Après un silence de deux minutes, l'empereur reprenant tout-à-coup la

parole: «Avez-vous réfléchi aux moyens de suivre la négociation secrète

avec l'Autriche?--Oui, sire.--M'avez-vous préparé une note?--Oui, sire,

la voilà.--(L'empereur après l'avoir lue:) Quoi! tout vous paraît

inefficace? Vous ne voyez, dans mes moyens, que des palliatifs, des

demi-mesures; vous vous rangez de l'avis de ceux qui voudraient me voir

désarmé, réduit à l'autorité d'un maire de village? Croyez bien, M. le

duc, que vous ne trouverez pas une égide plus sûre que la mienne.--Sire,

j'en suis tellement persuadé, que c'est précisément l'un des motifs qui

me fait désirer si ardemment de ne plus voir le trône de Votre Majesté

exposé aux hasards des batailles. Mais je ne dois pas le dissimuler, la

réaction de l'Europe, arrêtée long-temps par vos glorieux triomphes, ne

saurait plus l'être aujourd'hui que par d'autres triomphes plus

difficiles à obtenir. Les mêmes ministres, qui étaient toujours prêts à

négocier avec votre cabinet, qu'il vous était si facile autrefois de

diviser et d'intimider, se vantent aujourd'hui que leur voix ne sera

plus étouffée dans les conseils des rois par une politique étroite et

imprévoyante; ils prétendent qu'il s'agit pour eux du salut de

l'Europe.--Eh bien! il s'agit pour moi du salut de l'Empire, et certes

je ne me chargerai pas du rôle dont ils ne veulent plus.--Mais enfin il

faut une solution; si vous ne désarmez pas l'Autriche, ou si elle ne

passe pas dans votre camp, vous aurez contre vous toute l'Europe, cette

fois unie invariablement. Le mieux serait l'oeuvre de la paix; elle est

possible en abandonnant l'Allemagne pour conserver l'Italie, ou en

cédant l'Italie pour conserver un pied en Allemagne. De fâcheux

pressentimens, sire, me préoccupent; au nom du ciel, pour la gloire et

l'affermissement de ce bel Empire que je vous aidai à organiser, évitez,

je vous en supplie, la rupture, et conjurez, il en est temps encore, une

croisade générale contre votre puissance. Songez que cette fois, au

moindre revers de vos armes, tout changerait de face, et que vous

perdriez le reste de vos alliés qui chancèlent; qu'en vous refusant à

une défense nationale, seul abri contre les revers, vos ennemis se

prévaudraient de cette force d'inertie fatale au pouvoir qui s'isole;

c'est alors qu'on verrait se réveiller de vieilles espérances assoupies,

et que l'Angleterre aux aguets verserait à Bordeaux, dans la Vendée, en

Normandie et dans le Morhiban, ses émissaires chargés d'y relever, au

moindre événement favorable, la cause des Bourbons. Je vous adjure,

sire, au nom de notre sûreté et de votre gloire, de ne pas en venir à

jouer dans un va-tout et votre couronne et votre puissance.

Qu'arriverait-il? Que cinq cent mille soldats, soutenus en seconde ligne

par toute une population insurgée, vous forceraient à déserter

l'Allemagne sans vous donner le temps de renouer des négociations.» A

ces mots l'empereur, relevant la tête, et prenant une attitude

guerrière: «Je puis encore, me dit-il, leur livrer dix batailles, et une

seule me suffit pour les désorganiser et les écraser. Il est fâcheux,

monsieur le duc, qu'une fatale disposition au découragement domine ainsi

les meilleurs esprits; la question n'est plus dans l'abandon de telle ou

telle province; il s'agit de notre suprématie politique, et pour nous

l'existence en dépend. Si ma puissance matérielle est grande, ma

puissance d'opinion l'est bien davantage; c'est de la magie: n'en

brisons pas le charme. Pourquoi tant d'alarmes? laissons se produire les

événemens. Quant à l'Autriche, personne ne doit s'y tromper; elle veut

profiter de ma position pour m'arracher de grands avantages; au fond j'y

suis presque décidé; mais je ne me persuaderai pas qu'elle consente à

m'abattre tout-à-fait, et se livrer ainsi elle-même à la toute-puissance

de la Russie. Voilà ma politique, et j'entends que vous me serviez de

tous vos moyens. Je vous ai nommé gouverneur-général de l'Illyrie; et

c'est vous, vraisemblablement, qui en ferez la remise à l'Autriche.

Partez; passez à Prague; nouez-y vos fils pour la négociation secrète;

et de là dirigez-vous à Gratz et sur Laybach, d'où vous suivrez les

affaires; allez vîte, car ce pauvre Junot, que vous remplacez, est

décidément fou à lier; et l'Illyrie a besoin d'une main sage et

ferme.--Je suis tout prêt, sire, à répondre à la confiance dont vous

m'honorez; mais si j'osais, je vous ferais observer que l'un des

principaux mobiles de la négociation secrète, serait, sans aucun doute,

indépendamment de la rétrocession des provinces, la perspective de la

régence, telle que l'a organisée Votre Majesté dans toute sa

latitude.--Je vous entends; eh bien! dites tout ce que vous voudrez

là-dessus, je vous donne carte blanche.»

Je ne songeai plus, dans la supposition d'une nouvelle rupture, qu'à

tirer parti, pour l'intérêt de l'État, de ma nouvelle position.

D'ailleurs, la négociation secrète avec l'Autriche me semblait sans

objet du moment où l'empereur ne faisait point à ce cabinet les

concessions sans lesquelles il ne pouvait le retenir dans ses intérêts.

Or, ma mission n'était, à l'égard de l'Autriche, qu'un leurre, et envers

moi qu'un prétexte pour m'éloigner, pendant la crise, du centre des

affaires. L'empereur avait deux autres buts. D'abord, de tenir le plus

long-temps possible encore la cour d'Autriche en suspens, et d'y

alimenter un parti tout prêt à se rapprocher de lui, si, en cas de

rupture, il parvenait, par quelque grande défaite, à disloquer la

coalition du nord. En second lieu, il avait à coeur de me faire

traverser la monarchie autrichienne d'un bout à l'autre pour me rendre à

mon gouvernement, persuadé que je n'y jetterais pas en vain un

coup-d'oeil d'observation. Berthier m'avoua que telle était l'intention

de l'empereur; qu'il désirait même que je m'arrêtasse à Prague autant

que possible, pour me concerter avec Narbonne et y pénétrer les vues

ultérieures de l'Autriche. Il ne manqua pas de faire ressortir les

grands pouvoirs dont j'étais investi dans les provinces ilyriennes,

pouvoirs qui à la fois civils et militaires, me conféraient une sorte de

dictature; mais je savais à quoi m'en tenir sur cette Illyrie, soit que

la guerre se rallumât, soit que cette province fût rétrocédée à

l'Autriche. Quant à mon séjour et à mes observations à Prague, je jugeai

qu'à moi plus qu'à tout autre il ne convenait ni de prolonger l'un, ni

d'étendre les autres au-delà des limites que prescrivaient les

convenances.

Je voulais pourtant m'arrêter à un plan raisonnable et utile, car je ne

connais rien de pire que d'agir dans le vague. Ne pouvant rien sur

l'état politique existant, je combinais mes idées sur un avenir

probable. L'empereur, me dis-je, doit succomber devant une confédération

générale; il peut périr les armes à la main, ou être atteint par un

décret de déchéance à la suite de nouveaux revers qui dissiperaient

tout-à-fait le prestige de sa puissance. Malgré l'égoïsme, l'aveuglement

et même la lâcheté qui règnent parmi les principaux fonctionnaires de

l'État, il est impossible que des idées de haute conservation ne

viennent pas à germer dans quelques-unes des premières têtes de Paris;

