J’étais vraiment trop lié avec Mega Sulvan pour ne pas deviner, rien
qu’à sa vue, la démangeaison de parler que ce pondéré ressentait en ma
présence.
--Jamais je ne me suis confié ainsi, m’avoua-t-il un jour.
--C’est un singulier privilège que nous partageons avec les confesseurs,
répondis-je: on ne peut rien nous cacher. J’ai remarqué souvent cela.
Les gens qui devraient par dessus tout se taire perdent toute prudence
dès que nous arrivons. Cela est dû sans doute à ce qu’ils sont en état
de crise lorsque nous nous occupons d’eux. Il s’agit toujours d’un
drame. On a tué quelqu’un, il y a eu le feu ou quelqu’autre accident
violent trouble leur vie. On va les arrêter, parfois. Alors, ils n’ont
le contrôle d’eux-mêmes:
--«Vous qui êtes journaliste, disent-ils, vous saurez que... mais vous
ne le répéterez pas...»
Plus ils devraient garder le silence, plus ils parlent.
Mais je n’avais pas encore remarqué cette incontinence chez les
policiers.
Le commissaire sourit. Puis il réfléchit suivant son habitude, hocha la
tête et me lança enfin tout à trac:
--Avez-vous fait l’affaire Kerninon?
--Oui.
--Croyez-vous la comtesse coupable?
J’hésitai. Il le remarqua. Songeant toujours, et la voix légèrement
voilée, il prononça:
--Je ne crois pas que l’enquête judiciaire ait été bien menée.
L’avez-vous suivie de tout près?
--J’y fus mêlé, fis-je.
--Alors, vous pourriez m’exposer les faits. Nous les examinerions
ensemble, car je n’ai pas su exactement ce qui s’est passé et je garde
là-dessus dans l’esprit un certain malaise. J’ai trop de goût pour
l’analyse et la logique pour qu’il en soit autrement.
--Bien. Changeons de rôle! répliquai-je, vous m’écoutez?
Il acquiesça. J’égrenai aussitôt mes souvenirs: