentrer dans ma patrie alors dans un état si
déplorable; elle était inondée de troupes étrangères qui s'avançaient de
plus en plus vers la capitale, dont Napoléon était réduit à défendre
les approches. De loin j'avais quelque embarras à m'expliquer la marche
de certains événemens: par exemple, pourquoi les deux armées alliées
réunies s'étaient séparées de nouveau après avoir gagné sur Napoléon la
bataille de la Rhotière, au lieu de marcher ensemble sans délai sur
Paris. Par là on eût devancé de deux mois les événemens de la fin de
mars, ce qui aurait évité bien des désastres, bien du sang et des larmes
inutilement répandus. Mais les alliés n'avaient alors rien de prêt dans
Paris, et les cabinets qui ne penchaient pas pour la régence,
prolongèrent à regret, sans doute, les calamités de la guerre, afin
d'arriver à d'autres combinaisons et à d'autres résultats. Quant au
congrès de Châtillon, je pensais qu'il aurait l'issue du congrès de
Prague. Tout annonçait que le dénouement de ce grand drame ne se ferait
pas long-temps attendre.
Avant de prendre la route de France, je me transportai à Volta,
quartier-général du prince vice-roi; il avait opéré sa retraite sur le
Mincio; et au moment de la dénonciation de la guerre du roi de Naples
contre la France, il avait livré aux Autrichiens une de ces batailles,
qui ne décidant rien en politique, ne profitent qu'à l'honneur des
armes. J'eus avec le vice-roi deux conférences particulières, dans
lesquelles je lui représentai que donner des batailles devenait d'autant
plus inutile que tout allait se décider dans le rayon de Paris; je le
détournai de déférer à l'ordre de l'empereur de porter l'armée d'Italie
sur les Vosges; d'abord, parce qu'il était trop tard pour qu'une
jonction pût s'opérer, ensuite qu'en passant les Alpes il perdrait à
jamais son établissement en Lombardie. Eugène m'avoua que Murat lui
avait fait proposer secrètement de s'unir à lui pour se partager
l'Italie après avoir renvoyé toutes les troupes françaises, et qu'il
avait repoussé cette proposition extravagante; que sa déclaration de
guerre le mettait, lui Eugène, dans le plus grand embarras, et qu'il ne
croyait pas pouvoir tenir long-temps si Murat mettait quelque chaleur à
servir les Autrichiens. Je le rassurai à cet égard, connaissant le
caractère incertain de Murat, et sachant d'ailleurs que ses voeux pour
l'indépendance italienne étaient déjà contrariés par les alliés.
J'étais au quartier-général d'Eugène, lorsque je vis arriver, dépêché
par l'empereur, Faypoult, ancien préfet, en qui Murat avait une
certaine confiance, et que Napoléon lui envoyait, ainsi qu'à Eugène,
avec la nouvelle des succès recens obtenus dans la Brie et à Montereau.
Ces avantages étaient exagérés à dessein pour soutenir l'espoir d'Eugène
d'une part, et de l'autre, pour ralentir le zèle de Murat dans la cause
de ses nouveaux alliés. Un aide-de-camp d'Eugène, le comte Tacher, qu'il
avait envoyé à Napoléon, étant revenu aussi en toute hâte, lui rapporta
les propres paroles que l'empereur, enivré par quelques succès brillans,
mais passagers, lui avait adressées: «Retournez auprès d'Eugène, lui
avait dit Napoléon, racontez-lui comment j'ai arrangé tous ces gens-là;
c'est de la canaille que je chasserai à coups de fouet.» Tout le monde
en était dans la joie au quartier-général. Je pris Eugène à part, et je
lui dis que de telles fanfaronnades ne devaient inspirer de confiance
qu'à des hommes follement enthousiastes, mais qu'elles ne pouvaient rien
sur l'esprit de personnes raisonnables; que celles-ci voyaient dans
toute son étendue le danger imminent qui menaçait le trône impérial; que
ce n'était point les bras qui manquaient au gouvernement, mais bien le
sentiment pour les faire mouvoir, et qu'en se séparant de la nation,
l'empereur, par son despotisme, avait tué l'esprit public. Je donnai
quelques conseils à Eugène, et je me mis en route pour Lyon, laissant
l'Italie en proie, pour ainsi dire, à quatre armées différentes,
française, autrichienne, napolitaine et anglaise; car, cette fois, lord
Bentinck avait réellement débarqué à Livourne; de là, signifiant à Élisa
qu'il ne reconnaissait ni l'autorité de Napoléon, ni la sienne comme
grande duchesse; et, dictant ainsi des lois à la Toscane, il vint se
réunir aux Napolitains, qui occupaient Bologne, Modène et Reggio.
