A mesure qu'ils approchaient du Vert-Logis, Régis évoquait la maison de
Mme Ambrat... Le rez-de-chaussée sous bois, à la lisière de Vaucresson,
la tonnelle avec son cercle de visiteurs... Blanchet, naturellement! Et,
de plus en plus silencieux, il se renfrognait.
Il avait eu beau prendre sur lui, se jurer d'être calme: Monique avait
raison, c'était stupide de gâcher ainsi, soi-même, son bonheur!... Que
ne jouissait-il tranquillement du miracle que dans sa vie un tel amour
réalisait? Jamais il n'avait encore rencontré, et jamais plus il ne
rencontrerait un être qui joignit, à plus de réelle valeur morale, une
plus séduisante beauté.
Lui reprocher, qu'elle en fût ou non responsable, un passé auquel,
logiquement, il était et devait rester étranger? Imbécillité... Lui en
vouloir de son indépendance d'esprit? Petitesse. De sa fortune?... Un
sentiment trouble, ici, le partageait. Sensible à la parure de son luxe,
et pauvre à côté d'elle, il était humilié que sur ce point encore elle
échappât à la norme: la femme tributaire, l'homme ordonnant...
--Par là! dit-il, à la croisée de deux chemins.
--Mais non. Voilà les acacias!... Nous sommes sur la bonne route.
L'auto filait, au bourdonneraient régulier du moteur.
Coiffée d'un béret de cuir rouge, le cou nu dans le manteau dégrafé,
elle conduisait avec une décision attentive, si joliment garçonnière que
Régis ne put s'empêcher, tout maussade qu'il fût, de l'admirer... Oui,
tout de même, il y avait là une nouvelle réalisation de la grâce
féminine! Un être encore singulier, quoique naissant par milliers
d'exemplaires, et avec lequel il fallait dorénavant compter, comme avec
un égal... Constatation qui, loin de le satisfaire, l'ancrait dans sa
répugnance à tout ce qu'il englobait dans ce mot pour lui malsonnant:
«féminisme.»
--Hein? dit Monique... Était-ce ça?
L'auto stoppait, devant le Vert-Logis. Enfouie sous son porche de
lierre, où les dernières roses remontantes s'effeuillaient, jaunes et
rouges, la petite porte à claire-voie, peinte en blanc, laissait voir au
fond d'une pelouse la maison basse, avec son toit de vieilles tuiles.
--C'est gentil, il n'y a pas à dire! s'exclama Monique. Au fond, la
sagesse ce serait de vivre comme ça, assez près de Paris pour y venir,
quand il faut, et assez loin pour être chez soi, au grand air.
L'après-midi d'automne éployait, sur le taillis, son éclatante sérénité.
Ciel léger, à la lumière si douce qu'on ne savait si c'était celle de
l'été finissant, ou d'un printemps à sa renaissance.
Ils garèrent l'auto dans une allée, refermèrent la porte. Au bruit de la
clochette, Mme Ambrat, sur le seuil de la maison, parut... Elle agitait
le bras en signe d'accueil, hâtait sa marche alerte.
--Bonjour, ma chérie! Bonjour, monsieur Boisselot. Nous nous demandions
si vous viendriez... Car, sans reproche, vous vous faites rares!... Je
ne vous en veux pas. Les amoureux sont des égoïstes.
Elle avait pris Monique par le bras.
--Pourquoi n'êtes-vous pas venus déjeuner? Il y avait un de ces porcs
aux haricots blancs!... et le petit Vouvray, que M. Boisselot ne déteste
pas...
Elle se tourna vers lui:
--Il y a deux bouteilles qui vous attendent, bien rafraîchies! Quoique
vous ne le méritiez guère, accapareur!... Venez vite, tout le monde vous
attend.
--Qui, tout le monde? s'enquit Monique.
--Votre grand ami Vignabos, M. Blanchet, et les Muroy, que vous
connaissez.
Le nez de Régis s'allongea. Il hésita s'il ne ferait pas demi-tour. Mais
déjà elles traversaient le salon, centre de la demeure, et dont les
portes-fenêtres ouvraient en vis-à-vis sur le jardin d'entrée, et,
derrière, sur le bois. Il suivit. Monique, un moment, s'arrêta:
--Comme j'aime cette pièce!
--C'est bien simple, dit Mme Ambrat.
--Justement!
C'était reposant, cette atmosphère intime, avec les anciens meubles
provinciaux, luisants de la patine que donne, de génération en
génération, l'entretien familial. Monique appréciait particulièrement
une vaste armoire aux sobres moulures qui venait des grands-parents
tourangeaux de M. Ambrat. Vestige de la maison ancestrale.
Régis en palpa le bois velouté, en passant, et pensa: «Tu peux
t'aligner! Ça fiche un coup au style Lerbier!» Comme si elle eût deviné
sa pensée, elle déclarait justement:
--Voilà ce qui manque aux plus beaux meubles modernes. Ce que le temps
seul apporte. Un fondu, à la dureté des angles,--l'enrichissement de la
vie.
Il allait répondre: «La vie! comme c'est malin... Oui, bien sûr! En
attendant cent cinquante ans, la nôtre aussi s'arrangera!...»
quand,--accourant de la tonnelle où, à leur vue, on se levait,--une
fillette vint se jeter dans les bras de Monique.
--Comme tu es belle, Riri! Tu vas bien?
L'enfant leva ses yeux bleu de lin, toute sa frimousse heureuse, aux
maigres cheveux châtains noués d'un ruban de la couleur de son regard.
Sa personne entière répondait, comme un cri. Monique flatta la tête
mutine, et félicitant Mme Ambrat:
--Ce qu'elle a changé!
Le visage maternel s'éclaira, orgueilleusement.
--N'est-ce pas?... Va, Riri, va vite chercher deux verres!
Elles suivaient, d'un oeil attendri, le sautillement joyeux des mollets
nus, tout le frêle corps dansant, qui se précipitait... Il n'y avait pas
plus de deux ans qu'Henriette Lamur,--elle en avait six, à
présent--avait été recueillie par les Ambrat.
C'était la fille d'une piqueuse en bottines, morte d'un cancer, à moins
que ce ne fût de misère et d'épuisement physique. Le père, ouvrier
zingueur, ivrogne et brutal, avait fait à l'OEuvre abandon de la
sauvageonne, qu'il battait. Mieux qu'une renonciation écrite de ses
droits,--sans valeur effective aux yeux de la loi, qui respecte chez les
pires brutes l'autorité paternelle--un remariage, heureusement suivi de
l'émigration du poivrot dans les régions libérées, avait permis aux
Ambrat d'entreprendre, avec sécurité, le sauvetage définitif. De
l'humble victime, deux ans d'éducation sagace et de tendre affection
avaient suffi pour faire un autre être. Riri, transplantée, poussait
droit.
--Quelle réussite! Vous pouvez en être fière.
Mme Ambrat sourit, modestement:
--Elle est si gentille! Et c'est si réconfortant de voir s'épanouir une
âme qui ne demandait qu'à aimer et à vivre. Je crois décidément, de plus
en plus, qu'il n'y a de vrais foyers que ceux d'élection, Riri m'aime
comme si j'étais sa mère. Mieux, peut-être. La famille n'est qu'un mot,
si on la fonde sur le seul préjugé du sang. Oui, chaque jour m'en
persuade davantage: la vraie filiation, c'est celle de l'intelligence et
du coeur.
--On ne supprime pas l'hérédité, observa Régis.
--Non, monsieur Boisselot. Mais on la corrige à tel point qu'on la
transforme. La greffe est une belle invention! Pourquoi ne ferait-on pas
d'une sauvageonne un joli arbre à fruits, quand une souche d'amandier
amer produit, au bout de deux ans, des pêches exquises?
M. Vignabos, qui s'était emparé de Monique, lui tapotait amicalement les
mains. Autour d'elle chacun s'inclinait, avec un empressement dont Régis
malgré lui prit ombrage. Il s'accoutumait difficilement d'être ainsi
relégué au second plan. Il serra, sans chaleur, la main de Blanchet et
reçut, avec amertume, les politesses banales des Muroy. C'étaient des
cousins de M. Ambrat; le mari, notaire à Langeais, la femme, ménagère
discrètement effacée. Couple de vieilles gens sans grande culture, pour
qui, évidemment, le nom de Boisselot n'évoquait rien.
Les Ambrat les recevaient régulièrement une ou deux fois l'an, à chacun
de leurs voyages. Ils estimaient en eux une droiture et une tolérance
malicieuses, la souriante philosophie d'un de ces ménages d'antan,
vieillis dans la paix provinciale, et dont la seule grande douleur,
stoïquement supportée, avait été la perte d'un fils unique,--le
commandant Muroy, tombé le 20 août 1914, à Morhange.
Le cercle se reforma, élargi, sous la tonnelle. Riri reparut, deux
coupes précautionneusement tenues dans ses menottes.
--Voilà, marraine!
M. Ambrat, avec une dextérité de vigneron, débouchait une des bouteilles
en train de glacer. Le vin d'or pâle pétilla, dans les verres embués.
