Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, Champagny, Maret et Caulaincourt. Maret,
qui venait de Berlin, assura qu'il avait reçu des ministres de Prusse et
du roi lui-même, les plus fortes protestations qu'ils persévéreraient
dans notre alliance; il ajouta que tout devait concourir à rassurer
l'empereur sur les affaires du Nord. Soit que Maret fût de bonne foi,
soit que tout fût concerté afin d'aiguillonner le conseil qui penchait
pour les voies de négociations, Napoléon, affectant aussi plus de
confiance, dit qu'il pouvait compter sur l'Autriche, et, selon toute
apparence, sur la Prusse; or, que rien n'était alarmant dans sa
position; que d'ailleurs il retrouvait son frère Joseph à Madrid et les
Anglais rejetés en Portugal; qu'en outre, il avait déjà sous les armes
cent cohortes et la levée anticipée des conscrits de 1813. Il décida que
la guerre d'Espagne et celle du Nord seraient menées de front.
D'un autre côté, le contenu de la correspondance d'Otto[30] commençait à
percer; on savait que lord Walpole avait fait à l'Autriche les offres
les plus brillantes; qu'il avait présenté l'Allemagne prête à se
soulever, et la France à la veille d'une révolution. Otto ajoutait qu'il
fallait s'attendre à la défection de l'Autriche. Mais ce cabinet,
instruit bientôt que Napoléon avait ressaisi le pouvoir, qu'il faisait
de nouveaux armemens, qu'il n'y avait dans l'intérieur aucune apparence
de crise, se hâta de dépêcher à Paris le comte de Bubna. Otto changeant
aussi de langage, ses lettres furent d'accord avec les assertions de
l'Autriche, qui n'aspirait, disait-elle, qu'à intervenir comme alliée
pour une pacification générale.
[Note 30: Ambassadeur de Napoléon à Vienne.]
Plein de confiance, Napoléon fait parler officiellement son _Moniteur_;
à l'en croire: «L'Autriche et la France sont inséparables, aucune
puissance du continent ne s'éloignera de lui; d'ailleurs, quarante
millions de Français ne craignent rien»... Si l'on veut savoir,
ajoute-t-il, les conditions auxquelles je pourrais souscrire à une paix
générale, il faut lire la lettre que le duc de Bassano a écrite à lord
Castlereagh avant l'ouverture de la campagne de Russie.» Cela voulait
dire qu'il consentait, comme s'il n'avait éprouvé aucun revers à Moscou,
à laisser la Sicile à Ferdinand IV, et le Portugal à la maison de
Bragance, mais qu'on n'eût à lui demander aucun autre sacrifice.
Arrive la nouvelle de la défection du corps prussien d'Yorck. «Ce qui
suffisait hier ne suffit plus aujourd'hui,» s'écrie Napoléon; et tous
ses conseillers voient à l'instant même tout le parti qu'ils peuvent
tirer d'un pareil événement. Maret fait un rapport rempli, selon
l'usage, d'invectives contre le gouvernement britannique, et conclut par
proposer une levée de trois cent cinquante mille hommes. Regnault court
demander au Sénat, au nom de l'empereur, les jeunes Français des cent
cohortes auxquels on a donné l'assurance de n'être occupés qu'à des jeux
militaires dans l'intérieur: un sénatus-consulte les met à la
disposition du gouvernement.
On convoque le Corps législatif pour qu'il vote les impôts.»La paix, dit
Napoléon, dans son discours d'ouverture, est nécessaire au monde; mais
je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme à la _grandeur_ de
mon Empire.» Rien de plus pompeux que l'exposé de sa situation présenté
par le ministre de l'intérieur Montalivet; tout prospère: population,
agriculture, manufactures, commerce, instruction publique, marine même.
Vient ensuite la présentation du budget par le comte Molé, conseiller
d'état, et ici le digne élève de Fontanes, émerveillé de tant de belles
choses, s'écrie en terminant: «Il suffit, pour produire tant de
merveilles, de douze ans de guerre et d'un seul homme!» Et aussitôt onze
cent cinquante millions sont mis sans discussion à la disposition de ce
seul homme.
Il avait mis aussi au premier rang des affaires urgentes l'accommodement
de ses différends avec le pape, qui, depuis le mois de juin, était
relégué au château de Fontainebleau. Sous prétexte d'une partie de
chasse, Napoléon court lui arracher un nouveau concordat qui le
dépouillait du temporel, mais que le saint vieillard rétracte presque
aussitôt; et la chose religieuse s'envenime de plus en plus.
La défection ouverte de la Prusse ne laissa bientôt plus aucun doute sur
les progrès de la coalition. Frédéric-Guillaume, quittant Berlin tout à
coup, s'était mis en fuite sur Breslaw, protégé par la bonhomie de notre
ambassadeur, Saint-Marsan, et en quelque sorte sous l'égide d'Augereau,
qui s'était humanisé. Rien de plus bénins que nos généraux, nos
ambassadeurs depuis nos désastres. A la nouvelle que le roi de Prusse
lui est échappé, Napoléon regrette de ne l'avoir pas traité comme
Ferdinand VII et comme le pape.»Ce n'est pas la première fois, dit-il,
qu'en politique la générosité est un mauvais conseiller.» Lui, généreux
envers la Prusse!
Cependant le reflux de la guerre, parti des ruines de Moscou, marchait
avec rapidité vers l'Oder et vers l'Elbe. Eugène, qui avait rallié
quelques milliers d'hommes, s'était retiré successivement sur le Wartha,
l'Oder, la Sprée, l'Elbe et la Saale. L'insurrection allemande, excitée
par les sociétés secrètes, se propageait de ville en ville, de village
en village, et le nombre des ennemis de Napoléon grossissait chaque
jour. Comment compter sur nos alliés? La défection de la Prusse nous en
faisait prévoir bien d'autres. Voulant faire face à tout, Napoléon
ordonne de mettre en disponibilité la conscription de 1814. Le voilà
comme le dissipateur, dévorant d'avance son revenu d'hommes. Il rêve
encore, avec ses familiers, une armée de mille bataillons, offrant un
effectif de huit cent mille hommes et de quatre cents escadrons ou cent
mille chevaux; en tout un million de soldats à défrayer. Il se berce de
cette imposante chimère, et déjà ses ministres demandent un supplément
de trois cents millions.
D'un autre côté, cent soixante mille conscrits errent dans les
campagnes, fuyant leurs drapeaux, et protégés par le mauvais esprit des
provinces. Napoléon redoute cette rébellion sourde à la loi militaire, à
laquelle il ne manquera bientôt que des chefs tous prêts quand il en
sera temps. Que fait-il? Par la plus astucieuse des combinaisons, il
enveloppe dans une formation de gardes-d'honneur dix mille jeunes gens
tirés des familles les plus riches et les plus illustres; ce sont autant
d'otages destinés à garantir la fidélité de leurs parens.
La médiation de l'Autriche ne faisant aucun progrès, Napoléon essaie de
nouveau une négociation directe avec le ministère anglais; il lui envoie
le banquier Labouchère, qui, cette fois, n'est pas plus écouté que de
mon temps. De son côté, la Prusse, qui vient de s'allier avec la Russie,
fait proposer un armistice, moyennant que Napoléon se contentera de la
ligne de l'Elbe, et fera la cession de toutes les places de l'Oder et de
la Vistule. Dans notre cabinet, un parti s'obstinait à soutenir que la
paix était encore possible; M. de Talleyrand disait qu'on était toujours
le maître de ne pas se battre; Lebrun et Caulaincourt étaient d'avis
également de prendre la Prusse au mot, et de négocier. Mais comment
décider Napoléon à livrer des forteresses? Il ne peut se résoudre à rien
céder par négociation. «Qu'on me prenne, disait-il, mais je ne veux rien
donner.»
Il fait dire à ses journaux: «l'Espagne est à la dynastie française;
aucun effort humain ne peut l'empêcher.» Instruit, le 31 mars, que les
Russes ont commencé à passer l'Elbe, il dit lui-même, par l'organe de
ces mêmes journaux: «Que des batteries ennemies, placées sur les
hauteurs de Montmartre, ne l'amèneraient pas à céder un pouce de terre.»
Et pourtant il recevait de tous côtés des conseils pacifiques et des
avis utiles.
