A nuit close, sortant par la petite porte de mon parc, je mo

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[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouché est conservée]

MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE, MINISTRE DE LA POLICE GÉNÉRALE.

SECONDE PARTIE.

Réimpression de l'édition 1824

Osnabrück

Biblio-Verlag

1966

Gesamtherstellung Proff&Co.KG, Osnabrück

AVIS DE L'ÉDITEUR.

Jamais peut-être aucun ouvrage sur les événemens comtemporains n'a été

attendu et désiré aussi impatiemment que cette seconde partie des

Mémoires posthumes de l'ex-ministre Fouché, duc d'Otrante. Au moment où

parut le premier volume de ces Mémoires accueillis avec tant

d'empressement et de curiosité, j'annonçai moi-même au public que la

suite serait bientôt mise au jour. L'impatience fut d'autant plus vive

que l'intérêt de cette seconde partie ne pouvait manquer de surpasser

celui qu'offrait déjà la première, puisqu'elle traite d'une période plus

difficile et plus épineuse sous le point de vue politique. Je ne

soupçonnais pas alors que cette annonce put réveiller les craintes trop

susceptibles de certaines personnes sur ce complément des révélations du

duc d'Otrante. Pouvais-je m'attendre qu'elle m'entraînerait, comme

éditeur, dans un procès en action civile, dont ni le public ni moi

n'avons pu d'abord apprécier les vrais motifs? Ce procès m'est suscité

par les héritiers d'Otrante. Ils n'ont pourtant point à venger la

mémoire de leur père, qui lui-même a pris soin de justifier sa conduite

politique; ils n'ont pas non plus à défendre leurs intérêts dont aucun

n'est compromis. Je ne puis donc attribuer qu'à des suggestions

étrangères l'action judiciaire qu'ils m'intentent.

Quant à moi, fort de la justice de ma cause, tranquille sous l'égide des

lois protectrices de la propriété littéraire, je n'hésite donc pas à

déposer sur le tribunal de mes juges ce _complément_ de mon corps de

délit imaginaire. La culpabilité de ces deux parties, s'il pouvait en

exister quelques traces, serait d'ailleurs identique, et dans l'une

comme dans l'autre, je suis certain de n'avoir blessé, ni les lois, ni

le gouvernement, ni les convenances individuelles. Voilà ce qu'établira

victorieusement dans son plaidoyer l'éloquent et habile avocat qui a

bien voulu se charger de ma cause. Elle est remise aux soins de M.

Berryer fils; je me présente donc avec confiance devant mes juges, et je

soumets à leur équité et à leurs lumières l'ensemble de ces Mémoires.

* * * * *

MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE.

Je m'impose une tâche grande et forte en m'offrant de nouveau à toute la

sévérité d'une investigation publique; mais c'est pour moi un devoir de

chercher à détruire les préventions de l'esprit de parti et les

impressions de la haine. Du reste, j'ai peu d'espoir que la voix de la

raison puisse se faire entendre au milieu des clameurs de deux factions

acharnées qui divisent le monde politique. N'importe, ce n'est pas pour

le temps d'aujourd'hui que je raconte; c'est pour un temps plus calme. A

présent, que ma destinée s'accomplisse! Et quelle destinée, grand Dieu!

Que me reste-t-il de tant de grandeurs et d'un si énorme pouvoir, dont

je n'abusai jamais que pour éviter de plus grands maux? Ce que je prise

le moins, ce que j'amassai pour d'autres, me reste: à moi, qui, par mes

goûts simples, eût pu me passer de richesses; à moi qui n'apportai dans

les splendeurs que la réserve d'un sage et la sobriété d'un anachorète!

Tour-à-tour puissant, redouté ou dans la disgrâce, je recherchai

l'autorité, il est vrai, mais je détestai l'oppression. Que de services

n'ai-je pas rendus! que de larmes n'ai-je pas séchées! Osez le nier,

vous tous dont je réussis à me concilier les suffrages malgré de fâcheux

antécédens? N'étais-je pas devenu votre protecteur, votre appui contre

vos propres ressentimens, contre les passions si impétueuses du chef de

l'État? J'avoue que jamais police ne fut plus absolue que celle dont

j'avais le sceptre; mais ne disiez-vous pas qu'il n'y en eût jamais de

plus protectrice sous un gouvernement militaire? de plus ennemie de la

violence, qui pénétrât par des moyens plus doux dans le secret des

familles, et dont l'action moins sentie se laissât moins apercevoir? Ne

disiez-vous pas alors que le duc d'Otrante était, sans aucun doute, le

plus habile et le plus supportable des ministres de Napoléon? Vous tenez

à présent un autre langage, par la seule raison que les temps sont

changés. Vous jugez le passé par le présent, je n'en juge pas ainsi.

J'ai fait des fautes, je le confesse: mais ce que je fis de bien doit

entrer en balance. Jeté dans le chaos des affaires, occupé à dénouer

toutes sortes d'intrigues, je me complus à calmer les ressentimens, à

éteindre les passions, à rapprocher les hommes. C'était avec une sorte

de délice que je goûtais parfois le repos, au sein de mes affections

privées, empoisonnées aussi à leur tour. Dans mes récentes disgrâces,

dans mes hautes infortunes, puis-je oublier que, support et surveillant

d'un empire immense, ma seule désapprobation le mit en péril, et qu'il

s'écroula dès que je ne le soutins plus de mes mains? Puis-je perdre de

vue que si, par l'effet d'une grande réaction, d'un retour que j'avais

pressenti; je ressaisis les élémens dispersés de tant de grandeur et de

puissance, tout s'évanouit comme un songe? Et pourtant on me regardait

comme bien supérieur par ma longue expérience, peut-être aussi par ma

sagacité, à tous ceux qui, pendant la catastrophe, laissèrent échapper

le pouvoir.

A présent que, désabusé de tout, je plane de très-haut sur toutes les

misères, sur tout le faux éclat des grandeurs; à présent que je ne

combats plus que pour la justification de mes intentions politiques, je

reconnais trop tard le vide des partis contraires qui se disputent les

affaires de l'univers; je le sens, je le vois, un moteur plus puissant

les conduit et les règle au mépris de nos combinaisons les plus

profondes.

Pourtant, il n'est que trop vrai, elles sont incurables les plaies de

l'ambition. En dépit de toute ma raison, je me sens encore poursuivi

malgré moi par les illusions du pouvoir, par les fantômes de la vanité;

je m'y sens attaché comme Ixion l'était à sa roue. Un sentiment pénible

et profond m'oppresse.

Et qu'on dise que je ne me montre pas avec toutes mes faiblesses, avec

toutes mes erreurs, avec tous mes repentirs! Voilà, je pense, une assez

solide garantie de la sincérité de mes révélations. Je le devais, ce

gage, à l'importance de cette seconde partie des Mémoires de ma vie

politique; me voilà invariablement placé dans la rigoureuse obligation

d'en retracer toutes les particularités et d'en dévoiler tous les

mystères. Ce sera mon dernier effort. Toutefois, et je l'éprouvai dans

ma narration première, je puiserai quelques adoucissemens dans le

charme des souvenirs et dans la saveur de quelques réminiscences.

En préparant ces Mémoires, une idée consolante ne m'abandonna jamais. Je

ne descendrai peut-être pas tout entier au tombeau, me dis-je, au

tombeau qui déjà s'entr'ouvre aux confins de l'exil pour me recevoir. Je

ne puis me le dissimuler! Si j'élude le dépérissement de l'esprit, je ne

ressens que trop le dépérissement de mes forces. Que je me hâte donc,

pressé par la parque, d'offrir, dans un sentiment de sincérité, le récit

des événemens renfermés entre ma disgrâce de 1810 et ma chute de 1815.

Ce complément est la partie la plus grave, la plus épineuse de mes

confessions politiques. Que d'incidens, que de grands intérêts, que de

personnages, que de turpitudes se rattachent à ces dernières scènes, à

ce dernier acte d'un pouvoir fugitif! Mais rassurez-vous, amis et

ennemis: ce n'est point ici la police qui dénonce, c'est l'histoire qui

révèle.

Si je prétends m'élever au-dessus des frivoles ménagemens, je n'en suis

pas moins décidé à me placer toujours aussi loin de la satire et du

libelle que de la dissimulation et du mensonge; je flétrirai ce qui

doit être flétri, je respecterai ce qui est digne de respect; en un mot,

je tiendrai la plume ferme: et pour qu'elle ne puisse s'égarer, j'aurai

l'oeil ouvert sur le synchronisme des événemens publics.

De ces préliminaires destinés à éveiller l'attention et à provoquer les

souvenirs, je vais passer aux faits qui constatent, aux particularités

qui dévoilent, aux traits qui caractérisent. Il en résultera, j'espère,

un tableau que l'on nommera, si l'on veut, de l'histoire, ou des

matériaux pour l'écrire.

A la fin de la première partie de ces Mémoires, se trouve mon point de

départ actuel; il est marqué par l'événement de ma disgrâce, qui fit

passer dans les mains de Savary le porte-feuille de la haute police de

l'État. Qu'on ne perde pas de vue que l'empire était alors à l'apogée de

sa puissance, et que ses limites militaires ne connaissaient déjà plus

de bornes. Possesseur de l'Allemagne, maître de l'Italie, dominateur

absolu de la France, envahisseur des Espagnes, Napoléon était en outre

l'allié des Césars et de l'autocrate du Nord. On était si ébloui de

l'éclat de sa puissance, qu'on ne songeait déjà plus au chancre de

cette guerre espagnole, qui, au Midi, commençait à ronger les fondemens

de l'Empire. Partout ailleurs, Napoléon n'avait qu'à vouloir pour

obtenir. Tout contre-poids moral avait disparu de son gouvernement. Tout

pliait; ses employés, ses fonctionnaires, ses dignitaires, n'offraient

plus qu'une troupe d'adulateurs et de muets épiant ses moindres désirs.

Enfin il venait de frapper en moi le seul homme de son conseil qui eût

osé modérer ses empiétemens successifs; en moi il venait d'écarter le

ministre surveillant et zélé qui ne lui épargna jamais ni les avis

utiles, ni les représentations courageuses.

Un décret impérial me nommait gouverneur général de Rome[1]. Mais je ne

crus pas un seul instant qu'il entrât dans la volonté de l'empereur que

je fusse mis en exercice d'un si haut emploi.

[Note 1: _Lettre de l'empereur à M. le duc d'Otrante._

Monsieur le duc d'Otrante, les services que vous nous avez rendus dans

les différentes circonstances qui se sont présentées, nous portent à

vous confier le gouvernement de Rome, jusqu'à ce que nous ayons pourvu à

l'exécution de l'art. 8 de l'acte des constitutions du 17 février

dernier. Nous avons déterminé, par un décret spécial, les pouvoirs

extraordinaires dont les circonstances particulières où se trouve ce

département exigent que vous soyez investi. Nous attendons que vous

continuerez, dans ce nouveau poste, à nous donner des preuves de votre

zèle pour notre service et de votre attachement à notre personne.

Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu, M. le duc d'Otrante,

qu'il vous ait en sa sainte garde.

_Signé_ NAPOLÉON.

A Saint-Cloud, le 3 juin 1810.

_Lettre du ministre de la police générale, à S. M. I. et R._

SIRE,

J'accepte le gouvernement de Rome auquel V. M. a la bonté de m'élever,

pour récompense des faibles services que j'ai été assez heureux de lui

rendre.

Je ne dois cependant pas dissimuler que j'éprouve une peine très-vive en

m'éloignant d'elle: je perds à la fois le bonheur et les lumières que je

puisais chaque jour dans ses entretiens.

Si quelque chose peut adoucir ce regret, c'est la pensée que je donne

dans cette circonstance, par ma résignation absolue aux volontés de V.

M., la plus forte preuve d'un dévouement sans bornes à sa personne.

Je suis avec le plus profond respect, Sire, de V. M. I. et R., le

très-humble et très-obéissant serviteur, et sujet.

_Signé_ le duc d'OTRANTE.

Paris, le 3 juin 1810.

(_Note de l'éditeur_.)]

Cette nomination n'était qu'un voile honorable tissu par sa politique,

pour couvrir et mitiger aux yeux du public ma disgrâce, dont ses

familiers seuls avaient le secret. Je ne pouvais m'y méprendre; le choix

seul de mon successeur était un indice effrayant. Dans chaque salon,

dans chaque famille, dans tout Paris enfin, on frémissait de voir la

police générale de l'Empire confondue désormais avec la police militaire

du chef de l'État, et de plus livrée au dévouement fanatique d'un homme

qui s'honorait d'être l'exécuteur des ordres occultes de son maître. Son

nom seul excitait partout la défiance et une sorte de stupeur, dont le

sentiment était peut-être exagéré.

Je ne voyais déjà plus qu'avec d'extrêmes précautions, mes amis intimes,

mes agens particuliers. J'eus bientôt la confirmation de tout ce que

j'avais pressenti. Pendant plusieurs jours, l'appartement de ma femme ne

désemplit pas de visites marquantes, qu'on avait soin de masquer sous

l'apparence de félicitations, au sujet du décret impérial qui m'élevait

au gouvernement général de Rome. Je reçus les épanchemens d'une foule de

hauts personnages, qui, en m'exprimant leurs regrets, m'avouèrent que

ma retraite emportait la désapprobation des hommes les plus

recommandables dans toutes les opinions et dans tous les rangs de la

société. «Nous ne savons même pas trop, me dirent-ils, si les regrets du

faubourg Saint-Germain ne sont pas pour le moins aussi vifs que ceux qui

éclatent chez cette foule de personnes notables à qui les intérêts de la

révolution tiennent à coeur». De pareils témoignages, vis-à-vis d'un

ministre disgracié, n'étaient ni suspects ni douteux.

Par position et par convenance, il me fallut, pendant plusieurs jours,

dévorer l'ennui de servir de mentor à Savary dans le début de son

noviciat ministériel. On sent bien que je ne poussai pas la bonhomie

jusqu' à l'initier dans les hauts mystères de la police politique; je me

gardai bien de lui en donner la clef, qui pouvait un jour contribuer à

notre salut commun. Je ne l'initiai pas davantage dans l'art assez

difficile de coordonner le bulletin secret dont le ministre seul doit se

réserver la pensée et souvent même la rédaction. Le triste savoir-faire

de Savary dans ce genre m'était connu; jadis je m'étais procuré, sans

qu'il s'en doutât, copie de ses bulletins de contre-police: quelles

turpitudes! A vrai dire, impatienté de ses perpétuelles interrogations

et de sa lourde suffisance, je m'amusai à lui conter des sornettes[2].

[Note 2: C'est sans doute ce qui a fait dire depuis à M. le duc de

Rovigo, en parlant de Fouché: «Celui-là nous en a bien fait accroire.»

Bien entendu que cette phrase, telle que nous l'avons entendue citer

dans le monde, comprend tout le gouvernement impérial. (_Note de

l'éditeur_.)]

En revanche, j'eus l'air de le mettre au fait des formes, des usages et

des traditions du ministère; je lui vantai surtout les vues profondes

des trois Conseillers d'état, qui, sous sa direction, allaient

travailler comme quatre à exploiter la police administrative en se

partageant la France. Il en était tout ébahi. Je lui présentai et lui

recommandai de tout coeur les principaux agens et employés que j'avais

eu sous mes ordres; il n'accueillit que le caissier, personnage rond, et

le petit inquisiteur Desmarets, dont je m'étais défié. Cet homme, doué

d'un certain tact, s'était courbé vers le soleil levant par instinct. Ce

fut pour Savary une vraie cheville ouvrière. Rien de risible comme de

voir ce ministre soldatesque donner ses audiences, épelant la liste des

solliciteurs, confectionnée par les huissiers de la chambre, avec les

notes de Desmarets en regard; c'était le guide-âne pour les accueils ou

pour les refus, presque toujours accompagnés de juremens ou

d'invectives. Je n'avais pas manqué de lui dire que c'était pour avoir

été trop bon que j'avais indisposé l'empereur; et que, pour mieux

veiller sur ses jours si précieux, il devait se montrer récalcitrant.

Bouffi d'une morgue insolente[3], il affecta, dès les premiers jours,

d'imiter son maître dans ses fréquentes incartades, dans ses phrases

coupées et incohérentes. Il n'apercevait d'utile, dans toute la police,

que les rapports secrets, l'espionnage et la caisse. J'eus le bonheur de

le contempler dans ses soubresauts, et s'épanouissant le jour que je lui

fis l'agréable supputation de tous les budgets qui venaient se perdre

dans la caisse privée: elle lui parut une nouvelle lampe merveilleuse.

[Note 3: Ceci serait par trop fort pour tout autre que pour Fouché,

homme vindicatif, et qui nourrissait contre le duc de Rovigo une haine

dont il laisse trop apercevoir les traces. (_Note de l'éditeur_.)]

Je grillais d'être débarrassé de cette pédagogie ministérielle; mais,

d'un autre côté, je cherchais des prétextes, afin de prolonger mon

séjour à Paris. J'y faisais ostensiblement mes préparatifs de départ

pour Rome, comme si je n'eusse pas douté un instant d'aller m'y

installer. Toute ma maison fut montée sur le pied d'un gouvernement

général, et jusqu'à mes équipages portèrent en grosses lettres

l'inscription: _Équipages du gouverneur général de Rome_. Instruit que

toutes mes démarches étaient épiées, je mettais beaucoup de soins dans

de petites choses.

Enfin, ne recevant ni décision ni instructions, je chargeai Berthier de

demander à l'empereur mon audience de congé. J'en reçus pour toute

réponse que l'empereur n'avait point encore assigné le jour de mon

audience, et qu'il serait convenable, à cause des caquetages publics,

que j'allasse dans ma terre attendre les instructions qui me seraient

adressées incessamment. Je me rendis à mon château de Ferrières[4], non

sans me permettre la petite malice de faire insérer dans les journaux de

Paris, par voie détournée, que je partais pour mon gouvernement[5].

[Note 4: Le château de Ferrières est à trois quarts de lieue de la

terre de Pont-Carré, bien d'émigré, à environ six lieues de Paris, que

Fouché avait acquis de l'État, mais dont on assure qu'il avait payé

l'exacte valeur à son propriétaire. Le château de Pont-Carré tombant

alors en ruine, il paraît que Fouché le fit démolir, et fit construire

sur son emplacement des bergeries. Ferrières et Pont-Carré, réunis à

d'immenses bois qui en dépendent à présent, forment, dit-on, un des plus

magnifiques domaines du royaume: il embrasse une étendue de quatre

lieues. C'est au château de Ferrières que Fouché s'est retiré d'abord

après sa disgrâce, et ensuite après son retour de la sénatorerie d'Aix,

ainsi qu'on va le voir à la suite de ces Mémoires. (_Note de

l'éditeur_.)]

