--Puis, la magistrature provinciale se réconcilia avec la presse
parisienne. M. le Procureur Mocudé fit des excuses. On lui pardonna. Et
la reconstitution du meurtre fut, sous le ciel breton, tout à fait
cordiale et sympathique. C’était le 17 septembre. On se rendit en
famille à la maison du drame et Mme la comtesse de Kerninon, ayant été
amenée par une automobile de la prison chez son fils, Maître Fleury put
à son aise exposer à MM. Mocudé, procureur, Truchelut, juge, et Pierre
Le Roux, greffier, sa thèse inébranlable d’un accident imprévu.
Dehors, jour de marché, une foule importante assiégeait, bien entendu,
la grille, maintenue par un gendarme. Chaque minute, cette foule
s’écartait pour laisser passer une commère apportant des canards de sa
ferme, une carriole chargée de métayers ou une vache menée au taureau.
Dans la maison on reconstituait, au premier étage, la scène fatale. M.
le juge, ayant mis le revolver homicide dans les mains de l’inculpée,
mimait de son mieux le rôle du mari.
--Vous étiez bien là, madame, dans ce coin, vers l’armoire à glace? Le
comte était là?
Le lit séparait alors les époux. En face se trouvait la porte. Mme la
comtesse soutint que son seigneur et maître, dégoûté tout soudain de la
vie, saisit l’arme sur la couche conjugale, qu’elle se précipita, qu’il
y eut lutte et qu’un ou plusieurs coups de feu partirent dans la
bagarre. Or l’armurier affirmait qu’un ressort de rappel brisé empêchait
le chien de se réarmer et qu’après le premier coup de feu, il fallait le
ramener, à la main, en arrière, pour que le second coup de feu fût
possible. M. le docteur Le Goffic, qui déchargea le revolver, remarqua
que deux douilles étaient fraîchement percutées. Et, sans insister sur
l’examen médical, les magistrats avaient une raison péremptoire
d’affirmer que deux balles, en effet, sortirent de l’arme le 21 août:
l’une était logée dans le cou de la victime, comme je vous l’ai dit,
l’autre fut découverte dans le panneau supérieur de la porte.
Le surplus n’était que détails. M. de Kerninon, blessé et voulant
s’échapper, brisa d’un coup de botte le bas de l’huis. Mais fut-ce lui
qui involontairement donna un tour de clef, ou fut-ce madame son épouse
qui, pour discuter plus librement, l’enferma dans la chambre?
Le certain est que la thèse de l’accident reçut officiellement ce
jour-là le coup de grâce et que Louise Théolas perdit le bénéfice des
aveux spontanés. Elle put méditer dans la geôle où on la reconduisit sur
les conséquences de son obstination.
Les journalistes, qui n’avaient pas que ce chat à fouetter, devaient
étudier un autre problème encore: celui du permis d’inhumer.
Une révélation sensationnelle en avait fait soudain connaître le
signataire. C’était un conseiller municipal, M. Pierre Le Roux, greffier
du juge d’instruction, en personne...
--Non?
--Si. Entendons-nous. Le brave homme n’avait pas voulu ainsi rendre plus
difficile la tâche de son patron. Il avait signé ce papier comme il en
signa bien d’autres, sans y entendre malice et seulement pour faciliter
la tâche du secrétaire de la mairie. Il signait d’habitude en blanc des
actes de naissance ou de mariage et tous autres grimoires de
l’état-civil. Mais--c’est grave--comme la loi précise que seuls les
adjoints sont autorisés à signer pour le maire empêché ou absent, sauf
délégation du préfet, et que les conseillers n’ont pas cette prérogative
exceptionnelle, tous les actes revêtus de la signature de M. Pierre Le
Roux étaient _ipso facto_ illégaux. Par conséquent, M. Roger Le Roux,
comte de Kerninon, n’était pas inhumé légalement. C’est à savoir même
si, aux termes de la loi, il était mort! Vous pensez si nous en
faisions, nous, des gorges chaudes, au nez de la municipalité
lannionnaise.
