DES PAS ET DES DÉMARCHES

Huit jours tombèrent l’un après l’autre dans le passé. Sulvan et son

aide savaient par cœur le portrait parlé du malfrat Joseph Demarqué

qu’ils cherchaient partout et ne trouvaient nulle part. Cependant, s’ils

se fussent trouvés brusquement en sa présence, ils n’auraient pas hésité

une seconde:

--_Antitragus oblique moyen?_

Tout de suite, leur regard eût examiné le dos du nez:

--_R. vex_.

Ils eussent cherché l’œil gauche:

--_Iris ardoisé, périphérie azur: ard. az_? Attention!

--_Teint sanguinolent g. Allure paysanne. Taille 1 m. 70. Age apparent,

30 ans._

Un coup d’œil aux vêtements: casquette beige, cotte de velours, veste

grise. Un contrôle encore: cicatrice supérieure courbe inférieure à la

paupière droite...

Ils eussent suivi un pareil bonhomme, sans l’arrêter, car les

instructions interdisent la hâte. Et, sans avoir l’air d’avoir l’air,

ils eussent comparé l’original et la photographie anthropométrique:

--_Racine du nez, petite (p) dos étroit. Base horizontale. Largeur

moyenne (m). Bout gros (g.). Cloison non apparente. Narines mobiles._

Puis, les choses concordant, ils auraient vérifié le reste: les

paupières, les lèvres, la bouche, le menton, les dents, l’orbite, les

rides, les cheveux, les mains. Et ils auraient fini par se créer une

certitude, puis par approcher l’homme pour lui demander un renseignement

banal, du feu pour leur cigarette, ou leur chemin, et le voir ainsi de

plus près.

S’il avait zézayé en parlant...

Mais il fallait d’abord approcher le fugitif. Or, il s’était évanoui

dans l’air comme une fumée.

Depuis huit jours, l’enquête n’avançait pas d’une ligne. Déjà, les chefs

s’impatientaient. L’échec de Sulvan étonnait. Bien noté, réputé pour

être un des limiers parmi les plus habiles, on le laissait encore aller

dans cette affaire qu’il avait demandé de suivre, mais il sentait une

réprobation l’entourer.

Pas à pas, fait par fait, il avait pourtant suivi la piste depuis son

origine. Joseph Demarqué, inscrit sous un faux nom à l’auberge du

Jonquay, avait séjourné avant, à Courcelles en Gisors, alors qu’on y

assassinait la femme Tisserand. On retrouvait sa trace à Condécourt, où

la septuagénaire Noël était découverte étranglée. A Gellauville, par

contre, où un meurtre semblable aux autres était perpétré, aucun témoin

ne retrouvait de souvenirs précis en examinant la photo du malfaiteur.

Mais, là aussi, dans la maison du crime, comme partout, une chose

reliait les assassinats à l’assassin: une odeur de cigarette...

--Je l’aurai! jurait Sulvan, ou j’y laisserai ma peau!

Car il était sûr de lui.

--Si c’était un Chinois, rageait-il, je comprendrais à la rigueur mes

embêtements. Mais un type du D. K. V. c’est trop fort!

Il reconnaissait honnêtement ne pas pouvoir distinguer un Chinois d’un

autre, depuis une certaine enquête qui laissait glisser entre ses doigts

quatre bandits Célestes «tous pareils». Un détective cantonais les

recherchait aussi. Mais deux seulement étaient pris vivants. Les autres

s’étaient suicidés dans une mare, dont on les retirait comme des chats

noyés.

Demarqué n’avait pas dû se tuer, lui. Sulvan le devinait vivant, terré

quelque part. Il s’acharnait à sa poursuite. Et il n’épargnait rien pour

l’atteindre. Il se mêla, maquillé, aux malfrats sans travail attendant

sur la grève, derrière l’Hôtel de Ville, l’embauche pour un atelier de

terrassement. Interrogeant l’un, questionnent l’autre, il tentait

d’apprendre si quelqu’un n’avait pas, récemment rendu service à «Dédé»,

mais personne ne savait ce qu’il voulait dire:

--Dédé? Un petit? Un grand? Connais pas!

--Un grand blond, faisait l’un, qui travaillait en Haute-Marne? C’est un

pote. Je voudrais bien le revoir...

--Demande voir à Cadet: il en vient, de par là.

Cadet, interpellé, ne pouvait rien apprendre:

--Je l’ai pas vu, ton gars, vieux!

L’examen des fiches d’hôtels garnis, chaque soir, ne donnait rien qui

vaille: l’homme était sur ses gardes et signait d’un faux nom s’il

couchait à l’auberge.

On ne lui connaissait pas de parents. Son père était mort quand il avait

cinq ans. Sa mère s’était remise en ménage, et son décès avait été

enregistré, plus tard, à l’hôpital. Tous ceux qui avaient approché Dédé

le représentaient comme un brave bougre cordial, aimant boire et aimant

rire.

