M. Vignabos murmura:

--La France de la Convention! L'émancipatrice!...

--Revenons à la question, continua Boisselot:

--L'homme responsable de l'anarchie actuelle. Vous me faites rire!

Est-ce nous qui avons appris, à vos citoyennes «conscientes et

organisées», le branle qu'elles mènent, dans la sarabande générale?

Est-ce nous qui conseillons à l'ouvrière de claquer tout son salaire de

la semaine, en fourrant ses pieds sales dans des bas de soie, des

bottines jaunes ou des souliers vernis? Est-ce nous qui raccourcissons

les jupes des femmes du monde, pour les prier de mieux remuer leurs

petits derrières bien propres, au dancing? Est-ce nous qui sommes

responsables des moeurs nouvelles des jeunes filles, et de l'incurable

vanité des occupations féminines?... Mlle Lerbier m'excusera, je ne

parle pas d'elle!

Monique ne sourcilla pas. Mais l'injure en elle pénétrait, lancinante.

Mme Ambrat répliqua, froidement:

--Permettez à l'agneau d'emprunter le langage du loup, pour lui

répondre: «Si ce n'est toi, c'est donc ton frère!» Oui, ce sont les

hommes qui ont non seulement cantonné, mais enfoncé encore, dans ses

habitudes d'artifice, dans une seconde nature de mensonge et de ruse, la

faiblesse féminine! Tous les mauvais exemples viennent de vous, d'autant

moins excusables que vous étiez, et que vous êtes encore les maîtres...

Cela dit, je vous ferai observer, monsieur Boisselot, qu'il y a dans

votre paradoxe autant d'erreur que de vérité. Vous généralisez trop. Les

femmes, et même les jeunes filles de France ne sont pas toutes comme

celles que vous nous dépeignez. Mme Muroy, si elle était encore là,

pourrait vous dire, à mon défaut, qu'il y a en province et même à Paris

une foule de familles où la vertu est plus fréquente que le vice. Cela,

c'est l'évidence. Et les taches qu'il peut y avoir, jusque sur le

soleil, n'empêchent pas que le soleil soit.

M. Vignabos se frotta les mains. M. Ambrat se versait, en souriant d'un

air approbateur, un doigt de Vouvray. Il rougit, en s'apercevant que

tous les verres étaient vides, et tendant la bouteille:

--Oh! pardon!... Mais si! Mais si! un petit verre, monsieur Boisselot.

Vous l'aimez bien. Il y a encore, heureusement, quelques-unes de ces

bonnes choses, sur le sol de chez nous!

--Et puis, reprit Blanchet, pourquoi juger d'un temps et d'une société

sur un de ses aspects passagers? D'abord, en effet, comme l'observe Mme

Ambrat, ce que voit Boisselot n'est que ce que voit Boisselot. Ensuite,

qu'est-ce que dix ans, vingt ans, au regard de l'histoire?... Qui sait?

Dans l'anarchie même un ordre nouveau s'élabore... Les moeurs nouvelles

des jeunes filles, avec les excès que tout apprentissage de liberté

comporte, embellissent peut-être le visage de la femme de demain.

Boisselot ricana:

--_La Vierge Folle_, introduction à la _Marche Nuptiale_, musique

d'Henry Bataille!

--Et après? La virginité, chère aux anciens acheteurs d'épouses, ne me

semble pas avoir plus d'importance qu'une dent de lait! Et la

superstition que certains y attachent m'apparaît plutôt comme une sorte

de sadisme, que comme un preuve d'intelligence. Je suis du parti de

Stendhal, pour qui «le pucelage est la source des vices et des malheurs

qui suivent nos mariages actuels!»

Boisselot nargua:

--Je ne m'étonne plus de votre indulgence pour les bolchevistes! Le

communisme en amour, c'est une opinion.

Blanchet haussa les épaules:

--Il n'est pas question de communisme, mais simplement d'étendre aux

jeunes filles notre droit à la liberté, et au choix. Il est absurde de

les condamner par milliers à l'abstinence, quand nous vouons, au

supplice du plaisir forcé, la morne foule des filles publiques. C'est le

célibat des vierges qui enfle le nombre des prostituées. Sans compter

qu'à l'heure où la natalité baisse...

--Ma foi, conclut Mme Ambrat, on ne fera jamais trop d'enfants. Vive la

vie!

Régis allait répondre, quand il surprit le regard de Blanchet posé sur

Monique. En même temps celle-ci levait les yeux. Elle approuvait d'un

signe de tête, mais elle acquiesçait de tout l'être. Alors il se dressa,

l'air si furieux dans sa barbe rousse, que Mme Ambrat sursauta, comme si

un diable avait surgi d'une boîte.

--Vous m'avez fait peur! plaisanta-t-elle.

--Excusez-moi! Avec tous ces radotages, il est tard, et le temps de

rentrer... Je regrette, mon cher Blanchet, de vous enlever une

admiratrice... Vous venez, Monique?

--Restez! insista Mme Ambrat, outrée par l'inconvenance de la sortie...

On finira le porc, avec une bonne salade de légumes... du jardin!... Nos

amis ne partent qu'après dîner, au train de dix heures.

Régis sentit que Monique, tentée, hésitait. Il joua le tout pour le

tout:

--Impossible! Nos phares sont détraqués!

Il mentait. Mais, sous le coup d'oeil asséné comme une sommation, elle

céda, par crainte de l'esclandre...

Blanchet lui baisait la main. Elle regarda bien en face Régis, blanc de

rage. Et très haut, comme une promesse:

--A bientôt.

La garçonne · 第 39 / 45 题