Peu de jours après[21], Napoléon, faisant l'ouverture de la session du

Corps législatif, annonça que la naissance du roi de Rome avait rempli

ses voeux et satisfait à l'attente de ses peuples. Il parla de la

réunion des États romains, de la Hollande, des villes anséatiques et du

Valais, et il finit par dire qu'il se flattait que la paix du continent

ne serait pas troublée. La France attentive comprit ces dernières

paroles, qui n'étaient pas jetées sans dessein de préparer les esprits à

la guerre.

[Note 21: 16 juin 1811.]

On m'avait fait connaître l'ukase destiné par l'empereur Alexandre à

tirer son Empire de l'embarras où le jetait le maintien du système

continental. La Russie ne pouvait renoncer plus long-temps au commerce

maritime. Je savais d'ailleurs que la faction des vieux Russes

commençait à prévaloir dans les conseils d'Alexandre. L'ukase

restreignait à certains ports désignés l'importation des marchandises;

et parmi celles qui étaient tarifées, on ne trouvait aucun article de

fabrique française. Je vis là le contre-coup de la prise de possession

arbitraire des villes anséatiques.

Quant à notre commerce, concentré de plus en plus dans nos propres

limites, il ne vivait plus que de roulage; nous n'avions plus d'autres

navires de tonage que des chariots et des haquets. La grande renommée de

notre industrie reposait alors sur la fabrication du sucre de betterave.

C'était une heureuse exploitation pour certains aventuriers d'industrie

nationale, qui arrachaient au gouvernement avances, primes, concessions

de terrains. L'administration s'épuisait pour ces jongleries, dont les

bateleurs nous promenaient du sucre de betterave à un prix colonial.

Déjà même, selon mes correspondans de Paris, l'empereur tenait sous

verre, sur sa cheminée à Saint-Cloud, un pain de sucre de betterave

raffiné, qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre colonial sorti

des raffineries d'Orléans. Il était si parfait que son ministre de

l'intérieur le lui avait présenté en pompe comme une merveille digne de

figurer dans un musée. On en envoyait en cadeau au prince-primat et à

tous les petits potentats de la confédération du Rhin. Si le public ne

pouvait y aborder à cause de la trop grande élévation du prix, en

revanche il avait sous la main, et le sirop de raisin et le café de

chicorée indigène à un prix raisonnable. Au milieu de cette pénurie de

productions coloniales, quelques nouvelles fabriques prospéraient dans

l'intérieur, et une centaine de fabricans qui avaient part à la

distribution des encouragemens et des primes, vantaient très-haut

l'activité de notre commerce intérieur.

Tout le reste languissait, et, ce qui était déplorable, le peuple

commençait à souffrir de la disette des grains, occasionnée par une

mauvaise récolte, et aggravée par des exportations sur lesquelles le

gouvernement faisait des bénéfices. A la vérité, dans tous les

départemens on organisait, pour rendre la misère moins importune, des

dépôts de mendicité, où une partie de la population était successivement

parquée et substantée au moyen de soupes économiques. Mais le peuple,

qui s'obstinait à rester panivore, accusait l'empereur de vendre

lui-même nos grains aux Anglais. Il est certain que le monopole exercé

par Napoléon sur les blés, produisait en partie la disette. L'esprit qui

régnait dans les salons n'était pas plus favorable à l'empereur; on y

redevenait hostile. Voilà comment se formait l'opinion depuis que Savary

dirigeait l'esprit public.

Cet homme, qu'éblouissait le faste des grandeurs et le prestige de la

représentation, crut qu'il arriverait à être influent et puissant s'il

avait une cour, des créatures, des parasites, des gens de lettres

embrigadés à sa table et à ses ordres. Il s'imagina que pour mettre à

profit mes traditions, il lui suffirait de ménager le faubourg

Saint-Germain, sans pour cela dépouiller sa police de tout ce qu'elle

avait d'odieux et d'irritant. Il crut, en un mot, qu'il formerait

l'esprit public de l'Empire comme Mme de Genlis formait les moeurs de

la nouvelle cour. Alors s'organisèrent dans les salles à manger de la

police les fameux déjeuners à la fourchette présidés par Savary, et où

se réunissaient habituellement les publicistes à gages qui

correspondaient avec l'empereur, et les journalistes qui aspiraient à

recevoir des directions et des gratifications. C'était là que Savary,

excité par des traits d'esprit de commande, et par les fumées d'un large

déjeuner, leur intimait ses ordres sur la tendance que chacun devait

donner à la littérature de la semaine.