[Note 5: L'auteur néglige presque toujours les dates. Nous croyons

que c'est le 26 juin 1810. (_Note de l'éditeur_.)]

Dans mon dernier entretien avec Berthier, il ne m'avait pas été

difficile de pénétrer les dispositions de l'empereur à mon égard;

j'avais entrevu combien il était contrarié de voir l'opinion publique se

prononcer contre mon renvoi, et se déclarer contre mon successeur. On

n'apercevait plus dans le ministère de la police qu'une gendarmerie et

une prévôté. Tous ces indices me confirmèrent dans l'idée que je me

déroberais difficilement aux conséquences d'une disgrâce réelle.

En effet, à peine étais-je à Ferrières, qu'un parent de ma femme, laissé

à Paris aux aguets, arrive en toute hâte à minuit, m'apportant l'avis

que le lendemain je serais arrêté ou gardé à vue, et qu'on saisirait mes

papiers. Quoiqu'exagérée dans ces circonstances, l'information était

positive; elle me venait d'un homme attaché au cabinet de l'empereur, et

attiré dans mes intérêts depuis long-temps. Je me mis à l'instant même à

la besogne, enfouissant dans une cache tous mes papiers importans.

L'opération faite, j'attendis d'un air stoïque tout ce qui pourrait

m'advenir. A huit heures, J......, mon émissaire de confiance, m'arrive

à franc étrier, porteur d'un billet de Mme de V......, en écriture

contrefaite, m'annonçant de son côté que Savary vient d'informer

l'empereur que j'ai emporté à Ferrières sa correspondance secrète et ses

ordres confidentiels. Je vis d'un coup-d'oeil de qui Mme de V.......

tenait son information; elle confirmait le premier avis; mais il ne

s'agissait plus que de papiers. Quoique rassuré sur toute atteinte

portée à la liberté de ma personne, je crus voir entrer le sbire en chef

avec ses archers, quand mes gens vinrent m'avertir qu'un équipage,

accompagné d'hommes à cheval, pénétrait dans la cour du château. Mais

Napoléon, retenu par une sorte de pudeur, m'avait épargné tout contact

avec son ministre de la police. Je ne vis entrer que Berthier, suivi des

Conseillers d'état Réal et Dubois.

A leur embarras, je m'aperçus que je leur imposais encore, et que leur

mission était conditionnelle. En effet, Berthier, prenant la parole, me

dit d'un air contraint qu'il venait par ordre de l'empereur me demander

sa correspondance; qu'il l'exigeait impérieusement; et que, dans le cas

d'un refus, il était enjoint au préfet de police Dubois, présent, de

m'arrêter et de mettre les scellés sur mes papiers. Réal, prenant le ton

persuasif, et me parlant avec plus d'onction, comme à un ancien ami, me

pressa presque les larmes aux yeux de déférer aux volontés de

l'empereur. «Moi, lui dis-je sans aucun trouble, moi résister aux ordres

de l'empereur, y songez-vous? moi qui ai toujours servi l'empereur avec

tant de zèle, quoiqu'il m'ait souvent blessé par d'injustes défiances,

alors même que je le servais le mieux! Venez dans mon cabinet; venez

partout, messieurs; je vais vous remettre toutes mes clefs; je vais vous

livrer moi-même tous mes papiers. Il est heureux pour moi que l'empereur

me mette à une épreuve inattendue, et dont il est impossible que je ne

sorte pas avec avantage. L'examen rigoureux de tous mes papiers et de ma

correspondance mettra l'empereur à portée de se convaincre de

l'injustice des soupçons que la malveillance de mes ennemis a pu seule

lui inspirer contre le plus dévoué de ses serviteurs et le plus fidèle

de ses ministres.» Le calme et la fermeté que je mis à débiter cette

courte harangue, ayant fait de l'effet, je continuais en ces termes:

«Quant à la correspondance privée de l'empereur avec moi pendant

l'exercice de mes fonctions, comme elle était de nature à rester à

jamais secrète, je l'ai brûlée en partie en résignant mon

porte-feuille, ne voulant pas exposer des papiers d'une telle importance

aux chances d'aucune investigation indiscrète. Du reste, messieurs, à

cela près, vous trouverez encore quelques-uns des papiers que réclame

l'empereur; ils sont, je crois, dans deux cartons fermés et étiquetés;

il vous sera facile de les reconnaître, et de ne pas les confondre avec

mes papiers personnels, que je livre avec la même confiance à votre

examen scrutateur. Encore une fois, je ne crains rien, et n'ai rien à

craindre d'une pareille épreuve.» Les commissaires se confondirent en

protestations et en excuses. Ils en vinrent à la visite des papiers, ou

plutôt je la fis moi-même en présence de Dubois. Je dois rendre ici

justice à Dubois: quoique mon ennemi personnel, et plus particulièrement

chargé de l'exécution des ordres de l'empereur, il se conduisit avec

autant de réserve que de décence, soit qu'il eût déjà le pressentiment

que sa disgrâce suivrait bientôt la mienne[6], soit qu'il jugeât

prudent de ne pas choquer un ministre qui, deux fois renversé, pouvait

remonter sur le pinacle.

[Note 6: M. le comte Dubois fut remplacé par M. Pasquier, dans ses

fonctions de préfet de police, le 14 octobre 1810. Fouché a indiqué l'un

des motifs de sa disgrâce, dans la première partie de ses Mémoires.

(_Note de l'éditeur_.)]

Touchée vraisemblablement de ma _candeur_[7], la commission impériale se

contenta de quelques papiers insignifians que je voulus bien lui

remettre; enfin, après les politesses d'usage, Berthier, Réal et Dubois

remontèrent en voiture, et reprirent la route de Paris.

[Note 7: Le mot candeur était souligné dans les notes originales.

(_Note de l'éditeur_.)]

A nuit close, sortant par la petite porte de mon parc, je montai dans le

cabriolet de mon homme d'affaires, et accompagné d'un ami, je filai

rapidement vers la capitale, où je vins descendre incognito dans mon

hôtel de la rue du Bac. Là, j'appris, deux heures après (car tous mes

fils étaient tendus), que l'empereur, sur le rapport de ce qui s'était

passé à Ferrières, était entré dans une colère violente; qu'après avoir

éclaté en menaces contre moi, il s'était écrié que j'avais joué ses

commissaires, que c'étaient des imbécilles, et que Berthier en affaires

d'état n'était qu'une femme qui s'était laissé mystifier par l'homme le

plus rusé de tout l'Empire.

Le lendemain à neuf heures du matin, toute réflexion faite, je cours à

Saint-Cloud; là, je me présente au grand-maréchal du palais; «Me voilà,

dis-je à Duroc; j'ai le plus grand intérêt de voir l'empereur sans

retard, et de lui prouver que je suis loin de mériter ses amères

défiances et ses injustes soupçons. Dites-lui, je vous prie, que

j'attends dans votre cabinet qu'il daigne m'accorder quelques minutes

d'audience--J'y vais, répond Duroc; je suis fort aise que vous _mettiez

de l'eau dans votre vin_.» Telles furent ses propres paroles; elles

cadraient avec l'idée que je désirais lui donner de ma démarche. Duroc,

de retour, me prend la main, me conduit, et me laisse dans le cabinet de

l'empereur. A la vue, au maintien de Napoléon, je devine sa pensée. Lui,

sans me laisser le temps de proférer une parole, me caresse, me flatte,

et va jusqu'à me témoigner une sorte de repentir de ses emportemens à

mon égard; puis, avec un accent qui semblait dire qu'il m'offrait de

lui-même un gage de réconciliation, il finit par me demander, par exiger

sa correspondance. «Sire, lui dis-je d'un ton ferme, je l'ai

brûlée.--Cela n'est pas vrai; je la veux, répond-il avec contraction et

colère.--Elle est en cendres.--Retirez-vous. (Mots prononcés avec un

mouvement de tête et un regard foudroyant.)--Mais, sire.--Sortez; vous

dis-je! (Paroles accentuées de manière à me dissuader de rester.) Je

tenais tout prêt à la main un mémoire court, mais fort de choses, et en

sortant je le déposai sur une table, mouvement que j'accompagnai d'un

salut respectueux. L'empereur, tout bouillant de colère, saisit le

papier et le déchire.

Duroc, que j'allai revoir aussitôt, n'apercevant en moi ni trouble, ni

émotion, me croit rentré en grâce. «Vous l'avez échappé belle, me

dit-il; j'ai détourné avant-hier l'empereur de vous faire arrêter.--Vous

lui avez épargné une grande folie, un acte pour le moins impolitique et

qui eût servi de texte à la malignité. L'empereur eût par là jeté

l'alarme parmi les hommes les plus dévoués aux intérêts de son

gouvernement.» Je vis, à l'air de Duroc, que telle était aussi son

opinion, et lui prenant la main, je lui dis: «Ne vous rebutez pas,

Duroc, l'empereur a besoin de vos sages conseils.»

Je sortis de Saint-Cloud, un peu rassuré par cette demi-confidence du

grand-maréchal, dont j'étais redevable à une méprise, et je rentrai tout

réfléchissant à mon hôtel.

J'allais repartir pour Ferrières, après avoir vaqué à quelques affaires

urgentes, lorsqu'on m'annonça le prince de Neufchâtel. «L'empereur est

furieux, me dit-il; jamais je ne l'ai vu si emporté; il s'est mis dans

la tête que vous nous avez joué; que vous avez poussé la hardiesse

jusqu'à lui soutenir en face que vous aviez brûlé ses lettres, et cela

pour vous dispenser de les rendre; il prétend que c'est un crime d'état

punissable de vous obstiner à les garder.--Ce soupçon est encore le plus

injurieux de tous, dis-je à Berthier. La correspondance de l'empereur

serait au contraire ma seule garantie, et si je l'avais je ne la

livrerais pas». Berthier me conjure avec instance de céder; et sur mon

silence, il finit par des menaces au nom de l'empereur. «Allez, lui

dis-je; rapportez-lui que je suis habitué, depuis vingt-cinq ans, à

dormir la tête sur l'échafaud; que je connais les effets de sa

puissance, mais que je ne la redoute pas: dites-lui que s'il veut faire

de moi un Straford, il en est le maître.» Nous nous séparâmes; moi plus

que jamais résolu de tenir ferme, et de garder soigneusement les preuves

irrécusables que tout ce qui s'était fait de violent et d'inique dans

l'exercice de mes fonctions ministérielles m'avait été impérieusement

prescrit par les ordres émanés du cabinet, et revêtus du seing de

l'empereur.

Aussi n'était-ce pas les effets d'une disgrâce publique que je

redoutais, mais bien des embûches tendues dans les ténèbres. Décidé par

mes propres méditations, de même que par les instances de mes amis et de

tout ce que j'avais de plus cher, je me jetai dans une chaise de poste,

n'emmenant avec moi que mon fils aîné, accompagné de son gouverneur;

puis je me dirigeai vers Lyon; là je trouvai mon ancien secrétaire,

Maillocheau, commissaire général de police, qui m'était redevable de sa

place; j'obtins de lui tous les papiers dont je pouvais avoir besoin, et

je traversai rapidement une grande partie de la France. De là, passant

avec la même rapidité en Italie, j'arrivai à Florence avec un plan

fortement conçu, qui devait me mettre à l'abri du ressentiment de

l'empereur. Mais tel était mon état d'irritabilité, et l'excès des

fatigues dont m'avait accablé un voyage si rapide et si long, qu'il me

fallut donner deux jours au repos, avant d'être en état de pourvoir à ma

sûreté.

Ce n'était pas sans intention, et je m'en expliquerai tout-à-l'heure,

que j'étais venu me réfugier sur cette terre classique, ménagée dans

tous les temps par les dieux et les hommes. La belle et libre Toscane,

tombée d'abord sous la domination des Médicis, puis sous le sceptre de

la maison d'Autriche, princes qui la régirent en pères plutôt qu'en

rois, se trouvait alors engloutie dans le gouffre de l'Empire français.

Je glisse sur sa cession dérisoire, faite par Napoléon à l'infant de

Parme sous le titre de roi d'Étrurie, cession révoquée presqu'aussitôt

que conclue. La Toscane était réservée à d'autres destinées. Depuis

1807, Élisa, soeur de Napoléon, y régnait sous le titre de

grande-duchesse. Et c'était moi; ô vicissitudes incohérentes et

bizarres! c'était moi qui venais me ranger sous la protection de cette

même femme que je n'aimais pas; qui, fortifiant jadis la coterie

Fontanes et Molé, avait concouru à ma première disgrâce; de cette femme

dont j'aurai à dire ici plus de bien que de mal pour être juste, car

j'ai l'habitude de parler et d'écrire avec les souvenirs de l'époque,

mais sans passion ni ressentiment. Telle doit être en effet la maxime de

l'homme d'état; le passé ne devrait jamais être à ses yeux que de

l'histoire: tout est renfermé dans le présent.

Quand il est d'ailleurs question de femmes soumises à l'empire de

passions fortes, tout est facile à expliquer. A ma rentrée au ministère,

j'avais eu l'occasion de me concilier Élisa; j'avais mis successivement

à l'abri deux hommes, Hin.... et Les......, qui lui tenaient

essentiellement à coeur, et qui, à très-peu d'intervalle, étaient

devenus nécessaires à ses penchans d'une très vive exigeance. L'un,

comme traitant, était poursuivi avec acharnement par l'empereur;

l'autre, plus obscur, s'était abîmé dans une affaire criante. Ce ne fut

pas sans peine que je finis par tout assoupir.

En outre, j'avais en 1805 décidé Napoléon à conférer à sa soeur la

souveraineté de Lucques et de Piombino; or, j'étais presque sûr de

trouver le coeur d'Élisa encore ouvert à la reconnaissance: je n'avais

pas hésité de m'en assurer par moi-même le jour où, dans ma dernière

audience de l'empereur, ma disgrâce s'était aggravée. M'étant présenté

chez la grande-duchesse, alors à Paris pour les fêtes du mariage, je lui

avais demandé, sans m'ouvrir à elle entièrement sur les épines de ma

position, des lettres pour son grand-duché, où je lui dis que j'allais

passer pour me rendre à Rome. Élisa y mit une grâce infime, me

recommandant avec chaleur, et me désignant même dans ses lettres par

l'aimable épithète de _l'ami commun_. Ceci s'explique. J'avais en

Toscane des amis que j'y avais fait gîter avec lucre, et la

grande-duchesse leur donnait toute latitude pour me servir. Telle était

la sûreté de leur caractère, que je pus, sans inconvénient, leur faire

connaître tout ce que ma position avait de pénible.

Les avis reçus presqu'en même temps de Paris et de ma famille, qui

s'était arrêtée à Aix, n'offraient rien de rassurant. Au contraire, on

me représentait l'empereur aiguillonné par Savary, et prêt à sévir

contre ce qu'on appelait mon obstination, taxée d'imprudente et même

d'insensée. Personne alors ne pouvait se faire à l'idée qu'un seul homme

osât résister à la volonté de celui devant qui tout pliait, potentats et

nations. «Voulez-vous, m'écrivait-on, être plus puissant que

l'empereur?» Ma tête se monta, j'eus peur à mon tour. Dans mes

insomnies, dans mes rêves, je me croyais environné de sbires, et il me

semblait que je voyais s'ouvrir devant moi, au sein de la patrie du

Dante, les portes de son inexorable enfer. Le spectre de la tyrannie

s'offrait à mon imagination troublée sous des traits plus effrayans qu'à

l'époque même de la tyrannie plus sanglante de Robespierre, qui m'avait

désigné au bourreau. Ici je redoutais moins l'échafaud que les

oubliettes. Je ne savais que trop, hélas! à quel homme j'avais affaire.

Ma tête s'échauffant de plus en plus, j'en reviens à la première idée

qui s'était présentée à mon esprit; je prends la résolution désespérée

de m'embarquer pour les États-Unis, refuge des amans malheureux de la

liberté. Sûr de Dubois[8], directeur de police du Grand Duché, qui

m'était redevable de sa place, je me fais remettre des passe-ports en

blanc, puis je cours à Livourne, où je frête un navire, disant partout

que je vais par mer voir Naples, pour de là revenir à Rome. Je monte à

bord; je mets à la voile, décidé à passer le détroit et à cingler vers

l'Atlantique. Mais, grand Dieu! à quel atroce supplice fut aussitôt en

proie ma complexion frêle et irritable! Le mal de mer me déchirait la

poitrine et me tordait les entrailles. Vaincu par les souffrances, je

commençais à regretter de n'avoir eu aucun égard aux représentations de

mes amis et de ma famille, dont j'allais peut-être compromettre

l'avenir. Pourtant je luttais encore; je me roidis tant que je pus à

l'idée de fléchir devant le dominateur. Mais j'avais perdu connaissance,

et j'allais expirer quand on me remit à terre. Accablé par une si rude

épreuve, je déclinai les offres d'un loyal capitaine de navire anglais,

qui ambitionnait de me transporter dans son île, à bord d'un bâtiment

commode et excellent voilier, me promettant des soins et même des

antidotes contre le mal de mer. Il n'y eut pas moyen d'y souscrire.

J'étais résolu de tout endurer plutôt que de me confier encore à un

élément incompatible avec mon existence. Cette cruelle épreuve avait

d'ailleurs changé mes idées; je ne voyais plus les objets sous les mêmes

points de vue. Insensiblement j'admis la possibilité d'en venir à une

espèce de transaction avec l'empereur, dont le courroux me poursuivait

jusque sur le rivage de la mer de Toscane. J'y errai quelque temps

encore, afin de mûrir mon plan et d'attendre plus d'opportunité pour son

exécution. Enfin, mes idées une fois fixées, mes batteries dressées, je

revins à Florence. Là, j'écrivis à Élisa, toute disposée à me complaire;

je lui envoyai pour l'empereur une lettre où, sans adulation ni

bassesse, j'avouai que je me repentais de lui avoir déplu; mais qu'ayant

à redouter de tomber sans défense victime de la méchanceté de mes

ennemis, j'avais cru pouvoir me refuser, peut-être à tort, de me

dessaisir de papiers qui formaient ma seule garantie. Qu'en y

réfléchissant, et tout navré de m'être attiré son déplaisir, je m'étais

rangé sous la protection d'une princesse qui, par les liens du sang et

la bonté de son coeur, était digne de le représenter en Toscane; que je

lui remettais tous mes intérêts, et que je suppliai Sa Majesté de

m'accorder, sous les auspices de la grande-duchesse, en échange des

papiers dont j'étais décidé à me dessaisir pour complaire à sa volonté,

un titre quelconque d'irresponsabilité pour toutes les mesures et tous

les actes que j'avais pu faire exécuter par ses ordres pendant la durée

de mes deux ministères; qu'un tel gage, nécessaire à ma sûreté et à ma

tranquillité, serait pour moi comme une égide sacrée qui me garantirait

des atteintes de l'envie et des traits de la malveillance; que j'avais

déjà plus d'une raison de croire que par égard pour mon dévouement et

pour mes services, Sa Majesté daignerait m'ouvrir la voie qui restait à

sa bonté et à sa justice, en me permettant de me retirer à Aix,

chef-lieu de ma sénatorerie, et d'y résider jusqu'à nouvel ordre au sein

de ma famille.

[Note 8: Qu'il ne faut pas confondre avec le comte Dubois, préfet de

police. On nous a assuré que le Dubois, directeur de police en Toscane,

et M. Maillocheau, commissaire général de police à Lyon, furent

sévèrement réprimandés par le duc de Rovigo, pour avoir favorisé le

voyage furtif de Fouché. Le commissaire général de Lyon fut même

révoqué. (_Note de l'éditeur_.)]

Cette lettre, envoyée par estafette à la grande duchesse, eut un plein

et entier effet. Eliza y mit du zèle. Le retour du courrier m'annonça

que le prince de Neufchâtel, vice-connétable, était chargé, par ordre

exprès de l'empereur, de me délivrer un reçu motivé en échange de la

correspondance et des ordres que m'avait adressé l'empereur dans

l'exercice de mes fonctions, et que je pouvais en toute assurance me

retirer au chef-lieu de ma sénatorerie.

Ainsi s'opéra, par l'intermédiaire de la grande-duchesse, non un

rapprochement entre moi et l'empereur, mais une espèce de transaction

que j'aurais regardée comme impraticable trois semaines auparavant. J'en

étais encore moins redevable aux besoins de mon coeur, ou à une

soumission sincère, qu'aux atteintes du mal de mer dont il ne m'avait

pas été donné de pouvoir supporter les tourmens.

Réuni à ma famille, je pus enfin goûter à Aix le calme si nécessaire au

délabrement de mes forces et à l'état de mon esprit irrité sans être

abattu. Ce n'était pas sans un combat intérieur très-pénible que j'avais

ainsi plié devant la violence du dominateur. Si je m'étais décidé à

fléchir, c'était en capitulant; mais, pour quiconque sent sa dignité

d'homme et n'aspire qu'à vivre sous un gouvernement raisonnable, de

pareils sacrifices ne s'obtiennent pas sans efforts. Il était pour moi

bien d'autres motifs d'amertume et d'alarmes dans la marche occulte et

accélérée d'un pouvoir qui allait se dévorer lui-même, et dont les

ressorts m'étaient tellement connus qu'ils ne pouvaient plus se dérober

à la prévoyance de mes calculs.

Quoique je dusse me croire condamné pour un assez long terme à rester

dans une nullité parfaite et à l'écart, ce rôle, qui m'eût conduit à

l'apathie et à l'indifférence, ne pouvait convenir à un esprit rompu aux

habitudes et à l'exercice des grandes affaires. Ce que d'autres ne

voyaient pas, je l'apercevais. Des fades et mensongères colonnes du

_Moniteur_, s'échappaient autant de traits de lumière qui frappaient mes

regards; la cause de l'événement du jour m'était dévoilée par l'annonce

de son résultat; la vérité pour moi était presque toujours suppléée par

l'affectation des réticences; et enfin les élucubrations du chef de

l'État me décelaient tour à tour les joies et les tourmens de son

ambition. J'entrevoyais jusqu'aux actions les plus secrètes, jusqu'aux

serviles empressemens de ses familiers les plus intimes, de ses agens

les plus éprouvés.

Toutefois, les particularités me manquaient; j'étais trop loin du lieu

de la scène. Comment deviner, par exemple, les incidens brusques, les

circonstances imprévues qui survenaient hors du cours ordinaire des

choses? Presque toujours on en éprouvait quelque commotion ou quelque

orage dans l'intérieur du palais. S'il en transpirait des traits épars,

décousus, ils n'arrivaient guère au fond des provinces qu'altérés ou

défigurés par l'ignorance ou la passion.

L'habitude invétérée de tout savoir me poursuivait; j'y succombai

davantage dans l'ennui d'un exil doux, mais monotone. A l'aide d'amis

sûrs et de trois émissaires fidèles, je montai ma correspondance

secrète, fortifiée par des bulletins réguliers, qui, venus de plusieurs

côtés différens, pouvaient être contrôlés l'un par l'autre; en un mot,

j'eus à Aix ma contre-police. Cet adoucissement, d'abord hebdomadaire,

se répéta, depuis, plus d'une fois la semaine, et je fus tenu au courant

d'une manière plus piquante que je ne l'avais été à Paris même. Tels

furent les charmes de ma retraite. Là, dans le calme de la réflexion,

mes bulletins de Paris venaient aiguillonner mes méditations politiques.

Ô vous, courageuse, spirituelle et constante V.......! vous qui teniez

presque tous les fils de ce réseau d'informations et de vérités; vous

qui, douée d'une sagacité parfaite, d'une raison supérieure; qui,

toujours active, imperturbable, restâtes fidèle, dans toutes les crises,

à la reconnaissance et à l'amitié, recevez ici le tribut d'hommage et de

tendresse que mon coeur sent le besoin de vous renouveler jusqu'à mon

dernier soupir. Vous n'étiez pas la seule occupée, dans l'intérêt de

tous, à tisser la trame patriotique préparée depuis un an pour la chance

probable d'une catastrophe[9]. L'aimable et profonde D....., la

gracieuse et belle R......, secondaient votre zèle pur. Vous aviez

aussi vos chevaliers du mystère, enrôlés sous la bannière des grâces et

des vertus occultes. Il faut le dire: au milieu de la décomposition

sociale, soit pendant la terreur, soit sous les deux oppressions

directoriales et impériales, qui avons-nous vu se dévouer avec un rare

désintéressement? Quelques femmes. Que dis-je? un très-grand nombre de

femmes restées généreuses, à l'abri de cette contagion de vénalité et de

bassesse qui dégrade l'homme et abâtardit les nations.

[Note 9: Ici Fouché ne fait que soulever un coin du voile; la suite

mettra le lecteur au fait de tout ce que l'ex-ministre ne dit pas

encore. (_Note de l'éditeur_.)]

Hélas! nous arrivions alors, après bien des traverses, aux confins de ce

terme fatal où comme nation nous pouvions avoir tout à déplorer et tout

à craindre; nous touchions à cet avenir effrayant, parce qu'il était

prochain, où tout pouvait être compromis et remis en question: nos

fortunes, notre honneur, notre repos. Nous en avions été redevables, il

est vrai, au grand homme; mais cet homme extraordinaire s'obstinait, en

dépit des leçons de tous les siècles, à vouloir exercer un pouvoir sans

contre-poids et sans contrôle. Dévoré d'une rage de domination et de

conquêtes, parvenu aux sommités de la puissance humaine, il ne lui était

plus donné de s'arrêter.

Grâce à mes correspondances et à mes informations, je le suivais pas à

pas dans ses actes publics comme dans ses actions privées. Si je ne le

perdais pas de vue, c'est que tout l'Empire c'était lui; c'est que toute

notre force, toute notre fortune résidaient dans sa fortune et dans sa

force, connexion effrayante sans doute, parce qu'elle mettait à la merci

d'un seul homme non-seulement une nation, mais cent nations différentes.

Arrivé à son apogée, Napoléon n'y fit pas même une halte; ce fut pendant

les deux années que je passai en dehors des affaires que le principe de

son déclin, d'abord inaperçu, se décela. Aussi dois-je en marquer ici

les effets rapides, moins par une vaine curiosité que pour l'utilité de

l'histoire. Ce sera d'ailleurs par cette transition toute naturelle que

j'arriverai sans lacunes à ma réapparition[10] sur la scène du monde et

au remaniement des affaires de l'État.

[Note 10: Ce mot, qui exprime bien ce que veut dire l'auteur, n'est

pas français; il est emprunté de l'anglais, et on ne pourrait le

suppléer que par une périphrase. (_Note de l'éditeur_.)]

L'année 1810, signalée d'abord par le mariage de Napoléon et de

Marie-Louise, puis par ma disgrâce, le fut aussi par la disgrâce de

Pauline Borghèse, soeur de l'empereur, et par l'abdication de son frère

Louis, roi de Hollande. Scrutons ces deux événemens pour mieux nous

expliquer l'avenir.

Des trois soeurs de Napoléon, Élisa, Caroline et Pauline, celle-ci,

fameuse par ses charmes, fut celle qu'il affectionna le plus, sans

toutefois s'en laisser jamais subjuguer. Légère, bizarre, dissolue, sans

esprit mais non pas sans saillies ni sans quelques lueurs, elle aimait

le faste, la dissipation et tous les genres d'hommages. Jamais elle

n'eut pour aucun homme d'aversion que pour Leclerc, son premier mari, et

plus encore pour le plus doux des hommes, le prince Camille Borghèse, à

qui Napoléon la fit épouser en secondes noces. Son premier mariage fut

ce qu'on appelle un mariage de garnison. Malade, et refusant de suivre

Leclerc dans son expédition de Saint-Domingue, elle fut transportée en

litière par ordre de Napoléon à bord du vaisseau amiral.

En proie aux vives ardeurs du climat des tropiques, et reléguée dans

l'île de la Tortue par suite des revers de l'expédition, elle se

plongea, pour s'étourdir, dans tous les genres de sensualités. A la mort

de Leclerc, elle se hâta de remettre à la voile, non comme Artémise ni

comme la femme de Britannicus, toute en pleurs, et tenant l'urne

funéraire de son époux, mais libre, triomphante, venant se replonger

dans les délices de la capitale. Là, dévorée long-temps par une maladie

dont le siége accuse l'incontinence, Pauline eut recours à tous les

trésors d'Esculape, et guérit. Chose étrange dans sa cure merveilleuse!

c'est que, loin d'en être flétrie, sa beauté n'en reçut que plus d'éclat

et de fraîcheur, telle que ces fleurs singulières que l'engrais fait

éclore et rend de plus en plus vivaces.

Ne voulant plus que jouir sans frein, sans retenue, mais redoutant son

frère et ses brusques sévérités, Pauline forma, de concert avec une de

ses femmes, le projet d'assujettir Napoléon à tout l'empire de ses

charmes. Elle y mit tant d'art, tant de raffinement, que son triomphe

fut complet. Tel fut l'enivrement du dominateur, que plus d'une fois ses

familiers l'entendirent, au sortir de ses ravissemens, proclamer sa

soeur la belle des belles et la Vénus de notre âge. Ce n'était pourtant

qu'une beauté hardie. Mais écartons ces tableaux plus dignes des

pinceaux de Suétone et de l'Arétin que du burin de l'histoire.

Voluptueux château de Neuilly! magnifique hôtel du faubourg

Saint-Honoré! si vos murs, comme ceux du palais des rois de Babylone,

révélaient la vérité, que de scènes licencieuses ne retraceriez-vous pas

en gros caractères?

Pendant plus d'un an, l'engouement du frère pour la soeur se soutint,

quoique sans passion; en effet, aucune autre passion que celle de la

domination et des conquêtes ne pouvait maîtriser cette âme hautaine et

belliqueuse. Quand, après Wagram et à la paix de Vienne, Napoléon revint

triomphant dans Paris, précédé par le bruit sourd de son prochain

divorce avec Joséphine, il courut le jour même chez sa soeur, inquiète

et dans la plus vive attente de son retour. Jamais elle ne montra pour

son frère tant d'amour et d'adoration. Je l'entendis le jour même dire,

car elle n'ignorait pas qu'il n'y avait pour moi aucun voile: «Pourquoi

ne régnons-nous pas en Égypte? nous ferions comme les Ptolémées; je

divorcerais et j'épouserais mon frère.» Je la savais trop ignorante pour

avoir fait d'elle-même une telle allusion, et j'y reconnus un élan de

son frère.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II · 第 1 / 17 段