J'étais piqué de voir M. de Talleyrand rentré, sinon en grâce, du moins
rappelé dans les conseils, tandis que je restais dans l'oubli et dans la
défaveur; j'en sentais le motif, qui tenait à l'impression qu'avait
laissé, dans l'esprit de l'empereur, le complot Malet, auquel on avait
donné, avec affectation, une couleur républicaine et libérale; je
pouvais aussi l'imputer à mes représentations contre la guerre de
Russie. Persuadé pourtant que tôt ou tard mes conseils seraient
réclamés, je crus en hâter le terme par une nouvelle démarche. Je
n'ignorais pas qu'on répandait clandestinement une déclaration de Louis
XVIII au peuple Français, datée de Hartwell, le 1er février, où le
Sénat était appelé _à être l'instrument d'un grand bienfait_; je savais
que l'empereur avait connaissance de cette pièce, dont on pouvait
contester l'authenticité, n'ayant encore donné lieu, en Angleterre, à
aucune remarque ni discussion publique. Je m'en procurai une copie, que
je lui adressai, en la lui certifiant.
Je lui exposais, dans ma lettre, que ses triomphes avaient endormi le
faubourg St.-Germain, et que ses revers le réveillaient; qu'ils
opéraient un grand changement dans l'opinion de l'Europe; que déjà même
en France l'esprit public s'altérait; que les partisans de la maison de
Bourbon étaient aux aguets; qu'ils se réorganiseraient secrètement dès
l'instant où la puissance du chef de l'Empire perdrait de ses prestiges;
que la lassitude de la guerre était le sentiment le plus général et le
plus profond; qu'il ne fallait rien moins que celui de l'honneur
national pour faire sentir la nécessité de conquérir la paix par une
nouvelle campagne, où nous nous présenterions tous armés, pour appuyer
des négociations si impatiemment attendues; que, pour notre salut et
pour le sien, il était urgent qu'il fît la paix ou qu'il rendît la
guerre nationale; que trop de confiance dans l'alliance autrichienne
pouvait le perdre; qu'il fallait faire un pont d'or à l'Autriche et lui
rendre bien vite tout ce qu'on ne pourrait plus lui refuser; que, du
reste, je ne croyais pas que le comte Otto fût l'homme qui convînt dans
une telle complication d'intérêts politiques, et en présence d'un
diplomate tel que M. de Metternich; j'indiquai M. de Narbonne comme seul
capable de pénétrer les vraies intentions de l'Autriche, dont l'allure
était si équivoque.
Ce ne fut qu'après quinze à vingt jours que j'eus la preuve sans
réplique, par l'envoi de M. de Narbonne à Vienne, que ma lettre avait
produit son effet; je n'en voulais pas davantage, et je ne m'étais pas
attendu à plus; le reste devait venir tôt ou tard. J'étais sûr du crédit
et de la faveur de M. de Narbonne, dont la mission était d'une grande
importance.
Du reste, qu'on ne s'étonne pas si, au moment où la Prusse obtenait la
levée en masse des peuples d'Allemagne derrière la ligne des armées de
la confédération du Nord; si, au moment où elle présentait la délivrance
de la patrie allemande comme le but de la guerre, Napoléon s'ôtait
volontairement la meilleure défense, celle d'une guerre nationale. Il
savait bien qu'il ne pourrait en obtenir l'élan qu'en rappelant à lui
l'opinion, qu'en faisant à nos libertés des concessions faciles à tout
autre, mais qui lui auraient coûté plus que la vie, puisqu'elles
auraient blessé son orgueil et mis un frein à sa puissance; j'étais donc
sûr qu'il ne s'y prêterait pas davantage, que de rendre à la Prusse les
places de la Vistule et de l'Oder, et à l'Autriche le Tyrol et
l'Illyrie. Napoléon crut parer à tout par la formation d'une nouvelle
armée de trois cent mille hommes, et en organisant une régence pour le
cas même de sa mort.
