EN FACE DES ASSASSINS

Imaginez-vous bien mon état d’esprit: je suis, à ce moment, l’inventeur

d’un système. J’ai prouvé le crime, envers et contre tout. J’ai détruit

toutes les hypothèses contraires et j’ai saisi un fil qui devait me

conduire au but. Ce fil casse. Il n’y a point là faute de ma part et,

cependant, on suspecte mon habileté. J’ai une revanche à prendre. Je ne

dirai pas que j’en voulais à ceux que je devinais être à l’autre bout du

fil, mais je ne pouvais renoncer à savoir si, vraiment, ils se

trouvaient à cet autre bout comme je le pressentais. C’est là, je crois,

une prédisposition morale bien humaine. Je la transportais partout avec

moi.

Or, en touchant Rouen, j’apprends qu’un professeur d’agriculture à la

Chambre de commerce de cette ville, monté en deuxième classe, le 14

décembre, dans le train 624, contait avoir vu, de ses yeux vu, deux

militaires grimper à Rouen, en première classe, dans ce même train. Je

bondis chez ce professeur, M. Dore. Il fut aussitôt très affirmatif:

--Je reconnaîtrai ces militaires, si vous les mettez en ma présence, me

dit-il.

Je ne fis qu’un saut jusqu’à la caserne du 811e. Et j’y sollicitai une

nouvelle comparution du soldat Mary.

--Toi, cette fois, je te tiens, mon bonhomme! pensais-je. Tu ne vas pas

y couper...

On alla le chercher.

--Vous avez donc recueilli du nouveau? me demandait son capitaine en

attendant.

--Je le suppose...

J’achevais à peine ces mots qu’un planton vint, de la part du colonel

d’Ormoise, remettre un télégramme à cet officier. Il l’ouvrit. Il le

lut. Il me le tendit.

Les fils de Madame Versi annonçaient qu’un ancien cuisinier de leur

mère, M. Antoine Briu, venu chez eux dans la matinée, affirmait avoir

vu, à Rouen, le 14 décembre, le soldat Mary monter avec un camarade dans

le train 624, en première classe. Ils ajoutaient que le témoin avait

gardé plus d’un mois le silence par timidité, mais que sa femme, tentée

par la prime de 25.000 francs, le décidait enfin, la veille au soir, à

dénoncer ce fait capital.

Vous allez peut-être penser, Monsieur, que j’eus un réflexe dépité, en

apprenant que ma prime m’échappait?--car la prime m’échappait et allait

à ce nouveau témoin. Je vous jure qu’il n’en fut rien. Au contraire, une

grande joie m’inondait, celle du chasseur à qui la proie échappe et qui

la retrouve au gîte. Et comme Mary, resté goguenard et presque insolent,

entrait, je fonçai sur lui:

--Bas les masques, mon ami, fis-je. Deux témoins, qui ne se connaissent

pas, vous ont vu dans le wagon de Madame Versi. Quel est le nom de votre

complice?

Il tressaillit imperceptiblement:

--J’étais avec Martin, avoua-t-il. Mais nous ne sommes pas des

assassins.

Ça me suffisait. Cette fois, je le tenais bien. Car c’est un axiome,

dans les milieux judiciaires, que si un seul coupable peut se taire

jusqu’à la guillotine, le secret ne peut être gardé s’il existe au moins

un complice. Je ne poussai donc pas davantage Mary. La procédure

devenait classique: on l’écarta, on appela Martin. Et, tandis qu’on

allait le quérir, j’écoutais d’une oreille distraite les explications de

son capitaine: excellent sujet, moniteur d’escrime, jamais puni, soldat

exemplaire.

--D’où est-il originaire? fis-je.

On ouvrit son livret militaire:

«Enfant de l’Assistance publique. Ni père ni mère connus.»

--Cela ne lui enlève rien de mon estime, ajouta bonnement l’officier.

--Était-il permissionnaire le 14 décembre?

--Pas que je sache!

Encore un point à élucider, hein? Soyez tranquille, il le fut, comme les

autres. Mais, Martin entrait. Moins grand que Mary, son visage semblait

encore plus ouvert.

--Martin, lui dis-je brusquement, Mary sort d’ici. Il vient d’avouer que

vous l’accompagniez dans le train 624.

