Masséna, tombé dans la disgrâce, vint se morfondre dans les salons des
Tuileries, n'obtenant qu'après un mois de sollicitations, une audience
particulière où il expliqua les revers de la campagne; et enfin, la
guerre de la péninsule, malgré de beaux faits d'armes, offrit dans son
ensemble un aspect inquiétant. Suchet, seul, dans les provinces
orientales, légua aux Français des titres à une gloire incontestable;
il effectua la conquête du royaume de Valence et se suffit constamment à
lui-même. Tandis qu'il s'y rendait, pour ainsi dire, indépendant, Soult,
qui n'avait pu se faire roi de Portugal, tranchait du souverain en
Andalousie; et Marmont, ralliant les débris de l'armée de Portugal,
agissait à part sur le Duero et sur la Tormès; en un mot, les lieutenans
de Bonaparte gouvernaient militairement, et Joseph n'était qu'un roi
fictif. Il ne pouvait déjà plus sortir de Madrid sans avoir une armée
pour escorte; plus d'une fois il manqua d'être pris par les _guerillas_;
son royaume n'était point à lui; les provinces que nous occupions
n'étaient réellement que des provinces françaises ruinées par nos armées
ou dévastées par les _guerillas_ qui nous harcelaient sans cesse. Je
pose en fait que tous les revers subséquens de la péninsule se
rattachent aux fautes de la campagne de 1810, si faussement conçue et si
légèrement entreprise. Vers la fin de 1811, Joseph fit partir le marquis
d'Almenara, muni de pleins pouvoirs pour signer à Paris son abdication
formelle, ou pour faire reconnaître l'indépendance de l'Espagne. Mais
Napoléon, ne songeant plus qu'à la Russie, ajourna ses décisions sur
l'Espagne après l'issue de la grande expédition lointaine où il allait
s'abîmer.
La guerre de Russie n'a pas été une guerre entreprise pour du sucre et
du café, comme l'a d'abord cru le vulgaire, mais une guerre purement
politique. Si les causes n'en ont pas été bien comprises, c'est que,
voilées par les mystères de la diplomatie, elles ne pouvaient être
aperçues que par des observateurs éclairés ou des hommes d'état. Les
germes de la guerre de Russie furent renfermés dans le traité même de
Tilsitt. Il me suffira, pour le prouver, d'en déduire ici les suites
immédiates. La fondation du royaume de Westphalie pour la dynastie
napoléonienne; l'accession de la plupart des princes du nord de
l'Allemagne à la confédération du Rhin; l'érection du duché de Varsovie,
noyau du rétablissement de la Pologne entière, épouvantail toujours
mobile dans les mains de son inventeur, et qu'il pouvait tourner à
volonté, soit contre la Russie, soit contre l'Autriche; le
rétablissement de la république de Dantzick, dont l'indépendance fut
garantie, mais dont la sujétion permanente donnait à Napoléon un port
et une place d'armes sur la Baltique; enfin, des routes militaires
réservées aux armées françaises à travers les États prussiens, ce qui
renversait toute barrière jusqu'aux frontières russes, voilà quelles
furent les conditions auxquelles souscrivit le cabinet russe, pour des
accroissemens éventuels en Turquie, devenus bientôt illusoires. Il n'en
fut pas de même, il est vrai, de la Finlande. Toutefois, comment ne pas
avouer que si l'autocrate reconnut dans Napoléon un égal, il reconnut
aussi un vainqueur qui tôt ou tard se prévaudrait de ses avantages?
Mais, tournant d'abord vers le midi ses vues ambitieuses, l'Espagne, le
Portugal et l'Amérique espagnole devinrent les objets immédiats de sa
convoitise. De là pour l'empire russe le répit qu'offrait un traité
captieux. Il n'en coûtait rien d'ailleurs à Napoléon pour fasciner les
yeux de ceux qu'il caressait en méditant leur ruine. J'avais su, dans le
temps, à quoi m'en tenir relativement à ses vues sur la Russie, et
j'avoue qu'alors, séduit moi-même par la grandeur de ses plans, j'avais
espéré le rétablissement de la Pologne, fondée sur sa liberté; mais
Napoléon, repoussant Kosciusko, ou du moins cherchant à l'attirer dans
un piége, je compris qu'il ne s'agissait que d'étendre au-delà de la
Vistule sa domination, et l'exemple des ravages de l'Espagne remit plus
de rectitude dans mon jugement.
Du reste, il était bien entendu que, pour conserver la paix, l'empereur
Alexandre devait complaire en tout à Napoléon, à son cabinet, à ses
ministres, à ses ambassadeurs, et qu'il ne lui fallait s'écarter en rien
de l'obligation de reconnaître sa suprématie et d'obéir à ses volontés.
Tout en procédant à la conquête de l'Espagne, Napoléon avait mis la
dernière main à son système fédéral, et s'acheminait ainsi à la
monarchie universelle. Survint la dernière défaite de l'Autriche, le
mariage forcé d'une archiduchesse, et le changement opéré dans la
politique de cette puissance. Alors toute espérance disparut pour le
continent européen de pouvoir secouer le joug aussi long-temps que
l'empereur Alexandre resterait d'accord avec le chef de l'Empire
fédéral, appelé déjà le grand Empire. Mais le moyen de respirer à côté
d'une ambition si infatigable? On commençait en Russie même à
reconnaître que les suites infaillibles du système continental, pour
toute nation qui s'y livrait, étaient la ruine du commerce et de
l'industrie, l'établissement d'impôts devenus accablans, le fardeau de
grandes armées presqu'étrangères à leurs princes, et des princes
incapables de protéger leurs sujets tremblans devant l'arbitre de
l'Europe.
L'empereur Alexandre ouvrit enfin les yeux après trois années d'une
alliance équivoque et onéreuse; il jugea qu'il était temps de rallier
toutes les forces de son Empire pour en assurer l'indépendance.
Napoléon, averti par ses émissaires que le parti anti-français, ou des
vieux Russes, commençait à prévaloir dans le cabinet de
Saint-Pétersbourg, en revint, à l'égard de la Russie, à son plan de 1805
et 1806, qu'il n'avait ajourné alors que dans la vue d'en mieux préparer
l'exécution.
Voici ce plan: Diviser, anéantir l'empire russe ou contraindre
l'empereur Alexandre à faire une paix humiliante, suivie d'une alliance
dont le rétablissement de la Pologne et la dissolution de l'empire du
croissant eussent été la base et le prix entre la Russie, la France et
l'Autriche. Alors, accession de toute l'Europe au système continental,
qui masquait pour Bonaparte la domination universelle.
Mais d'abord il fallait gagner la Russie en l'intimidant, ou bien lui
faire une guerre à mort pour anéantir sa puissance ou la rejeter en
Asie. De longue main, on s'occupait à ébranler la fidélité des Polonais,
en préparant les esprits par des négociations ténébreuses.
Quand Napoléon eut décidé que tous les ressorts de sa diplomatie
seraient mis en jeu dans le nord, il changea son ministre des affaires
étrangères, la complication de tant d'intrigues et de manoeuvres
devenant au-dessus, non pas du zèle, mais des forces de
Champagny-Cadore.
Napoléon ne crut pas devoir confier le poids d'aussi grandes affaires à
d'autres qu'à Maret, chef de son secrétariat; c'est-à-dire que toutes
les affaires du dehors furent dès ce moment concentrées dans son cabinet
même, et ne reçurent plus d'autre impulsion que la sienne. Sous ce point
de vue, Maret, vraie machine officielle, était bien ce qu'il fallait à
l'empereur. Sans être un méchant homme, il admirait réellement son
maître, dont il connaissait toutes les pensées, tous les secrets, tous
les penchans. Il était de plus son écrivain confidentiel, celui qui
savait le mieux coudre ou rendre en phrases grammaticales ses sorties et
ses improvisations politiques. C'était lui également qui tenait le
registre secret sur lequel l'empereur faisait établir des notes sur les
hommes de tous les pays et de tous les partis, qui pouvaient lui être
utiles, de même que sur les hommes qu'on lui signalait, et dont il
soupçonnait les intentions. Il avait également le tarif des cours et des
personnages pensionnés d'un bout de l'Europe à l'autre; enfin, c'était
lui qui, depuis long-temps, dirigeait les émissaires du cabinet.
Constamment dévoué aux caprices de Napoléon, et n'opposant à ses
brusqueries que le calme d'une résignation imperturbable, ce fut de
bonne foi et s'imaginant suivre la ligne de ses devoirs, que Maret se
prêta sans scrupule à des procédés attentatoires à la sûreté des États.
Jamais il ne lui vint dans l'idée de combattre les volontés de Napoléon;
aussi jouit-il d'une faveur toujours croissante.
Ces mystères du cabinet, le ton insolite de quelques-unes des notes de
1811, l'indice de grands préparatifs ordonnés dans le secret, de
manoeuvres, d'intrigues au-dehors donnèrent l'éveil à la Russie. Déjà
même le czar avait jugé qu'il était temps de pénétrer les projets de
Napoléon, et voulant une autre garantie que celle de son ambassadeur
Kourakin, trop cajolé à Saint-Cloud et partisan du système continental,
il avait dépêché à Paris, dès le mois de janvier, avec une mission
diplomatique, le comte de Czernitscheff. Ce jeune seigneur, colonel d'un
régiment de cosaques de la garde impériale russe, se fit d'abord
remarquer à la cour de Napoléon par sa politesse et par ses manières
chevaleresques. Il parut dans tous les cercles et dans toutes les fêtes;
il y obtint, de même que dans la haute société, des succès tels qu'il
fut bientôt à la mode auprès de toutes les dames qui se disputaient
l'empire des grâces et de la beauté. Toutes aspiraient à recevoir les
hommages de l'aimable et sémillant envoyé d'Alexandre; il parut d'abord
hésiter; enfin, ce fut à la duchesse de R.... que le Paris de la Newa
donna la pomme. Cette intrigue fit d'autant plus de bruit que
l'empereur, et non son ministre de la police, soupçonna le premier que,
sous le voile de la galanterie, sous des dehors aimables et légers,
l'envoyé russe masquait une mission d'investigation politique. Les
soupçons redoublèrent lorsqu'on le vit revenir avec une nouvelle mission
un mois après son départ. Confus d'avoir été prévenu et averti par son
maître, Savary, pour lui complaire, charge son faiseur, Esmenard, de
décocher quelques traits piquans, mais détournés, à l'émissaire du czar.
La veille même de son arrivée[23], l'écrivain semi-officiel insère dans
le _Journal de l'Empire_ un article où l'on rappelait les courses d'un
officier au service de Russie, nommé Bower, que le prince Potemkin
envoyait tantôt choisir un danseur à Paris, tantôt chercher de la
boutargue en Albanie, des melons d'eau à Astracan et des raisins en
Crimée. L'allusion était sensible; Czernitscheff y vit une insulte; il
s'en plaignit avec fermeté de concert avec son ambassadeur. L'intention
de Napoléon n'étant pas de brusquer une rupture, il feignit d'être
irrité d'une satire dont il avait fourni lui-même l'idée, et, pour
réparation, il prononça la disgrâce apparente d'Esmenard qu'on exila
temporairement à Naples, mais couvert d'or et comblé de faveurs
secrètes. Elles lui furent fatales: entraîné deux mois après[24] par des
chevaux fougueux dans un précipice sur le chemin de Fondi, ce malheureux
expira la tête brisée contre un rocher.
[Note 23: Le 11 avril 1811.]
[Note 24: Le 25 juin 1811.]
Cependant Napoléon et ses ministres ne cessaient de se plaindre, à
Saint-Pétersbourg, de l'effet produit par l'ukase du 31 décembre, qui
servait les intérêts de l'Angleterre en permettant l'introduction de ses
denrées coloniales. Les journaux de Paris annonçaient même fréquemment
que des vaisseaux anglais étaient admis dans les ports russes. Dès-lors,
les hommes clairvoyans purent juger qu'une nouvelle rupture était
inévitable. On sut que le motif apparent d'irritation masquait des
griefs politiques devenus l'objet de vifs débats entre les deux empires.
Dans l'automne de 1811, cette guerre fut regardée en Angleterre même,
comme imminente, et le cabinet de Londres fut dès-lors persuadé que
Napoléon ne pourrait envoyer à ses armées d'Espagne les renforts que
réclamait son frère Joseph.
C'est à partir aussi de cette époque, présente encore à ma mémoire, que
par le seul effet des bruits et des conjectures répandus dans le monde
et répétés dans toutes les classes, se forma cette préoccupation
publique accompagnée d'une si vive attente qui, pendant six ou huit
mois, dominant tous les esprits, dirigea toutes les pensées sur
l'entreprise immense que méditait Napoléon. J'en étais absorbé au point
que dès le commencement de l'été, j'avais éprouvé le plus vif désir de
me rapprocher de la capitale; j'espérais y faire changer ma position, et
par là me trouver en mesure de présenter à l'empereur, s'il en était
temps encore, quelques réflexions capables ou de le faire changer de
dessein ou de le porter à modifier ses projets, car un secret
pressentiment semblait m'avertir que cette fois il courait à sa perte.
Il se présentait d'assez grandes difficultés. D'abord je ne pouvais me
dissimuler que j'étais devenu, pour l'empereur, un objet de soupçon et
d'inquiétude; je savais que l'ordre de surveiller mes démarches avait
été donné à plusieurs reprises, mais que la haute police s'était trouvée
si en défaut qu'elle avait cru devoir alléguer que mon trop grand
éloignement et mon genre de vie rendaient sa surveillance illusoire;
qu'en un mot, j'échappais avec une adresse infinie à toutes les
investigations. Je partis de cette donnée pour fonder le succès de la
demande directe que j'adressai à l'empereur par l'intermédiaire de
Duroc; je la fis adroitement appuyer par le comte de Narbonne, dont la
faveur était croissante.
J'alléguai que le climat du Midi nuisait singulièrement à ma santé; que
tel était l'avis des médecins; que d'ailleurs, sous le rapport des
intérêts de ma famille, un séjour de quelques mois dans ma terre de
Pont-Carré devenait indispensable; que j'éprouverais une grande douceur
à pouvoir me retirer dans une solitude pour laquelle j'avais eu dans
tous les temps une prédilection décidée. J'y fus autorisé sur le champ;
mais Duroc me donnait en même temps l'avis confidentiel de vivre à
Ferrières dans la plus grande réserve, afin de ne donner aucun ombrage,
d'autant plus que j'avais contre moi la police et de grandes
préventions. Je changeai donc de résidence, mais sans éclat et pour
ainsi dire incognito. Arrivé à Ferrières, j'y vécus tout-à-fait dans
l'isolement, ne recevant personne, ne m'occupant en apparence que de
fortifier ma santé, d'élever mes enfans et d'améliorer mes terres. Là,
il fallut user d'abord de précautions infinies pour recevoir de Paris,
dont j'étais si rapproché, les informations secrètes dont je m'étais
fait une habitude invincible. Je sentis bientôt que, vu la gravité de
conjonctures, rien ne pourrait suppléer aux conversations expansives que
j'avais l'art de provoquer sans avoir jamais eu à me reprocher aucun
abus de confiance; mais ici ce n'était plus qu'à la dérobée et de loin
en loin que je pouvais me procurer quelques entretiens furtifs avec des
personnes sûres et dévouées. Quand il m'en venait, elles ne pénétraient
jamais chez moi qu'à l'insu de mes gens, par une petite porte dont
j'avais seul la clef, et protégées par les ombres de la nuit. C'était
dans un coin de mon château que je les recevais, et où nous ne pouvions
être entendus ni surpris.
De tous les hommes qui tenaient au gouvernement, ou qui en faisaient
partie, l'estimable et digne Malouet fut le seul qui eût le courage de
venir me visiter à découvert et sans aucun mystère. Ce fut alors que je
pus réellement juger tout le mérite de cet homme rare. Je fus
profondément touché de le voir braver ainsi l'autorité pour venir tendre
la main à un ancien condisciple, à un ami de son adolescence[25]; et
pourtant nous avions eu en politique des opinions opposées, que de
fortes nuances séparaient encore. Lui fut toujours un royaliste sage et
modéré; moi, j'avais été républicain exalté; que dis-je, hélas!... Aussi
Malouet à sa rentrée en France avait-il rapporté contre moi de trop
justes préventions. Elles ne se dissipèrent que lorsqu'il put juger par
lui-même qu'il retrouvait en moi un autre homme, mûri par l'expérience
et par la réflexion, n'usant du grand pouvoir dont j'étais investi que
pour désarmer les passions hostiles et cicatriser les plaies de la
révolution. Il me rendit alors justice, et finit par me vouer une
amitié inviolable. Ce doux sentiment qu'il a emporté au tombeau est
certes le gage le plus honorable que je puisse offrir à mes amis et à
mes ennemis.
[Note 25: Fouché et M. Malouet avaient étudié ensemble à l'Oratoire.
(_Note de l'éditeur_.)]
Qu'ils furent délicieux et profonds nos épanchemens mutuels! Quoique
séparés par des nuances d'opinions, nous nous retrouvâmes bientôt sur le
même terrain, apercevant les écarts du pouvoir avec les mêmes yeux,
pénétrés des mêmes inquiétudes, et persuadés que l'Europe touchait à
l'une des plus fortes crises sociales qui eût jamais agité les nations.
La guerre de Russie, regardée comme inévitable, et l'extravagante
ambition du chef de l'État, furent le texte de nos commentaires et de
nos réflexions. J'appris de Malouet que Napoléon avait proposé à
l'empereur de Russie de faire passer à son ambassadeur Kourakin des
pouvoirs pour entrer en négociation sur les trois points en litige,
savoir: 1º. L'ukase du 31 décembre qui, selon notre cabinet, avait
annulé le traité de Tilsitt et les conventions qui l'avaient suivi; 2º.
la protestation de l'empereur Alexandre contre la remise du duché
d'Oldembourg, la Russie n'ayant pas le droit, selon notre cabinet, de
s'immiscer dans ce qui concernait un prince de la Confédération du Rhin;
3º. l'ordre que l'empereur Alexandre avait donné à son armée de Moldavie
de se porter sur les confins du duché de Varsovie. Mais Alexandre, dont
les yeux étaient ouverts déjà sur les suites de son alliance avec
Napoléon, venait d'éluder sa proposition, promettant toutefois d'envoyer
à Paris le comte de Nesselrode, qui dans sa confiance avait remplacé le
comte de Romanzoff.
Tout bien examiné, nous regardâmes les points en litige comme des
prétextes mis réciproquement en avant pour masquer la véritable question
d'état; elle résidait dans la puissance et la rivalité de deux empires
désormais trop près l'un de l'autre pour ne pas se disputer la
prééminence continentale. Tout en regardant comme inutiles et
impuissantes les représentations que je me proposais d'adresser à
Napoléon dans un Mémoire sur le danger de cette nouvelle guerre, Malouet
ne chercha point à m'en dissuader; il me dit que ce serait une espèce de
protestation que je devais à mon pays, à moi-même, à l'importance de
l'emploi que j'avais occupé, et dont il convenait que je prisse acte
pour l'acquit de ma conscience. Je lui en montrai l'ébauche qu'il
approuva, en me faisant observer toutefois que je ne devais pas trop me
presser, car rien d'officiel ni d'ostensible ne pouvant motiver ma
sollicitude, j'aurais l'air d'avoir pénétré le secret de l'État; que ce
serait à moi seul à saisir le moment le plus opportun, qui
vraisemblablement ne se ferait pas attendre. Nous nous séparâmes, et je
me remis au travail.
L'empereur, dans le dessein de se concilier ses nouveaux sujets de
Hollande, partit en septembre pour faire un voyage le long des côtes. A
son retour, il s'occupa immédiatement de ses immenses préparatifs, afin
de porter la guerre en Russie. Il y eut, pour la forme, quelques
conseils privés, auxquels n'assistèrent que les plus serviles instrumens
du pouvoir. Jamais Napoléon ne l'avait exercé, matériellement et
moralement, d'une manière plus absolue, tenant les ministres et le
Conseil d'état dans sa dépendance, par le Sénat au moyen de
sénatus-consultes qui émanaient de son cabinet, et pouvant se passer du
Corps législatif au moyen du Sénat, et de tous les deux par le Conseil
d'état encore plus sous sa main. Il ne tenait plus d'ailleurs aucun
compte de l'avis de ses ministres, et gouvernait moins par des décrets
soumis par eux à son approbation, que par des actes qui lui étaient
secrètement inspirés par ses correspondans, ses confidens, et plus
souvent encore qui n'étaient dus qu'à ses propres inspirations ou à sa
fougue. On a vu comment l'adulation s'était emparée de sa cour, de ses
grands, de ses ministres et de son Conseil. L'éloge était devenu si
outré, que l'adoration fut de commande et dès ce moment devint honteuse.
Les bruits de guerre avec la Russie acquérant chaque jour plus de
consistance, devinrent, par l'attente publique, le sujet de toutes les
conversations et de tous les entretiens. Les actes même du gouvernement
commencèrent enfin à soulever le voile. Le 20 décembre, un
sénatus-consulte mit à sa disposition cent vingt mille hommes de la
conscription de 1812. Le discours de l'orateur du gouvernement et le
rapport de la commission du Sénat ne furent pas rendus publics, motif de
plus pour tout rapporter à la prochaine rupture.
J'avais coordonné toutes mes idées sur les dangers de s'engager dans
cette guerre lointaine qui ne pouvait ressembler à aucune autre; je
n'avais plus qu'à mettre au net mon mémoire qu'il était temps de
présenter. Il se divisait en trois sections. Dans la première, je
traitais de l'inopportunité de la guerre de Russie, et je tirais mes
principaux argumens du danger qu'il y aurait à l'entreprendre au moment
même où celle d'Espagne, au lieu de s'éteindre, s'enflammait de plus en
plus. J'établissais, par des exemples, que c'était une combinaison
tout-à-fait contraire aux règles de la politique consacrée même par les
nations conquérantes. Dans la seconde section, je traitais des
difficultés de cette guerre en elle-même, difficultés, pour ainsi dire,
intrinsèques, et je déduisais mes raisonnemens de la nature du pays, du
caractère de ses habitans, sous le double point de vue des grands et du
peuple. Je n'oubliais pas non plus le caractère de l'empereur Alexandre,
que j'étais fondé à croire mal jugé ou mal compris. Enfin, dans la
troisième et dernière partie je traitais des conséquences probables de
cette guerre dans les deux hypothèses d'un plein succès ou d'un grand
revers. Dans le premier cas, j'établissais que prétendre arriver à la
monarchie universelle par la conquête de la Russie qui confine à la
Chine, serait une brillante chimère; que de Moscou le vainqueur voudrait
incontestablement se rabattre sur Constantinople d'abord, et de
Constantinople sur le Gange, par suite de ce même élan irrésistible qui
avait poussé jadis, au-delà de toutes les bornes de la raison d'état,
Alexandre-le-Macédonien, puis un autre génie, bien plus réfléchi et plus
profond, Jules César, qui, à la veille d'entreprendre la guerre des
Parthes (les Russes de cette époque) nourrissait la folle espérance de
faire, avec ses légions victorieuses, le tour du monde connu. On sent
bien qu'avec un texte pareil je ne pouvais rester au-dessous de mon
sujet sous le point de vue des considérations générales.»Sire, disais-je
à Napoléon, vous êtes en possession de la plus belle monarchie de la
terre; voudrez-vous sans cesse en étendre les limites pour laisser à un
bras moins fort que le vôtre un héritage de guerre interminable? Les
leçons de l'histoire rejettent la pensée d'une monarchie universelle.
Prenez garde que trop de confiance dans votre génie militaire ne vous
fasse franchir les bornes de la nature et heurter tous les préceptes de
la sagesse. Il est temps de vous arrêter. Vous avez atteint, sire, ce
point de votre carrière où tout ce que vous avez acquis devient plus
désirable que tout ce que de nouveaux efforts pourraient vous faire
acquérir encore. Toute nouvelle extension de votre domination, qui déjà
passe toute mesure, est liée à un danger évident, non-seulement pour la
France, déjà peut-être accablée sous le poids de vos conquêtes, mais
encore pour l'intérêt bien entendu de votre gloire et de votre sûreté.
Tout ce que votre domination pourrait gagner en étendue elle le perdrait
en solidité. Arrêtez-vous, il en est temps; jouissez enfin d'une
destinée qui est sans aucun doute la plus brillante de toutes celles
que, dans nos temps modernes, l'ordre de la civilisation ait permis à
une imagination hardie de désirer et de posséder.
»Et quel Empire voulez-vous aller subjuguer? L'Empire russe qui est
assis sur le pôle et adossé à des glaces éternelles; qui n'est
attaquable qu'un quart de l'année; qui n'offre aux assaillans que les
rigueurs, les souffrances, les privations d'un sol désert, d'une nature
morte et engourdie? C'est l'Antée de la fable dont on ne saurait
triompher qu'en l'étouffant dans ses bras. Quoi! Sire, vous vous
enfonceriez dans les profondeurs de cette moderne Scythie sans tenir
compte ni de la dureté et de l'inclémence du climat, ni de la pauvreté
du pays qu'il vous faudra traverser, ni des chemins, des lacs, des
forêts qui suffisent seuls pour arrêter votre marche, ni de l'énorme
fatigue et des dangers de toute espèce qui épuiseront votre armée telle
formidable qu'elle puisse être? Aucune force au monde, sans doute, ne
pourra vous empêcher de passer le Niémen, de vous enfoncer dans les
déserts, dans les forêts de la Lithuanie; mais vous trouverez la Dwina
bien plus difficile à surmonter que le Niémen, et vous serez encore à
cent lieues de Pétersbourg. Là, il vous faudra choisir entre Pétersbourg
et Moscou. Quelle balance, grand Dieu! que celle qui vous fera pencher
pour l'une de ces deux capitales! Dans l'une ou dans l'autre se trouvera
le destin de l'univers.