»Quels que soient vos succès, les Russes vous disputeront pied à pied

ces contrées difficiles où vous ne trouverez rien de ce qui alimente la

guerre. Il vous faudra tout tirer de deux cents lieues. Tandis que vous

aurez à combattre, que vous aurez à livrer trente batailles, peut-être,

la moitié de votre armée sera employée à couvrir des communications trop

faibles, interrompues, menacées, coupées par des nuées de cosaques.

Craignez que tout votre génie ne soit impuissant pour conjurer la perte

de votre armée, en proie aux fatigues, à la faim, à la nudité, à la

dureté du climat; craignez d'être réduit ensuite à venir combattre entre

l'Elbe et le Rhin! Sire, je vous en conjure, au nom de la France, au nom

de votre gloire, au nom de votre sûreté et de la nôtre, remettez l'épée

dans le fourreau; songez à Charles XII. Ce prince, il est vrai, ne

pouvait pas disposer, comme vous, des deux tiers de l'Europe

continentale, et d'une armée de six cent mille hommes; mais, de son

côté, le czar Pierre n'avait pas quatre cent mille hommes et cinquante

mille cosaques. Il avait, direz-vous, une âme de fer, et la nature a

départi le caractère le plus doux à l'empereur Alexandre; mais ne vous y

méprenez pas, la douceur n'exclut pas la fermeté de l'âme, surtout quand

il s'agit d'intérêts si puissans. D'ailleurs, n'aurez-vous pas contre

vous son Sénat, la majorité des grands, la famille impériale, un peuple

fanatisé, des soldats endurcis, et les intrigues du cabinet de

Saint-James? Déjà, si la Suède vous échappe, c'est par la seule

influence de son or. Craignez que cette île irréconciliable n'ébranle la

fidélité de vos alliés; craignez, sire, que vos peuples ne vous taxent

d'une ambition irréfléchie et ne se préoccupent trop de la possibilité

d'une grande infortune. Votre puissance et votre gloire ont assoupi bien

des passions hostiles; un revers inattendu pourrait ébranler tous les

fondemens de votre Empire.»

Ce mémoire terminé, je fis demander à l'empereur une audience. On

m'introduisit dans son cabinet aux Tuileries. A peine m'aperçoit-il,

que, prenant un air aisé: «Vous voilà, M. le duc; je sais ce qui vous

amène.--Comment, sire!--Oui, je sais que vous avez un mémoire à me

présenter.--Cela n'est pas possible.--Je le sais; n'importe, donnez, je

le lirai; je n'ignore cependant pas que la guerre de Russie n'est pas

plus de votre goût que la guerre d'Espagne.--Sire, je ne pense pas que

celle-ci soit tellement heureuse qu'on puisse se battre à la fois sans

danger au-delà des Pyrénées et au-delà du Niémen; le désir et le besoin

de voir s'affermir à jamais la puissance de Votre Majesté, m'ont donné

le courage de lui soumettre quelques observations sur la crise

présente.--Il n'y a pas de crise; c'est ici une guerre toute politique;

vous ne pouvez pas juger de ma position ni de l'ensemble de l'Europe.

Depuis mon mariage, on a cru que le lion sommeillait; on verra s'il

sommeille. L'Espagne tombera dès que j'aurai anéanti l'influence

anglaise à Saint-Pétersbourg; il me fallait huit cent mille hommes, et

je les ai; je traîne toute l'Europe avec moi, et l'Europe n'est plus

qu'une vieille p.... pourrie dont je ferai tout ce qui me plaira avec

huit cent mille hommes. Ne m'avez-vous pas dit autrefois que vous

faisiez consister le génie à ne rien trouver d'impossible? Eh bien,

dans six ou huit mois vous verrez ce que peuvent les plus vastes

combinaisons réunies à la force qui sait mettre en oeuvre. Je me règle

d'après l'opinion de l'armée et du peuple plus que par la vôtre,

messieurs, qui êtes trop riches, et qui ne tremblez pour moi que parce

que vous craignez la débâcle. Soyez sans inquiétude; regardez la guerre

de Russie comme celle du bon sens, des vrais intérêts, du repos et de la

sécurité de tous. D'ailleurs, qu'y puis-je, si un excès de puissance

m'entraîne à la dictature du monde? N'y avez-vous pas contribué, vous et

tant d'autres qui me blâmez aujourd'hui, et qui voudriez faire de moi un

roi débonnaire? Ma destinée n'est pas accomplie; je veux achever ce qui

n'est qu'ébauché. Il nous faut un code européen, une cour de cassation

européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes

lois; il faut que je fasse de tous les peuples de l'Europe le même

peuple, et de Paris la capitale du monde. Voilà, monsieur le duc, le

seul dénouement qui me convienne. Aujourd'hui, vous ne me serviriez pas

bien, parce que vous vous imaginez que tout va être remis en question;

mais avant un an vous me servirez avec le même zèle et la même ardeur

qu'aux époques de Marengo et d'Austerlitz. Vous verrez encore mieux que

tout cela; c'est moi qui vous le dis. Adieu, monsieur le duc; ne faites

ni le disgracié, ni le frondeur, et mettez en moi un peu plus de

confiance.»

Je me retirai stupéfait, après avoir fait une révérence profonde à

l'empereur, qui me tourna le dos. Remis de l'étourdissement que m'avait

fait éprouver ce singulier entretien, je commençais à réfléchir comment

l'empereur avait pu être si exactement informé de l'objet de ma

démarche. N'y concevant rien, je courus chez Malouet, dans l'idée que

peut-être quelque indiscrétion involontaire de sa part aurait mis sur la

voie la haute police, ou l'un des correspondans de l'empereur. Je m'en

expliquai; mais, convaincu bientôt par les protestations de l'homme le

plus probe de l'Empire que rien ne lui avait échappé, je trouvai

l'incident d'autant plus bizarre, que mes soupçons ne pouvaient se

porter sur un tiers. Comment donc l'empereur avait-il pu être informé

que je devais lui présenter un mémoire? J'étais donc épié dans mon

intérieur? Tout-à-coup il me vint un trait de lumière; je me rappelai

qu'un jour, un homme s'était introduit subitement chez moi sans donner

le temps à mon valet-de-chambre de l'annoncer, et qu'il s'était servi

d'un prétexte spécieux pour m'entretenir. J'en inférai sur-le-champ,

après avoir rallié tous les indices, que c'était un émissaire. En

récapitulant tout ce qui avait eu lieu, mes soupçons prirent

consistance. J'allai aux enquêtes, et j'appris que cet homme, nommé

B...., était un émigré rentré qui avait acheté près de mon château un

petit domaine qu'il n'avait pas payé encore; qu'il était maire de sa

commune; mais que tout indiquait que c'était un intrigant et un fourbe.

Je me procurai de son écriture, et je la reconnus pour être celle d'un

ancien agent, chargé à Londres de l'espionnage des Bourbons, des émigrés

de marque et des chefs de chouans. J'avais son numéro de correspondance,

et cette donnée me suffit pour faire mettre la main dans les bureaux sur

les rapports de ce drôle. Un de mes anciens employés se chargea de tout

éclaircir: il y parvint. Voici ce qui s'était passé.

Savary, ayant reçu de l'empereur l'injonction de lui rendre compte de ce

que faisait l'ex-ministre Fouché dans son château de Ferrières, fit un

premier rapport annonçant qu'il était à la recherche d'un agent assez

adroit pour remplir les intentions de Sa Majesté. Toutefois il prévenait

l'empereur que l'investigation était d'une nature délicate,

l'ex-ministre étant invisible pour tous les étrangers, personne, même

les gens du pays, n'ayant accès dans son château. Après quelques

recherches, Savary jeta les yeux sur le sieur B.... Il mande cet homme,

d'une haute taille, d'un abord gracieux, d'un caractère insinuant, fin,

adroit, grand parleur, ne se rebutant jamais. Il lui dit: «Monsieur,

vous êtes maire de votre commune; vous connaissez le duc d'Otrante, ou

du moins vous avez été en correspondance avec lui, et vous avez dû vous

former une idée de son caractère et de ses habitudes; il faut me rendre

compte de ce qu'il fait à Ferrières; il le faut absolument, l'empereur

veut le savoir.--Monseigneur, répond B...., vous me donnez là une

commission bien difficile à remplir; je la regarde presque comme

impossible. Vous connaissez le personnage; il est défiant, soupçonneux,

sur ses gardes; il est d'ailleurs inaccessible; comment et sous quel

prétexte puis-je pénétrer chez lui? En vérité je ne le puis

pas.--N'importe, répond le ministre, il faut absolument remplir cette

mission, à laquelle l'empereur attache une grande importance; j'attends

de vous cette nouvelle preuve de dévouement à la personne de l'empereur.