L’effet, immanquable, se produisit. Martin perdit pied. Je ne lui

laissai pas le temps de se remettre. Je lui présentai le fameux foulard

noir étoilé d’or:

--C’est ton foulard, n’est-ce pas? Tu l’avais au cou quand Mary tua la

vieille dame. Elle n’était qu’évanouie, quand vous l’avez jetée par la

portière. Qui lui tenait les jambes, toi ou Mary?

Je ne vous apprendrai rien de ces sortes d’interrogatoires, qui sont

toujours faciles. L’aveu, véritable ou supposé, du complice exaspère

forcément l’accusé. Il avoue immédiatement lui-même certaines précisions

qui compromettront l’autre. Le reste n’est plus que jeu d’enfant.

Assommé, Martin s’était effondré sur une chaise et pleurait. J’ai la

conviction formelle, étayée par l’expérience, qu’à ce moment-là les

assassins voient, au sens propre du mot, leur victime dressée devant

eux. C’est fatal. L’assassiné revit, intensément, évoqué par son

évocation même, et accuse. Il faut au criminel une force d’âme presque

surhumaine pour résister à cet instant-là. Plus tard, l’impression se

dissipe et l’homme discute ou se rétracte. Sur le fait, il en est

totalement incapable. Il est nécessaire de profiter séance tenante de sa

défaillance.

--Raconte tout! ordonnai-je.

Il ne se fit pas prier. Je vous ferai grâce du récit. Il se résume

ainsi: depuis longtemps, Mary voulait tenter un coup dans le train de

Rouen. Il savait que des gens riches l’empruntent pour venir à Paris. Il

espérait trouver un voyageur facile à dévaliser. Mais il n’avait pas

choisi d’avance Mme Versi, qu’il ne connaissait point. Préméditation

seulement d’un crime, n’importe lequel...

En répétant qu’il n’y avait aucun danger, il décida Martin à l’aider. La

date fut fixée dès le début de décembre. Ils en parlèrent ensemble

plusieurs fois. Mary arrêta la date du 14 décembre, parce que c’était un

samedi. Il prévoyait tout, ce garçon et croyait que le grand nombre de

permissionnaires encombrant les trains ce jour-là leur permettrait plus

facilement de passer inaperçus. Il demanda une permission de la nuit dès

le jeudi. Martin en obtint une, à l’insu de son capitaine, du commandant

chargé des exercices physiques et à qui il donnait des leçons

particulières d’escrime.

Le reste va de soi. Ils sortirent du quartier avant la soupe du soir,

pendant que le sergent de garde se réchauffait dans le poste. Ils

avaient leurs épaulettes dans leurs poches. Ils coururent à la gare. Dès

que le train du Havre arriva, ils repérèrent Mme Versi, seule dans son

compartiment, et montèrent auprès d’elle. La pauvre femme n’eut aucune

méfiance envers ces deux braves petits pioupious, deux enfants. Elle

leur prêta peu d’attention. Elle somnolait. Soudain, Mary se jeta sur

elle et l’étrangla, tandis que Martin l’assommait à coups de poings.

Elle s’affaissa. Vite, très vite, ils lui arrachèrent ses bagues et ses

bijoux. Puis, ils s’aperçurent soudain «que le cadavre les gênait».

--On la balance? souffla Mary.

Il ouvrit la portière: elle heurta la première pile du viaduc d’Elbeuf

et le choc, violent, secoua le wagon en effrayant les autres voyageurs.

Mme Versi fut précipitée.

Ses assassins s’enfuirent. Un réflexe ramena Martin: la portière, restée

ouverte, pouvait trahir le crime. Avant que de sortir du compartiment,

il rattrapa la portière et la fixa en forçant le loquet dans sa gâche.

Ce geste, qui, vous le voyez, fut voulu et devait assurer la sécurité

des criminels, fut bien celui qui les perdit. Il les retarda. Ainsi,

quelqu’un les aperçut quand ils fuyaient. Il éveilla, plus tard, mon

attention...

Voilà, mon cher monsieur, toute l’histoire contée. Ce qui suivit n’a

plus rien que de très ordinaire.

Sulvan se tut.

Machinalement, je parcourus de l’œil les notes que j’achevais de

prendre.

