--M. le juge d’instruction Truchelut était un petit homme glabre et
courtois, que je vois encore, natif de Toulouse, de mœurs douces, fort
satisfait d’occuper dans le Palais de justice de Lannion, aux bords du
Guer, un cabinet paisible. Il s’y rendait chaque matin, rompant le
jeûne, au passage, d’une rasade de vin blanc à l’_Hôtel de France_, son
voisin, puis il attendait avec tranquillité l’heure du déjeuner pour
retourner chez lui.
Saisi de l’affaire Kerninon par la plainte de Mmes Villeneuve et de
Saint-Pierre, qui mettait en cause les plus hautes notabilités du pays,
il l’examinait sans hâte, lorsque les premiers journalistes débarquèrent
à la gare, du train de Paris. J’en étais.
Impérieux et ardents, nous entrâmes le chapeau sur la tête chez le juge.
Nous le questionnâmes sans ménagements, et lui demandâmes, comme il
sied, les précisions les plus impertinentes.
--J’interroge demain, 10 septembre, Mme de Kerninon, dit-il.
--Vous l’inculpez? firent les autres, le bloc-notes en main et le crayon
en arrêt.
--Je...
--Vous la placez sous mandat de dépôt?
--Je...
--Elle est coupable, n’est-ce pas?
Nous n’avions encore vu personne, ni la comtesse, mi son fils, ni sa
bru. Nous savions déjà tout. Nous savions que le juge avait reçu, la
veille, au soir, M. Gallou, armurier-expert. Celui-ci avait examiné
l’arme du meurtre, un revolver à barillet. Il lui trouvait une détente
si dure qu’il fallait réarmer le chien après chaque coup.
--Plusieurs balles n’ont pu partir sans aide, au cours d’une simple
imprudence du défunt, affirmait-il.
--La comtesse prétend le contraire.
L’expert hochait la tête:
--Elle se trompe...
Les journalistes savaient ça. Vous devinez comment?
--Oui.
--Nous avions parlé dans le train avec des indigènes. Nous savions aussi
qu’une voisine, la veuve Le Nay, avait nettement perçu deux détonations
au moins le 21 août vers 13 h. 30, et contait avoir vu, de ses yeux vu,
ce qui s’appelle vu, descendre de chez le notaire le comte blessé.
Bref, nous avions ouï dire que des témoignages fort graves faisaient
craindre un assassinat. C’étaient ceux de Perrine Lecouvreur, vieille
paysanne du Yaudet, nourrice du comte, de Céline Loarer, sa fille et
sœur de lait du seigneur, et de Bernardine Nédellec, la maîtresse en
titre. Toutes trois, ayant rendu visite au blessé dans la clinique du
docteur Aurégan, avaient entendu sortir de sa bouche une accusation
terrible contre sa femme:
--Elle m’a tiré quatre coups de revolver, confia-t-il. On m’a déjà
extrait trois balles. Mais je vous supplie de ne rien dire, moi
vivant...
C’en était assez pour nous convaincre, nous reporters, que nous suivions
une bonne piste. C’était plus qu’il n’en aurait dû falloir au magistrat
pour se résoudre immédiatement à inculper d’homicide volontaire l’épouse
du comte de Kerninon, seigneur de Lezenor, de Kercaradec, de Kerfenan,
de Kernadiel, de Kerdionou, de Kerloas, Kerlaouenan, Launay et autres
lieux, ultime descendant d’une famille établie en Léon depuis l’An 1000,
dont la devise magnifique était: «Guerre ou Amour» et dont un ancêtre,
Louis Le Roux, sieur de Kerninon, avait été assassiné, le mercredi 26
août 1654, d’un coup d’épée dans les reins.
Le 10 septembre, donc, vers 10 heures, Louise-Suzanne Théolas, comtesse
de Kerninon, quitta ce que tout Lannion nommait la chambre du crime, au
premier étage de la maison de Maître Fleury, son fils, et, marquée,
lourde, hautaine, en grand deuil, le voile noir des veuves baissé sur la
figure, elle passa devant les journalistes indiscrets jusqu’à
l’insolence, et se présenta au juge. Il la fit asseoir et la regarda
par-dessus ses lunettes. Puis, il l’interrogea. Elle répondit avec
impertinence.
Quelques minutes plus tard, deux gendarmes arrivaient au Palais de
Justice.