Le lundi 7 juillet, à 9 heures du soir, M. Dicaud, petit rentier au
Tronquay, somnolait après son dîner dans la pièce basse de sa maison,
quand un léger craquement lui fit lever la tête vers le plafond. Il
prêta l’oreille. Le bruit se renouvela.
Surpris, le vieillard se dressa, prit sa lampe et monta. Sa chambre à
coucher était tranquille. Il regarda par la fenêtre s’endormir sous la
brume la lande Saint-Ouen, aspira les senteurs amies de la forêt de
Lyons, puis, rassuré, il commença de se dévêtir, lorsqu’il se sentit la
bouche sèche.
--Je vas boire un coup, murmura-t-il.
Et il redescendit se verser une rasade d’eau rougie. Comme il se
désaltérait, un nouveau craquement se produisit, qui l’inquiéta pour de
bon.
--J’en aurai le cœur net!
Il tira le verrou, tourna sa clef dans la gâche et sortit. Le jour
expirait paisiblement sur le village. M. Dicaud traversa la rue et
heurta chez les Toullet, ses voisins. Ils s’étonnèrent:
--Qu’est-ce qu’il y a donc, père Dicaud?
--Je ne suis pas à l’aise, fit le vieux. Ça craque chez moi d’étrange
manière...
Et il expliqua son tourment.
--Mais on va aller voir ça, firent les autres. Faut pas vous laisser
apeurer à votre âge!
Aussitôt, le père et le fils, tous deux solides et forts, accompagnèrent
le vieillard. D’un coup d’œil, ils constatèrent le calme absolu des
pièces du bas désertes, puis ils montèrent. Rien d’anormal ne les alarma
à l’étage.
--Ça sent la cigarette, observa pourtant le fils.
Le père renifla:
--Oui, un peu, qu’on dirait, fit-il.
Brusquement, ils poussèrent la porte de la seconde chambre: elle était
vide comme la première.
--Vous pouvez venir, père Dicaud, cria Toullet. Ça doit être un rat qui
aura bougé!
Le rentier les rejoignit.
--Alors, il n’y a donc rien?
--Rien de rien! Vous avez rêvé.
--C’est peut-être bien possible! Pardon excuse pour le dérangement. Tout
de même, j’ai mieux mon content. Mais, si c’était un effet de votre
bonté de me repousser ce coffre-là contre cette porte, je serais tout à
fait amadoué...
--S’il n’y a que ça pour vous faire plaisir!
Les paysans atteignirent un coffre énorme, sorte de bas bahut sans âge
et fort lourd, sur lequel pesait une grosse malle. Ils balancèrent et,
d’un puissant effort, le transportèrent à la place indiquée.
--Et que je remets la malle dessus! plaisanta le fils. Si avec ça sur le
ventre ça bouge, père Dicaud!...
Celui-ci remerciait encore, puis, ragaillardi, reconduisait ses
obligeants voisins. Ils prenaient congé et franchissaient le seuil,
quand un tintamarre effroyable retentit. Là-haut, la malle venait de
choir. Ils s’élancèrent.
Mais, au moment qu’ils escaladaient les marches, un homme surgit, qui
fonçait. Il y eut une violente bousculade. Repoussé d’un horion furieux,
le père Toullet chancela; son fils, qui le suivait, trébucha à son tour
et l’inconnu, rapide comme un cerf, bondit vers la porte ouverte et,
d’un saut, s’échappa.
--Ah ben! ça! rugissaient les Toullet, c’est un peu raide!
Ils coururent. Mais l’autre avait du champ. Ils durent renoncer à
l’atteindre et revinrent. Le fils s’arma d’une bûche, le père d’une
pioche et ils inspectèrent le logis. Alors, ils s’entendirent appeler.
C’était Mme Toullet, effrayée, qui accourait aux nouvelles.
--T’as vu le criminel? haleta son mari frémissant.
--Comme je te vois, pardi! Un grand diable au nez en coin de rue, avec
des yeux saignants. Si c’est possible!
Ils s’empressèrent tous auprès du vieillard tremblant.
--Vous l’avez échappé belle, vieux! Y venait vous strangouiller,
l’animal!
--Faut prévenir les gendarmes! fit la femme.
--Cours, gars! ordonna le père.
Les gendarmes vinrent. On mit le brigadier au fait. Il examina les lieux
et découvrit que le malfaiteur s’était mis au guet, en haut, dans le
coffre.
--On préviendra demain le Parquet, conclut-il.
Et par précaution, ce soir-là, le fils Toullet coucha chez le père
Dicaud.