DU COTÉ DES TÉMOINS

--Louise Théolas, comtesse de Kerninon, continuai-je, incarcérée dans la

vieille maison d’arrêt de Lannion, se plia aussitôt à la discipline et à

la nourriture pénitentiaires. Et, dans cet ancien couvent devenu

collège, prison et gendarmerie tout ensemble, elle put à son aise

rassembler ses souvenirs, de la naissance de son fils, en sa

dix-septième année, au drame qui la rendait veuve à soixante ans.

M. le juge Truchelut, de son côté, écoutait, supputait, échafaudait et

cimentait l’accusation. Des témoins défilaient devant lui. C’était

Bernardine Nédellec, mince comme un cep et noire comme une mûre,

rapportant les dernières confidences du blessé, l’histoire d’un

testament détruit l’instituant légataire universelle et les menaces de

Mme de Kerninon envers elle. C’était Maître Fleury, fils de l’inculpée,

défendant sa mère et rassemblant les mots d’amour filial, d’intérêt et

de sang:

--C’est moi qui ai retiré les balles du revolver, le soir de l’accident,

disait-il, et jeté les cartouches dans les cabinets, pour éviter une

imprudence toujours possible de mes enfants.

--Votre mère, disait le juge, n’aimait pas le comte; elle attendit huit

jours presque avant d’aller le voir à la clinique.

--Elle était malade d’émotion et couchée! répliquait le fils. Nous avons

un certificat médical.

--Elle le disputait.

--Non! Il n’y eut jamais chez M. de Kerninon que d’ordinaires

discussions conjugales.

--Votre étude n’a-t-elle pas été payée avec l’argent reçu par le comte

pour la vente du château ancestral?

--Non! Cette étude n’est pas payée encore. J’en dois le prix à mon

prédécesseur...

--Bernardine Nédellec affirme le contraire.

--Bernardine a dit un jour devant témoins: «Le comte peut me quitter,

j’ai ce qu’il me faut maintenant.» C’est donc elle la bénéficiaire des

libéralités du comte et non pas moi!

Le magistrat arrêtait cet affreux interrogatoire, et recevait un autre

témoin, M. Jean Le Goffic, fils de l’ancien Président de la Société des

Gens de Lettres, médecin place du Marabach et appelé rue des Capucins,

le 21 août, dès que le sang coula.

--Quand j’arrivai, dit-il, le comte, debout, se lavait la figure dans

une cuvette. Le coup avait été tiré si près que son visage et sa main

portaient le tatouage de la poudre. Je fis conduire le blessé chez le

docteur Aurégan. Il fut radiographié le lendemain. Huit jours plus tard,

on l’endormit dans son lit, pour la seconde fois et devant la comtesse,

pour extraire la balle logée derrière le maxillaire. Mais il eut

aussitôt un rictus apoplexiforme si grave que je fis sortir Mme de

Kerninon épouvantée. Dans la salle d’opération, après incision du cou,

il eut une syncope.

«Nous pratiquâmes, les docteurs Aurégan, Le Merdy et moi, la respiration

artificielle. Puis, on le remonta. A neuf heures, on tenta la

trachéotomie. Il expira peu après. C’est tout ce que je sais, et aussi

que, le lendemain du drame, je déchargeai moi-même le revolver chez

Fleury et dessertis une balle, pour une expérience radiographique. Il y

avait, je m’en souviens, trois douilles vides, dont deux récemment

tirées et une plus ancienne.

--Est-ce lui ou le notaire Fleury qui déchargea l’arme? interrompit

Sulvan.

--On ne l’a jamais su au juste!

--C’est au moins curieux.

--Nous l’avons tous pensé. Mais revenons aux faits:

--Vous n’avez reçu aucune confidence? demandait le juge au témoin.

--Aucune.

--On parlait d’accident. Pourquoi le certificat médical attribue-t-il la

mort à de l’œdème pulmonaire?

--Pour masquer certaines choses... énonça M. Le Goffic, qui se reprit

aussitôt et ajouta:

--Ce n’est pas moi qui, le lendemain de la mort, signai le certificat

médical. Évidemment, l’œdème était la conséquence des blessures

antérieures...

Vous voyez que le certificat médical retenait l’attention, même du juge.

Limitée aux faits, tenant compte des obligations du secret

professionnel, la réponse du docteur Le Goffic appelait cependant le

témoignage du docteur Aurégan.

Petit, sec, sanguin, celui-ci s’y prêta nerveusement.

--Pourquoi, demanda le juge, votre certificat médical n’attribue-t-il la

mort qu’à de l’œdème pulmonaire?

