L'empereur faisait compléter l'enceinte de la ville par des fossés et

des palissades qui devaient suppléer à toutes les interruptions des

murs; les approches en étaient défendues par une ligne de redoutes

avancées dont les feux se croisaient et battaient au loin la campagne.

Ne se bornant point à fortifier les environs de Dresde, c'était sur la

ligne de l'Elbe, dans toute son étendue, qu'il venait d'établir l'armée

à cheval sur le fleuve, la tête à Dresde et la queue allant aboutir à

Hambourg. Les villes de Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittemberg et

Magdebourg, étaient ses principaux points fortifiés sur l'Elbe; ils lui

assuraient la possession de cette large et belle vallée. Tous ces

travaux commencés et poursuivis avec ardeur, révélaient assez le projet

de Napoléon, de concentrer la majeure partie de ses forces aux environs

de Dresde et de s'y tenir pour voir venir les événemens. Ainsi, je le

trouvais très-occupé de négociations, après avoir choisi les environs de

Dresde pour son champ de bataille et la ligne de l'Elbe pour son point

d'appui. La plupart de ses généraux considéraient Dresde comme ayant

tous les avantages d'une position centrale propre à devenir le pivot de

toutes les opérations que méditait l'empereur; cependant il y en eut qui

m'avouèrent que si l'Autriche se déclarait, nous nous trouverions en

_l'air_, exposés à être débordés entre l'Elbe et le Rhin. Ils

regardaient le partage des forces ennemies bien distinctes entr'elles

comme formant trois grandes masses: au nord, sur la route de Berlin,

l'armée de Bernadotte, prince de Suède; à l'est, sur la route de

Silésie, l'armée de Blucher, et derrière les montagnes de la Bohême, en

observation, l'armée autrichienne de Swartzemberg; car déjà on regardait

à l'état-major les Autrichiens comme prêts aussi à se déclarer.

Instruit que l'empereur était de retour au palais Marcolini, dans

Friederichstadt, je m'empressai d'aller me présenter à son audience. Il

me fit entrer dans son cabinet; je l'y trouvai soucieux. «Vous venez

tard, M. le duc, me dit-il.--Sire, j'ai fait toute la diligence possible

pour me rendre aux ordres de Votre Majesté.--Que n'étiez-vous ici avant

mon grand débat avec Metternich; vous l'auriez pénétré.--Sire, ce n'est

pas ma faute.--Ces gens-là, sans tirer l'épée, voudraient me dicter des

lois: et savez-vous qui sont ceux qui me tracassent le plus

aujourd'hui? vos deux amis, Bernadotte et Metternich; l'un me fait une

guerre ouverte, l'autre une guerre sourde.--Mais, sire!.....--Voyez

Berthier; il vous communiquera les résumés de ma chancellerie et vous

mettra au fait de tout; vous viendrez ensuite me donner vos idées sur

cette maudite négociation autrichienne qui m'échappe; il nous faut toute

votre habileté pour la retenir. Je ne veux rien pourtant qui compromette

ma puissance ni ma gloire! Ces gens-là sont si âpres! ils voudraient,

sans se battre, de l'argent et des provinces que je n'ai acquises qu'à

la pointe de l'épée. J'y ai mis bon ordre, quant au premier point;

Narbonne nous a éclairé; vous verrez ce qu'il en pense. Abouchez-vous

avec Berthier le plutôt possible, mûrissez vos idées; je vous attends

sous deux jours.»

M'étant retiré, il me fut impossible, ce jour-là, de causer avec

Berthier, qui, devenu depuis la mort de Duroc à la fois le confident

politique et militaire, ne quittait plus l'empereur et dînait même tous

les jours à sa table. Il me renvoya au lendemain. En attendant, une

personne du cabinet me mit provisoirement au fait de deux incidens qui

étaient venus obscurcir notre horizon politique, et rendre encore plus

incertaines les espérances de paix. Je veux parler de la contestation

politique du comte de Metternich avec l'empereur, (j'y reviendrai

tout-à-l'heure) et de la nouvelle arrivée, le même jour, de l'entière

déroute de notre armée d'Espagne à Vittoria; elle laissait Wellington

maître de la péninsule, et portait la guerre aux pieds des Pyrénées. Un

tel événement, connu à Prague, ne pouvait manquer d'exercer une fâcheuse

influence sur les négociations.

L'empereur, étourdi de ce nouveau revers, qu'il imputait à l'impéritie

de Joseph et de Jourdan, chercha un général capable de réparer tant de

fautes. Il jeta les yeux sur le maréchal Soult, alors auprès de lui dans

sa garde. Il lui enjoignit d'aller rallier les troupes, et de défendre

pied à pied le passage des Pyrénées. Soult n'eût pas hésité, si sa

femme, arrivée à Dresde depuis peu avec un grand étalage, n'eût témoigné

de l'humeur, se refusant de retourner en Espagne, où il n'y avait plus,

disait-elle, à recevoir que des coups. Comme elle avait sur son mari

beaucoup d'empire, Soult tourmenté eut recours à l'empereur, qui mande

aussitôt madame la duchesse. Elle vient avec de grands airs, affectant

le ton impérieux, et déclare que son mari ne retournera point en

Espagne, qu'il n'y a que trop guerroyé, et qu'il est temps enfin qu'il

se repose. «Madame, s'écrie Napoléon en colère, je ne vous ai point

mandé pour entendre vos algarades; je ne suis point votre mari; et si je

l'étais, vous vous comporteriez autrement. Songez que les femmes doivent

obéir; retournez à votre mari et ne le tourmentez plus.» Il fallut

fléchir; vendre chevaux, équipages, et se mettre en route tristement

pour les Pyrénées occidentales. On riait au quartier-général d'une scène

où venait de figurer une duchesse altière, et qui faisait diversion aux

malins propos, dont une de nos plus belles actrices, mademoiselle

Bourgoin, avait été récemment l'objet. Appelée à Dresde avec l'élite de

la comédie française, et invitée un jour au déjeuner de l'empereur, avec

Berthier et Caulaincourt, elle avait pris, dit-on, tour-à-tour, en

quittant le rôle de Melpomène, le masque d'Hébé, de Therpsicore et de

Thaïs.

Mais passons à des faits plus graves. Je conférai enfin avec Berthier,

qui avait un pied à terre au palais de Brühl[32]. Il serait trop

fastidieux de rapporter littéralement les détails de notre long

entretien, sur la situation politique et militaire de l'empereur à cette

époque. Je n'en donnerai ici que la partie essentiellement historique,

en y entremêlant quelques aperçus tirés de mes souvenirs. Commençons par

la négociation autrichienne. Ce fut Narbonne qui, le premier, écrivit de

Vienne vers la fin d'avril, qu'il fallait peu compter sur l'Autriche,

ayant arraché à M. de Metternich l'aveu que le traité d'alliance, du 14

mars 1812, cessait de paraître applicable à la conjoncture; il appelait

une sérieuse attention sur les exigeances et les armemens de l'Autriche.

L'empereur conçut dès-lors le projet le neutraliser au moins le cabinet

de Vienne, moyennant deux négociations: l'une officielle, et l'autre

secrète; il comptait pour amortir l'influence de la coalition du Nord,

et sur l'empereur son beau-père et sur M. de Metternich.

[Note 32: Nous croyons que c'est le même que le palais Marcolini,

occupé par Napoléon, et qui avait appartenu autrefois au comte de Brühl,

ministre d'Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne. (_Note de

l'éditeur_.)]

L'empereur s'était fait une fausse idée de cet homme d'état, qui avait

résidé trois ans à Paris en qualité d'ambassadeur, et qui avait négocié,

comme principal ministre, le traité de Vienne et l'alliance. C'était,

sans contredit, le ministre de l'Europe qui avait le mieux sondé le

gouvernement et la cour de Napoléon. Il y était parvenu sans effort, par

ses hautes relations, en offrant successivement des hommages intéressés

à Hortense, à Pauline, et avec plus de prédilection, à la femme de

Murat, devenue depuis reine de Naples. L'empereur jugea

superficiellement un diplomate qui, sous les dehors d'un homme du monde,

aimable, galant, livré aux plaisirs, cachait une des plus fortes têtes

de l'Allemagne, un esprit essentiellement européen et monarchique.

Encore abusé, même après ses revers, l'empereur s'imagina que des

intrigues l'emporteraient à Vienne sur les plus importantes

considérations d'état: telle fut la source de ses erreurs. Quand avec

l'épée il crut avoir tranché tous les noeuds de la politique dans les

champs de Lutzen et de Vurtchen, il pensa qu'il avait assez fait pour

ramener à lui l'Autriche. On lui dépêcha M. de Bubna, qui, tout en le

cajolant, ne lui dissimula point que sa cour demanderait en Italie les

provinces illyriennes; du côté de la Bavière et de la Pologne, une

augmentation de frontières, et enfin, en Allemagne, la dissolution de la

Confédération du Rhin. Napoléon, regardant comme une faiblesse d'acheter

par de pareils sacrifices une neutralité seulement, répondit à la lettre

autographe de son beau-père, qu'il préférait mourir les armes à la main

à se soumettre, si on prétendait lui dicter des conditions.

L'incertitude sur l'alliance s'étant prolongée après l'armistice, on

revit Bubna aller et venir de Vienne à Dresde, de Dresde à Prague, et

enfin annoncer que la Russie et la Prusse adhéraient à la médiation de

sa cour. Dès-lors, on parla de la réunion d'un congrès à Prague.

Narbonne y suivit la cour d'Autriche; à peine fut-il dans le voisinage

de Dresde, qu'il vint y prendre de nouvelles instructions. «Eh bien!

lui dit l'empereur, que disent-ils de Lutzen?--Ah! sire, répond le

courtisan spirituel, les uns disent que vous êtes un dieu, les autres

que vous êtes un démon; mais tout le monde convient que vous êtes plus

qu'un homme.» Narbonne, observateur profond, ne s'abusait pas du reste

sur le pouvoir surnaturel de celui dont il comparait la tête à un

volcan.

Il faut qu'on sache que la négociation secrète roulait sur deux

conditions: la rétrocession des provinces illyriennes et le paiement

d'un subside provisoire de quinze millions, comme une faible

compensation de ce que l'Autriche refusait, disait-elle, dix millions

sterlings que lui offrait le cabinet de Londres pour l'entraîner contre

nous. Déjà dix millions lui avaient été donnés en deux paiemens égaux.

Après avoir conféré avec Narbonne, l'empereur décide qu'on s'adressera,

pour négocier, directement à M. de Metternich, et que je serai mandé à

Dresde, comme ayant tenu long-temps les fils des menées secrètes de

l'investigation diplomatique.

Tandis qu'un courrier m'est dépêché, M. de Metternich arrive, apportant

la réponse de son cabinet aux notes pressantes du ministre des relations

extérieures. Il faut d'abord se résoudre à déchirer l'alliance réputée

inconciliable avec la médiation. Le ministre d'Autriche ne dissimule pas

non plus la prétention de sa cour de se placer entre les puissances

belligérantes, pour qu'elles ne communiquent entr'elles que par la

chancellerie de Vienne. Ici surviennent les difficultés, Napoléon ne

voulant point entendre à ce mode inusité de négociation. Porteur d'une

lettre particulière de son maître, le comte de Metternich vient la

remettre lui-même à l'empereur, qui le reçoit en audience

confidentielle. Ici commence l'altercation. D'abord Napoléon se plaint

qu'on a déjà perdu un mois, que la médiation de l'Autriche est presque

hostile, et qu'elle ne veut plus garantir l'intégrité de l'Empire

français; il se plaint qu'elle est venue arrêter son élan victorieux, en

parlant d'armistice et de médiation. «Vous parlez de paix, d'alliance,

dit-il à M. de Metternich, et tout s'embrouille. La coalition resserre

ses liens par des traités que cimente l'or de l'Angleterre. Aujourd'hui

que vos deux cent mille hommes sont prêts, vous venez me trouver pour

me dicter des lois; votre cabinet veut profiter de mes embarras pour

recouvrir tout ou partie de ce qu'il a perdu et pour nous rançonner sans

combattre. Eh bien! traitons, j'y consens; mais qu'on s'explique avec

franchise. Que voulez-vous?--L'Autriche, répond Metternich, ne veut

qu'établir un ordre de choses qui, par une sage répartition des forces

européennes, place la garantie de la paix sous l'égide d'une association

d'États indépendans.--Soyez plus clair. Je vous ai offert l'Illyrie;

j'ai adhéré à un subside pour que vous restiez neutre; mon armée est

suffisante pour amener les Russes et les Prussiens à la raison.» M. de

Metternich fait alors l'aveu que les choses en sont au point que

l'Autriche ne peut plus rester neutre; qu'elle est forcée de se déclarer

pour la France ou contre la France. Poussé dans ce défilé, Napoléon,

sans tergiverser, saisit une carte de l'Europe, et presse Metternich de

s'expliquer. Voyant que l'Autriche ne veut pas seulement l'Illyrie, mais

la moitié de l'Italie, le retour du pape à Rome, la reconstruction de

la Prusse, l'abandon de Varsovie, de l'Espagne, de la Hollande et de la

Confédération du Rhin, ne se possédant plus alors: «C'est donc pour en

venir au partage, s'écrie-t-il, que vous vous transportez d'un camp à un

autre! C'est le démembrement de l'Empire français que vous voulez! d'un

trait de plume vous prétendez faire tomber les remparts des plus fortes

places de l'Europe, dont je n'ai pu obtenir les clefs qu'à force de

victoires! Et c'est sans coup férir que l'Autriche croit me faire

souscrire à de telles conditions! Et c'est mon beau-père qui accueille

une prétention qui est un outrage! Il s'abuse s'il croit qu'un trône

mutilé puisse être un refuge pour sa fille et pour son petit-fils. Ah!

Metternich, combien avez-vous reçu de l'Angleterre pour vous décider à

jouer un tel rôle contre moi?....»

A ces mots, l'homme d'état offensé ne répond que par la fierté du

silence. Napoléon, confus, reprenant plus de calme, déclare qu'il ne

désespère pas encore de la paix; il insiste pour que le congrès soit

ouvert. En congédiant M. de Metternich, il lui dit que la cession de

l'Illyrie n'est pas son dernier mot. Le ministre autrichien ne quitte

Dresde[33] qu'après y avoir fait accepter la médiation de sa cour, et

proroger l'armistice jusqu'au 10 août. Quand on vint demander à Napoléon

s'il fallait payer les cinq derniers millions du subside, «Non, dit-il,

bientôt ces gens-là nous demanderaient toute la France.»

[Note 33: Le 30 juin.]

Tel était, à mon arrivée à Dresde, l'état des affaires. Je ne dissimulai

pas à Berthier, dont le jugement était sain et les opinions

raisonnables, que je ne formais plus aucun doute que l'Autriche n'entrât

dans la coalition, si l'empereur n'abandonnait pas au moins l'Allemagne

et l'Illyrie. J'ajoutai que si on reprenait les hostilités, je

présageais les plus grands malheurs, attendu qu'il n'avait jamais

existé, depuis la révolution, contre notre puissance, un principe de

coalition plus compacte. Berthier partagea ma manière de voir. «Mais, me

dit-il, vous ne sauriez croire combien il me faut user de circonspection

avec l'empereur; je l'irriterais sans le ramener par une contradiction

ouverte; je suis forcé d'employer des biais, à moins qu'il ne

m'interpelle. Par exemple, depuis que l'Autriche semble vouloir nous

faire la loi, nous discutons souvent des plans de campagne dans

l'hypothèse de la rupture; c'est là mon terrain. Eh bien! le

croirez-vous? je n'ai pas osé le presser d'abandonner la ligne de l'Elbe

pour se rapprocher méthodiquement de celle du Rhin, ce qui nous mettrait

à couvert avec toutes nos forces disponibles Qu'ai-je fait? J'ai appuyé,

sous main, le plan d'un officier-général très-capable[34]; plan qui

consiste à rappeler tout ce que nous avons par delà l'Elbe, à réunir

tous les corps détachés, et à se retirer en masse sur la Saale et de là

sur le Rhin. Une considération décisive milite en faveur de ce plan.

Admettons que l'Autriche se déclare: elle ouvrira aussitôt les portes de

la Bohême, elle permettra aux alliés de tourner toutes nos positions, en

un mot de nous couper de la France. Rien n'a pu faire impression sur

l'empereur. Eh bon Dieu! s'est-il écrié, dix batailles perdues

pourraient à peine me réduire à la position où vous voulez me placer

tout d'abord. Vous craignez que je ne reste trop _en l'air_ au coeur de

l'Allemagne? N'étais-je pas dans une position plus hasardée à Marengo, à

Austerlitz, à Wagram? Eh bien! j'ai vaincu à Wagram, à Austerlitz, à

Marengo. Comment, vous me croyez en l'air, moi qui suis appuyé sur

toutes les places de l'Elbe et sur Erfurt? Dresde est le pivot sur

lequel je veux manoeuvrer pour faire face à toutes les attaques. Depuis

Berlin jusqu'à Prague, l'ennemi se développe sur une circonférence dont

j'occupe le centre; croyez vous que tant de nations différentes

conserveront long-temps de l'ensemble dans des opérations si étendues?

Je les surprendrai tôt ou tard dans de faux mouvemens. C'est dans les

plaines de la Saxe que le sort de l'Allemagne doit se décider. Je vous

le répète, la position que j'ai prise m'offre des chances telles que

l'ennemi, vainqueur dans dix batailles, pourrait à peine me ramener sur

le Rhin, tandis que moi, vainqueur dans une seule journée, et me

reportant de là sur les capitales de l'ennemi, je délivrerais mes

garnisons de l'Oder et de la Vistule, et je forcerais les alliés à une

paix qui laisserait ma gloire intacte. Au surplus, j'ai tout calculé; le

sort fera le reste. Quant à votre plan de défense rétrograde, il ne peut

me convenir; d'ailleurs, je ne vous demande pas des plans de campagne;

n'en faites pas; contentez-vous d'entrer dans ma pensée pour exécuter

les ordres que je vous donne.»

[Note 34: Nous sommes fondés à croire qu'il s'agit du

lieutenant-général Rogniat, qui commandait l'arme du génie à la campagne

de Saxe. (_Note de l'éditeur_.)]

Mais, dis-je à Berthier, si tous les généraux, si tous les chefs de

l'armée pensaient comme vous, et je ne doute pas, qu'au fond, ils ne

voient de même, croyez-vous que ce concert d'opposition morale ne

déciderait pas l'empereur à ne pas tout compromettre par son

obstination?--Ne vous faites pas illusion, répliqua Berthier; les

opinions sont bien partagées au quartier-général. Parce que nous avons

été long-temps victorieux, on s'imagine que nous le serons encore, et on

ne voit pas combien les temps sont changés. Voyez d'ailleurs comment

l'empereur est entouré: Maret est tout confit dans son système; il ne

faut rien en attendre. Si Caulaincourt, qui possède sa confiance encore

plus que Maret, s'exprime parfois avec franchise et lui dit assez

souvent la vérité, il n'en est pas moins obséquieux et courtisan.

L'empereur ne consulte guère ses deux plus braves généraux, Murat et

Ney, que sur le champ de bataille, et il a raison. Ses alentours

habituels le poussent à la guerre: j'en excepte Narbonne, Flahaut,

Drouot, Durosnel et le colonel Bernard, qui se distinguent par leurs

manières, et dont les opinions rentreraient aisément dans un système

raisonnable. Quant à ses autres familiers, surtout Bacler d'Albe, qui,

ses cartes à la main, le suit partout, ils espèrent comme lui que les

alliés feront des fautes et qu'on les écrasera; ils en parlent avec

mépris comme n'ayant pas de système; ils ne veulent pas voir que tout a

changé depuis notre malheureuse campagne de Russie; que nous leur avons

appris à faire la guerre, et que s'ils ne peuvent atteindre à la

promptitude, à la précision de nos manoeuvres, à la supériorité de notre

artillerie, d'autres avantages, notamment celui du nombre, finiront par

les faire triompher; car de même que du temps du maréchal de Saxe, ce

sont encore les gros bataillons qui gagnent les batailles.--Dites aussi

la coopération des peuples, qui sont excités aujourd'hui à

l'insurrection contre nous, et par les sociétés secrètes, et par leurs

gouvernemens mêmes.--Oui, sans doute, répliqua Berthier, et ajoutez que

nous manquons aussi d'espions et d'une bonne cavalerie.--Me voilà

éclairé, lui dis-je en le quittant; je vais jeter sur le papier vos

données, j'y ajouterai les miennes, et demain, avec ce petit arsenal, je

verrai l'empereur; je lui dirai la vérité, comme je l'ai fait à toutes

les époques.

Mon intention n'était pas de m'engager dans une discussion militaire, ni

même dans une dissertation politique approfondie; je savais, d'ailleurs,

qu'il ne m'en donnerait pas le temps, soit par la brusquerie de son

dialogue et de ses interpellations, soit par le ton absolu de son

vouloir. J'avais pu juger, dans ma première audience, que deux hommes le

préoccupaient essentiellement: Bernadotte et M. de Metternich. Je savais

à quoi m'en tenir sur celui-ci; m'occuper du premier était plus

difficile; il le fallait pourtant. On m'avait assuré qu'à l'entrevue

d'Abo[35], l'empereur de Russie lui avait dit:

[Note 35: Septembre 1812.]

«Si Bonaparte ne réussit point dans son attaque contre mon Empire, et

que, par suite de sa défaite, le trône de France devienne vacant, je ne

vois personne de plus en mesure que vous d'y monter.» Ces paroles, qui

servaient à expliquer la conduite de Bernadotte, n'avaient-elles pas été

plutôt un stimulant que l'indice d'une conviction intime de la part de

l'auguste organe qui les avait proférées? Rien dans l'intérieur n'était

préparé alors pour un semblable événement. Que de chances n'aurait-il

pas fallu pour le rendre probable? A la suite des désastres de Moscou,

il ne pouvait plus être question dans les cabinets de l'Europe, de

substituer un chef militaire au chef militaire de la France. On

commençait à se rappeler qu'il y avait une dynastie des Bourbons.

L'annonce de la prochaine arrivée de Moreau sur le continent à la suite

de Bernadotte, éclaircissait bien des obscurités. La première opération

de Charles-Jean, débarqué à Stralsund avec le corps suédois, avant

l'armistice, fut de nous reprendre la Poméranie. Quelle allait être sa

politique? On le disait toujours accompagné et presque gardé à vue par

le général anglais Stewart, le général autrichien baron de Vincent, le

général russe Pozzo-di-Borgo, et le général prussien de Krusemarck. Bien

des défiances et quelques lueurs d'espoir se groupaient autour de lui;

presque tous les partis étaient représentés à son quartier-général, et

jusqu'à la coterie des mécontens, dont madame de Staël était l'âme.

Napoléon venait d'apprendre que, profitant de l'armistice, Charles-Jean

sortait de visiter l'empereur Alexandre et le roi de Prusse au

quartier-général de Reichembach, pour les affermir dans la résolution de

ne pas signer la paix tant qu'il resterait un seul soldat français sur

la rive droite du Rhin. Qu'on juge dans quelles dispositions j'allais le

trouver! Je me prémunis, et me présentai aux jardins Marcolini.

Introduit presque aussitôt, je trouvai l'empereur environné de cartes et

de plans. A peine m'aperçoit-il, que, se levant, il me parle en ces

termes:»Eh bien! monsieur le duc, connaissez-vous notre position?--Oui,

sire.--Allons-nous être entre deux feux: entre les obus de votre ami

Bernadotte et les bombes de mon grand ami Swartzemberg?--Selon moi, il

n'y a pas là-dessus le moindre doute, à moins de satisfaire

l'Autriche.--Je ne le ferai pas; je ne me laisserai pas dépouiller sans

combattre. Je le sais, on soulève contre moi toutes les ambitions et

beaucoup de passions. Votre Bernadotte, par exemple, peut nous faire

beaucoup de mal en donnant la clef de notre politique, et la tactique de

nos armées à nos ennemis.--Mais, sire, votre cabinet n'a-t-il pas essayé

de le ramener à un système moins hostile?--Quel moyen? il est à la solde

anglaise; je lui ai pourtant fait écrire, et j'ai près de lui un homme

sûr; mais la tête lui tourne de se voir recherché et encensé par les

légitimes.--Sire, tout ceci me paraît si grave que j'ai pris aussi la

plume pour tâcher d'ouvrir les yeux au prince de Suède qui peut bien

venir parader en Allemagne, mais qui, dans aucun cas, ne doit faire la

guerre à la France.--Bah! la France! la France! c'est moi.--Que Votre

Majesté daigne me dire si elle approuve ma lettre; j'y démontre au

prince de Suède qu'il se fait l'instrument de la Russie et de

l'Angleterre pour le renversement de votre puissance et pour faire

revivre la cause des Bourbons. (Je remets ma lettre à l'empereur qui la

lit attentivement.)--C'est bien; mais par quelle voie la lui ferez-vous

parvenir?--Je pense que Votre Majesté pourrait se servir de

l'intermédiaire du maréchal Ney, long-temps l'ami et le compagnon

d'armes du prince de Suède, et qui pourrait y joindre ses instances

personnelles dans le même but politique, en l'autorisant à choisir pour

émissaire le colonel T....--Non, cet officier a été jacobin,--Sire, on

pourrait y employer le lieutenant de la gendarmerie L...., dont Votre

Majesté connaît le dévouement et l'intelligence.--A la bonne heure; je

lui ferai remettre des instructions et je le dépêcherai à Ney.»

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II · 第 8 / 17 段