--N’est-ce pas, un observateur superficiel penserait:
«Tout est désormais facile: voici un agent de la Sûreté devant qui
doivent s’ouvrir largement toutes les portes, qui peut fouiller partout
et interroger n’importe qui. Il possède un signalement assez précis de
deux militaires, «gens qui ne peuvent s’évanouir dans l’air ainsi qu’une
fumée». Il sait d’où ils sont partis et où ils sont allés. Les rejoindre
n’est plus qu’un jeu. C’est bien ainsi, hein, que raisonnerait «l’homme
dans la rue»?
--Ai-je dit que telle était mon idée, monsieur Sulvan? interrompis-je.
--Vous, non! repartit le policier. Mais d’autres le pensèrent et
l’imprimèrent.
«_On est sur la piste des assassins du train 624!_ publièrent des
journaux. _Deux militaires ont été aperçus dans le wagon tragique. Leur
arrestation est imminente. Ce que dit le comte de la Seine. Tous les
détails!..._»
Je n’exagère pas: voici des coupures de ces journaux. Le dossier en est
rempli.
En fait, je n’étais pas aussi avancé en besogne que les reporters
l’affirmaient. J’essayais seulement de contrôler le renseignement reçu.
L’indicateur Chaix en mains, je recherchais les stations d’où avaient pu
partir ces soldats. L’horaire, le véritable horaire des véritables
gares, ne vous méprenez pas, démontrait que ce ne pouvait être que,
mettons, du Havre ou de Rouen. J’avais tout de suite écarté Elbeuf, et
vous savez pourquoi: le crime avait été commis avant l’entrée du train
dans cette gare. Au point de vue militaire, l’_Annuaire_ disait: Le
Havre: 3e d’artillerie légère, Rouen: 811e d’infanterie, 18e chasseurs à
cheval, 53e section de commis-ouvriers. Mon gibier faisait-il partie des
garnisons d’une de ces villes? Leur tenue de permissionnaires était-elle
justifiée? Ne revenaient-ils pas d’un congé régulier? Autant de
suppositions plausibles, qui obligeaient mon esprit à travailler.
Et il travaillait, je vous jure, dans le tram qui me ramenait à Rouen.
Je ne perdis pas mon temps dans les rues, et je courus à la caserne du
811e. Ce régiment détachait alors des unités aux alentours. Mais il
avait à Rouen sa portion principale et son petit état-major. J’appris
sans peine que des soldats de tous grades, y compris des officiers,
s’étaient rendus à Paris le 14 décembre par le train 624. Et, pour
savoir lesquels, j’allai chez le colonel du 811e.
M. Chaumy d’Ormoise, qui commandait à cette époque le 811e, m’accueillit
d’une manière qui ne laissait aucun doute sur les sentiments qu’il
vouait à ma profession. C’était un homme de fine allure, petit, mais
portant beau, très blond et coquettement vêtu. Il tenait beaucoup à
paraître homme de cheval, et il me reçut ganté, botté, lacé, la cravache
à la main, et qu’il maniait avec impatience.
Notre entretien fut court:
--Qu’est-ce qui vous permet de soupçonner les hommes de mon régiment?
s’exclama-t-il. Vous avez des preuves? Non? Des indices? Quelque chose?
Quoi? Précisez!
Deux minutes plus tard, j’étais dehors: il m’avait à peu près mis à la
porte.
Vous allez peut-être vous étonner? Je m’y attendais. Je savais, en
effet, avant de pénétrer chez lui, que son frère, le parlementaire
connu, siégeait à l’extrême-gauche de la Chambre et que le colonel
partageait les convictions humanitaires de son frère. Peu de jours avant
ma visite, le colonel d’Ormoise, agissant en qualité de commandant
d’armes, avait, à la suite d’un menu incident de discipline intérieure,
signé une décision lue à plusieurs reprises aux troupes. Elle
stigmatisait la délation du camarade d’un ivrogne. Elle faisait appel à
l’honneur des hommes pour que, à l’avenir, aucun ne s’abaissât jusqu’au
rôle de dénonciateur.
«La délation est une chose dégradante, y disait M. d’Ormoise, elle est
indigne d’un soldat français.»
Vous devinez comment ces principes respectables allaient faciliter ma
tâche. Je fus instantanément traité de suspect par tous les subalternes.
Pas un seul n’osait enfreindre, même à propos d’un crime odieux, la
récente consigne de discrétion prescrite par le colonel. Je ne
recueillis que de dures paroles, à demi injurieuses et des regards
sournois et courroucés. Mes rapports avec les officiers manquaient
d’aménité: impossible, dans ces conditions, d’établir de façon
rigoureuse, si deux permissionnaires du 811e avaient ou non gagné Paris,
à la date tragique, et, des assassins ou de moi, c’est moi qui semblais
méprisable!
Enfin, tout à fait par hasard, un soir, au café, un officier d’une autre
arme, qui en fut tancé par la suite, me révéla que, fréquemment, des
soldats ayant une permission de la nuit pour Rouen sautaient en fraude
dans le train de Paris, afin de vivre tout un dimanche sur les
boulevards et qu’ils regagnaient ensuite leur garnison par le train du
lundi matin.
--Seules, de fortes têtes peuvent, comme on dit, «risquer le paquet»,
pensais-je.
Et je retournai voir le colonel.
--C’est encore vous? fit-il dès l’abord.
--Mon colonel, expliquai-je, je m’excuse d’une insistance qui peut vous
déplaire. Mais j’ai une consigne, comme un soldat. J’obéis à mes chefs,
pour que la justice suive son cours et nul n’a le droit d’entraver son
action. On me signale que certains de vos hommes ont pu voyager dans le
train 624. J’ai le devoir de vérifier ce fait. Or, vous avez reçu,
dernièrement, une trentaine d’hommes provenant des troupes d’Afrique,
des «joyeux». Ils se sont bien conduits là-bas et furent l’objet d’une
mesure de clémence que je n’ai pas à apprécier. Je sais seulement qu’ils
ne furent pas toujours de petits saints: voudriez-vous faire rechercher
si aucun d’entre eux ne s’est pas absenté le 14 décembre?
Toujours avec la même mauvaise grâce, le colonel consentit. Je ne pus,
cependant, contrôler comment l’enquête qu’il prescrivit fut menée: elle
fut négative.
Heureusement, je n’attendais pas sans agir les résultats des recherches
régimentaires. J’enquêtais aussi, de mon côté. Et un propos surpris, je
ne sais plus où, me donna à penser qu’un soldat du 811e, Pierre Mary,
permissionnaire pour la nuit du 14 au 15 décembre, était très capable de
s’être échappé en fraude jusqu’à Paris. C’était un garçon assez mal
noté, fils d’un inspecteur de police et d’une danseuse. Ses faits et
gestes scandalisaient fréquemment ses camarades. Un espoir, presque un
pressentiment, me réchauffa le cœur:
--Si ce qu’on vous a dit est vrai, m’objecta son capitaine, c’est très
facile à vérifier: pour prendre à la gare le train de 5 h. 10, il a
fallu qu’il sorte du quartier avant 5 heures. Donc, il n’a pas mangé la
soupe ici...
Le caporal d’ordinaire et le cuisinier de la compagnie furent
questionnés. L’un et l’autre se déclarèrent prêts à jurer que ce Mary
avait vidé, ce jour-là, sa gamelle sous leurs yeux.
--Etes-vous convaincu? fit le capitaine. Ces braves garçons n’ont aucun
intérêt à mentir...
--Puis-je voir cet homme? répondis-je, travaillé que j’étais par mon
pressentiment.
Visiblement agacé par mon insistance, l’officier envoya chercher Mary.
L’homme se présenta bien, salua correctement. Son regard était clair, sa
physionomie ouverte et sympathique. Le premier examen ne pouvait lui
être défavorable.
--Vous étiez permissionnaire le 14 décembre? dis-je.
--Oui! fit-il spontanément. Mais je n’ai pas profité de ma permission.
Je suis revenu me coucher à 11 heures et je me suis d’ailleurs fait
porter rentrant, à cette heure-là, sur le registre du poste de police.
--A quelle heure étiez-vous sorti?
--A cinq heures et demie, après la soupe...
Vous concevez de quelle façon je scrutais mon gaillard, tandis qu’il
répondait. Un clin de cils ne m’aurait pas échappé. Mais il était
imperturbable.
--Vous avez mangé la soupe au quartier?
--Bien sûr! Tout le monde peut vous le dire: je ne me suis pas caché!
Son assurance en imposait à son capitaine. Il semblait heureux que les
soupçons ne pussent atteindre un homme de sa compagnie. Elle
m’intimidait moins. J’ai l’habitude de discerner l’indiscernable, si je
puis dire, dans l’aplomb d’un accusé, et de démêler, au son, la plus
légère fêlure de la voix. Quelque chose d’imprécis me poussait en avant.
Est-ce l’instinct du limier qui, en nous, se développe à l’usage? Je ne
sais. Je sentais le mensonge sous la franchise apparente. L’homme était
trop précis et se défendait trop bien. Car, il faut retenir qu’un
innocent faussement accusé se trouble presque toujours: l’indignation
accélère la course du sang. Il étouffe. Sa mémoire s’embrouille. Un
coupable «qui a préparé sa comparution» affirme parfois trop.
--Qu’avez-vous fait de cinq heures et demie à onze heures?
poursuivis-je.
--J’ai joué au billard avec un ami.
--Où ça?
--Au Pré Jauni, chez Georges: vous pouvez le lui demander.
--Quel est cet ami?
--Paul Selle, un de mes anciens camarades, libéré. Je l’ai rencontré en
ville vers six heures et demie. Il habite à Joly, un petit bourg près du
Havre, et il voulait prendre le train de 8 heures pour rentrer chez lui.
Comme il avait du temps de reste, nous sommes allés ensemble chez
Georges jouer au billard. Notre partie fut même si animée qu’il rata son
train et ne put partir que par le suivant, à 11 heures du soir. Je l’ai
quitté sur la route de la gare et suis revenu directement ici.
Je l’entends encore prononcer ces paroles. Il était très fort, l’animal!
On lui aurait donné le bon Dieu sans confession.
Il constatait la jubilation de son capitaine et, voulez-vous que je vous
dise ce qui m’indisposait contre lui?
C’est précisément que je constatais, moi, sa constatation à lui. Je
lisais sa pensée:
--Je suis cru!
Un innocent aurait pensé:
--Est-ce qu’on me soupçonne encore?
Et il eût été profondément malheureux.
--Vous n’avez plus de questions à poser? me demanda le capitaine.
--Non.
On renvoya Mary. Il salua et fit demi-tour réglementairement. Il a dû
battre un entrechat dès la porte franchie.
--Puis-je examiner son paquetage? sollicitai-je.
L’officier réprima un sursaut d’indignation, puis, goguenard:
--Si vous voulez! fit-il, il n’y a rien dedans...
Nous allâmes dans la chambrée. Dans le paquetage de Mary, parmi ses
effets d’uniforme et son linge, je découvris en un tournemain un pompon
mobile de képi et une grenade.
Je soulevai la paillasse du lit: dessous, je ramassai un foulard noir
orné d’étoiles d’or...
--Veuillez faire descendre cet homme en cellule! dis-je au capitaine
stupéfait. Au nom de la loi, vous en répondez: il doit immédiatement
être mis au secret absolu.