LES SOUPÇONS DU LIMIER

Mega Sulvan feuilleta quelques pièces du dossier et contempla des

photographies, timbrées des chiffres du répertoire.

Je posai ma cigarette usée.

Nous entrions dans le vif du sujet.

Il me jeta un profond coup d’œil, comme pour apprécier la qualité de mon

attention. Satisfait, il reprit la parole, en suivant de plus près

encore, en pensée, son récit, qu’il ne le faisait en réalité. Je dus

franchir, mentalement, le court espace laissé vide entre sa phrase

précédente et celle qu’il ébauchait, mais, de crainte en l’interrompant

de créer une incidente, je l’écoutai sans broncher.

--Lorsque j’étais arrivé moi-même à la gare Saint-Lazare, le 14

décembre, il pouvait être six heures du soir, poursuivit-il. C’était

donc plus d’une heure après la sanglante découverte. Toutes les choses

que je viens d’exposer n’étaient pas encore éclaircies, mais tout

n’était pas resté exactement dans l’état même qui avait suivi le drame.

La visite du compartiment était terminée. On en avait retiré tout ce

qu’il contenait d’objets éparpillés. Il était, en quelque sorte,

dépouillé. Mais, le wagon demeurant garé sur un épi, j’allai l’examiner.

Je fus tout de suite frappé par l’état de la portière: la poignée était

forcée.

--Le panneau supérieur brisé étant faussé ainsi qu’il est, me dis-je, il

est impossible que cette portière ait pu être trouvée fermée, lorsque le

train entra en gare, si personne ne l’a, auparavant, volontairement

fermée.

J’allai interroger le sous-facteur Mathieu et le visiteur Dorge, qui en

avaient approché les premiers. Ils m’affirmèrent que la portière était

bien fermée.

--Mais la poignée est forcée? remarquai-je.

--Oui, mais le loqueteau était remis dans sa gaine.

Je leur fis répéter plusieurs fois cette importante déclaration. Ils

n’en apercevaient pas la gravité et la renouvelaient volontiers.

Mathieu, même, me montra, sur place, comment il avait soulevé ce

loqueteau.

Convaincu, dans ces conditions, qu’une main étrangère, après la chute de

Mme Versi sur les voies, avait refermé la porte, je courus informer mes

chefs de cette constatation. J’avoue qu’elle fut reçue avec une

indifférence marquée.

--La portière s’est refermée toute seule, me dit-on.

Cela, monsieur, je ne pouvais pas le croire. On avait beau me le

répéter, je n’en étais pas persuadé le moins du monde. Bien au

contraire, je sentais la chose absolument impossible et rien ne m’aurait

fait démordre de mon opinion.

Mais il me fallait démontrer cette impossibilité à mes chefs. Pour y

parvenir, il fallait que j’appuyasse mon hypothèse de constatations

matérielles indiscutables. Je me rendis à Elbeuf, puis à l’endroit

précis où le corps mutilé de Mme Versi avait été ramassé sur les voies.

C’était, vous l’avez noté, sous le viaduc, à 400 mètres environ en amont

de la gare.

Parvenu à cet endroit, et étant, pour ainsi dire, «en chasse», dans

cette disposition mentale qui affine et exacerbe les sens, je remarquai

sur la première pile du viaduc, à quelques mètres seulement en avant du

point où gisait le corps, une éraflure très nette et toute fraîche dans

la maçonnerie: quelque chose, là, avait frotté violemment la pierre.

Quoi? Je réfléchis. Étant donnée la hauteur au-dessus du sol de cette

marque, ce ne pouvait être que la poignée de la portière ouverte, cette

poignée qui était forcée à l’arrivée du train en gare Saint-Lazare. Ce

ne pouvait être que cela, et rien d’autre. Donc, selon moi, la portière

était déjà ouverte avant le passage du train 624 en gare d’Elbeuf et

l’assassin, si assassin il y avait, de crainte d’être aperçu en pleine

action dans cette gare, s’était débarrassé de sa victime avant que d’y

être arrivé. Au fond, je croyais déjà bien sincèrement à l’assassinat.

Expliquez cela si vous le voulez par la double vue, l’instinct, la

prescience ou, simplement, le flair, j’y croyais.

Il me restait à fournir la preuve que cette conviction correspondait aux

faits. Autrement dit, il me fallait le démontrer.

Je regardai autour de moi. Et, soudain, je me rendis compte des causes

qui firent heurter par la poignée de la portière ouverte la pile du

viaduc. Celui-ci, monsieur, enjambait une courbe de la voie. Or, vous

savez que, pour qu’un train épouse une courbe, la voie ferrée est

disposée de telle sorte que le rail excentrique est plus élevé que le

rail concentrique. En termes techniques, cette disposition se nomme le

devers. De ce fait, le wagon, lorsqu’il franchit la courbe, est penché.

Plus la courbe est accentuée, plus le rail excentrique est surélevé,

plus, par conséquent, le wagon penche. Et une pile de pont, ou de

viaduc, étant verticale, il va de soi qu’un objet, tel une portière

ouverte, dépassant ce wagon penché, touchera, au passage, cette pile

verticale. L’explication est simple. Elle est familière aux ingénieurs.

Elle l’est moins au public, et même aux policiers, qui ne sont pas,

après tout, forcés de tout savoir.

Mais elle m’apparaissait avec une lumineuse évidence. C’était la preuve

que je cherchais. Je la rapportai joyeusement, avec des croquis, à mes

chefs.

--Cependant, me dit-on encore, qu’est-ce qui prouve que la portière

ouverte en effet avant le viaduc d’Elbeuf, ne s’est pas ensuite refermée

d’elle-même?

J’attendais l’objection:

--La vitesse du train, expliquai-je, l’aurait maintenue collée contre la

paroi du wagon. Et, en supposant d’ailleurs qu’un choc brusque l’eût

rabattue vers l’ouverture, elle n’aurait pu, d’une part, s’y encastrer à

nouveau, puisqu’elle était forcée, et, d’autre part, le loqueteau ne se

serait pas remis tout seul dans sa gaine...

Cette fois, j’eus le plaisir de voir naître enfin une préoccupation de

crime dans l’esprit de mes supérieurs. Ils abondèrent dans mon sens et

agirent aussitôt. M. le docteur Bertillon, dont les savantes expertises

médico-légales sont demeurées célèbres, fut appelé. Il se mit à l’œuvre

séance tenante, et fit l’autopsie du corps de Mme Versi.

J’attendais, avec impatience, bien entendu, ses conclusions. Elles ne

tardèrent pas. Elles étaient formelles: le sang de la victime ne

provenait pas d’une hémorragie naturelle. Il y avait eu crime. De plus,

sur le voile ramassé dans le compartiment sanglant, M. le docteur

Bertillon fit une constatation extrêmement importante: il y releva

l’empreinte du quadrillage de la plaque chauffante. Cela impliquait

qu’un poids avait pesé sur ce voile--après que le sang de la victime fut

répandu: l’assassin avait marché dessus!

Je triomphais. Je n’étais pourtant pas au bout de mes peines.

--Comment expliquez-vous, me demanda-t-on, s’il y a eu crime, la

distance séparant chacun des objets trouvés sur la voie? Des assassins

n’auraient pas perdu leur temps à «semer» l’un après l’autre, des

témoins si compromettants, du kilomètre 41.500 au kilomètre 39.500...

L’observation semblait judicieuse. Elle ne m’arrêta pas. Quand on est

sur une piste, chaque indice a de l’intérêt et il ne suffit pas de dire:

--Je constate ceci, ou j’imagine cela...

Il faut démontrer et prouver. Un peu de réflexion et quelques questions

posées à des ingénieurs de la traction suffirent pour résoudre le

problème:

--Cette distance, pus-je enfin énoncer, est parfaitement normale. Elle

est due à la vitesse du train. Dès leur crime accompli, les assassins

ont fouillé les vêtements de la victime et se sont débarrassés de tous

ces objets. Ils les ont successivement lancés par la portière, en moins

d’une minute. Mais, le train marchait alors à plus de cent kilomètres,

entre le premier jet et le dernier. C’est là la cause exacte de

l’éparpillement en longueur, sur les voies, du chapeau, du manteau, du

sac à main et de la fourrure de Mme Versi. En réalité, ses assassins

n’ont pas perdu de temps...

Vous voyez, n’est-ce pas, que tout ce raisonnement, très simple, se

tenait parfaitement. Il était corroboré par les faits. Il prouvait

l’assassinat. Ma thèse fut admise. Il ne restait plus qu’à retrouver le

ou les coupables.

Les grandes enquêtes de Mega Sulvan · 第 9 / 60 题