En la conférant à Marie-Louise, avec le droit d'assister aux différens
conseils d'état, il se proposa deux choses: de flatter l'Autriche, et en
même temps de prévenir tout complot de gouvernement provisoire. Mais la
régente ne pouvant autoriser par sa signature la présentation d'aucun
sénatus-consulte, ni proclamer aucune loi, son rôle se bornait à une
simple comparse au conseil. Elle était d'ailleurs sous la tutelle de
Cambacérès, qui, lui-même, était sous la tutelle de Savary; on avait
aussi attaché à la régence, en qualité de secrétaire, l'ex-ministre
Champagny, chargé de consigner dans un registre nouveau, ridiculement
appelé _livre d'État_, les intentions _définitives_ de l'empereur
absent. En effet, dès que la régence eut été mise en activité, _la
pensée_ du gouvernement n'en courut pas moins la poste avec Napoléon,
qui ne se fit pas faute de lancer des décrets de tous ses
quartiers-généraux mobiles.
Les alliés, à la suite de divers combats, se disposaient à passer
l'Elbe, quand l'empereur, après avoir déployé pendant trois mois, dans
ses préparatifs, une activité extraordinaire, quitte Paris le 15 avril,
et va se mettre à la tête de ses troupes.
D'abord il étonne l'Europe par la création, et par l'apparition subite,
au coeur de l'Allemagne, d'une nouvelle armée de deux cent mille hommes,
qui lui permet de reprendre l'offensive. Coup sur coup il gagne deux
batailles, l'une à Bautzen, en Saxe; l'autre à Wurtchen, au-delà de la
Sprée, rétablissant ainsi la renommée de ses armes. Leur premier effet
ramène le roi de Saxe, qui revient se jeter tête baissée dans notre
alliance.
Les Prusso-Russes, que Napoléon a battus, c'est-à-dire les troupes de
Frédéric-Guillaume et de l'empereur Alexandre, continuent leur retraite
vers l'Oder, et lui se laisse entraîner à leur poursuite. Mais, à mesure
qu'il avance, il s'éloigne de ses renforts, tandis que les alliés se
rejettent sur les leurs.
Tout-à-coup se répand dans Paris la nouvelle d'un armistice. Napoléon y
adhère, parce qu'il a besoin de se recruter, et qu'il redoute, sous le
manteau d'une médiation, l'intervention armée de l'Autriche.
Mais sur quelle ligne de démarcations les deux armées
s'arrêteront-elles? Hambourg et Breslaw sont les deux points qu'on se
dispute avec le plus de vivacité. Les Prussiens insistent avec une
grande opiniâtreté pour que la Silésie leur reste. Napoléon craint que
l'ennemi ne cherche dans l'armistice des moyens de guerre, plutôt qu'un
préliminaire pour la paix. Il se décide pourtant: le voeu général autour
de lui est pour une suspension d'armes. Il renonce à la possession de
Breslaw, abandonne la ligne de l'Oder, et consent à faire replier son
armée sur Leignitz. L'armistice est conclu le 4 juin à Plessevig;
Napoléon reprend son quartier-général à Dresde.
Tels furent les événemens qui remplirent les deux premiers mois d'une
campagne qui allait décider du sort de l'Europe. Ils avaient excité au
plus haut degré l'attente et l'intérêt public, en-deçà et au-delà du
Rhin.
On respirait, on se berçait en général, de l'espoir d'une paix
prochaine, qu'invoquait le voeu des peuples. N'était-ce pas ainsi,
d'ailleurs, que Napoléon, après toutes ses victoires, était parvenu à
pacifier le monde? Mais qu'aux yeux de l'observateur les temps étaient
changés! Jusqu'alors, faute d'informations positives, on n'avait à Paris
que des idées peu arrêtées sur des événemens dont nous ignorions le
secret et les mobiles.
J'attendais du quartier-général des nouvelles par une voie détournée,
quand je reçus de l'archichancelier l'invitation d'aller conférer avec
lui sur un objet important. C'était, me dit-il, de la part de
l'empereur, qu'il était chargé de me faire une communication.
