LES FAUSSES PISTES

--Vous m’avez bien suivi? poursuivit Sulvan. Mon enchaînement vous

paraît-il logique? Ne vous gênez pas pour m’interrompre, si vous avez

une question à me poser?

--J’en ai une, en effet, sur le bord des lèvres, fis-je.

--Dites?

--Vos recherches demeuraient-elles secrètes?

L’inspecteur sourit et son visage, ordinairement sévère d’expression, se

détendit:

--Je vous l’affirmerais que vous ne le croiriez pas, reprit-il. Vos

confrères, en 1912, étaient aussi curieux et... indiscrets qu’ils

peuvent l’être encore aujourd’hui. A cette époque, comme à présent, leur

action peut, dans certains cas, gêner la police et, dans d’autres cas,

l’aider. Toutefois, en général, même maintenant, nous n’aimons guère

renseigner la presse sur une enquête en cours. Car ce procédé offre des

inconvénients; il informe les coupables de l’orientation des recherches

et peut leur permettre de prendre des précautions auxquelles ils

n’auraient pas songé d’eux-mêmes. Les criminels heureusement, ne sont

pas toujours intelligents, mais il vaut mieux éviter de leur fournir des

suggestions dont ils tirent le meilleur profit.

En vérité, l’affaire Versi ne pouvait demeurer secrète... Elle demeurait

mystérieuse. Elle n’était pas ignorée, bien au contraire. Elle avait

pris tout de suite, dans les journaux, une importance considérable. Tous

les reporters de Paris étaient sur les dents, enquêtant dans tous les

sens, et chacun publiait par colonnes entières, chaque matin, le récit

de ses exploits et de ses hypothèses de la veille.

La famille Versi avait été interviewée, questionnée, surveillée. Ses

domestiques furent interrogés et filés. Bref, les trois fils et leur

personnel défrayaient la chronique presque autant que la morte et aucun

détail de leur vie, publique ou privée ne demeurait dans l’ombre. Je

vous laisse à penser si ce tapage était bien de leur goût...

Quoi qu’il en soit, chacun des membres de la famille Versi cherchait

dans ses souvenirs à deviner qui aurait pu attenter à la vie de la

pauvre femme. La vengeance avait rapidement été écartée: on ne

connaissait aucun ennemi à la vieille dame, qui vivait simplement et

discrètement. Elle n’avait jamais été l’objet d’aucune menace et nul, de

son entourage immédiat, ne pouvait être soupçonné d’un crime.

Enfin, quelqu’un de ses proches se rappela que, quinze jours à peu près

avant le drame, alors que la rentière se rendait comme d’ordinaire à

Rouen visiter sa belle-sœur, une rencontre inopinée l’avait effrayée.

Elle l’avait elle-même racontée:

Ce jour-là, elle se dirigeait, à la gare Saint-Lazare, vers le train

partant à 11 h. 40. C’était le 1er ou le 2 décembre. Un individu de

mauvaise mine, très suspect d’allures, la regardait avec insistance et

la suivait. Il avait failli monter dans son compartiment. Gênée, Mme

Versi en fermait la porte avec affectation. L’homme s’éloignait et

grimpait dans un wagon voisin de seconde classe. La voyageuse le

retrouvait à Rouen. Au retour, il était encore là, paraissant la

guetter, et il avait pris le train pour Paris avec elle.

L’indication était vague, plus que vague, mais elle paraissait sérieuse.

Je ne pouvais la négliger: il me fallait la vérifier. Me voici donc

reparti à Rouen. Je voulais y interroger l’employé de service à la

sortie, en gare, chargé de recevoir les billets des voyageurs. Il se

nommait Mercier, Auguste Mercier. Je le joignis facilement.

--Vous connaissez Mme Versi, lui dis-je, une dame d’un certain âge? Elle

venait ici deux fois la semaine...

Il ne chercha même pas dans sa mémoire et répondit sur-le-champ:

--La femme assassinée dans le train 624? Je la connaissais très bien.

Une voiture de grande remise l’attendait toujours à l’arrivée du train

et la ramenait le soir. Elle était en deuil, avec un voile de veuve?

--C’est cela même.

--Oui. Eh bien, justement, je ne l’ai pas vue, le jour du crime, le

samedi 14 décembre...

J’étais un peu surpris de cette réponse. Je le fus encore plus lorsque

l’employé Mercier m’affirma n’avoir pas remarqué l’individu suspect

guettant la rentière dans les premiers jours de décembre.

--Toi, mon petit, pensais-je, tu as quelque chose à cacher!

Et, sans m’attarder auprès de lui, je le quittai après l’avoir remercié.

Mais j’ouvris immédiatement une discrète enquête sur son compte. Elle me

confirma ce que je soupçonnais: le 14 décembre, Auguste Mercier, mal

surveillé par ses chefs, n’avait pas fait son service. Il n’avait pas

ramassé les billets des voyageurs venant de Paris. Il ne mentait pas en

jurant n’avoir pas vu Mme Versi. Mais, de par sa faute professionnelle,

il n’avait pas vu davantage ses compagnons de route.

Cela, pour mon enquête, n’avait pas une importance capitale, puisque la

venue de Mme Versi à Rouen, ce jour-là, était certaine. Je ne le

rapporte que pour mieux vous démontrer les obstacles de tous ordres qui

se dressent entre la justice et la vérité.

Bien entendu, tous ces pas et démarches nécessitaient du temps. Nous

étions le 21 décembre, sept jours après le crime, avec une semaine

presque perdue pour l’arrestation du ou des coupables, et loin encore de

la piste des assassins. En somme, on ne savait ni leur nombre, ni leur

état civil et l’on ne possédait aucun signalement permettant de les

rechercher. Pis: on ignorait le mobile du crime.

Le policier lut dans mes yeux une vive surprise: il ne me la laissa pas

formuler:

--Le vol devait avoir été le mobile du crime? Sans doute. Mais personne

n’avait posé à la famille cette simple question:

«--Mme Versi portait-elle des bijoux?»

Je sais, je sais! De tels oublis semblent plus qu’incompréhensibles:

impardonnables. Et n’importe qui, dans le public, lisant cela dans les

journaux, fait aussitôt le malin:

«--Ils sont donc idiots, dans la police?...»

En réalité, si, officiellement, la thèse du crime était admise, on peut

bien avouer qu’officieusement la justice n’y croyait pas encore tout à

fait. C’est moi qui demandai que cette question banale fût posée à la

famille Versi. Et c’est grâce à mon insistance qu’on sut que la victime

portait ordinairement des bijoux, dont une bague de grande valeur,

nantie d’un solitaire, et qui ornait sa main disparue. Par conséquent,

le vol avait bien pu être le mobile du crime. Celui-ci se reconstituait

aisément: les joyaux de la rentière avaient pu tenter la cupidité des

assassins, à l’affût d’un mauvais coup. Ils avaient tué pour s’en

emparer mais cela d’ailleurs permettait de supposer un «crime

occasionnel». Ce que nous nommons ainsi est rarement l’œuvre de

malfaiteurs professionnels. Et cette hypothèse, qui n’écarte pas tout à

fait une importante catégorie de bandits connus, catalogués et repérés,

étend jusqu’à l’infini le champ des recherches: avec elle on entre, à

proprement parler, dans l’inconnu. Il s’agit alors de ramener l’inconnu

au connu.

Pour y parvenir, je m’efforçai d’établir quels étaient les voyageurs du

train 624, et surtout si parmi eux, ne s’étaient pas glissés des

individus douteux, des «déclassés», de ceux qu’on remarque parce que,

visiblement, ils ne sont pas à leur place à l’endroit où on les

aperçoit.

Je réclamai donc à la Compagnie les billets de première classe délivrés

le 14 décembre, au Havre, à Rouen et à Elbeuf. Dès que je les eus, j’y

découvris des billets militaires, à quart de place, de Rouen à Paris.

Précieux indice; vous en saisissez l’importance: les militaires ont un

uniforme portant le numéro de leur régiment. Ils ne voyagent qu’après

autorisation, et leurs déplacements sont inscrits au corps, avec leur

nom, grade et fonctions. Leur identité est on ne peut plus facile à

connaître avec précision. Il y a là, n’est-ce pas, un fil conducteur

incomparable qu’on n’a plus qu’à suivre quand on en tient un bout.

Il est superflu de vous dire que je m’inquiétai tout naturellement de

retrouver les militaires du train 624. Et il me parut bon, pour cela, de

questionner les civils ayant parcouru avec eux le même trajet. Ce

n’était qu’un jeu: parmi les civils figuraient le préfet--j’allais dire

de quel département réel--mettons que ce fut le préfet de l’Eure, un

conseiller de préfecture, le commissaire spécial de Rouen, un membre de

l’Institut, le conservateur du musée Jeanne-d’Arc et M. le marquis Jean

de Créon. J’appris tout cela comme vous, journaliste, l’auriez appris

vous-même. Il n’y a là ni malice, ni l’emploi de facultés spéciales. Il

y avait le préfet. Un préfet ne se déplace pas sans être remarqué. On

l’avait donc remarqué. J’allai le voir. Il me cita son conseiller de

préfecture, qui me parla du conservateur de musée, qui me nomma M. de

Créon. Dans son hôtel à Paris, M. de Créon me dit:

--Je me rappelle fort nettement ce voyage, auquel j’ai souvent songé,

puisque, en cours de route, un crime fut commis dans mon train.

D’ailleurs, le tapage mené par les journaux empêcherait de l’oublier, si

on en avait le désir. Or, au cours de ce voyage, un détail m’a frappé:

sous le viaduc d’Elbeuf, nous avons ressenti un choc violent, si

étrange, que je m’écriai:

--Mais nous allons dérailler!

Mes voisins de banquette sortirent avec moi dans le couloir. J’y ai,

pour ma part, remarqué un individu bizarre, vêtu comme un «rapin», qui

causait assez mystérieusement avec un quidam aussi inquiétant d’ailleurs

que lui. Je me suis entretenu un instant de ces deux personnages avec M.

le comte de la Seine et son secrétaire. Ils vous confirmeront le fait

avec plus de précision encore. Je crois que c’est de ce côté que vous

devriez chercher...

Je courus, bien entendu, chez M. le comte de la Seine.

--La mémoire de M. de Créon est fidèle, me dit-il, et ses yeux sont

certainement meilleurs que les miens, qui n’y voient plus guère. Mais M.

Bernard, mon secrétaire, va vous renseigner.

Les grandes enquêtes de Mega Sulvan · 第 10 / 60 题