AU SEUIL DES ASSISES

Saint-Brieuc, 7 mai.

C’est demain, à une heure de relevée, que Louise Théolas, veuve de

Kerninon, comparaîtra devant ses juges pour tentative de meurtre. Toute

la ville se dispute les quarante cartes d’entrée à la Cour d’assises et

cette femme qui, partie de rien, devint l’épouse du seigneur, est

guettée par toute la contrée. Non parce qu’en pleine démocratie elle

représente la noblesse, mais bien parce qu’elle est l’intruse. Plus elle

monta, plus retentissante est sa chute.

Je suis allé voir l’endroit où elle dispose encore de vingt-quatre

heures pour se préparer à se présenter devant ses juges. C’est sur

l’autre vallon du Guer, dans une prison neuve en granit bleu, belle

comme une maison de plaisance. Des giroflées embaument le pied du mur de

ronde, dont à mon coup de cloche, un gardien alsacien ouvrit la lourde

porte. Il y a deux mois déjà que la mère du notaire Fleury vit seule

dans sa cellule, soumise, sans plaintes, au régime pénitentiaire le plus

strict, qu’elle nettoie elle-même son étroit local et se promène dans la

cour intérieure aux heures réglementaires.

--Elle n’a pas l’air d’une comtesse, dit en hochant la tête son gardien,

mais plutôt d’une habituée. Elle n’a jamais sollicité d’aide. Comme elle

est au régime commun, elle fait seulement venir ses repas du dehors.

Tandis qu’elle rêve et espère, la Cour d’assises juge une malheureuse

accusée d’infanticide. J’y suis allé. Dans la haute salle aux lambris de

chêne clair, heureusement réchauffée par une tapisserie rouge semée

d’abeilles d’or, j’ai vu, sous «Caïn poursuivi par le remords»,

s’asseoir les juges, et j’ai regardé les jurés.

Les grandes enquêtes de Mega Sulvan · 第 37 / 60 题