Il y avait d'ailleurs, au fond de tout cet esprit désapprobateur, un

sentiment qui prévalait: celui d'une vive attente, d'une curiosité

inquiète sur l'issue de l'expédition gigantesque de l'homme

extraordinaire dont l'ambition dévorait les siècles. On admettait assez

généralement qu'il resterait vainqueur et maître de la terre.

Quant aux têtes politiques, en considérant la destruction de la Pologne

d'une part, et les empiétemens de la révolution de l'autre, ils voyaient

l'Allemagne entre deux débordemens: celui des Français à l'Occident, et

à l'Orient celui des Russes. C'étaient ceux-ci que Napoléon voulait

refouler sur les glaces du pôle, ou dans les _stèpes_ de l'Asie. Cet

homme, que rien ne pouvait arrêter, qui entraînait à sa suite la moitié

des soldats de l'Europe, et dont les ordres étaient exécutés

ponctuellement dans un espace qui comprenait dix-neuf degrés de

latitude et trente degrés de longitude, cet homme qui débordait en

Russie, allait jouer sa fortune et l'existence de la France.

En proclamant la guerre, en s'élançant au-delà du Niémen, il s'écrie par

une inspiration feinte: «La fatalité entraîne les Russes, que les

destins s'accomplissent!» Plus calme, son adversaire, qui n'ose

l'attendre à Wilna, recommande à ses peuples de défendre la _patrie et

la liberté_. Quel constrate contraste entre les deux pays, entre ces

deux adversaires et leur langage!

D'abord la retraite forcée des Russes, qui, partout les plus faibles et

les moins aguerris, cherchent à éviter le choc; et la dévastation du

territoire qu'ils opèrent systématiquement, sont regardés comme deux

grandes mesures de guerre, résultat d'un plan arrêté pour attirer

Napoléon au fond de l'Empire.

Mais l'imagination s'effraie bientôt, quand, après un furieux combat,

Napoléon dépasse Smolensk, seul boulevard de la Russie sur les

frontières de la Pologne, contre l'avis de la majorité de ses maréchaux,

et au mépris de l'espèce d'engagement qu'il a contracté à Paris envers

son propre conseil. On s'inquiète, quand on le voit s'avancer sur la

ligne de Moscou sans hésitation, affrontant tous les hasards, ne

calculant ni le caractère de ses ennemis, ni les dispositions de

l'Europe impatiente du joug, ni le temps, ni les distancés, ni l'àpreté

du climat.

Enflé du gain de la plus sanglante bataille de nos temps modernes, où

cent mille soldats sont sacrifiés à l'ambition d'un seul homme[27], et

nullement ému du pénible et douloureux aspect de ses bivouacs, Napoléon

croit enfin pouvoir opérer la destruction d'un vaste et puissant Empire,

comme il a improvisé jadis la chute des républiques de Gênes, de Venise

et de Lucques.

[Note 27: Bataille de la Moskowa, ou de Borodino, livrée le 7

septembre, à vingt-cinq lieues en avant de Moscou. (_Note de

l'éditeur_.)]

Les Russes se retirent armés de torches: ils ont brûlé Smolensk,

Dorigobni, Viazma, Ghiat, Mojaïsk, et il s'imagine qu'ils vont lui

réserver Moscou. L'incendie de cette belle capitale en le désabusant

trop tard, vint éclairer la France de ses lueurs sinistres: la sensation

fut profonde. J'y vis, hélas! se réaliser mes pressentimens; j'y vis un

but: celui d'enlever au vainqueur un gage, et au vaincu un motif pour

conclure la paix.

Que fait Napoléon, témoin de ce grand sacrifice national? Il campe

quarante jours sur les cendres de Moscou, dans la contemplation de sa

vaine conquête, ne doutant pas de clore la campagne par des

négociations, ne soupçonnant pas même la réunion ordonnée sur Borisow, à

cent lieues sur ses derrières de deux armées russes: l'une partie du

golfe de la Livonie, l'autre de la Moldavie. Il ignorait peut-être que

la Russie, sans un seul allié à l'ouverture de la campagne, venait de

signer coup sur coup trois traités d'union: avec la Suède, l'Angleterre

et la régence de Cadix.

Dans l'intervalle a eu lieu l'entrevue d'Abo entre l'empereur Alexandre

et Bernadotte, en présence de lord Cathcart, entrevue où a été fait le

premier appel à Moreau qu'on voudrait opposer à son persécuteur, à celui

qu'on signale comme l'oppresseur de l'Europe. On lui a livré le cadavre

de Moscou, et il ne comprend pas encore un système de guerre qui est

hors de sa stratégie. Pendant vingt-deux jours il attend une

démonstration suppliante de l'empereur de Russie, dont le cabinet se

joue de ses pourparlers et de ses négociateurs. Aveugle en Espagne,

Napoléon reste tel à Moscou. Des dispositions prudentes rentraient trop

dans un ordre méthodique dont il avait horreur.

Il se met enfin en retraite, mais quand l'heure fatale a sonné; il se

met en retraite, et, le jour même de l'évacuation tardive de Moscou, le

23 octobre, éclate à Paris la conspiration Malet, si humiliante pour le

chef de l'État, pour ses suppôts, pour sa police; conspiration qui le

met lui-même à deux doigts de perdre l'Empire pour avoir voulu

satisfaire la vanité de dater quelques décrets de Moscou.

La conspiration Malet n'a pas été comprise. Malet n'était pas un fou,

c'était un audacieux.

Peu connu comme général, il fut d'abord compromis en 1802 dans la

conspiration dite _du Sénat_, dont Bernadotte était l'âme, Mme de

Staël le foyer et lui l'agent principal, conspiration pour laquelle je

fus dénoncé moi-même comme complice par le préfet de police, Dubois. Il

fallut bien en porter toute la culpabilité sur Malet. On le mit en

prison. Rendu à la liberté lors de l'amnistie du sacre, il fut employé

en 1805 à l'armée d'Italie; là et à son retour il ourdit de nouvelles

trames contre l'empereur, compromit tantôt Brune, tantôt Masséna, et

finit en 1808 par être jeté dans le donjon de Vincennes. Ce fut dans

l'ombre de cette prison, qu'il trama sa conspiration double, qui devait

rallier les opposans de tous les partis au gouvernement de l'empereur.

Mais toute la conspiration n'était pas dans la tête de Malet[28]. La

pensée en était royaliste et l'exécution républicaine. En effet, aucun

succès n'était possible que par l'accord des deux opinions extrêmes, que

cimentait une haine commune et un besoin mutuel de renverser

l'oppresseur pour rétablir les libertés publiques. Tout était opportun

pour les conjurés dans la plus hardie des entreprises. Du moment que le

mode d'exécution ne dépendait que d'un homme seul, et que cet homme

était sûr, plein de résolution, de courage, toutes les conditions pour

la probabilité du succès étaient remplies. Le reste était livré aux

chances du hasard. Essayons de le démontrer; et d'abord voyons dans

quelles mains le pouvoir était délégué dans l'absence de l'empereur.

Sans aucun doute, l'archichancelier Cambacérès en était le dépositaire:

homme lâche et flétri, vrai sycophante. Parmi les ministres, un seul se

gonflait parce qu'il tenait la police, qui, pour lui, restait muette de

révélations. Mais cet homme, roide officier de gendarmerie, était nul en

politique et en affaires d'état. Venait, en seconde ligne, Pasquier,

préfet de police, excellent magistrat pour statuer sur les boues et les

lanternes, pour régler la police des marchés, des jeux, des courtisanes,

mais vide de sens et chargé de paroles; nul quant au tact et à

l'investigation: voilà pour le civil. Passons au militaire: le pouvoir

du sabre résidait dans la personne d'Hullin, commandant de Paris, épais

soldat, mais ferme, quoique tout aussi engourdi, tout aussi gauche en

politique. Ajoutons que l'exercice de l'autorité étant devenu pour les

principaux fonctionnaires une sorte de mécanisme, hors de là, ils

n'apercevaient plus rien que l'obéissance passive; ajoutons que

l'impératrice Marie-Louise résidait à St.-Cloud; qu'il n'y avait alors,

dans la garnison de Paris, aucune de ces vieilles troupes fanatisées,

qui, au nom de l'empereur, auraient mis tout à feu et à sang; qu'on les

avait remplacées par des cohortes organisées nouvellement, et la plupart

commandées par d'anciens officiers patriotes; ajoutons enfin que, chez

les hauts fonctionnaires, l'inquiétude sur le dénouement de l'expédition

moscovite commençait à ébranler la sécurité. Or, Paris, comme on le

voit, pouvait, à la suite d'un habile et vigoureux, coup de main, rester

au premier occupant. L'extrème éloignement de l'empereur, l'irrégularité

et l'interruption fréquente des courriers, en aggravant les inquiétudes,

et en préparant les esprits, permettaient de calculer toutes les chances

à qui saurait oser dans un moment de stupeur et d'effroi. _L'empereur

est mort_; un décret du Sénat abolit le gouvernement impérial, un

gouvernement provisoire le remplace, tel fut le pivot de la conjuration

dont le moteur et le chef était Malet. Lui-même avait fabriqué le

sénatus-consulte portant abolition du gouvernement impérial.

[Note 28: Ceci mérite attention. (_Note de l'éditeur_)]

Mais, vous le voyez, dira-t-on, il n'y avait pas de décret du Sénat; il

n'y avait pas de gouvernement provisoire, l'empereur était plein de

vie, et la conjuration n'avait pour base qu'une fiction. Or, comment

Malet aurait-il pu l'accomplir en supposant même qu'il fût resté maître

de Paris?

Il n'y avait pas de décret du Sénat, dites-vous; mais êtes-vous bien sûr

qu'il n'y eût pas dans le Sénat un noyau d'opposition qu'on eût pu faire

agir _selon les circonstances_? Je pose en fait que, sur cent trente

sénateurs, près de soixante[29] qui, d'ordinaire, marchaient sous la

direction de M. de Talleyrand, de M. de Semonville et sous la mienne,

auraient secondé toute révolution, dans un but salutaire, à la seule

manifestation de l'accord de cette triple influence. Or, une telle

coalition n'était ni improbable, ni impraticable.

[Note 29: Les mêmes sans doute qui, dix-huit mois après, le 2 avril

1814, ont eu le _courage_, sous la protection de deux cent mille

baïonnettes, de déclarer Napoléon _déchu du trône_. (_Note de

l'éditeur_.)]

Cette possibilité explique la création d'un gouvernement provisoire

éventuel, composé de MM. Mathieu de Montmorency, Alexis de Noailles, le

général Moreau, le comte Frochot, préfet de la Seine, et un cinquième

qu'on n'a pas nommé. Eh bien! ce cinquième, c'était M. de Talleyrand, et

je devais moi-même remplacer le général Moreau absent, dont le nom était

là, soit comme pierre d'attente, soit pour satisfaire ou diviser

l'armée.

Quant à Malet, instrument précieux, il eût cédé de son propre mouvement

le commandement de Paris à Masséna, qui, ainsi que moi, vivait alors

dans la retraite et dans la disgrâce.

Mais, répondez, dira-t-on, à cette dernière et plus forte objection?

L'empereur était plein de vie. Sans doute, mais souvenez-vous comment

s'opéra la révolution impériale qui renversa Néron (sans que je veuille

pourtant comparer les deux personnages). Elle se fit à l'aide de faux

bruits et d'alarmes par un sénat servile et tout-à-coup déchaîné. Au

moment où Malet fit son coup de main, où était Napoléon? Il évacuait

Moscou; il commençait sa désastreuse retraite, qui n'était que

pressentie, mais qui, une fois dévoilée, aurait décidé la défection, si

quinze à vingt personnes considérables eussent remplacé, au pouvoir et

au nom _du salut de la France_, les premiers moteurs de la conjuration.

Songez que déjà les courriers et les bulletins étaient interrompus; que

les vingt-six et vingt-septième bulletins, annonçant l'évacuation et la

retraite, sous la date du 23 octobre, ne furent suivis que par le

vingt-huitième qui porte la date du 11 novembre; or, il y eut plus de

quinze jours d'interruption; ils auraient suffi pour assurer le triomphe

d'une trame dont les ramifications resteront long-temps inconnues.

Pendant un mois, on n'allait apprendre qu'une suite continuelle de

désastres, dont la connaissance seule pouvait alors fermer à jamais les

portes de la France à l'empereur. Cru mort dans les premiers momens, il

n'aurait ressuscité que pour être frappé d'un décret de déchéance.

Jamais une époque plus propice ne s'était encore présentée pour opérer

le renversement de sa dictature militaire; jamais il n'eût été plus

facile d'établir les prémices d'un gouvernement qui nous eût réconciliés

avec nous-mêmes et avec l'Europe. Admettez-en la supposition: à combien

de calamités nouvelles la France n'aurait-elle pas été soustraite?

A présent examinons quelles furent les causes qui firent échouer Malet,

au milieu même de son triomphe. Le dirais-je? c'est pour avoir réglé

ses moyens d'exécution sur une base trop largement philantropique.

Expliquons-nous. Malet, républicain, tenant de même que Guidal et

Lahorie, devenus ses complices, à la société secrète des Philadelphes,

craignit avec raison de faire revivre l'appréhension du retour de ces

jours de sang et de deuil dont la France conservait une juste horreur.

Cette considération morale l'emporta sur tout autre considération plus

décisive, et au lieu de tuer sur-le-champ Savary, Hullin et les deux

adjudans, Doucet et Laborde, meneurs de l'état-major, Malet crut pouvoir

se borner à la mesure de leur arrestation sans effusion de sang. Elle

lui réussit d'abord à l'égard de la police, qui se trouva désorganisée

dès que Savary et Pasquier se laissèrent surprendre et traîner

honteusement en prison. Mais quand la résistance d'Hullin eut forcé

Malet de tirer ses pistolets, son hésitation le perdit, ne pouvant faire

feu à la fois sur Hullin et sur Laborde. Ce dernier, resté libre, eut le

temps de rallier quelques hommes à lui, et se jetant sur Malet, le

désarma, l'arrêta et fit évanouir la conjuration. Malet mourut avec

sang-froid, emportant le secret d'un des plus hardis coups de main que

la grande époque de notre révolution légue à l'histoire.

La facilité avec laquelle cette surprise du pouvoir s'était effectuée,

semblait un indice qu'elle n'était pas inattendue. Tout était prêt à

l'Hôtel-de-Ville pour l'installation du gouvernement provisoire. Pâle,

tremblant, jusqu'à dix heures du matin, l'archichancelier, en proie aux

plus vives alarmes, croyait tantôt qu'on allait venir le tuer, tantôt

qu'il partagerait au moins le cachot de Savary. Quant au peuple, il ne

fit rien, il est vrai, pour le succès d'une entreprise, d'abord

enveloppée des ombres de la nuit, mais il la secondait par cette force

d'inertie toujours contraire aux mauvais gouvernemens. Enfin, quoique

déjoué, ce complot frappa au coeur la dynastie de Napoléon, en révélant

un funeste secret pour son fondateur, pour sa famille, pour ses

adhérens: c'est que son établissement politique finirait avec sa

personne.

Ce fut à Smolensk, du 14 au 16 novembre, que l'empereur, au milieu des

angoisses de sa retraite, reçut le premier avis de la conjuration et de

la prompte exécution de ses auteurs. Il en fut troublé. «Quelle

impression cela va faire en France!» dit-il. Savary et Cambacérès lui

mandaient qu'il eût à surveiller l'armée, où il s'ourdissait des trames

contre sa vie. Aussitôt des précautions inusitées sont prises; on forme

un escadron sacré des officiers les plus dévoués, dont on confie à

Grouchy le commandement; mais cette cavalerie d'élite est bientôt

entraînée dans la dissolution générale. Soupçonneux à l'excès de tout ce

qui menace son trône, Napoléon songe bien plus à le garantir qu'à sauver

les débris de son armée, dont il précipite la retraite. Grâce à

l'inhabile poursuite de Kutusow, il dérobe trois marches aux Russes,

arrive sur la Bérézina, trompe les généraux de l'armée de Moldavie, et,

sous la protection d'un désastre immense, gagne la rive opposée. Mais

toute l'armée se débande; on ne voit plus çà et là que des spectres

errans qui succombent aux rigueurs du froid, de la fatigue et de la

misère. Napoléon, décidé à terminer en fugitif une expédition qui va le

rabaisser comme général et lui ravir sa réputation d'homme d'état, fuit

en traîneau, ne se confiant qu'au dévouement de Caulaincourt; il se

dirige en toute hâte et furtivement sur Paris, où tout le fait trembler

pour la perte de sa couronne. A Varsovie, lui-même révèle à son

ambassadeur sa position et l'état de son âme par ces paroles si connues:

«Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas.» Toujours frappé de la

crainte de ne pouvoir regagner la France, il cherche à surmonter le

péril par la rapidité de sa fuite, en traversant toute l'Allemagne et

toujours incognito. En Silésie, on le voit au moment d'être retenu par

les Prussiens; à Dresde, il n'échappe à un complot pour l'enlever que

par le seul motif que lord Walpole, à Vienne, n'ose en donner le signal.

Et comme si la fortune eût voulu l'éprouver jusqu'au bout, il rentre au

palais des Tuileries, le 18 décembre, le lendemain de la publication de

son vingt-neuvième bulletin, qui porte le deuil dans toutes les

familles. Mais c'est de sa part un nouveau piége offert au dévouement et

à la crédulité d'une nation généreuse, qui, toute consternée, croit que

son chef, corrigé par les revers, est prêt à saisir la première occasion

favorable de ramener la paix et d'asseoir enfin le fondement du bonheur

général. C'est ainsi que la France se prépare aux plus grands

sacrifices pour le soutien d'un homme qui n'a réussi qu'à fouler les

cendres de Moscou, à porter le ravage dans une vaste étendue de

territoire qu'il laisse jonché de cent cinquante mille cadavres de ses

sujets ou alliés, abandonnant un nombre plus considérable de

prisonniers, toute son artillerie et tous ses magasins. De quatre cent

mille soldats qui ont franchi le Niémen, à peine, cinq mois après,

trente mille repassent le fleuve, parmi lesquels les deux tiers n'ont

pas vu le Kremlin.

Cependant Napoléon paraît d'abord bien moins préoccupé de la perte de

son armée, que de la conspiration qui vient de révéler un secret fatal,

celui de la fragilité des fondemens de son Empire. Tourmenté de la

prévoyance qu'on a de sa mort, son front soucieux reste chargé de

nuages; la conspiration est l'objet de ses premiers discours, de ses

premières enquêtes. Il s'enferme avec Cambacérès, et le scrute dans un

long entretien secret; puis il mande Savary, qu'il accable de questions

et de reproches; il reçoit plusieurs membres de son conseil, et paraît

toujours occupé de la conjuration, tandis qu'il trouve ses ministres,

ses agens dans la terreur.

Mais sa police, intéressée à isoler la trame, soutient que tout le

complot était dans la tête de Malet; telle est aussi l'opinion de

Cambacérès, du ministre de la guerre et des conseillers intimes, qui

fortifient Napoléon dans l'idée que le plus grand danger pour lui et

contre lequel il doit se prémunir réside dans les souvenirs de la

république. Furieux contre le préfet de la Seine, adepte du tribun

Mirabeau, et qu'on a vu fléchir devant les conjurés, il éclate contre

les _magistrats pusillanimes_, qui, dit-il, «détruisent l'empire des

lois et les droits du trône. Nos pères avaient pour cri de ralliement:

_le roi est mort: vive le roi_! Ce peu de mots, ajoute Napoléon,

contient les principaux avantages de la monarchie.» Tous les corps de

l'État viennent aussitôt protester de leur fidélité présente et future.

L'orateur du Sénat, Lacépède, qualifiant son corps de _premier Conseil

de l'empereur_, ajoute bien vîte: «dont l'autorité n'existe que lorsque

le monarque la réclame et la met en mouvement.» Cette allusion au

mobile, dont s'était servi Malet, frappa les sénateurs. Dans sa réponse

au Conseil d'état, Napoléon, attribuant à l'_idéologie_ (métaphysique

ténébreuse) tous les malheurs qu'_a éprouvé la belle France_, s'efforça

de flétrir la philosophie et la liberté. Il ne vit pas qu'en cessant de

continuer la révolution et ses principes, il cessait d'y trouver aide et

appui; et qu'en préconisant les maximes de la légitimité monarchique, il

rouvrait aux Bourbons les voies fermées par la révolution. Et pourtant,

dans les grandes crises, les Bourbons occupaient sa pensée. Outre ce que

j'avais vu et entendu de lui à cet égard, j'eus alors connaissance du

trait suivant. Ney, en me racontant les désastres de la retraite, et

faisant ressortir la fermeté de sa conduite militaire en opposition avec

l'imprévoyance et la stupeur de Napoléon, ajouta qu'il avait remarqué en

lui une sorte d'égarement. «Je le crus fou, me dit Ney, quand, frappé de

son désastre, au moment de nous quitter, il nous dit, comme un homme qui

se croyait sans ressources: _Les Bourbons s'en tireraient_.» Propos dont

le sens échappait à Ney, incapable de combiner deux idées politiques.

Or, il s'agissait pour Napoléon de faire prévaloir la _quatrième

dynastie_ sur la _troisième_, et de surmonter la crise. Aussi vit-on

tous les corps de l'État occupés à résoudre une nouvelle question de

droit public, d'après l'impulsion du cabinet, d'après les premières

paroles échappées au maître. «Je vais, leur dit-il, réfléchir sur les

différentes époques de _notre_ histoire.» Aussitôt chacun songe aux

moyens d'assurer l'hérédité. Tous les orateurs s'empressent de

développer la doctrine nouvelle; on ne parle plus que d'hérédité, de

droits légitimes; c'est le thème de tout les discours d'apparat. Il

faut, dit-on, couronner le roi de Rome sur la demande expresse du Sénat,

et qu'un serment solennel unisse d'avance l'Empire à l'héritier du

trône.

Voilà sur quel mobile prétendait s'appuyer l'homme qui, redevable à la

révolution d'une vaste puissance dont il venait de détruire la magie,

reniait cette même révolution et s'isolait d'elle. Il sentait pourtant

toute l'instabilité d'un trône qui ne s'appuyait que sur l'épée.

Pendant qu'il se gendarmait contre les hommes et les principes de la

révolution, je lui revins à l'esprit, moi, contre lequel il avait

nourri tant de soupçons et d'inquiétudes. D'ailleurs, pouvait-il me

pardonner mes avertissemens désapprobateurs et ma prévoyance importune?

On m'avertit que j'avais été de sa part l'objet d'une sourde enquête au

sujet de la tentative de Malet; mais que tous les rapports sur mon

isolement et ma circonspection s'étaient trouvés unanimes. Ne pouvant

m'atteindre, il me frappa dans mon ami, M. Malouet, ne lui pardonnant

pas de m'avoir visité ouvertement dans ma disgrâce, doublement inquiet

de cette franche alliance d'un patriote de la révolution avec un

royaliste patriote, et irrité, en dernier lieu, de l'esprit d'opposition

qu'apportait Malouet dans les discussions de son conseil sur tant de

mesures outrées, vexatoires. Éloigné du Conseil d'état, Malouet fut

exilé à Tours, où il alla vivre en sage, moins sensible à la rigueur

dont il était l'objet, qu'aux maux de la patrie. Sa disgrâce fut pour

moi un nouvel indice qu'il fallait persister dans la même réserve

vis-à-vis d'un gouvernement qui, dans son désespoir, pouvait en frappant

dépasser toutes les bornes.

Déjà son pouvoir était chancelant, et des yeux exercés apercevaient les

élémens de sa destruction. Mais secondé par ses conseillers intimes,

Napoléon fit usage de tous les artifices susceptibles de pallier nos

désastres, et de nous dérober leurs invincibles conséquences. Il réunit

toute la phalange de ses adulateurs, devenus ses organes; il les

endoctrina, et tous de concert attribuèrent à la seule rigueur des

élémens la perte de l'armée, la funeste issue de la campagne. A force de

déceptions, ils accréditent, et tous les échos répètent, que tout peut

se réparer si la nation se montre grande et généreuse; que de nouveaux

sacrifices ne doivent rien lui coûter pour la conservation de son

indépendance et de sa gloire. L'esprit public est travaillé par des

adresses mendiées auprès des chefs de cohortes des premiers bans de

gardes nationales, qui réclament de marcher à l'ennemi, hors de la

France, et aussi par les offres des départemens et des communes, de

fournir des cavaliers, offres commandées par l'administration elle-même.

Napoléon cherche en même temps à se faire des créatures, à soutenir des

affections chancelantes; il distribue de secrètes largesses, qu'il tire

de ses propres trésors; il en a déjà soustrait près de cent millions

pour les dépenses de la guerre de Russie. Cette fois, il va y puiser à

pleines mains, soit pour se créer une nouvelle armée, soit pour payer à

des ministres de certains cabinets des subsides secrets afin de les

maintenir dans sa politique. C'était dans ses trésors qu'il trouvait une

armée de réserve.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II · 第 6 / 17 段