La direction de cette partie _morale_ du ministère de la police était

confiée au poète Esmenard, écrivain d'un vrai talent, mais si décrié que

j'avais cru devoir le tenir bride en main tout le temps que je l'avais

mis en oeuvre. Abusant bientôt de sa supérierité et de sa position, il

mena le nouveau ministre en flattant ses passions et ses écarts. J'avais

respecté le savoir et les lettres; mon successeur, feignant de s'ériger

en protecteur des académies, les traita militairement, leur imposa ses

propres candidats, et n'eut rien de plus pressé que d'avilir avec

scandale les organes du savoir et de l'opinion. J'avais respecté la

propriété des journaux; Savary l'envahit avec audace, et en partagea

les actions à ses familiers et à ses suppôts. C'est ainsi que, par la

dégradation des journaux, il se priva d'un des principaux leviers de

l'opinion. De même que Napoléon, il prit en haine Mme de Staël, et

s'acharna contre elle de concert avec Esmenard: persécution impolitique,

en ce qu'elle fit de la nombreuse coterie de cette femme célèbre un

foyer d'opposition contre le régime impérial et d'animosité contre

l'empereur.

Dans la haute police, c'était le même système, les mêmes violences; et

là on trouvait pour ministre effectif le petit Desmarets. Qu'attendre

d'un homme si mince et des combinaisons d'un tel ministre? Des

inventions maladroites, des actes réprouvés, une administration

vexatoire. On en jugera par le trait suivant. Un certain baron de Kolly,

piémontais, chargé par le gouvernement britannique de tenter d'arracher

Ferdinand VII à sa captivité, vint débarquer au commencement de mars

1810 dans la baie de Quiberon; de là, il se rendit à Paris, où je le fis

arrêter et conduire au château de Vincennes. Que fait mon successeur? Il

imagine d'éprouver Ferdinand à la faveur d'un faux baron de Kolly, muni

des papiers et de la lettre de crédit du véritable émissaire. Ferdinand

VII, sur ses gardes, voit le piége, l'évite, et laisse Savary dans la

confusion.

La reine d'Étrurie, dépouillée de ses États, vivait à Nice dans l'exil;

on l'abreuve de mauvais traitemens; on envoie des émissaires pour

l'exciter à se jeter dans les bras des Anglais. Cette malheureuse reine,

au désespoir, embrasse ce moyen de salut: on l'arrête, on la menace de

la traduire devant une commission militaire, et deux de ses officiers

sont fusillés. Quand il n'y a pas de complot, on en imagine, on en

excite. C'est ainsi que de malheureux habitans de Toulon, impliqués dans

une trame ténébreuse, dirigée, dit-on, contre nos arsenaux, furent

traînés au supplice, dans une ville encore consternée par les plus

affreux souvenirs.

Cependant l'opinion restait muette; plus de communication, plus

d'expansion, plus de confiance entre les citoyens. Ce n'était que dans

l'intérieur des familles et au sein de l'amitié que la douleur publique

osait s'exhaler par des accens étouffés. A défaut d'opinion publique,

l'empereur voulut avoir celle des salons de Paris. On lui en fit une

factice, créée par les trois cents explorateurs aux grands gages. Il y

eut ainsi plusieurs statistiques _morales_; les cinq ou six polices

donnèrent la leur. La moins insignifiante était sans contredit celle du

directeur général des postes, Lavalette. Jadis le correspondant et

l'émissaire de confiance de Napoléon quand il n'était que général, il

était au fait de ce qui lui convenait dans ce genre. L'empereur,

appréciant bientôt le vide de toutes ces explorations, dont personne,

depuis moi, n'avait saisi le véritable esprit, exigea des faits. On lui

en fournit, mais de misérables; il finit par y renoncer, par ne plus les

lire, tant il les trouvait fastidieux et incohérens. Dans ma retraite,

on m'apporta quelques-uns de ces bulletins, faits par des écoliers. Plus

tard, Savary transcrivit d'un bout à l'autre celui qui sortait de son

cabinet, croyant par là donner plus d'importances à ses vagues

explorations.

Si, depuis ma disgrâce, la police avait dégénéré dans ses attributions

les plus essentielles, il en était de même dans un autre ministère qui

était aussi l'asile du secret. Je veux parler des relations extérieures,

où, depuis la retraite de Talleyrand, l'esprit de conquête, de violence

et d'oppression ne connaissait plus ni adoucissemens, ni frein. Napoléon

avait eu la maladresse (et on en verra plus tard la conséquence)

d'abreuver de dégoût ce personnage si délié, d'un esprit si brillant,

d'un goût si exercé et si délicat, qui, d'ailleurs, en politique lui

avait rendu autant de services pour le moins que j'avais pu lui en

rendre moi-même dans les hautes affaires de l'état qui intéressaient la

sûreté de sa personne. Mais Napoléon ne pouvait pardonner à Talleyrand

d'avoir toujours parlé de la guerre d'Espagne avec une liberté

désapprobatrice. Bientôt, les salons et les boudoirs de Paris devinrent

le théâtre d'une guerre sourde entre les adhérens de Napoléon d'une

part, Talleyrand et ses amis de l'autre, guerre dont l'épigramme et les

bons mots étaient l'artillerie, et dans laquelle le dominateur de

l'Europe était presque toujours battu. Cette espèce de lutte satirique

prenait un caractère plus grave à mesure que la guerre d'Espagne

s'envenimait. De leur côté, M. et Mme de Talleyrand n'en prenaient

que plus d'intérêt aux princes de la maison d'Espagne, relégués à leur

château de Valançay par un petit raffinement de vengeance de la part de

Napoléon. Piqué de plus en plus contre Talleyrand, il l'aperçoit un jour

à son lever au milieu des courtisans, et croyant tirer avantage, pour

l'humilier, d'une aventure de galanterie qu'on prétendait s'être passée

à Valançay, il lui fit une interrogation qui, pour un mari, est le plus

sanglant des outrages. Sans faire paraître aucune émotion dans ses

traits, Talleyrand lui répond avec dignité:»Pour la gloire de Votre

Majesté et pour la mienne, il serait à désirer qu'il ne fût jamais

question des princes de la maison d'Espagne.» Jamais Napoléon ne se

montra plus confus qu'après cette sévère leçon donnée avec le sens

exquis des convenances. Tout annonça bientôt une disgrâce complète, et

la position de Talleyrand devint de plus en plus difficile. Son hôtel,

ses amis, ses gens furent livrés à un espionnage perpétuel que Savary

affectait même de ne pas dissimuler. Il se vantait à ses familiers de

tenir Talleyrand et Fouché dans de perpétuelles alarmes. Le public en

tira la conséquence que le chef de l'État, par son caractère ombrageux,

s'était privé des services de deux hommes dont les conseils lui avaient

toujours été utiles, et qu'il n'y avait plus, dans la police et les

affaires étrangères, ni mesure ni habileté depuis leur retraite. La

police n'était plus qu'une inquisition stérile et irritante. Dans les

affaires étrangères on s'habituait à voir les traités comme des trèves

ou des expédiens pour arriver à de nouvelles guerres. On finit même par

ne plus rougir d'y faire les plus scandaleux aveux. «Nous ne voulons

plus de principes, disait Champagny-Cadore, successeur de Talleyrand,»

le même qui avait présidé aux violences exercées envers le pape et

envers la maison d'Espagne. Et pourtant ce même ministre, hors de sa

sphère diplomatique, ou plutôt de l'influence de Napoléon, était l'un

des hommes de France dont le commerce était le plus doux et les opinions

les plus modérées. On le verra bientôt éprouver à son tour une disgrâce

à laquelle semblait ne pouvoir plus se soustraire aucun des ministres de

Napoléon. Comme il n'était plus possible de se soutenir qu'en flattant

les passions de celui qui était la source de tous les pouvoirs et de

toutes les faveurs, les manipulateurs de la politique impériale se

mirent à travailler de plus belle à préparer la chute de l'Angleterre et

l'humiliation de la Russie. Les mémoires et les plans se succédèrent

sous l'égide de la police secrète de Desmarets et de Savary, chargés de

cautionner les faiseurs de projets à l'ordre du jour. L'empereur ne

reçut bientôt plus de ses agens que des rapports où la vérité des faits

et celle des conséquences étaient ou altérées ou dissimulées; il ne fut

plus imbu que de correspondances irritantes, pleines de propositions et

de projets d'intrigues, d'aventures et de violences.

On en vint à vouloir _travailler_ à la fois l'Angleterre et la Russie.

J'avais cherché inutilement, tandis que je tenais les fils de la haute

police, à ramener l'empereur à des idées plus saines à l'égard de

l'Angleterre. L'empereur estimait les Anglais, et ne haïssait pas

précisément l'Angleterre, mais il redoutait l'oligarchie de son

gouvernement. Il ne croyait pas qu'avec un tel régime, l'Angleterre

voulut jamais le laisser jouir d'une paix solide, mais seulement d'une

trève de trois ans au plus, après laquelle il eût fallu recommencer.

Jamais je ne pus détruire à cet égard les préventions et les préjugés

de l'empereur. D'autres, par les sophismes les plus grossiers, le

fortifiaient dans sa passion violente contre la nature du gouvernement

britannique, passion qui le conduisait de nouveau à une guerre

universelle. C'était véritablement une révolution que Bonaparte voulait

en Angleterre; il brûlait du désir d'y étouffer la liberté de la presse

et la liberté des débats parlementaires. Induit à souhaiter de voir

cette île livrée à son tour aux horreurs d'une révolution politique, il

y envoya des émissaires qui le trompèrent sur son état réel. Je lui

avais dit cent fois qu'elle était aussi puissante par ses institutions

que par ses forces navales; mais il s'en rapportait plutôt à des

explorateurs intéressés. Ce fut dans l'espoir d'y faire éclater des

déchiremens intérieurs que, pendant toute l'année 1811, il s'occupa

principalement du projet d'exclure entièrement le commerce anglais du

continent. Ses émissaires ne manquèrent pas d'attribuer au blocus

continental la détresse des manufactures du royaume-uni et les

banqueroutes nombreuses qui, pendant le cours de cette même année,

portèrent au crédit anglais les plus rudes coups. Ils annoncèrent des

troubles sérieux, et soutinrent que l'Angleterre ne pouvait pas

supporter long-temps un état de guerre qui lui coûtait plus de cinquante

millions sterlings.

En effet, des émeutes d'ouvriers sans ouvrage éclatèrent dans le

Nottinghamshire. Les mutins se réunissaient par bandes, brûlaient ou

détruisaient les métiers de nouvelle mécanique, et commettaient toute

sorte d'excès. Ils se disaient sous les ordres d'un capitaine _Ludd_,

personnage imaginaire, d'où leur est venu le nom de _luddistes_.

L'empereur ne vit là qu'une plaie qu'il fallait agrandir, de même que

celle de l'Irlande. Bientôt, en effet, ce système d'insurrection

s'étendit et gagna les contrées voisines de Derby et de Leicester. On

assurait, dans le cabinet de Napoléon, que des personnages considérables

n'étaient pas étrangers à ces mouvemens, et en étaient même les

instigateurs. On comptait, en cas d'insurrection sérieuse et de

tentatives correspondantes préparées dans Londres même, sur la

coopération plus on moins efficace de nos prisonniers, qui s'élevaient à

cinquante mille. Tel fut un des motifs qui porta Napoléon à ne point

consentir à leur échange. Comme nous n'avions en France que dix mille

prisonniers anglais, mais près de cinquante-trois mille prisonniers de

guerre espagnols et portugais, l'empereur feignit de consentir à un

cartel, mais seulement dans la proportion d'un Anglais et de quatre

Espagnols ou Portugais, contre cinq Français ou Italiens. Il était sûr

d'avance que l'Angleterre se refuserait à tout échange établi sur de

telles bases. En effet, la proposition seule révolta le ministère

anglais.

Napoléon, devenu plus rigide dans son système continental, à mesure

qu'il voyait approcher la détresse de l'Angleterre, exigea une fermeture

plus exacte des ports de la Suède, à laquelle il ne laissa que l'option

d'une guerre avec l'Angleterre ou avec la France. Ces exigeances si

impolitiques contre une puissance indépendante, provenaient en partie de

son mécontentement contre Bernadotte, proclamé l'année précédente[22],

par la volonté unanime des États, prince royal, et successeur

héréditaire du roi Charles XIII. Au fond de l'âme, cette subite

élévation avait déplu à l'empereur, dont le ressentiment contre son

ancien compagnon d'armes s'était toujours accru depuis la mission que je

lui avais déférée en 1809 pour la défense d'Anvers. Il était persuadé

qu'une secrète intelligence avait régné à cette époque entre Bernadotte

et moi, et que s'il eût éprouvé un grand revers en Allemagne, j'aurais

fait proclamer, pour lui fermer à jamais les portes de la France,

Bernadotte premier consul ou empereur. Ainsi, d'un autre côté, il le vit

d'abord partir pour le nord sans peine, se croyant trop heureux d'être

délivré de la présence d'un homme que Savary et ses familiers lui

représentaient comme un adversaire qui pouvait devenir redoutable.

Croyant même pendant quelques mois qu'il le tiendrait en Suède forcément

dans l'orbite de sa politique, il adressa notes sur notes, injonctions

sur injonctions, au gouvernement de Charles XIII, pour qu'il tînt ses

ports rigoureusement fermés au commerce anglais. Irrité de ce qu'on ne

se pressait pas assez de remplir ses vues, il fit enlever par ses

corsaires les navires suédois chargés de marchandises coloniales, et

persista dans l'occupation de la Poméranie. Des griefs réciproques

s'étant ainsi établis, Napoléon donna de nouvelles inquiétudes au

gouvernement dont Bernadotte était devenu l'espoir et l'arbitre. Toute

l'année 1811 se passa en altercations entre les deux États.

[Note 22: 21 août 1810.]

La connaissance que j'avais du caractère de Bernadotte, me faisait assez

pressentir qu'il finirait par se jeter dans les bras de la Russie et de

l'Angleterre, soit pour garantir l'indépendance de la Suède, soit pour

s'assurer l'héritage d'une couronne dont Napoléon se montrait envieux.

Mes anciennes relations avec le prince de Suède donnèrent à l'empereur,

par les impressions de Savary, l'idée que j'excitai secrètement

Bernadotte à se maintenir récalcitrant envers le cabinet de Saint-Cloud.

Je sus bientôt à n'en pouvoir plus douter qu'on m'épiait et qu'on

ouvrait mes lettres. Je le demande: qu'aurait-on dit de moi si je ne

m'étais pas mis en mesure de me jouer des ridicules investigations d'une

police dont je connaissais tous les détours? Je n'ignorais cependant pas

ce qui se passait à Stockholm, ni même dans tout le nord; j'avais

auprès de Bernadotte le colonel V. C. qui me tenait au courant.

Terminons par quelques réflexions sur la guerre de la péninsule

l'esquisse des événemens politiques de 1811 qui nous conduisent à la

fatale expédition de Russie. Déjà la résistance des peuples de l'Espagne

avait pris le caractère d'une guerre nationale; et c'était Napoléon qui

avait ouvert à l'Angleterre ce champ de bataille sur le continent.

Dès le commencement de 1810, la guerre s'était tellement compliquée en

Espagne; elle offrait déjà tant de chances à l'ambition et aux rivalités

des généraux, que lorsque le roi Joseph vint à Paris assister au mariage

de l'empereur, il fit la demande expresse qu'on en retirât toutes les

troupes ou qu'elles fussent sous ses ordres immédiats, ou plutôt sous la

direction de son major-général. L'empereur se garda bien de lui accorder

le rappel des troupes, mais il lui en déféra le commandement. Joseph

alors amena de Paris le maréchal Jourdan, qui eut le titre de

major-général du roi d'Espagne. Les généraux en chef furent censés sous

ses ordres et eurent à rendre compte au roi Joseph et à l'empereur en

même temps. Mais ces dispositions ne remédièrent à rien; il y eut

toujours plusieurs armées, et les généraux, qui dépendaient à la fois de

Paris et de Madrid, s'arrangèrent pour ne dépendre de personne; ils

voulaient avant tout rester maîtres des provinces qu'ils occupaient ou

qu'ils disputaient à l'ennemi.

Cependant nous avions été chassés deux fois du Portugal, où l'armée

anglaise trouvait des ressources infinies et un refuge assuré. Tout

aurait dû convaincre Napoléon que, pour assujettir la péninsule, il

fallait d'abord faire la conquête de Lisbonne et forcer les Anglais à se

rembarquer. Il en avait pris en quelque sorte l'engagement à la face de

l'Europe. Mais ici son génie se trouva en défaut, comme dans d'autres

circonstances décisives où la fougue et la violence de son caractère

auraient dû céder à la profondeur des vues ou tout au moins à la

prévision la plus commune. Comment put-il lui échapper qu'il

compromettrait non-seulement la conquête de l'Espagne, mais sa propre

fortune, en laissant s'élever dans la péninsule une réputation

militaire, ennemie? L'Europe avait assez de soldats; elle cherchait un

général qui sût les conduire, qui sût résister aux armées françaises,

n'importe comment. Il est incroyable que cette vue ait échappé à la

sagacité de Napoléon. Ce fut par excès de confiance en lui-même et dans

sa fortune. Ainsi, au lieu de marcher en personne à la tête d'une armée

formidable pour chasser Wellington du Portugal (la situation du

continent le lui permettait), il y envoya Masséna, le plus habile de ses

lieutenans, sans doute, d'un rare courage, d'une ténacité remarquable,

dont le talent croissait par l'excès du péril, et qui, vaincu, était

toujours prêt à recommencer comme s'il eût été vainqueur. Mais Masséna,

déprédateur intrépide, était l'ennemi secret de l'empereur qui lui avait

fait rendre gorge de trois millions. De même que Soult, il se berça de

l'idée qu'il pourrait aussi gagner à la pointe de l'épée une couronne;

ils étaient d'ailleurs si séduisans les exemples de Napoléon, de Murat

et de Bernadotte! Le coeur de Masséna s'ouvrit aisément à l'ambition de

régner aussi à son tour. Plein d'espérance, il se met en marche à la

tête de soixante mille soldats; mais, au milieu même des premières

difficultés de son expédition, il reçoit l'avis certain que l'empereur

est disposé à restituer le Portugal à la maison de Bragance si

l'Angleterre consent à lui laisser l'Espagne, et qu'une négociation

secrète est ouverte à cet effet. Masséna, piqué, découragé, laisse

s'éteindre le feu de son génie militaire. D'ailleurs, dans une opération

si décisive, nul ne pouvait suppléer Napoléon; lui seul eût pu sacrifier

trente à quarante mille hommes pour emporter les lignes formidables de

Torres-Vedras, vraie ceinture d'acier qui couvrait Lisbonne. Tout allait

dépendre pourtant de l'issue de cette campagne de 1810, et pour Napoléon

et pour l'Europe entière. Ne pas apercevoir cette corélation intime,

c'était manquer de tact et de génie.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II · 第 3 / 17 段