UN SIGNALEMENT SE DESSINE

Le commissaire Sulvan faisait répéter avec soin chaque déposition:

--C’était un grand homme, déclarait Toullet. Tout ce que j’ai vu, c’est

qu’il avait une grande gargoine de bouche avec une forte moustache

noire.

--Noire?

--Vous dites? Pas tout à fait noire: dans les châtains. Et pis, vêtu en

ouvrier, avec une veste grise et une cotte de velours.

--Moi, disait la femme, je l’ai bien remarqué. Il est grand comme vous,

à peu près, et a un gros nez courbe, censément.

--L’œil?

--Oh! L’œil de feu!

--Rappelez-vous bien: un œil clair ou sombre?

--Attendez voir: bleu! Il avait l’œil bleu, le coquin. J’en réponds. Un

bleu clair, quasi d’acier, avec des sourcils qui joignaient.

--Je l’ai mal vu, derrière mon père, expliquait le fils à son tour. J’ai

été culbuté tout de suite, hein? Mais il était rouge, ce type-là, et il

avait un coup au-dessus de l’œil, sur la tempe, j’en suis sûr: j’ai vu

que ça!

--Une cicatrice, ou un coup?

--Ah! çà, je sais pas!

--C’est vous qui avez senti une odeur de tabac?

--Dame oui, je l’ai dit à mon père: ça sent la cigarette ici, que je lui

dis!

Quant au père Dicaud, ses souvenirs restaient imprécis:

--J’allais me coucher, pas? J’ai eu soif. J’ai descendu. Alors le

craquement est arrivé. J’ai eu crainte, je m’en suis allé demander de

l’aide...

--Vous avez bien fait!

Le policier relut sa feuille, s’interrompant pour faire confirmer les

détails:

--Signalement probable: _Dos du nez, vex. Taille approximative: 1 m.

70._ C’est ça? Grand comme vous? _Age apparent: 30 ans. Iris: ardoise 4.

Regard perçant. Sourcils rapprochés, arqués, fournis. Moustache châtain,

abondante. Cicatrice temporale droite, courbe inférieure._ Comment était

sa figure: longue, large, carrée?

--Oh! large!

--_Large. Habillement usagé: veste drap gris, pantalon velours. Sans

col. Casquette beige. Allure paysanne._

Il jubilait, Sulvan. Cette fois, l’assassin était repéré. Ce n’était pas

comme à Oulins, à Courcelles, à Condécourt ou à Gellauville. Le bandit

était vu. On ne le tenait pas encore, certes, et il fallait vérifier sa

voie. Mais une piste s’offrait, et le commissaire n’était pas homme à

l’abandonner. Il avait une vengeance à prendre: il l’aurait.

Il remonta à l’étage, examina le coffre. D’un trait de blanc d’Espagne,

il limita une empreinte digitale tracée dans la poussière, et ajouta sur

sa fiche:

--_Empreinte Dr N._

Puis, il se pencha, la figure attentive, l’œil aigu. Une faille de bois

retenait un cheveu. Il l’observa longuement, dans le jour cru, et nota

encore:

--_Chvx. ch. m. n. ondé._

Et après un dernier regard, il quitta la place. La chasse, la vraie

chasse policière était commencée.

Il rejoignit ses deux inspecteurs, quêtant dans le village et tous

trois, sans hésiter, se dirigèrent par le chemin des Anges, vers le

domaine de M. de Moncalmier.

--Le régisseur embauche parfois des trimardeurs, avait dit quelqu’un.

Les policiers furent bientôt en présence de M. Chaîne, qui administrait

l’exploitation agricole.

--J’emploie, en effet, quelques gens pour rentrer les fourrages,

répondit-il à leurs questions, mais je ne puis dire si vous trouverez

ici ce que vous cherchez.

--C’est un homme assez grand, précisa Sulvan. Il porte une moustache

châtain, forte, a le teint vif et l’œil bleu, un grand nez et une large

bouche.

Le majordome l’arrêta:

--J’ai quelqu’un comme ça depuis une huitaine...

--Vêtu de drap gris, casquette beige, pantalon de velours?

--Je crois que oui.

--Comment s’appelle-t-il?

--On le connaît ici sous le nom de Dédé.

--Il a une cicatrice apparente près de l’œil droit?

--Je ne l’ai pas remarqué. C’est un gars d’une trentaine d’années. Il

zézaie un peu en parlant et n’a pas l’air méchant. Je serais tout

surpris qu’il soit capable d’un mauvais coup... Enfin, nous allons bien

voir.

--Fume-t-il, votre bonhomme?

--Il me semble qu’il fume, en effet. Pourquoi?

--Un détail... Dites-moi: quelle sorte de front a-t-il?

--Oh! il a une bonne tête épaisse assez commune! Si, quand j’y pense, il

a une espèce de bosse sur le front.

--Il a le front proéminent, quoi?

--C’est ça!

--Et des rides?

--Je n’en pourrais pas jurer. Oui, peut-être, a-t-il une forte ride.

--Horizontale?

--Comme ça: d’un bout à l’autre.

--Et son signalement général: le cou gras, l’épaule tombante, les jambes

arquées? Non?

--Je ne saurais au juste: je ne l’ai pas tant observé, hein? Pour moi,

c’est un manœuvre, un de ceux que j’embauche en cas de presse: seize

francs par jour et nourri. Ça va, ça vient, ces gars-là. On n’en fait

pas tant de cas. Tout ce qu’on leur demande, c’est d’avoir de bons bras,

de ne pas trop boire et de n’être pas feignant.

--Enfin, il est là?

--Il doit être là, sur l’aire.

On arrivait. M. Chaîne s’avança. Trois hommes, qui liaient des gerbes,

le saluèrent.

--Dédé n’est pas là? fit-il.

Ils s’interrompirent, en s’épongeant. Leurs regards allaient du

majordome aux inspecteurs.

--On ne l’a pas vu tantôt, dit l’un.

--Il avait prévenu de son absence?

--Pas qu’on sache!

--Voilà des gens qui voudraient lui parler...

Les gars avaient deviné la police. Ils se turent.

--L’un d’entre vous sait-il son vrai nom? interrogea Sulvan.

Ils hochèrent la tête:

--Nous, on le connaît pas!

--Comment était-il au juste?

--Bah! C’était un homme comme un autre!

Tous rirent niaisement.

--Il a donc fait un mauvais coup? reprit l’un d’eux.

--Non: on a quelque chose à lui demander.

--Il doit être parti pour de bon!

--Ah? Pourquoi?

--Savoir! Il ne manquait pas, d’habitude. Mais la Jolie pourra peut-être

vous renseigner?...

--Qui ça, la Jolie?

--A l’auberge qu’il logeait. Chez Drasme.

--C’est juste, intervint le majordome. Ils logent presque tous chez

Drasme. C’est la fille qu’on appelle la Jolie--parce qu’elle louche.

--Merci, les amis, on va aller voir ça, conclut le chef, avec une feinte

nonchalance.

Au fond, il bouillait d’impatience et de joie, Sulvan. Son échec

d’Oulins et l’attitude de M. Mayon, le juge d’instruction, lui pesaient

sur le cœur. Sa renommée, dans «le service» lui paraissait atteinte. Un

criminel en fuite, introuvable, est l’ennemi intime du policier qui le

cherche. Il y a du sport, dans l’enquête et toute la ruse du chasseur et

du gibier dans la poursuite. Le bandit hait souvent son chasseur. Le

policier n’a pas ce sentiment. Il veut triompher pour lui, pour ses

chefs, pour sa réputation d’habileté et d’intelligence et pour son

avancement. C’est une question d’honneur. Bredouille, il se morigène

lui-même et se sent diminué.

Sulvan, depuis des mois, avait une idée, son idée. L’assassin des

vieillards était partout le même homme, celui qui fumait en attendant

l’heure du crime, celui qui lâchait derrière lui cette odeur signalée

par tous les témoins:

--Ça sent le tabac...

Il se le représentait dans son embuscade, grillant une cigarette tandis

que sa victime vaquait, tranquille, à ses occupations. Il le voyait se

ruant au moment propice, agissant vite, d’un geste sûr, puis fuyant avec

son butin. Il l’aurait retrouvé, déjà, si on lui en avait laissé le

temps. Mais, les enquêtes n’étaient jamais assez longues. Dès qu’une

semaine s’écoulait sans amener la découverte d’une piste sérieuse, on le

rappelait. Il partait faire d’autres besognes, recherchait d’autres

bandits, organisait d’autres surveillances. L’affaire, restée en

suspens, était «classée» jusqu’à ce qu’un hasard intervienne et la sorte

de l’oubli.

Et Sulvan rongeait son frein, furieux contre lui, contre ses chefs,

contre l’économie et contre le Règlement. La chance du criminel

insaisissable lui était une offense personnelle: sa capture lui était

due.

Cette fois, il avait sollicité un mandat de recherches, pour enquêter

sur cette banale tentative de meurtre, insignifiante, mais qu’il

pressentait décisive, parce qu’elle représentait deux détails

essentiels, deux de ces détails qui ne quittaient pas son esprit:

l’assassin s’attaquait à un vieillard isolé et «ça sentait le tabac,

après son passage»...

Il avait obtenu sa mission. Et il expliquait, tout en marchant, ses

hypothèses aux deux jeunes inspecteurs qui l’accompagnaient et dont l’un

venait d’achever avec succès, la semaine précédente, le cours

d’anthropométrie.

--Il faut de la patience, de la psychologie et de l’obstination,

disait-il.

Ils traversèrent l’avenue brûlée par le soleil et atteignirent

l’auberge, un pauvre tournebride campagnard, où Drasme logeait à pied et

à cheval.

Drasme lui-même les vit venir.

--Vous avez votre livre? fit Sulvan, dès le seuil. C’est la police!

Il ébauchait le geste d’exhiber sa carte. L’hôtelier le prévint:

--Le v’là. Y a pas de mystère...

Les trois inspecteurs se penchèrent. A la date du 1er juillet, ils

lurent:

«_Machefond, André, 29 ans, manœuvre, né à Chaumont, venant de...

Papiers d’identité: livret._»

Et, dessous:

«_Vu: le brigadier de gendarmerie._»

--Il est rentré hier soir? demanda le brigadier-chef.

--Non, dame.

--Où est sa chambre?

--On va vous faire voir.

Il appela sa fille, qui vint, louche et bamban.

--Montre à ces messieurs la chambre du 4.

Elle les conduisit.

La pièce était nue, meublée d’un méchant lit, d’une chaise bancale et

d’une table étroite garnie d’une cuvette. Au mur, une image coloriée

jaunie et un miroir désétamé sous des traces de mouches.

La perquisition fut brève.

--Il est venu prendre ses affaires, hein? questionna Sulvan.

--On ne s’occupe pas de qui va et qui vient, répliqua la fille,

hargneuse.

--Ouais! fit-il en la regardant. Tu vas répondre tout de même, ma belle!

Comment était-il, ce gars-là?

--Ben, un beau blond, quoi, dans votre genre!

--Blond foncé, hein?

--Si vous le savez, pourquoi que vous le demandez donc?

Il sifflota.

--Pour te faire causer. Dis-moi, t’as dû lui regarder le menton de près,

toi? Il n’avait pas une cicatrice sur la lèvre?

--Pensez-vous, c’est à l’œil qu’il l’avait, pas au menton, toujours!

--Ah! Ah! Tu vois que tu le reluquais de près, ce beau blond!

--C’est mon affaire.

--Bien sûr! Et, quand il te tenait, il te serrait bien?

--Il ne m’a jamais tenue, d’abord!

--Non? Mais il en avait envie?

--Des fois!

--Et tu ne te serais pas laissée faire?

--Ah! Pour sûr que non! Les gars ne manquent point, et c’est pas des

coureurs qu’on sait pas d’où ça sort qui vous tentent! J’aimais pas ses

yeux, et d’une, à celui-là.

--Tiens, pourquoi?

--Des idées.

--Lesquelles?

--Ben, j’sais t-y? Ses paupières me plaisaient point, si vous voulez

savoir...

Sulvan n’insista pas.

--Allons, fit-il, on s’en va. Voyons, la belle, pour gagner la gare,

faut-il suivre tout droit?

--En tournant à main gauche, oui.

--Puis, toujours tout droit?

--Droit devant vous!

--Merci. Au revoir!

Ils s’éloignèrent.

--Récapitulons! dit gaiement l’inspecteur. Dédé a signé son affaire. On

va peut-être le pincer tout de suite au D. K. V.

Près de la gare, une tonnelle s’offrait. Ils pénétrèrent. Des boissons

fraîches commandées, Sulvan tira de sa poche une feuille imprimée, et

commença de transcrire:

_Nom_: Machefond.

_Prénoms_: André.

_Profession_: Manœuvre.

_Age_: 30 ans.

_Dos du nez_: R. vex.

_Forme caractéristique de l’oreille..._

_Taille_: 1 m. 70.

_Nuance de l’iris gauche_: 4.

_Base du nez_:

_Bouche_: g.

_Teint_: pigm. m. sang. g.

_Bordure oreille_:

_Antitragus_:

_Tragus_:

_Sourcils_: rapprochés, arqués, fournis.

_Contour général_: large.

_Cheveux et moustache_: ch. f. m. ondé.

_Empreinte_: N.

_Cic_: a inf.

_Front_: sinus (f) prm.

_Veste drap foncé, pantalon velours, casquette beige, sans col._

_Allure_: paysanne.

Il releva la tête:

--Je n’oublie rien?

Les autres relurent.

--C’est ça.

Il signa.

--Vous transmettez tout de suite? dit son jeune aide.

--Ah! mais non! Je vais d’abord au D. K. V.!

Les grandes enquêtes de Mega Sulvan · 第 20 / 60 题