--Incapable de faire du mal à une mouche! disait-on.

--Lui? Y a pas meilleur! Le cœur sur la main, je vous dis.

Il ne s’était jamais vanté d’une condamnation pour vol, à 19 ans. Et nul

de ceux qui se souvenaient du gaillard ne l’auraient cru capable d’avoir

étranglé des vieillards. En somme, les renseignements sur son compte

étaient vagues, mais bons.

Et Sulvan voyait dans la foule danser devant ses yeux le signalement

précis:

--_Antitragus obl. m. R. vex. Cicatrice. Allure paysanne..._

Un jour, pourtant, il approcha du but:

--Ce gars-là, que vous cherchez? Il a couché hier à Villejuif, j’en suis

sûr et certain. Demandez au _Bon Coin_, chez Méron-le-Malfrat, lui dit

un compagnon.

L’inspecteur galopa.

--Ah! je le connais bien, celui-là, fit Méron. Il vient des fois ici. On

reste des mois sans en entendre parler. Puis, il rapplique. Il est parti

ce matin...

--Vous ne savez pas où?

L’homme lança un geste large.

--Ma foi non! Peut-être à Clichy: il connaît du monde, là-haut, que je

crois.

Sulvan traversa Paris, gagna Clichy, et eut une émotion. A cent mètres

du poste central de police, il croisa un bonhomme à casquette beige, à

veste grise, à pantalon de velours, à _R. vex_. Son cœur sauta.

Nonchalamment, il revint sur ses pas.

... L’inconnu avait l’œil marron. Pas de cicatrice à la paupière. Le

profil en pignon. Demarqué avait l’iris bleu, le profil courbe.

L’inspecteur examina l’oreille: antitragus droit, confondu avec la

bordure originelle. Il regarda le nez: racine petite, base abaissée,

méplat du dos en olive, bout couperosé, cloison absente...

Ça ne collait pas. Il y avait erreur sur la personne. Il tenta une

dernière expérience:

--Un peu de feu?

L’homme s’arrêta avec complaisance, tendit son mégot et soutint sans

trouble le regard appuyé de son interlocuteur. Ses sourcils ne se

joignaient point, et son front ne s’ornait ni d’une ride horizontale, ni

de proéminences.

Sulvan continua sa route. Il lui fallait dans la vaste commune découvrir

un hôtel capable de recevoir le fugitif. Ce devait être un hôtel meublé

discret, voire misérable. Seul, le commissariat de police pouvait

l’indiquer. Il s’y présenta, nota des adresses et, de porte en porte,

commença ses recherches. La nuit survint avant qu’il eût fini. Dans

chacun, il recevait la même réponse:

--Connaissons pas ça!

Et il feuilletait inutilement le registre réglementaire.

--S’il couche par ici, songea-t-il, il partira de bonne heure par la

grand’route, vers Paris--ou l’inverse. A deux, on a des chances de

tomber dessus...

Il rentra demander de l’aide.

--Il va falloir laisser ça là, dirent ses chefs. Classez, ça se

retrouvera...

Mais le policier, l’orgueil à vif, sollicitait un répit:

--Je le sens! disait-il.

On lui accorda deux jours encore--parce que c’était lui--et

contrairement aux habitudes. L’affaire n’était pas intéressante.

Personne n’en parlait, personne n’y songeait. La presse négligeait le

fait-divers du Tronquay, semblable à tant d’autres, quotidiens. Or, les

recherches judiciaires coûtent cher, et le budget n’est pas inépuisable.

Le Parlement réclame toujours des économies. Le ministre responsable

désire prouver une administration parcimonieuse. Et un inspecteur qui

reste trop longtemps sur une piste, ça coûte parfois plus que ça ne

vaut. Il y a la solde et les frais. Il y a le service ordinaire qui doit

être assuré. Il y a les collègues qui n’aiment pas voir diminuer

l’effectif de la brigade, ce qui les force à travailler davantage. Il y

a cent impédimenta désagréables. Parmi toutes les affaires urgentes,

l’assassinat d’un vieillard n’a rien en soi de passionnant. Les

héritiers, qui succèdent plus vite qu’ils n’escomptaient, sont peu

bavards. Après avoir gémi quelques jours, ils se partagent les biens,

les rentes, les meubles, l’argent, et se calment.

D’autres préoccupations assaillent le service. Ce sont des recherches

dans l’intérêt des familles, celle d’un godelureau parti avec la caisse

du papa, ou celle de la fillette qu’un bellâtre a enlevée. C’est un

homme politique qu’il est indispensable de protéger. C’est un crime

retentissant qui suscite une grosse émotion publique...

--Pressez-vous! disait-on à Sulvan.

Il s’enfiévrait un peu et ne comptait plus guère, en somme, que sur le

hasard, dieu des joueurs et dieu des policiers.

Les grandes enquêtes de Mega Sulvan · 第 22 / 60 题