ceci peut amener une de ces révolutions que la gravité des circonstances

et les exigeances de l'opinion déterminent. Il peut y avoir urgence, car

si l'Angleterre, l'âme de cette coalition nouvelle, en prend la

direction politique, on verra renaître des chances en faveur des

Bourbons. Je n'ai pas besoin de dire que mes antécédens ne me

permettaient pas de diriger mes vues de ce côté, en supposant même le

renversement de l'Empire, et peut-être m'imputera-t-on d'être trop

sincère en avouant que, dans les hauts emplois, les Bourbons n'auraient

trouvé, pendant les six derniers mois de 1813, que bien peu de

fonctionnaires influens sur lesquels ils pussent raisonnablement

compter. En effet, tous les intérêts de la révolution qui se détachaient

de l'empereur, ceux même des royalistes qui s'étaient incorporés dans le

gouvernement impérial, devaient d'abord chercher à se rallier sous le

pouvoir de la régence, dont Napoléon avait lui-même posé les bases, si

quelques hommes habiles se trouvaient en mesure d'en préparer la

transition en cas de revers. Mais il était clair qu'il ne fallait pas

attendre que tout fût désespéré. L'Autriche avait un grand intérêt à

voir s'établir une régence sous l'égide d'une archiduchesse, et à

soutenir un système qui, l'alliant à la France réconciliée avec l'Europe

et réduite à ses limites naturelles, les Alpes et le Rhin, lui permit

tout d'abord de balancer la trop grande prépondérance qu'allait acquérir

la Russie. Ce fut sur ces bases que je combinais mes idées, et je les

rédigeai dans un Mémoire où j'établis l'hypothèse d'une régence

effective, dont on pouvait laisser entrevoir l'éventualité aux hommes

d'état. D'après mon plan, tous les intérêts devaient être représentés

dans le conseil de régence. J'en faisais naturellement, partie, ainsi

que MM. de Talleyrand, Narbonne, Macdonald, Montmorency, et deux autres

personnes que je puis me dispenser de désigner. Quant à l'ambition des

maréchaux, elle eût été satisfaite par l'érection de grands gouvernemens

militaires qu'ils auraient eu en partage, et qui eussent accru leur

influence dans l'État; en un mot, la régence, selon mes idées, aurait

concilié tous les intérêts et toutes les opinions. D'oppresseur qu'il

était, le gouvernement serait redevenu protecteur, et sa forme eut été

une monarchie tempérée par le mélange d'une aristocratie raisonnable et

d'une démocratie représentative. C'était sans contredit le plan le plus

approprié à la gravité des circonstances, puisqu'il pouvait préserver la

France du double danger de l'invasion et du démembrement.

J'étais plus que fondé à croire qu'il serait accueilli par l'homme

d'état, alors le régulateur de la politique autrichienne, dont je

connaissais la solidité du caractère et la profondeur des vues, de M. de

Metternich enfin. Sa bienveillance pour moi remontait à la déclaration

de guerre de l'Autriche en 1809. A cette époque, l'empereur m'ordonna de

le faire enlever, contre toutes les convenances de la diplomatie, par

une brigade de gendarmerie, pour être conduit ainsi escorté jusqu'aux

confins de l'Autriche, en ajoutant a ce procédé toutes les duretés qui

pouvaient le rendre plus injurieux. Révolté de ce traitement inoui, je

pris sur moi d'en adoucir les formes. J'ordonnai qu'on m'amena ma

voiture; je me fis conduire chez l'ambassadeur, je lui exposai le motif

de ma visite, et lui exprimai combien j'en éprouvais de regret; de là

quelques épanchemens mutuels, assez du moins pour que nous pussions nous

comprendre. Ayant demandé au maréchal Moncey un capitaine de gendarmerie

qui sût tempérer par l'aménité et la politesse de ses manières ce que sa

mission avait d'outrageant, je lui commandai de monter dans la chaise de

poste de l'ambassadeur, à qui j'accordai tous les délais convenables. En

nous séparant, il me témoigna combien il était sensible aux égards et

aux ménagemens que j'avais employés dans cette occasion.

Mes idées étant donc fixées, comme on l'a vu plus haut, pressé

d'ailleurs par l'empereur et par Berthier, je me mis en route avec M. de

Chassenon, auditeur près l'intendance générale de la grande armée, et je

me dirigeai vers la ville de Prague, non sans avoir été rendre hommage,

avant mon départ de Dresde, au vénérable souverain de la Saxe, qui se

vouait avec tant de persévérance à la cause française. J'avais pu

remarquer combien les Saxons gémissaient de voir ainsi leur roi engagé

dans les intérêts de Napoléon, et combien ils prévoyaient qu'il en

pourrait résulter de malheurs.

J'arrivai à Prague au moment où l'on croyait toucher à l'ouverture du

congrès, sur lequel je ne fondais aucune espérance, et qui, à mes yeux,

n'était qu'une de ces représentations diplomatiques imaginées pour

justifier l'emploi de la force. M. de Metternich, et les

plénipotentiaires de la Russie et de la Prusse venaient d'y arriver;

toute la chancellerie autrichienne y était établie. Des deux

plénipotentiaires français, Narbonne fut le seul que j'y trouvai; il

attendait Caulaincourt, et avait ordre de ne rien faire sans son

collègue. Déjà quelques difficultés précédaient la réunion du congrès;

Napoléon venait de se déclarer contre la nomination de M. d'Anstett,

plénipotentiaire de Russie, Français né en Alsace, et qu'il signalait

dans son _Moniteur_ comme un agent de guerre très-actif. Outre ces

altercations, on s'attendait que la question de forme arrêterait dès les

premiers jours la marche des affaires. Napoléon s'était expliqué avec

Narbonne dans le même sens qu'avec moi. «La paix que je ne veux pas

faire, lui avait-il dit, est celle que mes ennemis veulent m'imposer.

Croyez-moi, celui qui a toujours dicté la paix ne peut pas à son tour

la subir impunément. Si j'abandonne l'Allemagne, l'Autriche combattra

avec plus d'ardeur jusqu'à ce qu'elle obtienne l'Italie; si je lui cède

l'Italie, elle s'empressera, pour se la garantir, de me chasser de

l'Allemagne.» La seule instruction positive qu'eût encore reçue Narbonne

était de chercher à ne pas mettre l'Autriche dans une position ennemie.

Je lui communiquai les intentions de l'empereur relativement à la

négociation secrète, et il n'en augura pas mieux que moi.

Je me trouvai à Prague dans une sphère toute nouvelle et sur un terrain

qui m'était inconnu. On savait que je n'y venais qu'en passant. Il me

fallut user de certains ménagemens pour m'aboucher avec le chef de la

chancellerie autrichienne. Je trouvai partout les mêmes défiances à

l'égard de Napoléon, et des griefs plus ou moins fondés. On m'assura,

par exemple, que dès le mois de décembre[36], il avait fait offre

d'abandonner à l'Autriche l'Italie, les provinces illyriennes, la

suprématie de l'Allemagne, et enfin de rétablir l'ancienne splendeur de

la cour de Vienne; mais qu'aussitôt qu'il s'était vu en état d'ouvrir

une nouvelle campagne, il avait tout éludé, se bornant à ne plus céder

que de minces avantages, qui ne pouvaient entrer en compensation de ce

qui se présentait naturellement à l'Autriche pour reprendre en Europe

son rang et sa prépondérance.

[Note 36: 1812.]

Le cabinet de Vienne voulait évidemment profiter de l'affaiblissement de

notre puissance pour recouvrer ce qu'il avait perdu par la paix de

Presbourg et par celle de Schoenbrunn. Il n'attachait que peu d'intérêt

à la rétrocession de l'Illyrie, qui ne pouvait manquer, au premier coup

de canon, de rentrer dans son vaste domaine.

J'appris à Prague que la coalition du nord venait de se déclarer contre

la Confédération du Rhin, à l'ouverture même de la campagne, et que, dès

le 25 mars, la maréchal Kutusoff avait annoncé, par une proclamation

publiée à Kalisch, que la Confédération du Rhin était dissoute. C'était

une sorte de sanction offerte d'avance à toutes les défections de

troupes allemandes employées dans nos armées. J'appris également que les

conférences de Reichenbach venaient d'être reprises à Trachenberg; que

l'empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince royal de Suède y

assistaient, de même que M. de Stadion, pour l'Autriche, et lord

Aberdeen pour l'Angleterre, ainsi que les généraux en chef de l'armée

combinée. Là on déterminait les forces que les puissances coalisées

allaient consacrer à la guerre la plus active contre Napoléon; là on

concertait leurs mouvemens, l'aggression et l'offensive; enfin, on

indiquait le rendez-vous des trois grandes armées _dans le camp même de

l'ennemi_. Il était impossible de ne pas y voir un accord de toutes les

parties contractantes qu'allaient cimenter des traités de partage et de

subsides.

Cependant on était décidé à ouvrir le congrès, mais pour y renfermer

Napoléon dans le cercle de Popilius. Bien que non admise ouvertement aux

conférences, l'Angleterre devait en être l'âme; elle allait en diriger

les négociations.

Ainsi, plus de doute que l'Autriche ne fût à la veille de compléter son

accession à la confédération du nord, en y portant deux cent mille

hommes de troupes de première ligne. A tout ce que nous essayions

d'alléguer confidentiellement pour l'en détourner, elle répondait

qu'elle pouvait à peine trouver dans Napoléon l'assurance de n'être plus

exposée à de nouvelles spoliations, tandis que l'état des affaires lui

promettait davantage.

Tous mes efforts pour renouer la négociation secrète furent infructueux.

Quant à mes vues particulières, ayant pour objet la garantie future de

notre établissement politique, on me laissa bien entrevoir que le plan

d'une régence dans l'intérêt de l'Autriche, pourrait influer sur les

déterminations de sa politique, mais seulement lorsque des suppositions

seraient converties en réalités. Je ne pus faire prendre aucun

engagement provisoire sur un ordre de choses éventuel; j'obtins

seulement l'assurance qu'on ne commencerait que par la destruction de la

puissance extérieure de Napoléon, et que l'Autriche refuserait de se

prêter à l'exécution d'aucun projet de bouleversement dans l'intérieur.

Je ne dois pas oublier de dire que parmi les griefs qui me furent

présentés par la chancellerie autrichienne, je remarquai les reproches

qu'elle faisait à Napoléon au sujet des diatribes de son _Moniteur_, et

de certains articles insérés dans d'autres journaux.

Je m'éloignais de Prague avec plus de lumières, sans doute, mais sans y

avoir trouvé aucun élément de garantie pour l'avenir; au contraire, j'en

emportai la triste conviction qu'un million de soldats allait décider du

sort de l'Europe, et que, dans ce grand conflit, il serait bien

difficile de stipuler à temps pour les intérêts que j'avais combinés et

qu'aucune diplomatie ne mettait encore en première ligne.

En traversant la monarchie autrichienne pour me rendre en Illyrie, je

tirai de ce voyage, quoique fait avec rapidité, plus d'une instruction;

je me convainquis d'abord que cette monarchie compacte, quoique composée

de tant d'États divers, était mieux gouvernée et administrée qu'on ne le

supposait généralement; qu'elle était d'ailleurs habitée et défendue par

une population fidèle et patiente; que sa politique avait une sorte de

longanimité propre à triompher des revers, pour lesquels on lui voyait

toujours des palliatifs en réserve. Par sa persévérance dans ses maximes

d'état, elle l'emportait tôt ou tard sur la politique mobile de

circonstance; enfin, il était évident que l'Autriche, par l'entier

développement de sa puissance, allait mettre un poids décisif dans la

balance de l'Europe.

Je me dirigeai par Gratz, capitale de la Styrie, et par les Alpes

styriennes sur Laybach, ancienne capitale du duché de Carniole,

considéré alors comme le chef-lieu de nos provinces illyriennes. J'y

arrivai à la fin de juillet, et je m'y installai immédiatement en

qualité de gouverneur général. Ces provinces, cédées par le traité de

paix de Schoenbrunn en 1809, se composaient du Frioul autrichien, du

gouvernement de la ville et du port de Trieste, de la Carniole, qui

renferme la riche mine d'Idria, du cercle de Willach, d'une partie de la

Croatie et de la Dalmatie, c'est-à-dire, tout le pays situé à la droite

de la Save, en partant du point où cette rivière sort de la Carniole, et

prend son cours jusqu'à la frontière de la Bosnie; ce dernier pays

comprend la Croatie provinciale, les six districts de la Croatie

militaire, Fiume et le littoral hongrois, l'Istrie autrichienne, et tous

les districts sur la rive droite de la Save, dont le Thalweg servait de

limites entre le royaume d'Italie et la terre d'Autriche. On voit par

là que c'était un assemblage de parties hétérogènes se repoussant entre

elles, mais qui, réunies plus long-temps à l'Empire français, eussent pu

former un seul tout, et acquérir par leur position une haute importance,

d'autant plus que la Dalmatie et une partie de l'Albanie y étaient

comprises. Mon arrivée dans ces provinces fit d'autant plus de

sensation, que mon nom comme ancien ministre de la police générale y

était connu, et que j'y remplaçais dans le gouvernement civil et

militaire un aide-de-camp de l'empereur, un de ses familiers, Junot

enfin, duc d'Abrantès, qui venait d'être pris en flagrant délit de

démence. Voici ce qui était arrivé à ce pauvre Junot: l'action corrosive

de l'âpre climat de Russie sur la blessure qui l'avait défiguré en

Portugal, des chagrins domestiques, et le ressentiment de n'avoir pas

obtenu le bâton de maréchal d'Empire, affectèrent tellement ses organes,

qu'il donna six semaines avant mon arrivée des marques publiques de

folie. Un jour, faisant monter son aide-de-camp dans sa calèche, à

laquelle six chevaux étaient attelés, et que précédait un piquet de

cavalerie, lui-même se place tout couvert de ses décorations sur le

siège du cocher, et un fouet à la main. Ainsi en évidence, il se

promène, pendant plusieurs heures, d'une extrémité de la ville de Goritz

à l'autre, au milieu de la foule des habitans étonnés. Le lendemain, il

dicte les ordres et les lettres les plus absurdes, qu'il terminait par

cette formule: «Sur ce, monsieur le commandant, je prie _Sainte

Cunégonde_ de vous avoir en sa digne garde.» Des scènes déplorables

s'étant succédées, le malheureux Junot fut transporté en France, où il

mourut quinze jours après, à la suite d'un accès de fureur, en se

précipitant des fenêtres du château de son père. Tel était l'homme que

je venais remplacer dans le gouvernement général des provinces qui, le

moins en harmonie avec ce qu'on appelait l'Empire français, étaient

encore gouvernées sur le pied de la conquête. A la vérité, j'allais,

être secondé par le lieutenant général baron Fresia, nommé commandant

militaire sous mes ordres immédiats. Cet officier général, l'un des

Piémontais qui s'étaient le plus distingués dans les armées françaises,

était pénétrant et capable; il commandait une division de cavalerie à

la grande armée à Dresde, quand l'empereur l'envoya dans les provinces

illyriennes.

Nous nous y trouvâmes sous un ciel doux et pur, au milieu des sites les

plus variés, quelquefois d'un aspect sauvage, mais toujours

pittoresques, et chez des peuples offrant tour-à-tour les traces d'une

civilisation avancée et les moeurs des temps primitifs.

A mon départ de Dresde, prenant congé de l'empereur, il me dit que, dans

ses mains, l'Illyrie était une avant-garde au sein de l'Autriche, propre

à la contenir; une sentinelle aux portes de Vienne pour forcer de

marcher droit; que cependant son intention n'avait jamais été de la

garder; qu'il ne l'avait prise qu'en gage, ayant d'abord eu l'idée de

l'échanger contre la Gallicie, et aujourd'hui l'offrant à son beau-père

pour le retenir dans son alliance. Je m'étais aperçu, du reste, qu'il

avait plus d'un projet sur cette Illyrie, car il en changeait souvent.

Il me dit en outre qu'à tout événement il allait envoyer au prince

vice-roi, Eugène Beauharnais, l'ordre de se tenir prêt sur la frontière

italienne pour attaquer au coeur les États héréditaires, si la cour de

Vienne se déclarait contre nous; il ajouta qu'il prescrirait en même

temps à l'armée bavaroise, au corps d'observation du maréchal Augereau,

et au corps de cavalerie du général Milhaud, de seconder l'entreprise du

vice-roi, auquel il ordonnerait de pénétrer jusqu'à Vienne. Mais

Napoléon pouvait-il s'abuser encore sur ses idées gigantesques, et ne

les mettait-il pas en avant pour contenir l'Autriche?

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II · 第 9 / 17 段