Je vais vous raconter une histoire vécue, très récente et à laquelle je
ne fus mêlé en aucune manière, fit Mega Sulvan.
Elle fut conduite par mes collègues. Mais elle vous intéressera,
certainement. Elle comporte l’emploi d’une méthode policière différente
de la mienne propre, mais tout à fait courante, et qui peut donner comme
vous allez le voir, d’excellents résultats.
--C’est une affaire criminelle? fis-je.
--Dramatique, répliqua-t-il.
--Je suis tout oreilles.
Il commença:
Le 13 avril 1922, exactement, M. le Contrôleur général du Service
judiciaire des Recherches, à la Sûreté, reçut une lettre officielle du
Consul général de France à New-York. Ce haut fonctionnaire, prié par le
Headquarters Police, demandait l’envoi urgent du portrait
anthropométrique d’une certain Moïse Bagnoli, né en Corse et recherché
pour un crime commis aux États-Unis avec plusieurs complices. On
s’empressa de lui donner satisfaction.
Un mois plus tard, le 8 mai, le _Department of Police of New-York City_
envoyait à Paris, pour identification, les empreintes digitales d’un de
ces complices, en indiquant qu’il pouvait être question d’un nommé Henri
Boilat, dit Antonio Garcia, âgé de 35 ans, natif de Corse, condamné à
Paris, vers 1915, et déporté à l’île du Diable.
Ces indications suffirent à faire retrouver à l’instant, au D. K. V. à
l’identité judiciaire de la Préfecture de Police, la fiche de ce
récidiviste: Gabriel-Alphonse Mouray, né le 20 octobre 1889 à Paris,
condamné à sept ans de travaux forcés pour assassinat d’un vieillard,
faubourg Saint-Antoine.
En septembre, toutes les polices du monde reçurent une feuille imprimée,
reproduisant de face et de profil le portrait de: _Gabriel-Alphonse
Mouray, autrement dit Henri Boilat, Alphonse Sanchez, Henri Neukermans,
et Bebe of Saint-Antoine_, avec ses empreintes digitales, main droite et
main gauche, et que je vais, somme toute, vous montrer: la voici.
Sulvan me tendit la feuille, je la lus:
DÉPARTEMENT DE POLICE
CITY OF NEW-YORK
Division des détectives.
Circulaire nº 3 A. Le 9 septembre 1922.
$20.000.00 de récompense.
Recherches pour agression et vol.
_Signalement: âge 35 ans; taille 1 m. 676 (5 pieds, 6 pouces), poids
81 k. 72 (180 livres anglaises); teint foncé, nez proéminent; deux
fausses dents en or sur le côté gauche de la mâchoire supérieure; né
le 20 octobre 1889 à Paris, France. Parle français, italien, espagnol
et anglais. S’engage comme maître d’hôtel quoique étant tourneur en
bois de son métier. Obtient ses places par l’intermédiaire des bureaux
de placement. Travaille parfois comme garçon dans les restaurants
français ou italiens. Est sous mandat d’arrêt. $15.000 de la dite
récompense sont offerts pour l’arrêt et la condamnation de cet homme
et de François Martell, autrement dit Émile Baerle, François
Rétil et «The Jockey»._
_Signalement: âge 30 ans, taille 1 m. 549 (5 pieds, 1 pouce); poids 54
k. 48 (120 livres anglaises), teint foncé; visage mince; nez pointu et
légèrement déformé; natif du quartier du Pamier, Marseille, France.
Parle français, italien et espagnol. Peut être placé comme maître
d’hôtel._
_$2.500 de la dite récompense sont offerts pour l’arrêt et la
condamnation de cet homme; le reste, soit $2.500 pour tout autre
participant._
_Conditions de récompense: tous les renseignements fournis seront
traités confidentiellement et les ayants droit à la récompense seront
protégés. Les récompenses ne seront accordées que jusqu’au 9 septembre
1923._
_Les susnommés agissant de concert avec d’autres (dont deux ont été
arrêtés et condamnés), se sont introduits, le 2 avril 1922 chez M.
Albert R. Shattuck, de New-York, et ont volé de ces lieux une quantité
de bijoux décrits au dos de la présente circulaire._
_Demande est faite aux agents de police, aux shérifs, ainsi qu’à
toutes les institutions pénales, de chercher dans leurs records et de
se tenir aux aguets, ces hommes pouvant être arrêtés pour quelque
mineure offense._
_Si les dites personnes étaient localisées, les arrêter, les détenir
et télégraphier à Detective Division Police Headquarters, New-York
City, qui enverront un agent muni des documents nécessaires._
Au dos, s’étalait la somptueuse description des bijoux volés.
--Toutes les polices du monde étant averties, poursuivit Sulvan, la
Sûreté générale, pour sa part, désigna mes bons camarades le commissaire
Bayard, avec Poullain et Hoher, inspecteurs, et la Police judiciaire,
pour la sienne, le brigadier Cholet avec ses camarades Louis et Hiquet,
pour retrouver Mouray, tandis que Roch, du Contrôle général des
Recherches, accompagnait les copains.
Et la chasse commença.
* * * * *
Deux ans auparavant, un individu correct sonnait un matin à la porte de
Maître Campinchi, avocat.
--Je désirerais voir votre maître, dit-il très doucement à la
domestique.
--Voulez-vous me donner votre nom? fit-elle.
--Ce n’est pas la peine...
--Faites entrer ce monsieur, ordonna Maître Campinchi, prévenu.
L’homme pénétra dans le bureau clair. Il était robuste, avait le cou
large, l’épaule roulante, le cheveu blond, presque roux, l’œil bleu. Il
salua poliment, et, d’une voix d’enfant, demanda:
--Vous ne me reconnaissez pas, maître?
--Ma foi non!
--Ah? Vous m’avez défendu en 1906: Mouray!...
--Mouray? Mais... vous êtes en rupture de ban?...
--Oui, monsieur. Il me restait trois mois à tirer. Je n’ai pas pu: mon
père était malade, n’est-ce pas, à Ivry, ma mère aussi. J’ai voulu les
revoir. Je suis venu...
--Asseyez-vous!
Il obéit. Et, de sa voix enfantine, avec des gestes précis d’orateur
précédant la parole et marquant le coup, il conta la chose:
--J’avais fait des économies--là-bas--pour fuir... On ne se méfiait pas
de moi, n’est-ce pas? J’étais bien noté. J’aimais la pêche. Alors, pour
amorcer les poissons, je m’écartais chaque jour un peu plus. Les
«gaffes» disaient: «C’est Mouray. Inoffensif. Pas de danger qu’il les
mette, celui-là...»
«Le jour dit, nous sommes partis cinq, sur une pirogue creusée dans un
tronc d’arbre. Sept jours de mer pour gagner la Guyane hollandaise. Vous
savez ce que c’est? Il y a les requins, la soif, la faim. Tout ce qu’on
raconte: pis! Bref, on y arriva. Je vécus d’abord en pêchant des
tortues, dont les gens sont friands. Puis, j’ai roulé, bien entendu.
Mexico, Trafic. Un matin, l’État d’Indiana, où j’étais, devint malsain
pour moi. Un pavé. On a parlé de 800.000 francs volés. Du bluff. C’est
un type, Carlisle, monsieur, de South Beat qui le prétend. Il n’y avait
pas tant dans son coffre-fort. Passons. Je gagnai New-York. C’était en
1914. Et là, j’entrai chez M. Shattuck, Albert-R. Shattuck, comme
aide-jardinier. Riche maison et bonne place, je ne dis pas le contraire.
Des braves gens, qui payaient honnêtement. Mais il m’est arrivé des
malheurs...
--Ah?
--Oui. Je quittai mes patrons pour aller laver une poignée de bijoux,
quinze mille balles, en Californie.
--Des bijoux... à eux?
--Ils étaient à eux, avant... Méchante opération, au surplus: ça s’est
terminé à coups de revolver.
--Et alors?
--Bah! Je revins de Californie à New-York. Et je retournai chez les
Shattuck, comme maître d’hôtel, cette fois. C’étaient des gens sans
rancune... Mais je ne veux pas vous raser. Aujourd’hui, c’est pour vous
demander conseil rapport à ma rupture?...
--Écoutez, Mouray! fit Maître Campinchi. Je fus votre défenseur: je le
reste. Votre secret ne sortira pas d’ici. Vous le savez! Vous comprenez
ça? «_Je ne vous ai pas vu._» Toutefois, puisque vous demandez un
conseil, le voici: constituez-vous prisonnier! Vos bonnes notes au bagne
entreront en ligne de compte, et...
--Me constituer? Jamais!
Il se leva.
Il s’en fut.
Silence. Réflexions. Plan.
En mars 1922, il s’embarque pour New-York, avec Camilliéri, Crucciani et
Bagnoli. Le 2 avril, tous pénètrent, par la plaque de la cave placée sur
le trottoir, chez M. Shattuck, le menacent, diront-ils plus tard, «avec
des revolvers bourrés de coton», râflent les bijoux: 100.000 dollars, et
sont célèbres. Deux se laissent coffrer. Mouray «nage». Où? On
cherche...
* * * * *
Le jour qu’on enterra le père de Mourray, à Vitry, il y eût de
singuliers croque-morts auprès du corbillard, et, parmi les messieurs de
la famille, certains visages fort attentifs. MM. Poulain et Hoher, de la
Sûreté, trouvèrent mauvaise mine à MM. Louis et Hiquet, de la Police
judiciaire; et ceux-ci observèrent la fâcheuse allure de leurs collègues
inconnus en grand deuil.
Quant à Mouray, pas trace.
Ce fils dévoué, cet homme résolu qui, pour modifier ses empreintes
digitales, s’était naguère courageusement brûlé la peau des mains, ne
parut pas à l’enterrement de son père. Seule, une demoiselle sous ses
voiles funèbres...
Elle était loin lorsque mes collègues furent nez à nez, et, déconfits,
se reconnurent. Le «Bébé de Saint-Antoine» leur avait échappé une fois
de plus. Ils reprirent l’oreille basse le chemin de Paris, et croupirent
jusqu’au jour où quelque sordide indicateur «donna» la filature Berthe
Mulon, «ilotière», place de la Bastille.
--«Maîtresse de Mouray», disent les notes de police.
Travailleuse. Capable de ramasser cinq cents francs en coupures dont
chacune vaut cinq minutes de travail professionnel. Mais, pour le reste,
bonne tenue, fort à la coule, muette comme une carpe, et flairant le
roussin à cent mètres.
On savait qu’elle rejoignait le «fagot» à dates fixes et qu’elle le
nourrissait. Elle s’en allait tranquille, de son petit pas affairé,
prenait un tramway, descendait, et, subitement, brouillait la piste,
disparaissait. On la filait jusqu’aux bords de la Marne. Puis, elle
s’évaporait... Cela dura un mois, six semaines, plus.
Mouray était par là. Louis, Hiquet, Poulain, Bayard, Cholet en étaient
sûrs, mais...
Un jour, l’un d’eux note qu’une petite chienne familière accourait vers
la fille et sautait à ses jupes:
--Paix, «Zézette!», fit-elle.
--Cette chienne est à quelqu’un! observa l’inspecteur Hiquet.
Il rechercha «Zézette», la retrouva, la suivit. Elle le conduisit à
Gournay, chez Jorieux, restaurateur au coin du pont de pierre, à
l’enseigne de «_L’Ami Désiré_». Un gros homme jovial, le cœur sur la
main, installé sur les rives de la Marne, spécialiste en matelotes et
fritures, bon diable et père de famille. Clientèle de joyeux drilles, de
mariniers, de flâneurs d’eau, de couples sous la tonnelle, le dimanche,
et, pour le surplus des jours, de voisins, voire d’un poète: les
«faisans» ne gênent ni Gringoire, ni Villon...
Parmi tous, «celui qui n’est pas à sa place», et qu’un inspecteur adroit
repère toujours, tout de suite, au premier coup d’œil. C’est un habitué,
bien doux, bien calme, et fort apprécié à la ronde: M. Louis. Enragé
pêcheur, bricoleur par surcroît, et surtout occupé d’amorçages,
d’ablettes et de barbillons.
Bon enfant, il boit au comptoir près du commissaire de police de Chelles
et fréquente, sans qu’aucun incident se produise jamais, un quidam qui
se promène toujours avec, sur lui, un vrai matelas de billets. Il est
honnête et populaire. La rumeur publique est catégorique:
--M. Louis! Y a pas meilleur...
Les inspecteurs Louis et Hiquet, maquillés en débardeurs, le torse sous
le chandail et le veston usé, casquette en tête, identifient vite ce
brave homme: c’est celui qu’ils cherchent. C’est Mouray--qui vaut 15.000
dollars!
Ils deviennent alors, à leur tour, habitués de la guinguette. Embauchés
soi-disant près de là, ils prennent leurs repas chez Jorieux, parlent
pêche. Bientôt, on ne connaît qu’eux. Mouray lui-même indique les bons
coins de la rivière. On bavarde. On se lie presque. On se tutoie. Les
policiers pourraient à tout instant saisir le forçat se méfiant si peu
qu’il leur porte des asticots sur leur bachot. Mais ils attendent:
Mouray est fort: il défendra sa peau.
Or, le mercredi 3 octobre 1923, il s’enivre par hasard. Il quitte fort
éméché «_L’Ami Désiré_» avec un ami qui lui offre, pour ce soir,
l’hospitalité de sa chambre toute proche. Et, comme il a du
savoir-vivre, la boisson l’ayant indisposé, il nettoie en pleine nuit,
civilement, le parquet sali, avant que de dormir d’un sommeil lourd.
Supputant sa fatigue peut-être, et tandis que les hommes de la Sûreté,
postés aux alentours, veillent, ceux de la police judiciaire décident de
«le sauter» le lendemain. L’instant du déjeuner sera l’heure H...
Louis et Hiquet sont donc attablés près de la porte quand Mouray entre,
dit bonjour et va s’asseoir au fond, le dos au mur. Nul, dans
l’établissement, ne soupçonne le drame. Jorieux est au comptoir, rinçant
des verres. Sa femme et la bonne vaquent. Son fils est près de «M.
Louis».
--Tiens, petit, fait soudain l’inspecteur Louis au jeune homme,
connais-tu le coup des allumettes?
--Ma foi non.
--Je vais te le montrer!
--C’est pas la peine!
--Mais si, dit Mouray bénévolement, ce sera toujours un truc que tu
connaîtras...
Hiquet, pour voir la chose, s’approche.
--Attends, retire-toi du jour, dit à l’adolescent son camarade.
Et il veut l’écarter pour passer derrière l’évadé. Celui-ci a, brusque,
l’impression de l’encerclement. Il se lève.
--Police! Haut les mains! crient les autres qui se lancent.
Mouray culbute Hiquet d’un croc-en-jambe, repousse Louis, et tandis que
Poulain, surgi, vide au dehors son revolver pour faire du bruit et
appeler les copains, il veut fuir par la cuisine, gagner le bûcher puis
la route. Les policiers se cramponnent. Des détonations claquent. Mouray
tombe, reçoit deux balles encore, fait le mort. La scène a duré quinze
secondes.
--Mets ce pétard dans ton comptoir, pour les gendarmes, ordonne Hiquet à
Jorieux. Nous allons les prévenir. Il n’y a pas une voiture ici?
--Si c’est pour aller chez le médecin, j’ai ma carriole, dit le patron.
--Amène-la! Et si tu bouges, je te brûle!
Étendu, Mouray ne risque pas un geste et ne pousse pas un cri.
Le lendemain, tandis qu’à Gournay, les notables protestent contre
l’arrestation du si doux M. Louis, MM. Faralicq, commissaire à la police
judiciaire, Cholet, brigadier, Bacquart, juge d’instruction, étaient à
son chevet. Quand il vit la musculature puissante de l’homme, le médecin
consulté, le magistrat ordonna de transférer dès que possible à Fresnes,
le prisonnier: il fallait, pour le tenir, des murs solides...
* * * * *
Ce que fut, en juillet 1924, le procès aux Assises, vous le savez.
Président Mouthon, avocat général Caous, Campinchi, défenseur, Maître
Aubépin, partie civile, Shattuck, sa bonne, les policiers, témoins.
Impassibilité, talent, passion.
On apprit alors qu’au cours du grand cambriolage, mistress Shattuck, la
bonne mistress Shattuck au cœur sensible, qui chauffait du lait de poule
pour Mouray quand il était enroué, dut, dans son hôtel, guider les
brigands. Son mari et ses domestiques étaient enfermés dans une cave
qui, pour combattre la sécheresse, contenait cinq mille dollars de
liqueurs; elle dut satisfaire seule la recherche de l’argent.
--Où sont les bijoux? répétait le sympathique Mouray en menaçant les
yeux de l’excellente dame avec des épingles à chapeau...
Elle le dit. Ils volèrent. Elle fut libre. Son mari, dévissant avec un
canif la serrure de sa geôle, la rejoignit pantelante. Plus tard, il
déposa sa plainte, vint en France s’enquérir de Mouray, courut à
Londres, puis, apprenant que la somptueuse prime de 15.000 dollars était
caduque, alors qu’on suivait la piste Mulon, offrit à la police 25.000
francs de compensation.
Vous vous rappelez aussi que le mercredi 23 juillet, le jury s’étant
retiré à 5 heures avec vingt-deux questions, dans sa chambre des
délibérations, se trouva partagé à 6 contre 6, sur les questions qui
pouvaient entraîner la mort, et que le chef du jury, à 6 heures, dit
pourtant, la main sur le cœur:
--La réponse du jury est oui sur toutes les questions!
D’où stupeur, tumulte, protestation de Maître Campinchi, plus pâle que
Mouray, condamnation à mort d’un simple voleur, recours en grâce,
supplique de M. Shattuck au Président de la République.
Mouray, lui, n’avait eu qu’un mot:
--Vous êtes très en progrès, maître, dit-il à son défenseur.
Et puis:
--Le bagne? On en revient...
Gabriel-Alphonse Mouray, dit Henri Boilat, Antonio Garcia, Alphonso
Sanchez, Henri Neukermans, Bebe of Saint-Antoine et Monsieur Louis, s’y
connaissait: il sait ce que parler veut dire. C’est un homme!