M. le Procureur s’affola tout à fait. Il jeta des ordres comminatoires:

--Employez la force!

--S’il donne une réquisition, dit un des deux gendarmes et, s’ils

n’obéissent pas, on tire dessus, voilà tout!

Il ne s’agissait que d’abattre, sans tambour ni trompette, tous les

envoyés spéciaux de la presse départementale et parisienne!

Et ces violences s’élevaient dans l’air pur, tandis que les docteurs, à

peine masqués par une bâche, opéraient. La foule grondait. Plus sages

que notre ennemi, nous nous réfugiâmes dans un débit. Nous y étions à

peine introduits que le juge, M. Truchelut, qui avait pris

l’arrière-boutique du bistro pour cabinet et procédait au premier

interrogatoire d’un témoin entendu par la presse trois jours auparavant,

en sortit comme si sa chemise brûlait et rejoignit son procureur dans le

cimetière. Ce dernier, toujours aux cent coups, fit comparaître séance

tenante la débitante et le ciel entendit les menaces qu’il proféra.

--Nous scions l’os? se demandaient pendant ce temps les médecins penchés

sur le cadavre habillé d’une chemise.

Ils cherchaient la balle homicide. Les magistrats furetaient alentour.

Soudain, ils découvrirent, derrière une porte, deux reporters en arrêt

dans l’église. Ce fut une nouvelle tempête et un nouveau scandale. Le

Procureur hurla. Les camarades furent arrachés de force à leur

observatoire, traînés, expulsés _manu militari_, cependant que la foule,

toujours accoudée au mur, témoignait de sa réprobation et lançait dans

l’enclos des quolibets à la magistrature.

Cette scène inimaginable aurait duré longtemps si les médecins n’avaient

dépêché leur besogne.

--J’aurais aimé voir ici le docteur Paul, avouait le docteur Étesse, son

confrère, tandis que M. Millardet dictait au greffier des paroles que,

malgré le Parquet, la presse notait à mesure:

--Il n’y a pas de balle dans la main droite, mais passage d’un

projectile de la paume à l’extérieur et traces de poudre. Au visage,

sous la pommette gauche, puis par le maxillaire inférieur, une balle

s’est logée le long de la branche montante gauche du maxillaire gauche.

Direction de haut en bas, de dedans au dehors, d’avant en arrière,

traces de poudre...

--Donc, deux balles: une dans la main, une dans le cou, disaient les

reporters.

Ils en avaient fini, eux: un accident ne suppose pas deux coups de feu,

et un suicide devenait aléatoire. La preuve du crime était faite. Ils

s’en allèrent.

Cahin-caha, l’équipage judiciaire les suivit, M. le Procureur

ronchonnant dans sa triste barbe poivre et sel:

--Il est inconvenant que ces «gens-là» mènent leurs enquêtes mieux que

les nôtres et plus vite. Qui leur demandait de venir? On était ici fort

tranquille. M. le Président du tribunal somnolait, M. le Juge allait à

ses affaires, et, moi, l’archéologie m’occupait. Le comte tué ne

réclamait rien. Qui les a priés de se mêler à cette affaire? La mention

«œdème pulmonaire» suffisait bien, et, l’opinion publique, moi, je m’en

fous!...

Hélas, le récit de sa fâcheuse algarade courait déjà sur les fils

télégraphiques...

Sulvan se mit à rire.

--Vous gêniez, dit-il, ce retardataire. Au fond, vous êtes terribles!

--Peut-être. Nous avons des excuses. Au surplus, le Procureur en

convint, mais trop tard: la vie était déjà, pour lui, impossible.

Laissez-moi vous le présenter.

* * * * *

--M. le Procureur de la République intérimaire Mocudé, donc, fut un

magistrat fort ennuyé: il n’avait jamais supposé qu’un homme aussi bien

enterré que le comte Roger de Kerninon provoquerait, mort, tant de

polémiques autour de sa tombe, comme je viens de vous le dire.

--S’il est des morts qu’il faut qu’on tue, le comte est de ceux-là,

pensait le juge suppléant de Rennes.

--C’est un monsieur tout à fait bien, précisait un de ses compatriotes.

On le voit chaque matin aller à la messe avec ses sœurs et il ne ferait

pour sûr pas de mal à une mouche...

Les gens de Lannion ne le connaissaient pas encore tout à fait. Il était

jusqu’alors humblement claustré dans la pension la moins chère de la

ville et ne sortant que le soir pour une petite promenade le long de la

rivière avec quelques vieux messieurs qu’on appelle sans respect les

«goélands» parce qu’ils regardent couler l’eau avec mélancolie. Il

devint tout à coup célèbre, d’une célébrité qu’il avait recherchée, sans

le vouloir et obtenue instantanément.

--L’instruction est secrète, affirmait-il.

Il ne soupçonnait pas alors ce que sont les méthodes un peu brutales de

la presse d’information qui doit renseigner le public impatient de

détails au fur et à mesure des événements, et qui cherche d’autant plus

à percer le mystère, même des maisons nobles, qu’on s’efforce davantage

d’en épaissir le secret. Il a su brusquement ce que c’est.

Cette presse maudite et ces reporters insupportables énervés par

l’attitude du malheureux procureur, s’acharnaient. Ils cherchèrent à

percer un mystère encore de cette affaire qui les accumulait à plaisir:

il s’agissait de savoir quel fut le magistrat municipal qui signa le

permis d’inhumer. La chose était d’importance.

En effet, M. Soisbault, maire, avait coutume de laisser à ses adjoints

le soin de recouvrir ces pièces de leur signature. Or, il avait deux

adjoints: M. Barre et M. Geffroy. Mais M. Geffroy était aussi Maître

Geffroy, avocat de Mme de Kerninon et, par conséquent, son défenseur.

Que les dieux me gardent d’insinuer que M. Geffroy, adjoint, se soit

laissé influencer par Maître Geffroy avocat, et--puisqu’on murmura

partout avant que le comte soit mort, que la comtesse n’était pas

étrangère à ses blessures--qu’il se laissa aller à faire enterrer

légalement la victime. Je me garderais de le dire. Mais il est certain

que des mauvaises langues l’insinuaient et que la chose méritait d’être

tirée au clair.

Cela est si vrai que le juge Truchelut désira vérifier ce point: il

chargea le lieutenant de gendarmerie d’ouvrir une enquête. Cet officier

devait au surplus rechercher le permis d’inhumer, dont nul ne savait

quel avait été le sort.

--Nous en avons toujours en blanc, disait le secrétaire de la mairie, et

qui sont signés par l’un ou par l’autre des adjoints.

--Il est à la sous-préfecture, affirmaient d’autres personnes.

Le sous-préfet le niait. D’ailleurs cette pièce avait dû suivre le

corps, être présentée à la mairie de Ploulec’h et au bedeau de l’église

où eurent lieu les obsèques.

Le malheur voulut que le bedeau ne sût rien et que les employés de la

mairie erraient on ne savait où dans les campagnes environnantes au

moment qu’on aurait eu besoin d’eux dans leurs bureaux.

Ce ne fut donc pas la presse qui renseigna, ce jour-là, le juge

là-dessus et les journalistes seraient rentrés bredouilles de leur

visite nouvelle à Ploulec’h s’ils n’avaient eu la bonne fortune de

rencontrer un peu plus loin, au village du Yaudet, un des principaux

témoins de l’accusation: Céline Loarer.

Cette femme alla voir le comte à la clinique Aurégan. Elle en reçut les

confidences et notamment celle-ci qui est de poids:

--Quand ma femme tira sur moi, dit le comte, parce que je refusais de

faire immédiatement un testament en sa faveur, elle avait fermé à clef

la porte de notre chambre. Au bruit de la détonation, Mme Fleury, ma

belle-fille, accourut. Elle eut beaucoup de peine à entrer. Mais, dès

qu’elle pénétra, elle se jeta sur la comtesse et lui retira le revolver

des mains.

M. Truchelut, le juge, qui est malin, savait cela quand il fit arrêter

la comtesse. C’est un argument qui devait servir à la confondre lors de

la reconstitution du crime. Peut-être alors Louise Théolas, bouleversée,

pouvait peut-être entrer dans la voie des aveux, comme on dit. L’affaire

aurait ensuite suivi le cours ordinaire et Lannion aurait retrouvé le

calme dont elle commençait à sentir le besoin. Les journalistes auraient

couru vers d’autres besognes. M. le Procureur Hervieu serait rentré de

congé, et M. Mocudé serait retourné à ses recherches archéologiques en

poussant un soupir. Tout cela était simple. Trop.

--Ça se serait produit si l’enquête avait été menée par des hommes du

métier, fit Mega Sulvan. Mais, on avait, il me semble, commis, comme à

plaisir, plusieurs sottises. J’en soupçonnais plusieurs au récit des

journaux. Maintenant, j’en suis sûr. Cette affaire-là fut assez mal

conduite. Continuons.

Et il replongea ses yeux dans les miens.

--Je vais vous présenter les nouveaux personnages, dis-je. Ils

n’appartiennent pas absolument au drame, mais ils en font partie tout de

même: ils l’entourent, forment l’ambiance et expliquent l’atmosphère.

C’est la bande des «goélands».

--C’est-à-dire?

--La bourgeoisie locale.

--Ah? Voyons ça!

* * * * *

--Il y avait des semaines que la «bande des Goélands» témoignait d’une

inquiétude inaccoutumée. On la voyait aller et venir, de 5 à 7, sur la

promenade au long du Guer, se heurter à la façade de l’_Hôtel de

France_, dont l’entrée lui était interdite, faire demi-tour et trottiner

jusqu’à la Poste pour revenir à son point de départ. Elle n’avait pas

cessé d’agiter ses moignons, au fur et à mesure que les événements se

déroulaient, mais elle avait perdu de son assurance.

L’affaire Kerninon portait en effet un rude coup à cette bande d’oiseaux

honorables. Elle suivait d’aussi près que possible la marche si fâcheuse

de l’instruction et, pour se tenir au courant, son délégué achetait

chaque soir à la gare un journal pour toute la troupe, qui le dévorait

des yeux et en dissertait jusqu’au dîner. Elle se désolait. M. le

Président du tribunal émettait des apophtegmes sur la dureté des temps

où la République triomphe. M. le Receveur de l’enregistrement opinait.

Parfois, M. Soisbault, maire, qui, par crainte de ses responsabilités

dans l’affaire, consommait, en secret, tous les constipatoires de sa

pharmacie, arrivait avec une grosse nouvelle. La bande l’entourait,

l’écoutait et battait des ailes.

--La comtesse a peur d’être empoisonnée dans sa prison, disait-il.

--Vraiment?

--On le dit.

--On m’assure aussi que M. le curé a détruit le permis d’inhumer.

--Non?

--Si!

--Comment, dès lors, M. le Président, sauver cette «gourgandine»?

C’est ainsi qu’ils la nommaient tous jadis, quand ils lui imputaient la

déchéance morale de son noble époux et la dissipation de la fortune

seigneuriale. M. le Président, remâchant sa rancœur d’un jugement qui

avait rejeté ses conclusions premières et débarbouillé à grands coups de

torchons un roturier de ses protégés indûment frotté par la savonnette à

vilain, soutenait, maintenant, que Louise Théolas représentait à Lannion

la morale nobiliaire et les mœurs respectables. Son compère, marchand

d’élixir formique, approuvait ses dires. Autour de ces caricatures, la

vie trépidait: les autos filaient et le télégraphe infernal emportait à

tire d’ailes l’infecte copie des journalistes acharnés à tirer la Vérité

de son puits. Quand la nuit tombée empêchait de distinguer M. Cudeloup

de M. Mocudé, le Procureur intérimaire glissait à pas feutrés vers sa

soupe économique. C’était l’heure de rentrer au logis. La bande des

Goélands se dispersait.

Ce n’était pas elle qui aurait demandé pourquoi M. Hervieu, Procureur en

exercice, ne rentrait pas spontanément de congé, alors qu’une si grosse

affaire se débattait dans son cabinet. Elle comprenait qu’on craignît

les coups. Mais elle souhaitait que MM. Mocudé, Truchelut, Cudeloup,

Savidan, Le Merdy, docteur, avec ses collègues Aurégan et Le Goffic, se

débrouillassent.

--Je crois, avouait M. Le Merdy, questionné, que le comte de Kerninon

avala trop de chloroforme avant de trépasser...

Cette audacieuse opinion aurait pu coûter cher à ce jeune homme s’il

n’avait eu bec et ongles pour la défendre. Car M. Aurégan, comme M.

Soisbault, comme M. Geffroy et comme enfin tous les hommes considérables

de la cité, répondaient à l’envi qu’aucun d’eux, avant l’enterrement de

la victime, n’entendit parler de crime et que cette version d’un

accident opératoire était nouvelle. Or, ils seraient arrivés honnêtement

à expliquer que la blessure que portait le comte à la main avait été

causée par une machine à coudre et que c’est en mangeant un perdreau

qu’il avala la balle qui le tua.

Mme la comtesse prise de remords dans sa cellule, aurait pu aider son

avocat à la défendre en plaidant le crime passionnel. Elle le pouvait.

Elle aurait eu pour elle tous ceux qui savaient que son époux fut

infidèle au-delà des limites permises et qu’il la bafouait publiquement

sur ses terres, en Bretagne, comme à Nice et ailleurs. Il y avait des

excuses pour son geste.

Alors peut-être la bande des Goélands, déconfite, voyant enfin vide un

tribunal où la justice n’était sévère qu’aux petits, aurait-elle été

balayée par un souffle d’air pur. On la montrait jusqu’ici du doigt. On

disait:

--M. le Président, depuis vingt-deux ans à Lannion, refuse le poste de

conseiller à la Cour parce qu’il faudrait travailler à Rennes. M.

Soisbault, maire, ne représente guère la République dont il est

serviteur.

On aurait dit:

--Des temps nouveaux sont venus. La justice a réparé sa balance. Le

droit féodal n’est plus. Tous les hommes sont égaux en droits.

La mort du dernier des Kerninon aurait servi à quelque chose. Voilà ce

qu’on disait et ce que nous pensions. Mais la comtesse gardait le

silence, la justice pataugeait, et la gendarmerie, ayant achevé sa tâche

et ne recevant plus d’ordres, attendait, l’arme au pied, de nouvelles

instructions.

Les grandes enquêtes de Mega Sulvan · 第 35 / 60 题