Partez, et ne revenez pas sans résultat; je vous donne quinze jours.»

B...., dans le plus grand embarras, va et vient, prend des informations,

et apprend, par voie indirecte, qu'un de mes fermiers est poursuivi par

mon homme d'affaires, pour complication de fermages arriérés. Il va le

voir, le circonvient; et, feignant un intérêt pressant, il obtient de

lui communication des pièces. Muni de ses papiers, il prend un

cabriolet, et se présente, avec une mise soignée, à la grille de mon

château, s'annonçant comme étant le maire d'une commune voisine, qui

prend un grand intérêt à une famille malheureuse, poursuivie

injustement. Arrêté d'abord à la grille, il cajole mon concierge, qui le

laisse pénétrer jusqu'au perron. Là, mon valet-de-chambre s'oppose à ce

qu'il entre dans mon appartement. Sans se rebuter, B.... prie,

sollicite, devient pressant, et obtient d'être annoncé; mais au moment

où le valet-de-chambre ouvre la porte de mon cabinet, il le pousse et

entre; j'étais à mon bureau la plume à la main.

L'arrivée subite d'un étranger me surprit; je lui demandai ce qu'il me

voulait: «Monseigneur, me dit B...., je viens solliciter auprès de vous

une grâce, un acte de justice et d'humanité très-urgent; je viens vous

supplier de sauver d'une ruine totale un malheureux père de famille;» et

ici il emploie toute sa rhétorique pour me toucher en faveur de son

client; il m'explique très-bien toute cette affaire. Après un moment

d'hésitation, je me lève et vais chercher dans un carton les papiers

relatifs à mes fermages. Tandis que, le dos tourné, je cherche les

pièces, B...., sans cesser de parler, parvient, quoiqu'à rebours, à

déchiffrer sur mon cahier quelques lignes de mon écriture; et ce qui le

frappe surtout ce sont les initiales V. M. I. et R., qui en ressortent;

il en tire l'induction que je m'occupe d'un mémoire destiné à être

présenté à l'empereur. De retour à mon bureau, après deux ou trois

minutes de recherches, et séduit par les belles paroles de cet homme,

j'arrange avec lui l'affaire, de la meilleure foi du monde, et à la

satisfaction de son client; je le congédie ensuite en lui témoignant

quelque gré de m'avoir porté à une action louable. B.... sort et court

rendre compte à Savary de ce qu'il a vu chez moi. Savary se hâte d'aller

porter son rapport à l'empereur. J'avoue que lorsque les détails de

cette espèce de mystification me furent connus, j'en fus piqué au vif.

J'avais de la peine à me pardonner d'avoir été ainsi joué par un drôle,

de qui, pendant long-temps j'avais reçu de Londres les rapports secrets,

et au profit de qui j'ordonnançais, chaque année, une somme de vingt

mille francs. On verra plus tard[26] que je ne me laissai point dominer

par trop de ressentiment.

[Note 26: En 1815.]

Cette intrigue était misérable; j'en tirai pourtant un avantage de

position qui me donna plus de sécurité et de confiance, tout en me

maintenant dans mon système de circonspection et de réserve. Il était

évident qu'une grande partie des ombrages de Napoléon à mon égard

étaient dissipés, et que je n'avais plus à craindre, au moment où il

allait s'enfoncer en Russie, d'être l'objet d'aucune mesure

inquisitoriale et vexatoire. Je savais que dans un conseil de cabinet,

où l'empereur n'avait appelé que Berthier, Cambacérès et Duroc, on avait

agité la question de savoir s'il était de l'intérêt du gouvernement

qu'on s'assurât, par l'arrestation ou par un exil sévère, de M. de

Talleyrand et de moi; et que, tout bien considéré, l'idée de ce coup

d'État avait été abandonné comme impolitique et inutile; impolitique, en

ce qu'il aurait trop ébranlé l'opinion et inquiété l'avenir des hauts

fonctionnaires et dignitaires; inutile, en ce qu'on ne pouvait citer

aucun acte de notre part ni aucun fait à notre charge, qui pût motiver

une telle mesure. Préoccupé d'ailleurs par les préparatifs de

l'expédition de Russie, le gouvernement éprouvait, d'un autre côté, des

inquiétudes plus réelles et des contrariétés plus affligeantes. La

France souffrait de plus en plus de la disette des grains. Il y eut des

soulèvemens en divers lieux; on les comprima par la force, et des

commissions militaires firent passer par les armes un grand nombre de

malheureux que le désespoir avait égarés. Ce ne fut pas sans horreur

qu'on apprit que parmi les victimes de ces exécutions sanglantes il

s'était trouvé, dans la ville de Caen, une femme.

Il fallut pourtant bien soulever une partie du voile qui dérobait le

mystère des grands préparatifs hostiles dont tout le nord de l'Allemagne

était déjà le théâtre. Le Sénat fut assemblé extraordinairement pour

recevoir la communication de deux rapports qui étaient censés avoir été

adressés à l'empereur; l'un par le ministre des relations extérieures,

l'autre par le ministre de la guerre. Cette jonglerie, à la fois

guerroyante et diplomatique, n'avait pas d'autre but que celui d'obtenir

un rappel au service militaire, des hommes que la conscription avait

épargnés, et la formation des cohortes du premier ban, d'après une

nouvelle organisation de la garde nationale, qui divisait en trois bans

ou trois catégories l'immense majorité de notre population virile.

Il n'y avait pas d'exagération, cette fois, à considérer la France

comme un vaste camp, d'où nos phalanges s'élançaient de toutes parts sur

l'Europe comme sur une proie. Pour colorer cet appel des classes qui se

trouvaient libérées de la conscription, il fallut un mobile et des

prétextes nouveaux, puisqu'on ne voulait point encore révéler le vrai

motif de mesures si extraordinaires. Maret parla au Sénat de la

nécessité de forcer l'Angleterre à reconnaître le droit maritime établi

par les stipulations du traité d'Utrecht, stipulations que la France

avait abandonnées à Amiens. Mais la levée du premier ban des gardes

nationales fut accordée par un sénatus-consulte et cent cohortes furent

mises à la disposition du gouvernement; nous étions au Sénat d'une

docilité et d'une souplesse admirables.

En même temps on signait les deux traités d'alliance et de secours

réciproques avec la Prusse et l'Autriche. Il n'y avait plus de doute,

Napoléon allait attaquer la Russie, non-seulement avec ses propres

forces, mais encore avec les soldats de l'Allemagne et de tous les

petits souverains qui ne pouvaient plus se mouvoir que dans l'orbite de

sa puissance.

La guerre était tout-à-fait décidée quand il fit ouvrir, par son

ministre intime, de nouvelles négociations avec Londres, mais tard et

maladroitement. Quelques personnes, au fait de toutes les intrigues,

m'assurèrent alors que le cabinet se servait de ce grossier expédient,

de concert avec les principaux Russes du parti français; se voyant à la

veille d'être expulsés des conseils de St. Pétersbourg, ils s'étaient

imaginés que l'empereur Alexandre, effrayé par l'idée de la possibilité

d'un arrangement entre la France et l'Angleterre, rentrerait dans le

système continental, pour ne pas rester isolé, et qu'il fléchirait de

nouveau sous la volonté de Napoléon. Quoi qu'il en soit, Maret écrivit à

lord Castlereagh une lettre contenant les propositions suivantes:

Renoncer à toute extension du côté des Pyrénées, déclarer indépendante

la _dynastie actuelle_ de l'Espagne, et garantir l'intégrité de cette

monarchie; garantir à la maison de Bragance l'indépendance et

l'intrégrité du Portugal, de même que le royaume de Naples à Joachim, et

le royaume de Sicile à Ferdinand IV. Quant aux autres objets de

discussion, notre cabinet proposait de les négocier sur cette base, que

chaque puissance garderait ce que l'autre ne pourrait lui ravir par la

guerre. Lord Castlereagh se contenta de répondre que si, par _dynastie

actuelle_ de l'Espagne, il était question du frère du chef du

gouvernement français, et non de Ferdinand VII, il lui était ordonné,

par son souverain, de déclarer franchement qu'il ne pouvait recevoir

aucune proposition de paix établie sur cette base. Il fallut en rester

là. Confus de ses ouvertures, notre cabinet, qui n'avait eu en vue que

d'amener la Russie à quelqu'acte de faiblesse, s'aperçut trop tard qu'il

avait imprimé à notre diplomatie un caractère de versatilité, de

mauvaise foi et d'ignorance.

Comme tout se passait dans le secret du cabinet, ce qui déroutait le

plus les politiques, c'est qu'en France, et même en Russie, on gardait

encore, tout en faisant d'immenses préparatifs, les dehors de la bonne

intelligence. L'empereur Alexandre avait toujours son ambassadeur à

Paris, et Napoléon son ambassadeur à Saint-Pétersbourg; mais de plus,

Alexandre entretenait à Paris le comte de Czernitscheff, son diplomate

de confiance. Cet aimable Russe, au milieu des dissipations d'une cour

brillante et des mystères de plus d'une intrigue amoureuse

maladroitement voilée à dessein, ne négligeait pas une mission plus

secrète, plus mile à son maître. Secondé par des femmes, les unes

passionnées, les autres intrigantes, il faisait mouvoir des fils au

moyen desquels il pénétrait les vrais desseins de Napoléon pour

l'invasion de la Russie. Soupçonné sur l'objet secret de sa mission, il

était épié, surveillé, mais sans fruit. Enfin Savary finit par lui

décocher un homme attaché à la police, qui lui donne des renseignemens

faux et en tire de nouveaux indices qui aggravent la suspicion. Mais, à

la faveur de ses liaisons galantes, Czernitscheff est averti à temps; il

évite le piège, maltraite l'espion, et va se plaindre à Maret d'être en

butte à des procédés si outrageans. Ce jour-là même, l'empereur,

instruit de l'objet de sa démarche, se décide à lui faire communiquer

les rapports secrets qui l'inculpent. Czernitscheff sort triomphant de

cette épreuve par l'exposé de sa conduite et de ses motifs de plaintes.

La police reçoit l'ordre formel de ne plus le surveiller. Libre ainsi de

continuer ses explorations, il parvient à en remplir l'objet. Il avait

le plus grand intérêt à se procurer les états de mouvemens de l'armée

française; il y réussit à la faveur d'un commis du bureau des mouvemens,

appelé Michel. Une imprudence de ce commis, qui livrait ainsi le secret

des opérations de l'empereur, ayant donné l'éveil à la police, on le

suit et on l'arrête. Czernitscheff en est instruit sur l'heure, et il

s'éloigne de Paris en toute diligence, emportant des renseignemens

précieux. En vain on donne l'ordre par le télégraphe de se saisir de sa

personne; il a cinq à six heures d'avance; elles lui suffisent pour

s'échapper et franchir le Rhin. Il venait de passer le pont de Kehl

lorsque la transmission télégraphique, portant l'ordre de l'arrêter,

parvint à Strasbourg.

La précipitation avec laquelle il avait quitté Paris, lui avait fait

négliger de brûler sa correspondance furtive, qu'il avait pris

l'habitude de cacher sous le tapis de sa chambre. Naturellement, elle

devint l'objet de perquisitions minutieuses qui amenèrent les agens de

police à la découverte des papiers de Czernitscheff. On y trouva d'abord

la preuve qu'il avait régné une grande intimité entre ce seigneur russe

et plusieurs dames de la cour de Napoléon, entr'autres la duchesse de

R..... Elle s'en tira, dit-on, en alléguant qu'elle avait agi de concert

avec son mari pour tâcher de pénétrer l'objet secret de la mission de

Czernitscheff. Parmi les papiers découverts, on trouva une lettre de la

main de Michel, accablante pour ce prévenu, qui paya sa trahison de sa

tête. La procédure fit ressortir un fait curieux, c'est que le cabinet

russe prévoyait même, à l'époque de l'entrevue d'Erfurt, la possibilité

d'une rupture avec la France. C'était alors que Romanzoff disait, pour

justifier sa politique complaisante, et en parlant de Napoléon: _Il faut

l'user_.

Les circonstances de la fuite de Czernitscheff, bientôt connues dans les

salons, firent grand bruit, et cette affaire accéléra la rupture. Déjà

l'empereur, dont le départ était résolu, cherchant à obtenir quelque

popularité, visitait les divers quartiers de Paris, examinant les

travaux publics, et jouant des scènes préparées, soit avec le préfet de

Paris, soit avec le préfet de police, Pasquier. Il allait fréquemment

aussi à la chasse, affectant de paraître plus occupé de plaisirs que de

la grande entreprise qu'il méditait. Je le vis à Saint-Cloud où j'allai

lui faire ma cour, sans aucune intention de solliciter ni d'épier une

audience. L'aspect morne de cette cour, l'air soucieux des courtisans,

me parurent contraster avec l'assurance du chef de l'État. Jamais il

n'avait joui d'une santé plus parfaite; jamais je n'avais vu briller sur

son front, sur ses traits, dont les contours dessinaient l'antique, les

signes d'une plus grande vigueur d'esprit, d'une plus sûre confiance en

lui-même, puisée dans le sentiment profond de sa force. J'en éprouvai

une impression de tristesse involontaire, que je n'aurais pu définit si

les plus fâcheux pressentimens n'avaient assiégé mon esprit.

Cependant le cabinet de Saint-Pétersbourg, soit qu'il eût réellement

l'intention d'employer tous les moyens de rapprochement, compatibles

avec l'indépendance de l'empire russe, soit qu'il n'ait eu en vue que de

se procurer des données positives sur les vraies intentions politiques

de Napoléon, donna l'ordre au prince Kourakin de faire connaître au

gouvernement français les bases d'un arrangement que son souverain

consentait à conclure. Ces bases étaient la délivrance de la Prusse, une

diminution de la garnison de Dantzick et l'évacuation de la Poméranie

suédoise. A ces conditions, le czar s'engageait à n'opérer aucun

changement aux mesures prohibitives contre le commerce direct avec

l'Angleterre, et à concerter avec le cabinet de France un système de

licences à établir en Russie.

La note de Kouiakin demeura quinze jours sans réponse. Enfin le 9 mai,

jour du départ de l'empereur pour l'Allemagne, Maret demande à Kourakin

s'il a des pleins pouvoirs pour traiter; Kourakin répond que le

caractère d'ambassadeur dont il est revêtu doit suffire. Ne pouvant

obtenir qu'une réponse dilatoire, il requiert ses passe-ports, qu'on lui

refuse sous divers prétextes. On ne les lui expédie que de Thorn, le 20

juin, manège oblique ayant pour objet de donner le temps à Napoléon de

passer le Niémen avec toutes ses forces, pour surprendre à Wilna son

auguste adversaire, avant qu'il ait pu recevoir de son ambassadeur la

moindre information.

Le sort en est jeté; le Niémen est franchi par six cent mille hommes,

par la plus belle armée, la plus formidable qu'ait jamais pu rassembler

aucun des conquérans de la terre. Maintenant laissons Napoléon, laissons

cet illustre fou courir à sa perte; ce n'est pas son histoire militaire

que je raconte.

Constatons l'état de l'opinion, au moment où traversant l'Allemagne et

s'arrêtant à Dresde, il attirait à lui les regards inquiets de vingt

peuples. Voyons d'abord ce qu'on en pensait dans ces mêmes salons de

Paris, dont il désirait tant le suffrage: on y laissait échapper des

voeux pour son abaissement et même pour sa chute, tant son agression

semblait inspirée par une ambition en délire. Dans les classes

intermédiaires et parmi le peuple, l'esprit public ne lui était pas plus

favorable. Toutefois, le mécontentement n'y était point hostile. On

aurait voulu garantir Napoléon de ses propres excès, et le contenir dans

de plus justes bornes.

Quelques personnes s'imaginaient qu'une résistance combinée de ses

maréchaux et de l'armée, finirait pas régler ses déterminations et le

maîtriser lui-même. C'était bien peu connaître le prestige de la guerre

et les habitudes des camps. J'avais été à portée de m'assurer qu'il

n'était jamais sorti de la tête d'aucun général mécontent, la moindre

vue politique propre à nous garantir des abus de la victoire ou des

dangers d'un désastre.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II · 第 5 / 17 段