DU COTÉ DE L’ACCUSATION

Lannion apprit brusquement, ce 10 septembre, l’incarcération de Mme de

Kerninon, tandis qu’une auto m’emportait à Tréguier, avec des confrères

chez Mlle Louise Villeneuve, cousine germaine du comte. C’était la

plaignante: il fallait l’entendre. La vieille demoiselle habitait avec

deux servantes un coquet château près du Pont-Noir. Elle nous reçut en

pantoufles, charlotte en tête et les brides au cou, sécateur à la main,

fort émue comme bien l’on pense, et nous prit pour des policiers.

--La comtesse est arrêtée! annonça tout à trac l’un des nôtres.

La dame joignit les mains pour remercier Dieu. Puis, elle se mit en

quatre pour nous servir.

--Préférez-vous causer dans le parc, messieurs? fit-elle, ou dans le

salon?

Nous choisîmes le salon--bien entendu--pour voir l’intérieur, les

tableaux, les souvenirs de famille, et la descendante des seigneurs de

Lezenor nous y mena au galop. Les volets claquèrent contre les murs.

Elle nous fit asseoir. Elle parla. Sa joie pétait:

--Nous avons su l’accident de ce pauvre Roger par les servantes,

dit-elle. Puis la comtesse nous informa, par dépêche, de la mort. Le

jour des obsèques, à Ploulec’h, nous apprîmes que le malheureux avait

été tué par sa femme. Le lendemain, Bernardine vint à Paimpol conter à

la marquise de Saint-Pierre la terrible confidence de notre parent, vous

savez:

--Elle a tiré sur moi. J’ai reçu quatre balles...

Et Maître Rivoallan, notre conseil, consulté, nous décidâmes de porter

plainte contre inconnu. C’est toute l’affaire.

--Le comte était mal avec sa femme? demandai-je.

Notre hôtesse fit une moue, et ses mains à mitaines s’élevèrent. Elle

secoua la tête, indignée, et la rancœur coula de ses lèvres:

--Roger avait connu cette chanteuse de café-concert en Algérie. Il la

ramena à Brest, son congé fini, avec ses parents, puis il se maria avec

elle à Philippeville. Ah! le pauvre garçon n’eut guère à se louer de

cette affreuse mésalliance! Il en gardait la peine, dans le fond de son

cœur. Car elle était grossière, cette femme, et joueuse! Pour le ramener

à nous, pourtant, nous avons consenti trois fois, vers 1913, à la

recevoir. Mais ce fut vite impossible. Nos relations cessèrent et n’ont

jamais repris.

Aux obsèques, je m’arrangeai pour ne pas lui tendre la main...

La noble demoiselle demeura songeuse.

--Comment le docteur Aurégan, reprit-elle, a-t-il pu cacher les

blessures de notre cousin?

Nous la poussâmes:

--Il n’a pas parlé des blessures?

Elle minauda, retenant un secret, puis le lâcha:

--Non. Le certificat médical du docteur attribue le décès à l’œdème

pulmonaire.

Nous nous regardâmes stupéfaits.

--De l’œdème?

--De l’œdème! C’est incroyable! Mais vous saurez, messieurs, convaincre

le juge, n’est-ce pas? M. Aurégan se retranche dernière le secret

professionnel. L’article 378 du Code pénal--notre conseil

l’affirme--permet au juge de passer outre. Il s’agit d’un assassinat!

Elle pouvait parler encore, la brave dame, parler toujours, jouer des

prunelles, évoquer ses ancêtres, raconter sa jeunesse et maudire Louise

Théolas, l’intruse. Nous ne l’écoutions plus. Elle était, pour nous,

vidée. Cette histoire d’œdème jetée par elle dans nos oreilles nous

enfiévrait l’esprit. Et nous n’avions, tous, qu’une hâte: joindre

l’étonnant toubib, l’assaillir, l’encercler, lui arracher

l’indispensable interview.

Nous savions que le juge n’avait pu obtenir la comparution du médecin.

Il le convoquait. L’autre ne bougeait point. Il le faisait quérir par

l’huissier. Le docteur faisait la sourde oreille. Nous devions, coûte

que coûte, être plus heureux que lui. Et, déjà, nous ne tenions plus en

place. Nous laissâmes tomber la demoiselle et nous nous enfuîmes comme

des voleurs. C’est à peine si nous accordâmes, en passant, un regard à

Renan, qui, en bronze et assis, médite près de l’église.

Revenus à Lannion en quatrième vitesse, nous nous précipitâmes chez le

docteur.

--Il est absent! objecta sa bonne.

Nous passâmes outre. Il nous le fallait sur l’heure. Nous atteignîmes sa

clinique, furetant comme si les murs pouvaient nous apprendre quelque

chose, et, seule, Marie, l’infirmière, nous arrêta. Je la vois encore:

une forte servante, carrée comme une poutre. Elle ne voulait rien dire.

Nous la forçâmes. Des reporters déchaînés ne connaissent pas

d’obstacles, et nous avions tous rencontré ailleurs bien d’autres

adversaires que cette femme. Bientôt, elle parla.

--Le comte, affirma-t-elle, fut atteint par une balle qui lui sectionna

le pouce de la main droite et, fracassant la mâchoire, se logea dans les

vertèbres du cou. Opéré le soir même du drame, il le fut encore huit

jours plus tard, mais mourut deux heures après l’opération.

--L’œdème pulmonaire qui se produisit alors fut ainsi, sans doute, la

cause immédiate de la mort, mais les blessures non signalées par le

praticien n’y furent évidemment pas étrangères, pensions-nous...

Mais on ne pouvait obtenir davantage d’une servante. On la laissa. Il

fallait entendre, maintenant, la suprême confidence du mourant, de la

bouche même de sa maîtresse.

Bernardine Nédellec, revenue de Morlaix, petite brunette aux yeux

foncés, vêtue avec une sobre élégance, attendait précisément dans le

vestibule du Palais de Justice, que le juge l’interroge.

--Qu’allez-vous déclarer? lui demandai-je.

--Que voulez-vous que je dise? répondit-elle. J’ai connu, il y a cinq

ans, à Paris, alors que j’étais dactylographe aux Régions Libérées, le

comte chez qui ma sœur Yvonne était domestique. Je le suivis à Nice, en

Corse, en Bretagne. Il subvenait à mes besoins. Mais la comtesse se

montrait jalouse et lui rendait la vie dure. Elle voulait de l’argent.

Elle lui avait fait vendre son château pour avoir les 250.000 francs

nécessaires à l’établissement à Lannion du notaire, son fils. Elle

jouait aussi gros jeu à Monte-Carlo, et réclamait une dotation de cinq

fermes par testament. Or, elle savait que le comte se proposait de

m’avantager. Elle m’en voulait donc. Il y a deux mois, à Nice, elle

pénétra chez moi, revolver au poing, et menaça de me tuer. Elle m’appuya

son arme sur la tempe.

--Je le quitte si vous devez le rendre heureux, lui dis-je.

«Mais ce fut lui qui la quitta.

«Il ne revint ici la trouver que parce qu’il était bon et craignait son

chagrin. Il n’a pas échappé, cette fois, à son sort. Elle l’a menacé

souvent et battu parfois. Elle a fini par le tuer.

--C’est une femme intrigante et dominatrice, disait d’elle Mlle de

Villeneuve. Elle nous apporta le déshonneur...

--Vous n’aviez pu obtenir, en somme, aucun renseignement sur le

certificat médical? fit Mega Sulvan, qui suivait son idée.

--Non. Mais je vais y venir. Il a retenu, comme vous pouvez le penser,

toute notre attention. Seulement, vous savez bien que nous ne faisons

pas nos enquêtes comme les policiers font les leurs. Pour vous, la

justice a le temps. Pour nous, le fait du jour, surtout, compte: la

rotative attend sa nourriture.

--C’est juste.

Les grandes enquêtes de Mega Sulvan · 第 31 / 60 题