Ainsi je laissai l'Italie dans un état équivoque, embarrassé; et rien de
plus précaire alors que nos établissemens au-delà des Alpes. Ni le
vice-roi, ni Murat, et certes ils ne manquaient ni l'un ni l'autre de
bravoure, n'avaient assez de talens politiques, ni même assez de
consistance aux yeux même des Italiens, pour soutenir les restes de
notre puissance en Italie, surtout en marchant tous les deux dans des
directions opposées.
Du reste, j'étais bien plus inquiet de l'état alarmant de la France que
de la situation chancelante du vice-roi et même de Murat; au fond, le
sort de l'Italie allait dépendre du résultat de la lutte, alors si
vivement engagée entre Napoléon et les monarques alliés, qui
s'efforçaient de le resserrer entre la Seine et la Marne.
Ce fut au milieu de ces circonstances que j'entrai dans Lyon, vers les
premiers jours de mars. Tout y était dans une sorte de confusion et
d'incertitude sur le résultat de la campagne. Le préfet, le
commissaire-général de police et quelques généraux secondaires voulaient
défendre Lyon, par suite de la persuasion où l'on était à Lyon qu'on
défendrait Paris, et c'était avec des ouvrages de campagne qu'on
prétendait arrêter l'ennemi devant la seconde ville de l'Empire, menacée
par l'arrivée d'un renfort de quarante cinq mille Allemands. On
circonvint Augereau, détracteur de Napoléon, mais guerrier peu
politique, et qui, dans cette crise, cédant à de mauvais conseils, ne
voyait de salut pour la France qu'en l'identifiant à sa destinée. Une
ligne de fortifications fut tracée à la hâte, et tous les moyens furent
employés pour donner un caractère national à cette résistance parmi le
peuple. Mais les mêmes dispositions, qui alors se faisaient apercevoir
dans Paris, siége du gouvernement, prévalaient aussi à Lyon. Le préfet
Bondy se battait les flancs pour exalter le patriotisme des Lyonnais
assoupis, et détruit par les mêmes causes qui le faisaient tomber en
langueur dans le reste de la France.
La nuit même de mon arrivée, je fus admis aux conférences des principaux
fonctionnaires publics, qui avaient lieu tous les soirs chez le maréchal
Augereau. Je m'aperçus, dès l'abord, que tout ce qui ressemblait à des
partis désespérés, n'étaient plus accueillis que par le préfet, par
quelques-uns des officiers généraux accourus avec un corps de l'armée
d'Aragon, et par le commissaire-général de police Saulnier. J'annonçai
franchement la défection du roi de Naples, et qu'un million d'hommes
allait se précipiter sur la France, qu'il n'était plus possible de
sauver que par une grande mesure politique; je vis que mes opinions,
aussi bien que mes révélations, contrariaient les fonctionnaires, qui,
par zèle pour l'empereur, ne reculaient pas devant les horreurs d'un
siége. Ils ne déguisèrent pas la gêne qu'ils ressentaient de ma
présence, et je m'aperçus bientôt qu'ils avaient des instructions
secrètes à mon égard. Augereau, n'ayant point prêté l'oreille au seul
projet de délivrance qui fût dans les intérêts de la révolution dont il
était pourtant un zélateur sincère, finit par donner les mains à la
mesure provoquée par le préfet et le commissaire-général de police, qui
tendait à me forcer de quitter Lyon pour aller résider provisoirement à
Valence. Je cédai, quoiqu'à regret, et je pris la route du Dauphiné, en
jetant un regard d'impatience sur celle de Paris, la seule que j'aurais
voulu pouvoir traverser en poste.
Ce fut à Valence que j'appris l'arrivée à Vesoul de MONSIEUR, comte
d'Artois, et les terreurs de Napoléon aux premières lueurs de royalisme
qui venaient de percer à Troyes en Champagne. J'appris peu de jours
après, coup sur coup, l'arrivée du duc d'Angoulême au quartier-général
de lord Wellington, la perte de la bataillé d'Orthez par Soult, la perte
de la bataille de Laon par Napoléon, et l'entrée du duc d'Angoulême à
Bordeaux. Combien alors mes regrets devinrent plus vifs de me voir à
plus de cent lieues de la capitale, où une révolution politique devait
nécessairement éclater à la suite de tant de désastres! L'occupation de
Lyon par les Autrichiens, ayant eu lieu presqu'aussitôt, et le maréchal
Augereau, reculant son quartier-général à Valence, je me rendis à
Avignon dans l'attente des événemens, et toujours à la veille de
m'élancer vers Paris au premier signal. Mais, entouré par différens
corps d'armée, réduit à des conjectures et à des bruits vagues par
l'interruption des courriers, et par la difficulté des communications,
je balançai trop sans doute à prendre un parti décisif. Que je me suis
repenti, dans la suite, de ne pas m'être rapproché furtivement de Paris
par le centre de la France, libre encore de l'invasion étrangère! Une
seule considération put m'arrêter; je craignis que les instructions
secrètes qui me concernaient n'eussent été transmises à chaque préfet
individuellement.
J'étais à Avignon sans aucun caractère politique, et j'habitais les
mêmes appartemens où fut assassiné un an plus tard le malheureux Brune.
Là, je trouvai l'esprit public monté contre Napoléon, au point que je
pus faire afficher que je recevrais tous les corps, toutes les
autorités constituées, auxquels j'annonçais le renversement prochain du
gouvernement impérial, mais que Murat, dans la Haute-Italie, travaillait
pour la bonne cause. Plus qu'à Lyon et à Valence, il se manifestait à
Avignon des dispositions à voir Napoléon déchu, remplacé par une
autorité quelconque. Enfin, la nouvelle des événemens du 31 mars me
parvint. Forcé de faire un long détour, de prendre la route de Toulouse
et de Limoges, je n'arrivai à Paris que dans les premiers jours d'avril,
mais il était trop tard. La formation d'un gouvernement provisoire dont
j'aurais dû faire partie, la déchéance de Napoléon que j'eusse
ambitionné de prononcer, mais effectuée sans moi; enfin, la restauration
des Bourbons, à laquelle je me fusse opposé pour faire prévaloir le plan
de régence qui était mon ouvrage, anéantissaient mes projets et me
rejetaient dans la nullité politique, en présence de princes que j'avais
offensés; je sentais que la clémence pouvait être d'accord avec la bonté
de leur coeur, mais qu'elle n'en était pas moins incompatible avec le
principe de la légitimité.
J'ai entendu agiter depuis cette double question: si le duc d'Otrante se
fût trouvé à Paris, eût-il fait partie du gouvernement provisoire, et
dans cette supposition quel eût été le résultat de la révolution du 31
mars?
Ici je dois à mes contemporains quelques éclaircissemens relatifs à des
circonstances secrètes que j'ai jugé à propos de ne point morceler dans
mes récits, afin de les mieux présenter dans tout leur jour, car il est
des aveux qui ne peuvent être justifiés que par les conjonctures, et
qu'on ne doit se permettre qu'à la faveur des temps. Je confesserai
d'abord que, pénétré de la nécessité de prévenir la réaction de l'Europe
et de sauver la France par la France, les événemens de 1809,
c'est-à-dire la guerre d'Autriche et l'attaque des Anglais sur Anvers,
n'étaient que les premiers moyens d'exécution d'un plan de révolution,
qui avait pour but le détrônement de l'empereur. Je confesserai aussi
que j'avais été l'âme de ce plan, seul capable de nous réconcilier avec
l'Europe, et de nous ramener à un gouvernement raisonnable. Il demandait
le concours de deux hommes d'état, l'un dirigeant le cabinet de Vienne,
l'autre, le cabinet de St.-James, je veux parler du prince de
Metternich et du marquis de Wellesley, à qui j'avais envoyé, à cet
effet, M. de Fagan, ancien officier au régiment irlandais de Dillon, que
son caractère insinuant rendait propre à une mission si délicate.
Avant d'en venir à de pareilles ouvertures, je n'avais point négligé,
dans l'intérieur, de me rapprocher du seul homme dont la coopération me
fut indispensable: on devine qu'il s'agit du prince Talleyrand. Notre
réconciliation avait eu lieu dans une conférence à Surêne, chez la
princesse de Vaudémont. Dès les premiers épanchemens, nos idées
politiques s'étaient accordées, et une sorte de coïncidence s'était
établie entre nos plans pour l'avenir. Pourtant je n'avais pu échapper à
la morsure épigrammatique de mon noble et nouvel allié qui, après
l'entrevue, questionné par ses affidés sur ce qu'il pensait à mon égard,
répondit: «Oui, oui, j'ai vu Fouché, c'est du papier doré sur tranche.»
On ne manqua pas de me rapporter le propos; je ne m'en montrai pas
offensé; les considérations de politique dominant toujours chez moi
l'irritabilité de l'amour-propre.
J'avais également senti la nécessité de me mettre en rapport direct avec
l'un des sénateurs les plus influens, M. de S....., qui, lui-même, était
en relation intime avec la secrétairerie d'état par l'entremise de
Maret, son ancien compagnon de captivité. Une pareille conquête m'était
d'autant plus précieuse que, depuis la disgrâce de Bourienne, je n'avais
plus à la secrétairerie d'état, dans mes intérêts, que des subalternes,
à qui les fils des hautes intrigues échappaient souvent. Mais quel moyen
de m'attacher un personnage que je comptais depuis long-temps au nombre
de mes antagonistes déclarés! La sénatorerie de Bourges étant venue à
vaquer, j'y vis aussitôt le prix de la réconciliation; je manoeuvrai en
conséquence: S........ l'obtint; j'eus dès-lors un ami de plus au Sénat,
et comme un oeil toujours ouvert dans le cabinet de Napoléon.