--Le certificat médical? répète-t-il, mais il ne signifie rien au point

de vue médical. Il indique l’œdème parce que c’est la cause efficiente

de la mort, un point c’est tout. Ce n’est pas un document légal. Vous

n’ignorez pas que le certificat médical de décès n’existe à Lannion que

depuis trois ans, et que c’est moi qui le fis créer lorsque j’étais

conseiller municipal, pour servir à dresser la statistique des causes de

décès et notamment celle des maladies contagieuses!

--Alors, la statistique de morts violentes par coups de feu sera fausse,

cette année au moins? s’écria M. Truchelut.

--Que voulez-vous dire? riposta l’autre. Rien ne m’obligeait à parler de

coups. La balle par elle-même était un accident banal et l’organisme du

comte aurait pu résister au traumatisme et à l’opération; il eût vécu

comme beaucoup d’autres gens avec une balle dans le corps. Le mot œdème

prouvait qu’il ne s’agissait pas d’un accident opératoire et qu’en somme

ce n’était pas moi qui avais tué mon client.

«Comprenez-moi bien, il s’agissait, m’avait-on dit, d’un accident. Je

n’avais pas à savoir comment cet accident s’était produit, pas plus que

je n’avais à dire dernièrement que ce fut une automobile qui renversa un

de mes clients mort à ma clinique d’une fracture du crâne. Je mis sur le

certificat médical: «Fracture du crâne» et ce fut tout. Le permis

d’inhumer fut délivré séance tenante.

--Quoi? un héritier trop pressé déclarerait que sa mère est morte la

veille et cela suffirait pour que le permis d’inhumer soit signé par le

maire et la dame conduite au tombeau sans qu’on soit venu voir si la

défunte n’a pas été empoisonnée?

--Certainement. Il n’y a pas, en province, de médecins de l’état-civil

comme à Paris, vous le savez mieux que tout le monde...

--Permettez-moi de penser et de dire que cette affirmation m’apparaît

formidable. Alors la rumeur publique ne vous avait pas mis en défiance?

On répétait partout que le comte avait été blessé par la comtesse. Vous

étiez son ami intime, son confident. Vous aviez voulu acheter son

château. Et même l’examen des blessures n’a pas attiré votre attention?

--Pas le moins du monde. Médecin traitant, je soigne les malades sans

avoir à connaître pourquoi ils sont malades.

--Vous n’avez pas remarqué que le trajet de la balle allait de haut en

bas?

--Je sais que l’entrée de la balle était au-dessous de la pommette. Mais

je ne sais pas si elle a été tirée d’en haut.

--Le comte n’avait pas la tête en bas et les pieds en l’air quand il fut

blessé. Menacé, il a dû se baisser en s’abritant du bras droit.

--Je l’ignore. Et je n’avais pas à signaler à personne mes observations.

Je vous répète que le 21 août, le comte de Kerninon, blessé à la main

droite et à la joue gauche, se confiait à mes soins. Le 28 août, il

mourut d’œdème pulmonaire à 10 h. 30 du soir. C’est tout. Le reste

appartient au secret professionnel.

Et, tout agité encore, l’ancien médecin-major quitta le Palais de

Justice, traversa le pont sous lequel la marée repoussait le filet d’eau

de la petite rivière du Guer et se rendit chez lui.

A ce moment même, Bernardine Nédellec racontait à qui voulait l’entendre

que le même docteur lui avait demandé le secret sur les confidences du

comte et promis pour l’avenir l’appui de la comtesse. Vous devinez que

cette confidence, faite devant des journalistes, ne tombait pas dans des

oreilles de sourds!

--M. Truchelut, le juge, n’insista pas davantage?

--Si. Pas tout de suite! Je vous raconte les choses chronologiquement.

Nous observions d’ailleurs, nous, les péripéties du drame en spectateurs

désintéressés. Mais nous ne dissimulions pas, cependant, nos sentiments.

Le sort de la comtesse, le rôle de son fils, celui de Bernardine, et

l’attitude même du comte, avant sa mort, nous passionnaient. Car, on se

laisse prendre, malgré l’habitude, à l’ambiance. Or, là-bas, tout le

monde n’était pas convaincu de la culpabilité de Mme de Kerninon, il

s’en faut, et les courants de l’opinion publique n’étaient pas

négligeables pour des informateurs. Nous vivions le drame avec la foule.

Vous n’ignorez pas complètement cela, vous autres, gens de police. Une

«belle affaire» vous excite.

--Nous manquerions à nos devoirs en suivant de telles impulsions.

--Sans doute. Vous êtes trop maître de vous, vous, Sulvan, pour vous

laisser émouvoir. Tous vos collègues n’ont point votre sang-froid.

--Il est indispensable.

--Le perdre est humain.

Une femme de soixante ans, menacée dans sa vie conjugale et son avenir

par une jeune rivale, une femme venue de loin à la fortune et au respect

du monde, inculpée du meurtre de celui qui lui donna sa couronne et son

nom, c’était fort émouvant. Et si des policiers se fussent bouché les

oreilles pour éviter d’entendre les clameurs de la foule, nous devrions,

nous, journalistes, les enregistrer, au contraire.

Néanmoins, je reconnais que l’atmosphère tragique aurait dû suffire pour

empêcher de rire au spectacle d’une _commedia dell’arte_ aussi burlesque

que réussie, dont Lannion fut tout à coup le théâtre. Mais il est

impossible de relater véridiquement les événements sans évoquer cette

scène extraordinaire: un témoin fuyant vers la gare poursuivi par le

juge et cent galopins à leurs trousses, sous les quolibets des badauds.

Nous assistâmes à ce spectacle effarant.

Cela commença de bonne heure, le 12 septembre je crois, par la

protestation véhémente du docteur Aurégan, qui, sorti de sa clinique

pour se rendre au Palais de Justice avec son collègue Le Goffic, s’éleva

publiquement, c’est-à-dire auprès des journalistes, contre les propos

que la demoiselle Bernardine avait mis dans sa bouche le 2 septembre.

--Elle est venue chez moi, comme cliente, disait-il, et elle passa à son

tour. Je n’avais, je le jure, jamais entendu parler d’elle. Elle se

nomma, me demanda comment Kerninon était mort et, d’après les

confidences du comte, accusa spontanément Mme de Kerninon d’avoir tiré

sur le malheureux trois ou quatre balles. Je lui racontai ce que je

pouvais lui dire sur la fin de mon client. Mais j’oppose le démenti le

plus formel--et je l’opposerai jusqu’à la mort--à tout le reste de ce

qu’elle a raconté.

Nous enregistrâmes cette protestation et ce souhait. Il devait, au

surplus, être exaucé séance tenante.

M. Truchelut, juge d’instruction, mettait précisément son cabinet à la

disposition du docteur Aurégan et de Mlle Bernardine Nédellec. En somme,

il s’agissait pour le magistrat de commencer ce délicat travail: établir

le rôle de chacun dans l’évidente volonté de silence après le drame et

peut-être de partage éventuel de la fortune du blessé en cas de décès.

Or, une fois en présence, le docteur et la «consolatrice» furent

soudainement d’accord; ils nièrent d’une même voix, l’un avoir dit et

l’autre avoir entendu les paroles déjà imprimées par la presse. Le juge,

qui dissimulait avoir reçu la veille les aveux à ce sujet de la jeune

Bernardine, enregistra, sans s’émouvoir, les déclarations nouvelles des

intéressés. Chacun ensuite tira de son côté. Mais... la contestation

n’était pas finie. Harcelés dans les couloirs, pressés de questions par

les meilleurs reporters de Paris, les deux compères se contredirent à

nouveau:

--Vous l’avez dit?

--Non!

--Si!

Le tout dans le plus beau tapage du monde. Le juge l’entendit et brusqua

les choses. Il décida de procéder sur-le-champ à une nouvelle

confrontation. Or, Bernardine, poussée dans ses retranchements et prête

aux larmes, décidait subitement de quitter Lannion pour se soustraire à

la curiosité publique. Par malchance, il n’y a qu’un chemin pour aller à

la gare: le pont de la rivière. On l’aperçut, son bagage à la main. On

courut après. M. le juge Truchelut s’élança: les journalistes bondirent;

les galopins galopèrent. On la rattrapa; on la ramena.

Et à deux heures de relevée, elle dut comparaître à nouveau devant le

juge en présence du docteur, répéter les termes exacts de la

conversation tenue le 2 septembre à la clinique. Elle les répéta. On

chicana sur les mots. Mais il fut enfin entendu, écrit et paraphé, que

le docteur Aurégan avait bel et bien réclamé le secret de la jeune fille

contre promesse d’un avenir honorable.

Ce fut tout pour ce jour-là. On estima que c’était assez. On n’a pas

toujours l’occasion d’apprendre que, pour faire enterrer quelqu’un, un

certificat médical n’est nécessaire que si le décès est suspect, ainsi

que l’affirmait sans rire le docteur Aurégan, ni de voir la magistrature

assise quitter son siège pour rattraper au vol ses justiciables. On

devait s’occuper plus tard de l’autopsie de la victime et penser bientôt

à la perquisition aux lieux du meurtre. On ne pouvait pas tout faire à

la fois.

--Quoi, s’exclama Mega Sulvan, il n’y avait pas encore eu de

perquisition deux semaines après le drame?

--Trois semaines. Le drame avait eu lieu le 21 août. Nous étions le 12

septembre.

--C’est inconcevable.

--C’est ce que nous répétions au juge. Il nous regardait, nous écoutait

et paraissait surpris de notre science judiciaire. Nous avons suivi,

n’est-ce pas, tant d’instructions criminelles, que nous en connaissons,

là-dessus, à nous tous, autant qu’un Parquet tout entier. Mais nous ne

pûmes décider ce brave homme. Quelqu’un agissait, dans la coulisse,

contre nous. Vous allez savoir qui, tout à l’heure. Voulez-vous,

auparavant, que je vous dise ce qu’on répétait, autour de nous, dans le

public, à Lannion, tandis que se poursuivait l’enquête?

--Volontiers!

--Prenons le lendemain de ces interrogatoires. C’est le 13 septembre, un

dimanche. Les cloches ont appelé les fidèles à la cathédrale Saint-Jean

du Balay. Le sermon traite de la sincérité dans la confession. Sous le

soleil, les désœuvrés bavardent au long du Guer et des touristes gagnent

les plages de Perros-Guirec, de Trégastel ou de Saint-Michel-en-Grève.

Au Palais de Justice, le procureur de la République,

Mocudé--rappelez-vous ce nom--commente avec M. Truchelut, juge, et M.

Cudeloup, chef greffier, le secret légal de l’instruction. Et partout,

dans les vieilles maisons du XVe siècle comme dans les appartements

neufs du quai et dans tous les châteaux des alentours, on parle de la

grande affaire lannionaise et des péripéties judiciaires. On passe au

crible les mobiles de chacun.

Louise Théolas, comtesse de Kerninon et Loulou de café-concert, a peu de

partisans parmi les hommes. Mais elle en a parmi les femmes:

--Elle avait déjà perdu l’amour de son mari. Elle allait perdre jusqu’à

sa fortune et, vieillie, ayant arraché jadis son fiancé au Conseil de

guerre, elle n’avait pour avenir que l’abandon et la misère...

D’autres plaignaient le notaire Fleury, son fils, père de quatre

enfants, dont la situation devenait impossible. Et l’on revenait, avec

du trouble dans l’esprit, au rôle du docteur Aurégan.

C’était un honnête homme, assez vif, qui jouissait du prestige quasi

mystique que les médecins partagent avec les prêtres. On confie à l’un

son corps et à l’autre son âme: sont-ils capables d’erreurs, eux qui

sont gradués?

--Ami du comte, le soignant, sachant sa volonté suprême de ne pas

ajouter un scandale définitif à l’ancien scandale de son mariage, il est

intervenu tout naturellement auprès du témoin redoutable, Bernardine,

pour qu’elle évitât au moins la boue sur la tombe du dernier des

Kerninon, disaient les bonnes gens.

On enterra la victime en parlant du crime derrière le cercueil; la

justice n’entendait pas. On montrait du doigt la meurtrière, en grand

deuil; la justice détournait la tête. M. Soisbault, maire et pharmacien,

avait, sans sourciller, délivré le permis d’inhumer et classé pour les

statistiques futures de l’état-civil, le certificat médical du docteur

Aurégan: œdème pulmonaire. Tout était consommé. L’assassiné reposait

sous la dalle près de ses ancêtres et le partage de ses biens allait

commencer sans que la justice eût soufflé mot, quand Bernardine parla

aux cousines, que leur plainte allait faire héritières.

Alors, saisi d’un texte, la justice s’ébranla enfin, mais si

discrètement que le bruit de son pas ne résonna point au dehors. Elle

aurait pu conclure au non-lieu sans que personne le sût.

La presse arrive. Aussitôt tout s’anime et tout change. Lannion

s’enfièvre. Le juge se hâte. L’interview seconde l’interrogatoire. La

comtesse est conduite en prison. La vérité s’agite dans son puits:

Thémis a quitté son bandeau. On va tout savoir. Demain, on fait

l’autopsie. Mardi, on perquisitionne. Mercredi, le premier

interrogatoire commence.

--Je vous dis ça, ne le répétez pas, disent les témoins aux

journalistes.

On dénonce. On accuse. On dément. Les commères assiègent le Palais de

Justice. Les gamins écrasent les bégonias du jardin public qui

l’entoure. La ville ne connaît plus le repos. On va voir à Ploulec’h le

château ancestral vendu. On relit, au cimetière, les inscriptions

funéraires des Kerninon. L’opinion publique a vaincu les résistances: le

voile du secret est tombé. Nous y étions bien, nous, pour quelque chose.

Mais nous n’avions pas tout vu.

Les grandes enquêtes de Mega Sulvan · 第 32 / 60 题