L’impéritie de M. Soisbault, maire, portait ici un de ses fruits parmi
tant d’autres. Messieurs de la chicane se pâmaient d’aise. Il allait
falloir gratter, raturer, rectifier que Marie-Anne était née fille, tout
ce qu’il y a de plus née, et que «mon frère Yves» était réellement marié
avec la Paimpolaise. Il allait falloir dresser l’acte authentique
d’inhumation du seigneur breton deux fois mis dans la terre à Ploulec’h.
De beaux jours se préparaient pour la basoche.
Et c’est encore la presse honnie qui fit sortir ce lièvre et qui permit
à des conjoints d’être vraiment unis, à des enfants d’être normalement
au monde... MM. les Goélands avaient beau dire et beau faire: un passage
de reporters dans une petite ville comme Lannion, d’ailleurs charmante
et hospitalière, n’est pas inutile du tout. On venait d’en sentir les
effets. Un défunt à l’hôpital en fut, il est vrai, la victime, car, mort
«d’une maladie non contagieuse», personne ne voulut plus signer son
permis d’inhumer. Mais on ne fait pas, n’est-ce pas, d’omelette sans
casser des œufs et ce malheureux finit tout de même par recevoir une
sépulture.
Je laissai Mega Sulvan rire doucement sous sa main.
--Vous rendiez la vie impossible à la magistrature, fit-il.
--On s’amusait, oui. Où est le mal? Nous étions alors une trentaine,
reporters, photographes, journalistes parisiens ou provinciaux. La ville
entière nous appartenait. Il nous suffisait de paraître pour mettre en
fuite la «bande des Goélands», craintive de tout scandale, et nous
n’avions pas, en somme, à prendre parti pour ou contre l’accusation.
Nous faisions de l’information, ni plus, ni moins. Tant pis si les
gestes des uns ou des autres prêtaient à l’ironie. Nous n’y étions,
personnellement, pour rien.
Mais revenons à nos moutons.
Maître ALLAIN, NOTAIRE ROYAL.
--Mme la comtesse de Kerninon prit l’air, pour la première fois depuis
la reconstitution du drame, chez son fils, le notaire Fleury, quand le
juge d’instruction Truchelut qui, avec sa casquette, son visage glabre,
son air calme et sa vue basse, cachait, sous un dehors bonhomme, une
grande finesse de Toulousain, l’appela à son cabinet, le 7 octobre.
Tout Lannion croyait que la grande dame par alliance, renseignée par ses
avocats sur les affirmations accablantes des experts, et apprenant
notamment que «le comte avait eu la main traversée en saisissant le
canon d’une arme tenue par une autre personne», tout Lannion, dis-je,
croyait que Louise Théolas allait enfin entrer «dans la voie des aveux».
Il n’en fut rien. La veuve savait fort bien compter et, dans une affaire
où les chiffres tenaient, en marge de l’amour, une place importante,
elle était parfaitement avertie que le meurtrier n’hérite jamais de sa
victime. Et elle ne semblait pas se soucier le moins du monde, en
plaidant le drame passionnel, de risquer la perte des 10.000 francs
stipulés à son contrat de mariage et de l’usufruit de la moitié des
revenus du comte, inscrits à la suite de ce document, par son époux,
pour le cas de mort. C’était du moins ce qu’on disait, et son attitude
confirmait ce soupçon.
Elle ne se souvint donc pas du tout des circonstances de l’«accident» du
21 août et se refusa formellement à y avoir pris la moindre part. Au
surplus, ne pouvant l’en faire démordre, le juge n’étudia, devant elle,
que l’état des finances conjugales.
Aussi un nouveau personnage, jusqu’alors dans la coulisse, est-il entré
en scène, ce matin-là, poussé au premier plan par la comtesse. C’était
Maître Désiré Allain, ancien notaire, qu’elle affirmait violemment avoir
été «le compagnon de débauche de son mari».
Ce tabellion en retraite ne se cachait point d’avoir, à l’insu de la
femme, procuré des ressources importantes à son ami Kerninon, qu’il
accompagna en Corse avec Bernardine. Notaire royal, possédant seul dans
la contrée le sceau royal, valable après la chute fatale de l’éphémère
République, ainsi qu’il le répétait à ses clients, c’était un homme haut
en couleurs, à la cravate et aux mains négligées, qui claudiquait
fortement quand il se promenait le long du Guer avec la bande des
Goélands.
Il se défendit comme un beau diable, naturellement, d’être pour quoi que
ce soit dans le drame.