L'empereur, qui se proposait d'accepter de nouveau mes services,
désirait qu'au moment où il allait écrire au roi de Naples, pour qu'il
vînt le joindre à Dresde, je me servisse moi-même de l'intimité que
j'avais conservée avec ce prince pour le déterminer à ne pas différer
de répondre à l'appel de l'empereur; je devais lui faire observer qu'il
devenait urgent de déployer en Saxe tout l'appareil de nos forces, tous
nos moyens militaires et politiques, afin d'amener l'ennemi à conclure
une paix honorable pour nous. L'archichancelier me fit lire la lettre de
l'empereur, à laquelle il joignit ses propres instances, me répétant
qu'il ne formait aucun doute que je ne fusse appelé incessamment à
remplir une mission qui ne serait au-dessous ni de mes talens ni de ma
dignité. Je répondis à l'archichancelier que j'étais prêt à remplir les
volontés de l'empereur; que j'allais écrire au roi de Naples, et que je
lui communiquerais ma lettre pour qu'il pût en rendre compte.
Quoique je ne fusse pas éloigné, d'après quelques antécédens, de
m'attendre que je rentrerais bientôt dans une carrière active, je ne
savais trop sur quoi je devais pointer mes idées à cet égard. Je me
défiais de l'Italie, qui, au cas de la reprise des hostilités, ne serait
pour moi qu'un honorable exil inspiré par la défiance. N'importe. Je fis
ma lettre à Murat, qui n'était pas non plus dans une position
ordinaire.
Joachim Murat, franc et brave général, mais roi sans aucune fermeté dans
les résolutions, s'était créé à Naples une sorte de popularité et de
puissance militaire; il en était ébloui au point de vouloir secouer le
joug de Napoléon, qui ne voyait en lui qu'un vassal à ses ordres. Ce
n'avait pas été sans peine que sur son injonction, il s'était décidé à
faire partie de l'expédition de Russie avec son contingent formé de
douze mille Napolitains et d'une partie de sa garde. C'était à lui que
Napoléon, en fuyant, avait confié le commandement des malheureux débris
de l'armée. Joachim, prévoyant les changemens qui allaient s'opérer dans
le système politique de l'Europe, résolut de rentrer dans son royaume,
et de tâcher de le mettre a couvert des suites d'un tel désastre. Il
quitta l'armée à Posen, et, dix jours après[31], le _Moniteur_ annonça
son départ en ces termes: «Le roi de Naples, étant indisposé, a dû
quitter le commandement de l'armée, qu'il a remis au prince vice-roi. Ce
dernier a plus d'habitude d'une grande administration et il a la
confiance entière de l'empereur.»
[Note 31: 27 janvier 1813.]
Cette boutade officielle blessa d'autant plus Murat, que, dans le cours
des deux années précédentes, l'empereur lui avait trop fait sentir qu'il
n'était qu'un vassal du grand Empire. Murat, voyant qu'il aurait à
craindre le sort de son beau-frère Louis, si l'empereur, réparant son
désastre, ressaisissait tout son pouvoir, rechercha l'alliance de
l'Autriche, qui ne s'était point encore détachée de Napoléon. Ses
premiers rapports avec la cour de Vienne furent ménagés par le comte de
Miër, ministre d'Autriche à Naples. Il y eut aussi quelques négociations
avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile. Joachim
et lord Bentinck eurent même une entrevue secrète dans l'île de Ponza;
mais Napoléon épiait Murat.
Quand on sut à Naples que l'empereur, resté vainqueur à Lutzen et à
Bautzen, rassemblait une nombreuse armée en Saxe, la reine Caroline
écrivit à son frère de mieux traiter son époux, et usa de tout son
pouvoir sur le roi pour rompre ses relations précipitées avec l'Autriche
et l'Angleterre. Napoléon écrivit à Murat, qui d'abord refusa de se
rendre en Saxe. Il lui fit alors écrire une lettre affectueuse, par
laquelle, au nom de l'empereur, Berthier l'engageait à se rendre au
quartier-général, l'assurant que peut-être la campagne ne se rouvrirait
pas; qu'on allait traiter de la paix, et qu'il était d'un grand intérêt
pour lui de se rapprocher des négociations, afin d'y stipuler ses
intérêts. Ma lettre fut à peu près dans les mêmes termes; je le flattai,
j'ajoutai qu'il y aurait de la gloire à acquérir, et qu'il était de son
honneur de se joindre à ses frères d'armes. Murat n'hésita plus. Avant
même qu'il eût pu recevoir ma dépêche, un courrier, arrivant de Dresde,
m'en apporta une de l'empereur, qui me mandait à son quartier-général.
Je jugeai aussitôt que, redoutant ma présence à Paris, pour le moins
autant que celle de Murat à Naples, c'étaient deux otages qu'il voulait
avoir sous la main en nous appelant près de lui. Je fis mes dispositions
à la hâte, et je me dirigeai sur Dresde par Mayence.
La garde de Mayence, notre principale clef du Rhin, était confiée à
Augereau, avec qui je désirais m'aboucher, et qui était chargé en outre
de rassembler un corps d'observation sur le Mein. Je le trouvai croyant
peu à la paix, blâmant Napoléon, et plaignant les pauvres Mayençais
encore troublés de l'idée d'un siège et de la dévastation des rians
environs de leur ville. Voyant qu'il était au fait de tout ce qui venait
de se passer, je le fis causer. «Nos beaux jours sont passés! me dit-il.
Ah! que ces deux victoires qu'enfle Napoléon, qu'il fait sonner si haut
dans Paris, ressemblent peu aux victoires de nos belles campagnes
d'Italie où j'apprenais à Bonaparte la guerre dont il ne sait plus faire
que l'abus. Que de peines maintenant pour avancer de quelques marches. A
Lutzen, notre centre avait fléchi; plusieurs bataillons se débandaient;
en vain nos deux ailes se prolongeant, menaçaient d'envelopper les
forces que l'ennemi accumulait au centre: nous étions perdus sans seize
bataillons de la jeune garde et quatre-vingts pièces de canon. Il ne
peut plus compter, vous dis-je, que sur la supériorité de son
artillerie; nous leur avons appris à se battre. Après Bautzen, il a
pressé le passage de l'Elbe et a fait une trouée dans le Nord; mais il a
fallu s'arrêter devant Wurtchen, au-delà de la Sprée; là, nous n'avons
emporté les positions et le camp retranché qu'à force de sang. J'ai des
lettres du quartier-général; et, encore après cette horrible boucherie,
point de résultat, point de canons, point de prisonniers. Dans un pays
entrecoupé, on trouvait l'ennemi retranché partout, et disputant le
terrain avec avantage; nous avons même été maltraités au combat de
Reichembach. Et notez que dans ce court début de la campagne, un boulet
a emporté Bessières en-deçà de l'Elbe; et un autre boulet a renversé
Duroc à Reichembach; Duroc, le seul ami qu'il eût! Le même jour,
Bruyères et Kirgemer tombent aussi sous des boulets perdus. Quelle
guerre! ajoutait Augereau en continuant ses réflexions décourageantes,
quelle guerre! nous y passerons tous! Que veut-il faire maintenant à
Dresde? Il ne fera pas la paix; vous le connaissez encore mieux que moi;
il se fera cerner par cinq cent mille hommes; car, croyez bien que
l'Autriche ne lui sera pas plus fidèle que la Prusse. Oui, s'il
s'obstine, s'il n'est pas tué, et il ne le sera pas, nous y passerons
tous.»
Je pus, dès-lors, juger par moi-même ce qu'on m'avait déjà dit, que
l'impatience de la paix et de revenir à Paris était dans l'âme de
presque tous les généraux dont la fortune était faite.
Dresde me parut à la fois un vaste camp retranché et une ville capitale.
Les forêts du voisinage tombaient sous la hache des sapeurs. Partout, en
arrivant, je vis remuer la terre, abattre des arbres, faire des fossés,
des palissades. L'empereur était en course, tant pour examiner les
travaux que pour étudier le pays. Il était presque toujours entouré de
Berthier, de Soult et de l'ingénieur-géographe, Bacler d'Albe,
parcourant, la carte à la main, tous les débouchés qui aboutissaient à
la plaine de Dresde. La jetée des ponts, le tracé des routes, la
construction des redoutes et l'assiette des camps étaient aussi le but
de ses excursions et de ses promenades.
Toutes ces fortifications, toutes ces lignes pouvaient être considérées
comme les ouvrages avancés de Dresde, point central d'une forte position
sur la rive supérieure de l'Elbe; les ouvrages sur la rive droite autour
de la ville touchaient à leur perfection; des paysans, requis de toutes
les parties de la Saxe, venaient travailler aux travaux.