--Voulez-vous me permettre une remarque? dis-je.

--Plutôt deux qu’une.

--Et l’alibi?

--Ah! oui, répéta-t-il, l’alibi. La chose est, en effet, curieuse, et

mérite un alinéa de plus. L’explication figure au dossier.

Il compulsa une fois encore les feuillets.

* * * * *

Il releva la tête. Je n’avais pas fait un mouvement.

--Voici l’alibi, fit-il. L’interrogatoire explique tout.

Et il lut:

--Comment êtes-vous revenus de Paris?

--Par le train quittant la gare Saint-Lazare à 6 heures 30 et qui arrive

à Rouen à 7 heures 35.

--Et alors?

--Nous nous sommes séparés pour sortir isolément de la gare. Mary

rencontra un copain, qu’il emmena au billard.

--A quelle heure?

--Juste en arrivant.

--Quelle heure exacte?

--Je ne sais pas exactement. Il pouvait être 7 heures trois quarts. Il a

juré à son ami qu’il était à peine 6 heures et demie.

--Il a décalé d’une heure?

--A peu près.

--Et toi, qu’as-tu fait?

--Je suis allé dans ma chambre, en ville.

Je dois ajouter ce détail important: Martin avait, comme beaucoup de

soldats en garnison, une amie qui le recevait dans sa chambre, sous les

toits. C’est là que, dans le trouble probable où l’avait jeté une action

aussi formidable qu’un assassinat, il s’était réfugié dès son retour et,

pour ainsi dire, d’instinct. Presque toujours et surtout pour le novice,

il y a un lieu d’asile, ce que vos confrères journalistes nomment avec

emphase: le «repaire». Je l’ai vu, ce repaire de Martin. Je l’y ai

conduit, les menottes aux poignets. Il le fallait bien. C’est là

qu’étaient cachés les bijoux volés. Et, sans lui...

Écoutez-moi ça:

Le 14 décembre, une fois revenu à Rouen et portant, à ce moment, les

bijoux de sa victime contenus dans une boîte d’allumettes, il se pressa

de rejoindre son amie. Celle-ci, une jeune domestique naïve, logée au

quatrième étage, dans l’espèce de soupente d’une très vieille maison, ne

remarqua rien d’anormal, ni dans son attitude, ni sur son visage. Elle

croyait qu’il arrivait ce jour-là, comme les autres, directement de la

caserne. Il fut, comme toujours, doux et tendre. Pourtant, à un certain

moment, il l’éloigna:

--Va chercher quelque chose à boire, dit-il.

Empressée, elle obéit. Elle avait quatre étages à descendre et à

remonter. Il avait le temps, lui. Il ouvrit la fenêtre, sauta sur la

barre d’appui, s’agrippa à la gouttière et, suspendu dans le vide par

une seule main, à quinze mètres du sol, il souleva, de l’autre main, les

ardoises d’une maison voisine et glissa dessous la petite boîte

contenant le butin. Puis, il réintégra la chambrette, ferma la fenêtre

et attendit le retour de la jeune personne.

Voyez-vous, ceux qu’on peut nommer les criminels nés, les criminels en

puissance, si vous préférez, n’ont besoin d’aucun conseil et d’aucune

leçon pour savoir ce qu’ils ont à faire. Ils ont dans le sang toute la

ruse des bêtes de rapine.

Si je n’avais moi-même forcé Martin à répéter un à un tous ses gestes:

si je ne l’avais retenu à la ceinture, tandis qu’il était suspendu à

nouveau dans le vide; si, enfin, il n’avait sorti les bijoux de leur

cachette, je ne crois pas qu’on eût pu jamais les y découvrir. Fort

heureusement, il se prêta à tout ce qu’on voulut: ce n’était pas un

mauvais garçon. Je rapportai les bijoux, ramenai Martin à la caserne et

je le fis incarcérer.

L’interrogatoire de Mary recommença. Il continuait à nier le principal.

Il avouait seulement être parti en fraude à Paris avec Martin: péché

véniel, comparé à l’accusation terrible qui pesait sur lui.

Je le laissai s’enferrer tant qu’il pouvait: si vous êtes un peu

pêcheur, vous connaissez la joie qu’on a quand le poisson mordille

l’hameçon? C’était une joie semblable que je goûtais et sans trop me

presser, je vous assure.

Mais, tandis qu’il jurait solennellement «sur son honneur de

soldat»--oui, monsieur, il allait jusque là et un homme qui a le courage

d’assassiner peut bien avoir l’aplomb de mentir,--il allait jusque là,

donc, pour impressionner son brave capitaine éberlué. Moi, qui le

tenais, j’ouvris à même ma poche la boîte d’allumettes accusatrice. Elle

était implacable, celle-là. Donc, quand les bijoux furent dégagés, je

sortis le tout et, avec une feinte nonchalance, je posai ce formidable

témoin sur la table.

Mary parlait toujours, d’abondance. Il allait, il allait, multipliant

ses explications et s’enferrant à plaisir. Je le laissais aller:

qu’est-ce que ça pouvait me faire? Tout à coup, il aperçut les bijoux:

il eut les jambes fauchées, comme d’un coup de sabre. Il n’avait plus la

force de se tenir debout.

Mon rôle, cette fois, était achevé: les coupables étaient connus, les

assassins du train 624 appartenaient à la Justice. Ils avaient, pour

leur malheur, fermé la porte du wagon... Vous voyez ce que la police

française peut obtenir d’un si mince détail? Et quelle police ferait

mieux?

Tenez, puisque nous causons, voulez-vous un autre détail qui vous

édifiera vraiment, je crois, sur les difficultés réelles de notre tâche?

Eh bien, dès que la nouvelle de la double arrestation fut connue dans la

caserne, les langues se délièrent aussitôt. Avant que de regagner Paris

avec mes deux bandits solidement ficelés, je sus que le 14 décembre,

plusieurs officiers et sous-officiers avaient voyagé dans le même wagon

que Mary et Martin. Ils les avaient parfaitement reconnus: mais ils ne

les dénoncèrent pas. Mieux encore: tous leurs camarades de chambrée les

savaient coupables du crime. Tous savaient aussi qu’ils n’avaient pas

mangé, ce soir-là, la soupe au quartier. Tous se seraient laissé hacher

vifs, plutôt que de le dire, tant la circulaire, et peut-être l’attitude

de leur colonel, les avaient influencés.

Une pareille chose ne peut surprendre que des ignorants. Nous savons

bien, nous, que les honnêtes gens même protègent parfois le mensonge et

sont parfois pour le crime, contre la Justice. Presque toujours, ils

sont, d’instinct, contre nous! Cependant, avec de l’obstination, un peu

de flair, et pas mal de chance, on arrive à surmonter tous les

obstacles.

--A quoi furent condamnés les misérables? fis-je encore.

Sulvan haussa les épaules...

--Bah! je ne sais plus. La chose entra dans le domaine administratif. Le

juge d’instruction rouennais avait été dessaisi, remplacé par un

magistrat du Parquet de la Seine. Puis, il fut démontré que les

meurtriers ne bénéficiaient pas, au moment du crime, d’une permission

faisant mutation. Ils ne pouvaient donc pas être poursuivis par la

justice civile. Ils relevaient du Conseil de Guerre. Ils furent traduits

devant celui de Rouen.

Mary fut condamné à la peine de mort, puis gracié. Martin l’accompagna

aux travaux forcés à perpétuité.

Ils avaient dix-neuf ans.

Ils sont au bagne depuis.

--Vous n’en avez plus entendu parler?

--Non. D’ailleurs, ils ne m’intéressaient plus. Ils avaient joué leur

partie, moi la mienne. Ma tâche finissait le jour de leur capture. Ils

avaient perdu, il ne leur restait qu’à payer: cela ne me concernait

plus.

Votre demande renforce mon opinion. Il y a longtemps déjà que je suppose

l’avoir parfaitement rendue par une formule dans laquelle, je vous prie

de le croire, n’entre aucune ironie: vous autres, journalistes, vous

êtes, si je puis dire, des chiens courants: vous donnez de la voix. Nous

sommes, nous policiers, des chiens d’arrêt: nous traquons le gibier. Au

fond, qu’est-ce qui importe? C’est que le gibier tombe dans le carnier.

Martin et Mary étaient pris: je cherchais déjà un autre gibier...

Les grandes enquêtes de Mega Sulvan · 第 14 / 60 题