--Je le crains. Et c'est plus sérieux que cela n'en a l'air, cette
désaffectation grandissante d'un pays pour les idées générales, qui, en
fin de compte, l'orientent et le dirigent. Les divisions des partis,--et
la façon personnelle dont, lorsqu'ils sont au pouvoir, ils
l'exercent,--dégoûtent peu à peu de la vie publique les meilleurs.
Chacun ne s'occupe plus que de ses affaires. Le sens de la vie nationale
se perd.
Régis avait bourré, allumé sa pipe. Il constata:
--Alors, ne parlons plus de révolution! Il n'y a pas que les bourgeois
qui s'en battent l'oeil, avec leurs plumes d'autruche. Le populo fait
comme eux. Il s'en fout! Vous parliez de la G. G. T.? Elle s'est vidée
de moitié. On nous a assez bourré le crâne,--tous, avec les
principes!... Les principes?
Un rictus l'enlaidit:
--Un escalier de service. Et, à chaque marche, des gens assis dessus!
--Prenez garde, mon cher confrère, railla Blanchet, le paradoxe est lui
aussi de la rhétorique.
--Paradoxe! Prétendez-vous qu'on ne vive pas aujourd'hui dans le manoir
à l'envers. Partout! Et tous! Hommes, femmes, c'est à qui mieux mieux.
--A qui la faute, messieurs? demanda Mme Ambrat, qui venant de les
rejoindre n'avait entendu que la dernière phrase.
--Pas à moi! fit Régis, en tirant sur sa pipe qui brasilla.
--Les présents sont toujours exceptés!... dit-elle, en se rasseyant.
Mais enfin si, dans l'anarchie actuelle, il y a quelqu'un de
responsable, avouez que--si ce n'est vous, monsieur Boisselot, ni les
apôtres que voilà,--(M. Vignabos et Georges Blanchet saluèrent,
comiquement)--ce n'est pas non plus nous, pauvres femmes!... S'il ne
dépendait que de notre volonté, soyez certain que les choses n'iraient
pas si mal. Ce n'est pas nous qui aurions laissé d'abord faire la
guerre! Il y aurait aussi, si nous avions voix au chapitre, moins de
bistros vendeurs d'alcool, moins de taudis faiseurs de tuberculose,
moins de prostituées donneuses de syphilis. Et il y aurait plus de
Maternités et plus d'Hospices. Il y aurait surtout plus d'écoles!
Monique se leva et vint embrasser son amie. Régis, d'un jet brusque,
expira sa fumée:
--Joli programme! Je le recommande à notre ami Blanchet, pour sa
prochaine campagne électorale. Car vous y passerez, mon cher! Cent sous
qu'on vous affiche! «Georges Blanchet, socialiste-féministe!» Ça fera
riche.
--En tout cas, cela ferait bien. Je partage entièrement l'avis de Mme
Ambrat.
--Parbleu!... Une toute petite question, madame? Et vos électrices,--car
pour qu'une Mme Ambrat soit élue, il faudra d'abord que les femmes
votent...
--Mais oui! Comme en Amérique, comme en Angleterre, comme en
Allemagne...
--Et en Suisse, en Belgique, en Autriche, en Tchécoslovaquie, en
Finlande, au Danemark! énuméra M. Ambrat. Il faudra bien qu'un jour la
France suive!