UN DRAME A LANNION

Grand et de grande allure, haut en couleurs et portant beau, M. le comte

Jean-Baptiste-François-Eugène-Roger Le Roux de Kerninon, la victime,

était à Ploulec’h, par Lannion, un seigneur, le seigneur. Tout le pays

ou presque, jusqu’à la mer--des fermes, des pâtures, d’autres biens

encore--lui appartenait par droit d’héritage. Cependant, on l’y voyait

peu. Habitué à la fastueuse insouciance des gentilshommes campagnards,

dont les serfs, les fermiers et les gardes font valoir le domaine, il

habitait Paris et passait généralement l’hiver à Nice, ne revenant en

Bretagne qu’à l’automne pour chasser sur ses terres, courir la lande,

vider des pots et trousser des cottes de vilaines. Il ne fréquentait

guère, alors, que le docteur Aurégan, son ami, directeur d’une clinique

et médecin-légiste de la sous-préfecture des Côtes-du-Nord, et d’humbles

pêcheurs du Yaudet, sur la côte.

Pourtant, les dernières années de sa vie, Lannion sur le Guer l’aperçut

plus souvent dans ses rues, car il logeait rue des Capucins, dans la

maison de Maître Élie Fleury, fils de sa femme et notaire récemment

installé.

Or, le 21 août 1924, un jeudi, si mes souvenirs sont exacts, survint

après déjeuner, chez ce tabellion, une catastrophe domestique. Mme de

Kerninon était montée ranger du linge au premier étage. Son mari

s’occupait près d’elle. Ils étaient seuls. Soudain, un coup de feu

claqua, puis un autre. De violents coups de botte furent donnés dans la

porte. La femme du notaire se précipita. Elle vit descendre le

gentilhomme ensanglanté. Elle entra dans la chambre, et trouva la

comtesse toute pâle, affaissée dans un fauteuil.

--Qu’est-ce qu’il y a, mère? cria-t-elle.

--Le comte s’est blessé en maniant son revolver, répondit la dame.

Le docteur Le Goffic fut appelé. Il examina rapidement le blessé, puis

le fit transporter, en auto, à la clinique du docteur Aurégan. Le

malheureux n’en devait sortir, la semaine suivante, que les pieds

devant, dans un cercueil solide en bois de chêne, et ne pouvant plus

rendre qu’à Dieu compte de ses faits et gestes. Il avait cinquante-six

ans.

Ses obsèques furent solennellement célébrées, le 1er septembre, à

Ploulec’h, au milieu d’une nombreuse affluence. Sa veuve suivait, en

grand deuil, le convoi funèbre. Et la cause officielle de la mort du

seigneur fut celle que colportait la famille:

--Il s’était mortellement blessé en maniant son arme...

Cependant, derrière le cercueil, et tandis que le recteur répandait

l’eau bénite, de fâcheux bruits couraient dans l’assistance:

--C’est sa femme qui l’a tué...

Mais nul n’aurait peut-être osé élever tout haut de doutes sur les

motifs avoués de cette fin tragique si, dès le lendemain, 2 septembre,

le Procureur général à Rennes n’avait trouvé dans son courrier une

plainte en assassinat contre inconnu, rédigée en bonne et due forme,

déposée par Mme la marquise de Méliérenc de Saint-Pierre et par Mme

Louise Villeneuve, cousines du défunt.

Cette plainte souleva dans Lannion une formidable émotion, et délia les

langues les plus solidement cadenassées. Certains s’étonnèrent enfin que

le noble disparu ait pu se blesser lui-même de quatre balles, dont deux,

croyait-on, l’auraient atteint à la main et à l’avant-bras gauche, les

deux autres derrière le cou et au côté droit de la tête. Ils le dirent

et le répétèrent. Leurs voisins colportèrent d’autres racontars. La

rumeur s’enfla, de commère à commère, le scandale s’étendit.

Les gens se rappelaient soudain des tas de choses. On sut bientôt que la

comtesse de Kerninon, née de parents grecs et algériens, ne possédait

pas des quartiers de noblesse aussi authentiques que ceux de son mari.