--J’ai procuré de l’argent à bien d’autres, à 6 ou 7%, disait-il.
Cependant, une semaine auparavant et lorsque le comte était en but aux
récriminations de sa femme, il fut mis en présence du notaire Fleury,
sortit des comptes hypothécaires inconnus de Mme de Kerninon, et apprit
à celle-ci que son noble époux avait dépensé, en sept ans, plus de
300.000 francs de son capital. Neuf jours plus tard, la rue des
Célestins était ensanglantée...
Depuis, Maître Allain, qui courait clopin-clopant après son argent,
avertit la partie civile du chiffre d’hypothèques dont s’était, pour sa
part, grevée la succession seigneuriale. Vous jugez l’homme?
Tandis que ce prêteur s’agitait en sautillant, le juge examinait une
lettre confidentielle du comte à son ami Allain, puis il confronta la
comtesse et Bernardine.
Celle-ci, à son tour, parla chiffres. Elle affirma savoir que le notaire
Fleury avait reçu 100.000 francs pour son étude sur les 250.000
provenant de la vente du château ancestral. Pour elle, simple
consolatrice, elle ne recevait jamais que de petites sommes dérisoires.
--Vous ne faisiez rien et vous portiez des bas de soie! intervint
aigrement la comtesse, assise dans un fauteuil.
--Oh! vous aussi, vous avez vécu avec le comte sans être mariée,
riposta-t-elle. Vous avez tué votre mari. Quel cœur avez-vous donc?
--Je proteste, fit l’autre.
Edmond Letourneur, frère d’une autre héritière, Céline Loarer, intervint
pour rappeler à l’accusée une phrase dite par elle quatre jours avant le
drame: «Cette fois, je ne les raterai pas; et cela viendra plus tôt que
tu peux le penser...»
Mme de Kerninon reçut cette nouvelle douche sans faiblir: son système de
défense s’y opposait. On la reconduisit en prison. Mais, son éminent
défenseur, Maître Henri-Robert, car elle avait fait appel à ce grand
avocat, ayant demandé des soins pour sa cliente, le juge commit deux
docteurs, MM. Savidan, Le Merdy, pour l’examiner. Comme elle était
atteinte d’une maladie de cœur, son hospitalisation fut jugée probable
et prochaine. M. Truchelut dut donc attendre son retour à la santé au
milieu de toutes les soustractions et divisions dont, grâce au notaire
royal Allain, se composait désormais la fortune du dernier des Kerninon.
L’intérêt de l’affaire réside, comme vous voyez, dans une question
d’argent. M. le comte est mort surtout de cela, je pense.
--Moi aussi. Mais cela n’enlève pas les fautes de l’instruction.
--Je ne prétends rien de semblable.
--Bien sûr. Et alors?
--Alors j’enchaîne. Le même jour, 7 octobre, on apprenait qu’on avait
levé à Nice, devant Maître Fleury, son avocat Néovitau et M. Fillandeau,
chef de la Sûreté, les scellés sur le coffre-fort du comte de Kerninon à
la Société générale et sur son appartement de la rue Pertuiax. La
perquisition fut très longue. On trouva des titres. Mais point de
testament et, en marge des livres de dépenses, disait-on, des
inscriptions injurieuses tracées par Mme de Kerninon à l’adresse de son
mari. Mais ce n’est là qu’un tout petit détail. Permettez-moi d’insister
sur le rôle du notaire Allain.
* * * * *
M. le notaire «royal» honoraire Désiré Allain manifestait un émoi
presque touchant à force de sincérité pour avoir, vraiment contre son
gré, été enfin mêlé à l’instruction de l’affaire Kerninon.
--C’est la première fois! répétait-il ingénument...
Il espérait bien, comme on dit, «passer au travers» et il avait, en fin
renard, pris quelques assurances à ce sujet. Mais voici que Mme la
comtesse, tout en croquant du sucre trempé d’eau de mélisse chez le
juge, l’a obligé à comparaître, après avoir été traité par elle de
débauché, de gredin et pis encore!
--Si j’étais un débauché, comme l’affirme cette ancienne chanteuse, qui
jouait à Monte-Carlo l’argent de son mari, disait-il, est-ce que
j’aurais la fortune que j’ai?
Il possédait, en effet, quai de l’Aiguillon, une vaste demeure qu’il
occupait en célibataire, et des créances nombreuses un peu partout, dont
sa clientèle de châtelains et de nobles hobereaux soupçonnait toute
l’importance sans la connaître au juste. Mais il voulait se disculper à
tout prix de l’accusation d’usure et s’adressait à la presse pour se
faire rendre justice. Il m’aborda, un matin:
--Je vous offre l’apéritif, me lâcha-t-il en pleine figure.
--Merci, non!
Il brandissait, pour m’allécher, la «lettre d’Alger», signée du comte de
Kerninon. C’était le document-massue, la missive confidentielle d’un ami
à un ami, qu’il fit connaître à la comtesse par son fils, le notaire
Fleury, et qui déclencha le drame, assurait-on. Il avait d’ailleurs des
papiers plein ses poches, et des plus intimes. Il m’expliquait:
Le comte, qui lui devait alors 85.000 francs environ d’argent placé en
hypothèques, sollicitait dans cette lettre, en grand mystère--et à
l’insu de sa femme, et surtout à l’insu de sa femme--une nouvelle avance
de 7.000 francs. Et comme il connaissait les habitudes de Maître Allain,
son vieil ami, il y inscrivait d’avance la somme totale qu’il lui
devrait signer, pour recevoir ces 7.000 francs.
--Cela fait, écrivait-il, à 6% d’intérêts pendant 8 ans, 7.000 + 3.360 =
10.360 francs qui s’ajouteront à ma dette. Silence surtout!
Or, parce que M. Fleury et sa mère pensaient que le comte dépensait trop
vite sa fortune et trouvaient que Maître Allain coûtait cher, celui-ci
mit cette lettre sous les yeux de M. Fleury. Le comte, outré d’un tel
procédé, s’emporta.
--Quelques jours plus tard, il me demandait encore un service, contait
Maître Allain, ingénument immonde: il n’était donc pas si fâché que ça!
Vous voyez d’ici ce vieux coureur aux abois acceptant n’importe quel
contrat pour assouvir sa passion, et passant par tout ce qu’exigeait
l’usurier.
C’est par ce truchement que Mme de Kerninon apprit que 300.000 francs du
capital manquaient, dont 90.000 francs dus au «notaire royal», si l’on
en croyait les reçus du comte, et 79.000 francs seulement si l’on ajoute
foi au nouveau total, corrigé, du prêteur, et qu’elle comprit qu’elle
marchait à la ruine.
Maître Allain fut beaucoup plus mêlé à cette tragédie qu’il ne
paraissait au premier abord, n’est-ce pas, et ce n’est certes pas parce
qu’il avançait, depuis quinze ans, de l’argent au comte qu’il était
fondé à trahir son secret. Je le lui dis.
--J’ai bien remis aussi, en deux ou trois fois, 9.500 francs à
Bernardine, ajouta-t-il.
Et il poursuivait ses explications:
--Ces 9.500 francs sont compris dans la somme que je réclamerai aux
héritiers, que ce soient Mmes de Saint-Pierre et Villeneuve, partie
civile, ou Mme de Kerninon, si elle est acquittée. Car je suis, de toute
façon, créancier...
M. le juge Truchelut avait noté tout cela. Il possédait peu à peu une
base très solide pour l’accusation et pouvait démêler sans trop de peine
les causes et le scénario du drame.
--Le jury de Saint Brieuc jugera, dis-je au bonhomme qui ne put retenir
une grimace.
En somme, l’enquête était finie. Le juge avait entendu tous les témoins
et tous les experts. L’instruction avait duré trois mois.
Le 8 mars, la comtesse de Kerninon quitta la prison de Lannion, escortée
par deux gendarmes, pour être transférée à la prison de Saint-Brieuc.
Elle avait sollicité la faveur d’effectuer le voyage en automobile. On
lui accorda cette faveur.
Voilà toute l’affaire Kerninon.
Maintenant, si vous y consentez, nous allons relire ensemble mes notes
du procès. Prises à l’audience, dans une salle électrisée, pleine à
craquer, elles constituent le plus sûr document et, au point de vue
journalistique, le plus fidèle. Au surplus, les voici.
Mega Sulvan se pencha. Nous lûmes ensemble: