de là, elle vit Marie-Louise, parée de toute sa candeur, apparaître aux
fêtes nuptiales et s'asseoir sur le trône à côté de Napoléon! La cour
impériale subit une réforme brusque dans ses habitudes, dans ses moeurs,
dans son étiquette; la réforme fut complète et rigide. Napoléon en donna
l'exemple par le stricte maintien des convenances et l'observation de
ses devoirs comme époux. Dès ce moment, la cour licencieuse de Pauline
fut déserte; et cette femme qui joignait toutes les faiblesses aux
grâces de son sexe, regardant Marie-Louise comme son heureuse rivale,
en conçut un dépit mortel et nourrit au fond de son coeur le plus vif
ressentiment. Sa santé en fut altérée. De l'avis des médecins, elle eut
recours aux eaux d'Aix-la-Chapelle, autant pour se rétablir que pour
tromper l'ennui qui la dévorait. S'étant mise en route, elle se croisa
dans Bruxelles avec Napoléon et Marie-Louise, qui se dirigeaient vers la
frontière de la Hollande. Là, forcée de paraître à la cour de la
nouvelle impératrice, et saisissant l'occasion de lui faire une injure
grave, elle se permit, en la voyant passer dans un salon, de faire
derrière elle, et avec des ricanemens indécens, un signe de ses deux
doigts, que le peuple n'applique, dans ses grossières dérisions, qu'aux
époux crédules et trompés. Napoléon, témoin et choqué d'une telle
impertinence, que le reflet des glaces avait même décelé à Marie-Louise,
ne pardonna point à sa soeur: elle reçut le jour même l'ordre de se
retirer de la cour. Se refusant désormais à toute soumission, elle
préféra vivre dans l'exil et dans la disgrâce, jusqu'aux événemens de
1814, qui la retrouvèrent toute dévouée aux malheurs de son frère.
La disgrâce de Louis, roi de Hollande, fut plus noble.
Jusqu'ici l'empereur n'avait poursuivi et dépouillé que des souverains
de race, comme si, par là, il eût voulu réellement que la sienne fût
bientôt la plus ancienne de l'Europe, ainsi qu'il l'avait dit avec tant
d'imprudence. Ne gardant plus de mesure, il va détrôner un roi de sa
propre famille, et dont lui-même a ceint le front du bandeau royal. On
se demandait si c'était pour réduire son frère à la condition de préfet,
qu'il l'avait proclamé roi de Hollande. Louis, d'un caractère doux et
ami de la justice, ne voyait qu'avec amertume la ruine de son royaume,
par l'effet du système continental destructif de toute industrie et de
tout négoce. Il favorisa secrètement le commerce maritime, malgré les
menaces de son frère qui le traitait de _fraudeur_. Outré de se voir
ainsi désobéi, Napoléon se mit en devoir d'envahir la Hollande, oubliant
qu'il avait dit à son frère, en l'appelant au trône et pour vaincre son
refus, qu'il valait mieux mourir roi que vivre prince. Louis, ne pouvant
empêcher l'occupation de ses États par les soldats et les douaniers de
son frère, abdiqua la couronne en faveur de son fils, annonçant, par un
message au Corps législatif de la Hollande, sa résolution en ces termes:
«Mon frère, quoique très-exaspéré contre moi, ne l'est pas contre mes
enfans; certainement il ne détruira pas ce qu'il a institué pour eux; il
ne leur enlèvera pas leur héritage, puisqu'il ne trouvera jamais
l'occasion de se plaindre d'un enfant qui ne gouvernera pas par
lui-même. La reine, appelée à la régence, fera tout ce qui pourra être
agréable à l'empereur mon frère. Elle y sera plus heureuse que moi, dont
les efforts n'ont jamais réussi; et qui sait....... Peut-être suis-je le
seul obstacle d'une réconciliation entre la France et la Hollande; si
cela était, oh! je trouverais ma consolation à passer loin des premiers
objets de ma plus vive affection, les restes d'une vie errante et
souffrante.» Une telle abdication n'était pas sans dignité. A peine ce
message est-il envoyé, que Louis quitte en secret la Hollande, et se
retire dans les États autrichiens, à Gratz en Styrie, n'ayant plus pour
vivre qu'une chétive pension. Sa femme, Hortense, plus avide,
s'appropria les deux millions de rente que Napoléon fit décréter en
faveur de son frère dépossédé.
Ce premier exemple d'une abdication napoléonienne me frappa et me fit
réfléchir. L'avouerai-je? Il me donna l'idée de la possibilité de sauver
un jour l'Empire au moyen d'une abdication imposée à celui qui pouvait
en compromettre les destinées par son extravagance. On verra plus tard
comment cette pensée, concentrée d'abord en moi, fructifia dans d'autres
têtes politiques.
On pouvait croire que l'abdication de Louis aurait déconcerté Napoléon.
Mais n'était-il pas entouré d'hommes occupés sans relâche à colorer ses
invasions et ses empiétemens? Veut-on savoir quelle fut à ce sujet la
rhétorique de Champagny, duc de Cadore, son ministre des relations
extérieures, promu successivement aux plus grandes places, et que
Talleyrand avait si bien jugé, en disant que c'était un homme propre à
toutes les places la veille du jour qu'on l'y nommait? Ce ministre si
avisé commença par établir, dans un replâtrage appelé rapport, que
l'abdication du roi de Hollande n'ayant pu se faire sans le
consentement de Napoléon, était nulle par cela même et de nul effet. Il
en tira la conséquence merveilleuse (et on s'attendait à ce grand effort
de logique) que la Hollande devait être conquise et réunie à l'empire
français, ce qu'un _décret impérial_ décida sans appel.
Cet événement eut pour dernier acte une scène caractéristique. Napoléon
fit venir le fils de Louis encore enfant, qu'il avait créé grand duc de
Berg, et il lui adressa cette courte allocution: «Venez, mon fils; la
conduite de votre père afflige mon coeur; sa maladie seule peut
l'expliquer[11]; venez, je serai votre père; vous n'y perdrez rien; mais
n'oubliez jamais, dans quelque position que ma politique vous place, que
vos premiers devoirs sont envers moi, et que tous vos devoirs envers les
peuples que je pourrais vous confier ne viennent qu'après.....» Ainsi
fut déchiré le voile d'une ambition si effrénée que Napoléon se plaçait
de lui-même au-dessus du roi des rois et de la souveraineté de tous les
peuples.
[Note 11: Cette insinuation de Napoléon sur son frère était
injurieuse. Louis était mélancolique et valétudinaire; mais son jugement
sain et droit n'en éprouvait aucune altération. (_Note de l'éditeur_.)]
A présent, disons quelle fut la vraie cause de l'usurpation de la
Hollande: je puis d'autant plus en parler, qu'elle n'est point étrangère
à ma disgrâce. Quand le mariage avec une archiduchesse fut résolu,
Napoléon eut une velléité de pacification générale que je m'efforçai de
changer en volonté ferme et raisonnable. Je savais par mes émissaires
que le cabinet de Londres tenait à deux points décisifs: l'indépendance
de la Hollande et de la péninsule. Avec Louis, on pouvait compter sur le
maintien de la séparation de la Hollande. Quant à la péninsule, Napoléon
ne voulait se désister que du Portugal, par la seule raison qu'il ne
rencontrait que des obstacles à en consommer la conquête. Je ne
désespérais pourtant pas de pouvoir l'amener au dégoût de l'occupation
de l'Espagne, qui lui coûtait déjà des flots de sang, et qui n'était
rien moins qu'assurée. Autorisé par lui, je concertai avec son frère
Louis, dans le séjour qu'il fit à Paris en 1810, un plan de négociation
secrète et particulière avec Londres. Louis écrivit à son ministre des
affaires étrangères que Napoléon était si courroucé contre lui et
contre les Anglais, à cause de leur commerce furtif avec ses États,
qu'il serait impossible d'empêcher qu'il n'effectuât de force la réunion
de la Hollande à la France, si la paix maritime n'intervenait pas au
plutôt, ou au moins si des changemens dans le système du blocus et des
ordres du conseil britannique n'avaient pas lieu. Il autorisait son
ministre à s'entendre à ce sujet avec ses collègues, mais comme agissant
d'eux-mêmes en son absence, et à faire partir pour Londres un agent qui,
environné de quelque considération, pût faire des ouvertures de
négociations en leurs noms particuliers. Cet agent devait d'abord
exposer au cabinet de Saint-James le désavantage immense qui résulterait
pour le commerce et même pour la sûreté à venir de l'Angleterre, si la
Hollande, réunie à l'Empire de Napoléon, devenait dans ses mains un
instrument d'agression: sans nul doute il commencerait par la soustraire
à toute relation commerciale. Les ministres de Louis choisirent pour
agent M. Labouchère, banquier d'Amsterdam, qui se rendit à Londres avec
des instructions pour entamer de suite, avec le marquis de Wellesley,
une négociation secrète. Il devait surtout insister sur la nécessité
d'apporter des changemens dans l'exécution des ordres du conseil, du
mois de novembre 1807. Mais le marquis de Wellesley refusa d'entrer dans
une négociation détournée au sujet de la Hollande, jugeant parfaitement
que son indépendance ne pouvait être assurée qu'autant qu'il plairait à
Napoléon, jusque-là si peu disposé à reconnaître les droits d'aucune des
nations placées sous son influence. Toutefois, voulant sonder les
véritables dispositions de Napoléon, il autorisa, vers la même
époque[12], le commissaire anglais Mackensie, chargé de continuer à
Morlaix la négociation pour l'échange des prisonniers, à ouvrir une
négociation pour la paix maritime, qu'il couvrirait par la négociation
ostensible avec le commissaire français préposé pour l'échange[13]. Le
cabinet de Saint-James laissait à Napoléon, par l'organe du commissaire
Mackensie, le choix entre trois manières de traiter, savoir: 1º. l'état
de possession avant les hostilités; 2º. l'état de possession présent;
3º. enfin des compensations réciproques. Mais Napoléon, enivré de sa
prospérité, refusa d'entendre à aucune de ces manières de traiter,
repoussant toute autre paix que celle dont il ne dicterait pas les
conditions.
[Note 12: Avril 1810.]
[Note 13: M. le marquis du Moutier, aujourd'hui ambassadeur de
Charles X en Suisse. (_Note de l'éditeur_.)]
Dès ce moment, le marquis de Wellesley ne voulut plus recevoir aucune
ouverture de la part du banquier Labouchère, ni même de M. Fagan, que je
lui avais adressé dans le même but. Le ministère anglais était trop
persuadé de l'efficacité de son système de blocus, pour accéder à aucune
modification à cet égard. Tout fut rompu sans retour; et Napoléon,
voyant qu'il ne pouvait forcer l'Angleterre à fléchir sous sa volonté,
résolut, par esprit de vengeance, d'envahir le royaume de son frère,
croyant par-là soustraire à jamais la Hollande au commerce anglais. En
même temps, il crut ne devoir plus différer la disgrâce de son ministre
de la police, qui s'efforçait de le ramener sans cesse à un système
d'administration et de politique raisonnables. Il était d'autant plus
porté à me sacrifier, que ses correspondans privés lui répétaient, en
parlant de moi, d'après certains pamphlétaires de Londres: «Qu'il
tremblait devant son ouvrage, sans pour cela oser le renverser.» Depuis
plusieurs mois, il en épiait l'occasion. On a vu[14] combien il avait
d'abord été inquiet de ma liaison avec Bernadotte. Ici le motif d'une
disgrâce lui parut encore plus plausible. Il prétendit que, sous
prétexte de négocier au sujet de la Hollande, mes agens à Londres ne
s'étaient livrés qu'à des intrigues et à des spéculations frauduleuses,
voulant par-là me rendre responsable de la rupture d'un commencement de
négociation qui n'avait échoué que par sa mauvaise foi et sa prépotence.
Voilà sur les vrais motifs de l'envahissement de la Hollande et de ma
disgrâce, des éclaircissemens dont je puis garantir l'exactitude.
[Note 14: Dans la première partie de ces Mémoires. (_Note de
l'éditeur_.)]
Ce système d'irréconciliation et de violences fut perpétué par un décret
impérial[15], portant que toutes les marchandises anglaises qui
existaient dans les lieux soumis à la domination de l'empereur, ou
conquis par ses armes, seraient brûlées publiquement. C'était un
appendice aux décrets de Berlin et de Milan; c'est-à-dire qu'on allait
faire à Amsterdam et à Livourne ce qu'on avait déjà fait à Berlin, à
Francfort, à Mayence et à Paris. Si l'on ne pouvait pas répéter ici:
«Brûler n'est pas répondre», on pouvait dire: «Brûler n'est pas
gouverner.»
[Note 15: Du 19 octobre 1810.]
Telles étaient les conséquences du système continental, qui, selon des
conseillers niais et lâches, devait finir par mettre l'Angleterre hors
de combat, et par livrer le monde à Napoléon. Et cette conception
incendiaire, qui devint chez lui une idée fixe, n'était qu'une tradition
politique dont il avait hérité du gouvernement directorial, à qui des
publicistes de clubs et de gazettes avaient persuadé que le seul moyen
de réduire l'Angleterre était de lui fermer les ports du continent.
Mais d'abord il fallait subjuguer tout le continent européen, dont
Napoléon n'avait encore que le tiers; le reste languissait sous le giron
des rois, ses alliés, ses amis ou ses tributaires. Quel esprit régnait
dans les notes que leur adressait, coup sur coup, le ministre
Champagny-Cadore, pour leur persuader de fermer leurs ports à tous les
navires anglais? «Qu'il n'y avait plus de neutres pour les États de
l'Europe; qu'ils ne feraient plus par eux-mêmes aucun commerce actif ni
passif, et que la France seule, par la voie des licences négociées à
Londres, les approvisionnerait des denrées qu'il leur était
indispensable d'en recevoir.» Tel était ce fameux système continental,
qui tendait à anéantir le commerce du monde, et qui par cela même était
impraticable. Or, il avait bien fallu le modifier, ou plutôt le terminer
par le système des licences d'invention anglaise.
Aussi vit-on, à compter de la fin de 1810, Napoléon étendre lui-même ce
système, en accordant à prix d'argent la permission d'introduire en
France une certaine quantité de denrées coloniales; mais c'était à
condition d'en exporter la valeur en marchandises de fabrique française,
qu'on jetait le plus souvent à la mer à cause des difficultés suscitées
par les douaniers anglais.
Et qui s'engraissait le plus à ce monopole inoui? Certes, ce n'étaient
ni les spéculateurs subalternes, ni les commissionnaires tarifés du
grand spéculateur en chef, réduits à peine à un modique droit de
commission. Quant à l'empereur, son bénéfice était clair et net. Chaque
jour il voyait grossir, avec une jubilation dont il ne cachait plus les
accès, l'énorme trésor enfoui dans ses caves du pavillon Marsan: elles
en étaient encombrées. Déjà ce trésor s'élevait à près de cinq cent
millions en espèces[16]; c'était un résidu des deux milliards de
numéraire entrés en France par l'effet de la conquête. Ainsi la passion
de l'or l'eût peut-être emporté un jour sur celle des combats, dans le
coeur de Napoléon, si l'inexorable Némésis l'y eût laissée vieillir.
[Note 16: Les compagnons volontaires du captif de Saint-Hélène ont
confirmé depuis cette révélation; mais ils n'élèvent qu'à quatre cent
millions le trésor particulier de leur idole, dans le bon temps. (_Note
de l'éditeur_.)]
Si l'on veut avoir une idée de l'accumulation de richesses inhérentes au
développement de la puissance de cet homme, qu'on ajoute aux trésors que
les caveaux des Tuileries recélaient, quarante millions de mobilier, et
quatre à cinq millions de vaisselle renfermée dans les résidences
impériales; cinq cent millions distribués à l'armée à titre de
dotations; enfin le domaine extraordinaire, s'élevant à plus de sept
cent millions, et qui de sa nature n'avait point de bornes, puisqu'il se
composait des biens «que l'empereur, exerçant le droit de paix et de
guerre, acquérait par des conquêtes et des traités,» rien ne pouvait lui
échapper avec un texte aussi indéfini. Déjà le fonds de ce domaine
extraordinaire était formé de provinces entières, d'états dont le sort
était indécis, et du produit des confiscations dans tout l'Empire. Nul
doute qu'il n'eût fini par absorber tous les revenus et tout le domaine
public qui aurait échappé aux deux autres créations de domaines
impériaux et de domaines privés. Mettre toute la France en fief, et
l'attacher à son domaine par des redevances annuelles, était aussi une
des idées favorites de Napoléon.
Quel régime magnifique de spoliations martiales, d'une part, de dons et
de prodigalités, de l'autre! Où allait-il nous conduire? A verser tout
notre sang pour mettre en dotation le monde entier. Et encore, il n'y
avait guère d'espoir de rassasier la voracité des favoris et des
familiers d'un conquérant insatiable.
De pareilles supputations, sorties de ma plume, et les réflexions qui
les accompagnent, feront sourire ou rechigner certains lecteurs. Eh
quoi! diront-ils, ce ministre si chagrin, parce qu'il fut disgracié;
a-t-il donc été si étranger à l'abus des distributions lucratives contre
lesquelles il se récrie peut-être, par la seule raison que la source en
est tarie? N'a-t-il pas été comblé aussi d'honneurs et de richesses? Et
qui vous dit le contraire. Quoi! parce qu'on aurait eu part aux
avantages individuels d'un système outré, pernicieux, insoutenable,
faudrait-il cesser d'être vrai quand on a promis de tout dire? Le temps
des réticences est passé. Il s'agit d'ailleurs ici d'assigner les causes
de la chute du plus grand Empire qui ait désolé et orné l'univers.
On va voir comment, dans un très-court délai, Napoléon se précipita
volontairement au-delà des bornes de la modération et de la prudence.
Par une conséquence de l'usurpation de la Hollande, il déclara, dans un
message adressé au Sénat[17], que de nouvelles garanties lui étaient
devenues nécessaires, et que celles qui lui avaient paru les plus
urgentes, étaient la réunion de l'embouchure de l'Escaut, de la Meuse,
du Rhin, de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, et de l'établissement d'une
navigation intérieure de la Baltique. De là un sénatus-consulte[18]
portant que la Hollande, une portion considérable de l'Allemagne
septentrionale, les villes libres de Hambourg, de Brème et de Lubeck,
feraient partie intégrante de l'Empire français et formeraient dix
nouveaux départemens. C'est ainsi que Napoléon, sans songer à
l'affermissement de ce qu'il avait acquis, se tourmentait pour acquérir
encore.
[Note 17: Le 10 décembre 1810.]
[Note 18: Du 13 décembre 1810.]
Cette violente réunion s'exécuta sans aucun motif de droit, même
apparent, sans négociation préalable avec un cabinet quelconque, et sous
le prétexte futile qu'elle était commandée par la guerre contre
l'Angleterre. Par-là, Napoléon anéantit même ses propres créations: les
états de la Confédération du Rhin, le royaume de Westphalie, ni aucun
autre territoire ne fut exempt de fournir sa quote-part à ce nouveau
partage du lion.
Mais il venait de se donner une nouvelle ligne de frontières qui
enlevait aux provinces du Sud et du centre de l'Allemagne toute
communication avec la mer du Nord, qui passait l'Elbe, séparait le
Danemarck de l'Allemagne, se fixait même sur la Baltique et paraissait
tendre à rejoindre la ligne des forteresses prussiennes sur l'Oder que
nous occupions en dépit des traités.
On sent bien que par lui-même ce devait être un acte assez inquiétant
pour les puissances voisines, que celui qui établissait ainsi sur les
côtes de l'Allemagne une nouvelle domination française, par un simple
décret, par un sénatus-consulte imposé à un Sénat servile. Je jugeai
aussitôt que le traité de Tilsitt, qui avait eu pour principal objet la
délimitation des deux Empires, était par là même anéanti, et que, se
retrouvant en point de contact, la France et la Russie n'allaient pas
tarder à s'entre-déchirer.
Quand je sus, par mes correspondans de Paris, les inquiétudes que la
réunion des villes anséatiques causait à la Russie, à la Prusse, et
même à l'Autriche, je fus confirmé dans l'idée qu'il y avait là
non-seulement le germe d'une nouvelle guerre générale, mais d'un conflit
qui devait décider en dernier ressort si on aurait la monarchie
universelle dans les mains de Napoléon Bonaparte, ou si nous verrions le
retour de tout ce qu'avait dispersé ou détruit la révolution.
Hélas! dans cette grande question se trouvait renfermée la question
identique des intérêts de la révolution et de la sûreté des hommes qui
l'avaient fondée et constituée. Qu'allaient-ils devenir? Pouvais-je
rester étranger, froid ou insensible à un avenir si inquiétant?
Parmi les princes nouvellement dépouillés se trouvait le duc
d'Oldembourg, de la maison de Holstein-Gottorp, c'est-à-dire de la même
famille que l'empereur de Russie. Et Napoléon enlevait ainsi ses États à
un prince que tout l'invitait à ménager! Une négociation s'ouvrit à ce
sujet entre la cour de Saint-Pétersbourg et le cabinet des Tuileries.
Napoléon offrait au duc d'Oldembourg, à titre d'indemnité, la ville et
le territoire d'Erfurt. Quand j'appris que cette offre venait d'être
hautement rejetée, que l'empereur Alexandre avait mis en réserve les
droits de sa maison par une protestation formelle, et que ses ministres
avaient reçu l'ordre de la présenter aux diverses cours, je ne formai
plus aucun doute que la guerre ne vînt à éclater. En réfléchissant
toutefois au caractère circonspect et mesuré de l'empereur Alexandre, je
jugeai que les approches de la crise ne seraient ni brusques ni
précipitées.
Passons à l'année 1811 pendant laquelle s'accumulèrent tous les élémens
d'une effroyable tempête, à travers un calme trompeur dont je découvrais
toutes les illusions et tous les mensonges. De jour en jour mes
bulletins de Paris et mes correspondances privées devenaient d'un
intérêt plus vif, plus soutenu. J'en consignerai ici, pour la liaison
des faits, les aperçus et les traits les plus saillans, me permettant à
peine d'y ajouter de courtes réflexions et des éclaircissemens obligés.
D'ailleurs, je l'ai déjà dit, pressé d'arriver moi-même aux temps de ma
rentrée dans les hauts emplois, ce qui me convient le plus c'est une
transition historique abrégée qui nous mène aux catastrophes de 1813,
1814 et 1815.
Le premier événement qui se présente est celui de la naissance d'un
enfant proclamé roi de Rome[19] au sortir du sein de sa mère, comme si
le fils de Bonaparte n'avait pu naître autre chose que roi. Ce
renouvellement subit du royaume de Tarquin-le-Superbe parut de mauvais
augure à quelques personnes; il rappelait trop la spoliation récente du
Saint-Siége et l'oppression exercée contre le souverain pontife. Des
bruits ridicules furent propagés et accrédités dans Paris au sujet de la
naissance de cet enfant-roi. Si ces bruits, sortis à la fois des classes
vulgaires et des classes élevées, ne constataient pas l'état hostile de
l'opinion à cette époque contre la perpétuité de la dynastie nouvelle,
je me serais dispensé d'en parler comme étant indignes de la gravité de
l'histoire. La malignité se montra ingénieusement crédule. On supposa
d'abord une grossesse simulée, comme si jamais une archiduchesse,
cessant d'être féconde, eût pu faire mentir le distique latin. La
conséquence de cette supposition amena une autre fable d'après laquelle
on aurait reconnu roi de Rome un enfant né récemment de Napoléon et de
la duchesse de M......
[Note 19: 20 mars 1811.]
Certains nouvellistes prétendirent qu'on l'avait substitué à un enfant
mort; d'autres à un enfant du sexe féminin. Certes, l'archichancelier
Cambacérès ne s'y serait pas mépris. Les frondeurs malveillans furent
intarissables. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'accouchement de
Marie-Louise fut horriblement laborieux, que l'accoucheur perdit la
tête, que l'on crut l'enfant mort, et qu'il ne sortit de sa léthargie
que par l'effet de la détonation répétée de cent-un coups de canon.
Quant au ravissement de l'empereur, il était bien naturel. Quelques
flatteurs en inférèrent tout d'abord que, plus heureux que César, il
n'aurait point à redouter les ides de mars, puisque le 20 mars était
pour lui et pour l'Empire un jour de félicité. Napoléon croyait aux
horoscopes et aux présages. Quel mécompte pour lui en mars 1814 et 1815!
Il partit de Rambouillet avec Marie-Louise, vers la fin de mai, pour
aller visiter Cherbourg. A leur retour à Saint-Cloud[20], ils
présidèrent au baptême de leur fils, que Napoléon, élevant entre ses
bras, montra lui-même aux nombreux assistans. Tout semblait annoncer à
cet enfant les destinées les plus brillantes: trois années suffirent
pour renverser la puissance colossale de son père; et pourtant la cour,
les grands, les ministres, tout l'Empire, vivaient dans une sécurité
profonde. A peine découvrait-on, parmi les penseurs, quelques
appréhensions, quelques inquiétudes vagues.
[Note 20: Le 4 juin 1811.]