Il s’en fallait de beaucoup. On se souvint qu’elle se nommait en bonne

roturière, Louise-Suzanne Théolas, veuve Fleury, femme d’un tonnelier

mort à l’hôpital, en Afrique, qu’elle avait été chanteuse de

café-concert, et qu’elle servait comme bonne à tout faire chez le

colonel d’un régiment de spahis où le jeune M. de Kerninon s’était jadis

engagé, et où il l’avait connue. On raconta que cette liaison avait fort

alarmé la famille du hobereau, et qu’elle ne donna point ce qu’il en

espérait lui-même de joies, puisqu’il retarda le plus possible une

légitimation survenue seulement en 1892, et qu’il noua plus tard

d’autres liens avec la demoiselle Bernardine Nédellec, née à Plougouven.

--La dactylographe? interrompit Sulvan qui suivait mon récit avec la

plus grande attention.

--A Morlaix, oui. Cette double vie du noble breton, plus ou moins

ignorée du vulgaire, n’était, à vrai dire, pas du goût de la comtesse.

Elle coûtait cher au comte. Surveillé, il avait dû se procurer des

ressources en cachette, et, peu de temps avant le drame, vendre une

grande partie de ses propriétés et, même, le château de ses ancêtres.

La vie conjugale était alors devenue difficile. La fortune seigneuriale

fondait vite et trop de personnes à la fois pouvaient espérer ou

craindre de figurer sur le testament du dernier des Kerninon.

--C’est son héritage qui l’a fait mourir, disait-on...

Chacun s’efforça de voir clair dans cette aventure. La thèse de

l’accident trouvait peu de créance. Celle d’un suicide fut aisément

rejetée. Il ne resta donc, comme plausible, que l’hypothèse d’une

discussion nerveuse, à propos d’argent, survenue le 21 août entre le

comte et sa dame, et terminée par le claquement d’un browning.

--Elle l’a tué! concluait-on.

On la disait plus vieille que son mari. On la disait joueuse, dure,

autoritaire et méprisante. Elle n’était pas du pays. C’était une

intruse. La Bretagne entière gronda autour de ses voiles de veuve. Une

instruction judiciaire fut ouverte.

Et des journalistes accoururent. Une grosse affaire venait au jour. Elle

devait soulever le joli tapage que vous savez.

Vous n’ignorez pas ce qu’il en est. Un drame tel que celui-ci n’est, en

somme, qu’un fait divers. Ce n’est rien, tant que la presse, la grande

presse de Paris, l’ignore. Mais du moment que les reporters arrivent,

suivent l’enquête, assistent aux perquisitions, découvrent des témoins,

les questionnent, vont, viennent, entrent dans les maisons, en sortent,

poussent les portes, regardent aux fenêtres, flairent, quêtent, notent

et télégraphient chaque jour des colonnes entières de détails qui

passionnent la foule, une petite ville calme jusqu’alors comme Lannion

s’enfièvre, se met à bouillir, entre dans la célébrité et, tant que ça

dure, ne connaît plus de répit. Elle est littéralement bouleversée par

un ouragan.

--Je sais, fit Mega Sulvan. Je vous ai vus souvent à l’ouvrage, maudits

parfois et admirés aussi. Vous nous aidez quelquefois, vous nous gênez

dans certains cas. Mais vous faites votre métier comme nous faisons le

nôtre. Il n’y a rien à objecter. Toutefois, dites-moi, est-ce qu’il y

eut, à Lannion, des policiers?

--Non. Ni la Sûreté générale de Paris, ni la 13e brigade mobile de

Rennes ne furent appelées. Le juge se chargea seul de toute la besogne,

et la gendarmerie locale procéda aux enquêtes du mieux qu’elle put.

--C’était le droit du juge. Je n’en disconviendrai pas. Cependant, cette

méthode expose le magistrat à des risques: on ne s’improvise pas

policier!

Il se tut. Je poursuivis mon exposé.

Les grandes enquêtes de Mega Sulvan · 第 28 / 60 题