Quand le policier Sulvan prononça ces mots: «Au nom de la loi, vous en
répondez! Il doit immédiatement être mis au secret absolu», je fus
certainement aussi stupéfait que le capitaine du soldat put l’être quand
il entendit les mêmes mots, car je ne les attendais pas plus que lui. Le
narrateur avait conduit si habilement son récit que j’éprouvais des
sensations pareilles à celles qu’il avait ressenties, en soulevant la
paillasse de l’homme et en recueillant, dessous, un foulard noir orné
d’étoiles d’or.
Un «Ah!» d’étonnement m’échappa.
Interrompu, Sulvan me regarda. Une malice flambait dans son œil. Il se
tut un instant. D’ailleurs, on frappait à la porte de son cabinet. Il
cria d’entrer. Un inspecteur, que je connaissais de vue et qui me salua,
se pencha près de son oreille et murmura une phrase sur ce ton spécial
qu’emploient les agents du service secret, qui est monocorde, et pour
ainsi dire aphone. Le sens en échappe toujours à l’indiscret qui en
surprend le bruit. Le commissaire parut acquiescer à une demande,
inclina la tête et, par une rapide mimique, indiquant ma présence, parut
remettre à plus tard la réponse sollicitée.
Ce bref colloque laissait suspendue ma surprise, mais n’arrêtait pas les
déductions de mon esprit. L’inspecteur se retira. Sulvan me regarda
encore, et la joie du triomphe éclaira de nouveau son visage.
--Eh bien? fit-il.
--Eh bien, dis-je, nous en étions à cette surprenante découverte sous le
matelas de Mary.
--Oui. Comment employez-vous l’expression «surprenante découverte»?
--Dame, comme signifiant le résultat étonnant de vos recherches.
Il sourit, puis reprit:
--Mes chefs n’en jugèrent point ainsi. Ce qui les arrêta tout de suite,
quand je les mis au courant, fut le détail qui vient de vous échapper:
on avait signalé des foulards bleus _à fleurettes d’or_. Celui que
j’avais trouvé était _noir, orné d’étoiles dorées_.
--Il y a coïncidence, me dit-on, et non similitude.
J’ébauchai un geste de protestation. Cornouailles l’attendait.
--Une minute, fit-il. Mes chefs avaient raison: tous les détails doivent
être précis, dans le métier. Les «coïncidences» ne sont pas toujours des
preuves, et il est arrivé que, sur des présomptions basées sur des
coïncidences, on ait fait condamner des innocents. Or, il fallait tenir
compte de ce fait capital: Mary alléguait un alibi.
--Puisque votre homme, m’objecta-t-on, a mangé devant témoins la soupe
de cinq heures au quartier, il n’a matériellement pu prendre le train
624. Vous n’êtes pas sur la bonne piste, Sulvan...
--Voulez-vous faire vérifier l’alibi? demandai-je.
On me l’accorda, mais sans enthousiasme, et par acquit de conscience. Un
tout jeune inspecteur en fut chargé. Il se rendit à Joly. Il rencontra
Paul Selle et l’interrogea. L’autre se rappela parfaitement sa soirée du
14 décembre, sa rencontre avec Mary et leur commune partie de billard,
au Pré Jauni, chez Georges.
--Même, ajouta-t-il dans sa déposition, je fus très surpris par la fuite
du temps, car je ne croyais pas avoir joué plus d’une heure et demie.
Quand on s’amuse, on ne s’aperçoit pas que les minutes coulent et c’est
ainsi que j’ai raté mon train...
Au Pré Jauni, mon collègue reçut une affirmation semblable. Georges, le
patron, avait gardé un souvenir suffisant du séjour des deux camarades
chez lui.
--Ils ont joué très longtemps, affirma-t-il.
--De quelle heure à quelle heure?
--Oh! je n’ai pas regardé l’heure. Mais je me souviens qu’à son arrivée
Mary s’écria:
--«On prend les queues, patron, il est six heures et demie!»
Il pouvait, en effet, être à peu près cette heure-là.
Ces interrogatoires établissaient la matérialité de l’alibi. On ne
manqua pas de me le faire observer. Et je n’avais qu’à m’incliner.
Légalement et judiciairement, la piste que je suivais s’avérait fausse.
Elle aboutissait à une impasse. La culpabilité de Mary me claquait,
comme on dit, dans les doigts. Il ne me restait plus qu’à chercher
ailleurs: on me le conseilla, non sans ironie.
--On ne songea pas à confronter ce soldat avec le comte de la Seine et
son secrétaire?
--Non. On n’y songea pas. Ou, peut-être, ne donna-t-on pas suite à cette
idée, si on l’eut. C’est qu’il faut bien avouer ceci: un inspecteur à
qui l’on confie une tâche a sa besogne très délimitée. Il ne s’en va pas
la bride sur le cou, au hasard. Il reçoit des instructions: il doit les
observer. Cela s’explique très bien, puisqu’il y a des chefs qui
concentrent les renseignements de toute nature provenant de sources très
différentes. L’inspecteur n’est pas forcé de savoir ce que savent ses
chefs. Et ceux-ci peuvent avoir un puissant intérêt à ce que leur envoyé
ignore pourquoi on le dirige vers tel endroit plutôt que vers tel autre.
Il n’a pas, je le répète, à discuter les ordres: il doit les exécuter.
Pour ma part, je n’avais qu’à obéir et à entreprendre de nouvelles
démarches. C’est ce que je fis. Je n’affirmerai pas que la découverte du
foulard ne m’avait pas très fortement impressionné et que je l’avais
oubliée. Non. Mais, puisqu’on m’envoyait dans une direction, je n’avais
qu’à servir mes chefs comme ils jugeaient bon d’être servis.
Si l’incident peut frapper votre esprit, c’est un conseil de ce genre
que j’ai donné, tout à l’heure, à l’inspecteur qui m’a parlé et qui
sollicitait un avis: suivre, religieusement, les instructions reçues...
Pour revenir à l’affaire Versi, je me rendis donc au bureau de
Recrutement, afin d’y obtenir communication des fiches concernant tous
les soldats originaires de la région rouennaise. Il s’agissait d’établir
lesquels, parmi eux, permissionnaires le 14 décembre, auraient pu
voyager dans le train 624. Cette démarche ne constituait pas une mince
besogne, je vous prie de le croire. C’était, au contraire, un travail
considérable et très méticuleux, les hommes des trois classes de ce
recrutement étant répartis dans plus de dix régiments et formations
militaires diverses. J’en vins à bout, cependant: aucun homme autre que
Mary ne pouvait être soupçonné.
C’était à désespérer.
Mais on ne désespère pas, ici. On classe parfois. Cela veut dire qu’on
attend l’occasion. Celle-ci se présente presque toujours, plus ou moins
tardivement et au moment le plus inattendu: un nouveau crime, avec
arrestation quelconque, une dénonciation, anonyme ou non, ressuscitent,
si l’on peut dire, l’affaire endormie. On ouvre le dossier fermé. On
vérifie. Et l’on met souvent, ainsi, la main au collet des coupables qui
se croyaient définitivement tranquilles.
Au surplus, il ne pouvait être question de classer l’affaire Versi.
L’émotion qu’elle avait suscitée dans l’opinion publique n’était pas
calmée. Le mystère persistant même, entretenait et exacerbait cette
émotion. Et l’annonce soudaine que la famille, désespérant d’obtenir par
la police les résultats souhaités, offrait une prime de 25.000 francs à
la personne qui ferait arrêter les coupables, claqua ainsi qu’un coup de
fouet.
Pour nous, professionnels, une prime n’a peut-être pas tout l’intérêt
qu’y peut attacher un amateur, mais ce n’est pas, cependant, une chose
négligeable. Son montant est partagé pour augmenter la retraite entre
tous les employés de la brigade, inspecteurs, dactylographes et
plantons. Nous étions quatorze, à cette époque-là; c’eût été un joli
denier pour chacun.
Puis, mon honneur professionnel se trouvait plus que jamais engagé. Mes
chefs, en effet, auraient vu d’un mauvais œil qu’un policier occasionnel
se montrât plus habile qu’un limier renommé et remportât une prime que
nous devions enlever. Vous voyez qu’il me fallait, coûte que coûte,
l’emporter.
J’y étais parfaitement résolu.
Or, je n’avais plus trente-six moyens à ma disposition. Tout ce que
j’avais tenté avait échoué. Il ne me restait guère d’autre ressource que
celle de vérifier les causes de chaque échec, et, donc, de réviser un à
un tous les détails de l’enquête, absolument comme un caissier qui se
trouve devant un total faux doit reprendre l’un après l’autre chaque
chiffre de son opération.
Un point m’intriguait tout particulièrement: à Joly, Paul Selle, l’ami
de Mary, avait dit à mon jeune collègue cette phrase:
--Je ne croyais pas avoir joué au billard si longtemps...
J’aurais bien voulu savoir ce que signifiait cette exclamation. Elle
n’avait été retenue spécialement, ni par nos chefs, ni par mon camarade.
Elle me trottait, à moi, dans le cerveau. Pour en avoir le cœur net, je
repartis à Rouen.