LE WAGON SANGLANT

--Il faut tout d’abord, dit-il, que je vous rappelle brièvement cette

affaire. Elle fit grand bruit à son époque. Mais vous l’avez sans doute

mal connue, car vous étiez alors, si je ne me trompe, en Amérique.

--En quelle année?

--Fin 1912.

--En effet, je visitais à ce moment les usines à porcs de Chicago.

--Je le savais. C’est pourquoi il n’est pas inutile que je remonte

jusqu’au commencement. Je ne vais, avec votre permission, changer que

les noms des gens et des lieux, par un sentiment de convenance que vous

comprendrez. Cela rendra faux les détails d’horaires et de distance,

mais tout le reste est et sera scrupuleusement exact et authentique.

Donc, le samedi 14 décembre 1912, jour de la Saint-Nicaise, à l’arrivée

du train 624 venant du Havre, qui entre en gare Saint-Lazare à 16 h. 20,

deux employés, Mathieu, sous-facteur, et Dorge, visiteur, s’aperçurent

que la dernière portière du second wagon de 1re classe était démolie. Le

panneau supérieur apparaissait brisé, la poignée était tordue et le

store de toile bleue avait disparu, arraché, avec son rouleau.

Ils essayèrent chacun à leur tour d’ouvrir cette portière de

l’extérieur. N’y parvenant pas, ils passèrent par la portière

immédiatement voisine, montèrent dans le wagon et, suivant le couloir,

pénétrèrent dans le compartiment. Uniquement préoccupés, à cette minute,

de l’état de la portière brisée, ils allèrent à elle et tentèrent, une

fois encore, d’en faire jouer les gonds en la repoussant vers

l’extérieur. Mais un obstacle matériel s’opposa à leurs efforts. Ils

remarquèrent alors que le loqueteau de sûreté était rabattu dans sa

gaine. Mathieu se pencha, passa le bras, tendit la main, souleva ce

loqueteau. Ensuite, aidé par Dorge, il dévissa les paumelles et coucha

la portière au long d’une banquette, dans le compartiment.

Ce fut seulement à cet instant que, une lumière plus vive pénétrant à

l’intérieur, leurs regards distinguèrent différents objets épars sur le

plancher, ainsi qu’une large flaque de sang répandu. Ils pensèrent toute

de suite, tous les deux, qu’un accident s’était produit et, sans

chercher à en approfondir les causes, accomplissant machinalement leurs

gestes professionnels, ils ramassèrent une barrette de nuque, une

épingle à chapeau, un voile de veuve et, enfin, un coupon de retour en

1re classe, de Rouen à Paris.

Tenant ces menus objets dans leurs mains, mais sans songer davantage aux

étrangetés d’une pareille découverte, ils poursuivirent leur travail

ordinaire d’inspection. Puis, redescendus du wagon sanglant, ils

aperçurent, du quai même, d’autres objets accrochés aux marchepieds des

voitures suivantes: quelques débris de vêtements, des cheveux et, je

crois, un morceau de toile qu’ils joignirent à leur première récolte.

Enfin, leur besogne réglementaire achevée, le sous-facteur et le

visiteur effectuèrent le tri de leurs trouvailles. Ce n’est qu’en

observant le sang qui leur tachait les doigts qu’ils eurent l’idée

d’aller prévenir M. Jean, le commissaire spécial de la gare. Ils se

rendirent à son bureau.

Quand ils y pénétrèrent, il était environ 17 heures. Il y avait quarante

minutes que le train du Havre avait stoppé.

Déjà, le bruit s’était répandu, non seulement parmi les employés, mais

aussi parmi le public, qu’une découverte sanglante avait été faite à

l’arrivée de ce train. Et, entre tous les gens qui se groupaient devant

le commissariat spécial pour tenter de connaître quelques détails sur

cet événement, se trouvait un domestique, M. Joseph Cadre, cocher de

grande remise.

Celui-là était vraiment inquiet. Venu attendre, avec son coupé, comme il

le faisait trois fois par semaine, Mme... Mme Versi--nommons-la ainsi,

voulez-vous?--sa maîtresse, qui prenait toujours pour rentrer à Paris le

train arrivant à 16 h. 20, il ne l’avait pas encore aperçue. Elle

n’avait pas rejoint sa voiture, rangée à la place coutumière, dans la

cour du Havre, contre le trottoir de l’Hôtel Terminus et il se demandait

ce qu’elle était devenue.

M. Joseph Cadre, donc, contait ses appréhensions aux curieux. Ses

paroles furent entendues par un inspecteur du commissariat spécial, qui

l’invita à entrer dans le bureau de M. Jean. Il obéit. Dès qu’on lui

présenta les objets ramassés par Mathieu et Dorge, il les reconnut:

--Cette barrette et cette épingle, fit-il, appartenaient à ma patronne.

On retourna alors avec lui inspecter le wagon tragique. On y trouva une

carte de visite au nom de Mme Versi et une serviette de toilette à ses

initiales.

Ainsi que vous le voyez, dès le début de l’enquête, aucun doute ne

pouvait subsister: il y avait eu drame, et Mme Versi en était la

victime. On n’a pas la chance de rencontrer toujours, ni même souvent,

de pareilles précisions initiales. Il ne restait plus qu’à rechercher et

à établir les circonstances exactes du drame. M. Cadre fut interrogé.

--Ma maîtresse, expliqua-t-il, est une rentière âgée d’une cinquantaine

d’années. Le mardi, le jeudi et le samedi, elle se rend à Rouen pour

voir sa belle-sœur malade, qu’elle aime beaucoup. Toutefois, elle n’a

jamais passé la nuit auprès d’elle, mais, après chaque visite, au

contraire, elle rentre régulièrement à son domicile.

Puis il fournit des renseignements sur la famille de Mme Versi et donna

l’adresse des trois fils de cette dame. Le commissaire de police

enregistra ses déclarations, envoya prévenir avec ménagement les enfants

de la victime et télégraphia à toutes les stations du réseau, entre

Rouen et Paris, pour que les recherches utiles, d’usage en pareil cas,

fussent entreprises sans délai.

Jusqu’à présent, n’est-ce pas, la situation est très nette: un drame,

dont la victime est connue, sans que son identité puisse être discutée,

a eu lieu dans tel train, entre telle et telle gare, de telle heure à

telle heure. La part du mystère est minime, l’accident vraisemblable

sera bientôt judiciairement établi et l’affaire est d’une simplicité

banale. C’est un fait divers et rien de plus.

Les grandes enquêtes de Mega Sulvan · 第 7 / 60 题