Les Muroy, ayant attiré Riri, la caressaient: elle ressemblait à leur
petite-fille, une enfant naturelle du commandant, adoptée par eux en
même temps qu'ils ouvraient leur maison à la mère en deuil. Ils avaient
repris avec Mme Ambrat leur grand sujet de conversation,--l'OEuvre, dont
à Langeais ils s'étaient faits les propagandistes. Deux garçonnets
avaient grâce à eux retrouvé, l'un à Angers, l'autre à Saumur, des
parents inattendus.
--Si seulement, regrettait M. Muroy, nos rescapés ne demeuraient pas
sous la menace d'être réclamés, un jour ou l'autre, par les auteurs
mêmes de leurs maux! Nous continuons à vivre, en ce qui concerne la
législation de l'enfance, sous la loi romaine... Le père de famille a
tous les droits, et pas un devoir. Comme si l'enfance n'était pas un
capital social à protéger, avant tout autre!
--M. Blanchet l'a fait observer avec force, dans son étude du _Monde
Nouveau_, remarqua Mme Ambrat... Si! si! mon cher ami, vous nous avez
rendu un grand service! Grâce à vous, nous avons reçu au siège de
l'OEuvre quantité de lettres et de demandes... Vous ne vous doutez pas
de votre influence!
--Blanchet sera député de Seine-et-Oise quand il voudra, dit M.
Vignabos.
--Je ne voudrai jamais. Des conférences ou des articles, tant qu'il
faudra... Mais discourir au Palais Bourbon!... Savez-vous à quoi ça me
fait penser, Ambrat? A vos moulins à vent, sur les coteaux de la Loire.
Leurs ailes s'agitent...
--Et tournent à vide?
--Voilà.
--Et qui refera les lois, demanda le notaire, si ce ne sont les
législateurs?
Blanchet ébaucha un geste vague:
--Il viendra bien, et plus tôt peut-être que nous ne pensons, un temps
où on se lassera des Moulins à Paroles. Le monde, autour de nous,
évolue. Sous peine de suicide, nous ne pouvons échapper à la loi.
L'heure des actes sonnera.
--La révolution? dit M. Muroy, sans entrain. Il faut, pour la réussir,
plus qu'un état-major et des troupes. Il faut des cadres. Où sont-ils?
Sans le Tiers, pas de 89!
--La bourgeoisie de 1922 ignore ou méconnaît la C. G. T. comme noblesse
et clergé faisaient du Tiers. Confiance au Peuple!
--Bien dit, Blanchet! appuya M. Vignabos.
Mais le notaire s'inquiétait:
--Une Révolution, c'est l'inconnu, ou plutôt c'est l'éternelle histoire:
on dépasse le but, et il faut revenir en arrière! Qu'est-ce que le
bolchevisme a apporté à la Russie? Pouvez-vous me le dire?
--Mais, objecta Blanchet, la Russie n'est pas la France. Et au surplus
la ruine et la famine russe ont d'autres causes, plus profondes et plus
lointaines, que l'utopie communiste. Son échec même milite en faveur des
réformistes français. Quoiqu'il arrive cependant, la nationalisation de
la terre et de la grande industrie survivra, dans l'ancien empire des
tsars, au règne de Lénine. L'humanité tout entière en bénéficiera, avec
ce peuple enfant, et géant, que nous allons voir croître, au sortir de
ses convulsions sanglantes. Que voulez-vous! Rien de grand ne
s'accomplit sans lutte et sans douleur.
Ardemment Monique écoutait la voix généreuse. La conviction donnait, à
la résonance du timbre, un charme dont M. Muroy lui-même se défendait
mal. Seul Régis enveloppait, dans la même ironique réprobation, le
«cabot» et son auditoire... «Barytonne, mon vieux! Ça prend toujours!»
Il railla:
--Blanchet a tort de garder ses talents à l'usage interne. Avec une voix
comme la sienne, je ne lui donne pas deux ans pour être ministre.
Le professeur sentit le coup de boutoir, sous la boutade.
--Je ne suis qu'un humble professeur de philosophie, mon cher. Et je
n'enseigne que ce que je pense.
Le romancier s'excusa perfidement:
--Tiens! je croyais que vous aviez une chaire de rhétorique. Pardon.
--Mais, riposta Blanchet, je ne vois pas ce que cela aurait de
désobligeant... La rhétorique a du bon. Et c'est bien en tout cas la
première fois que j'entends un littérateur en médire. Vous crachez sur
votre pain!
Régis pâlit. Touché! Sous la plaisanterie du ton, les pointes, pour eux
seuls démouchetées, poussaient leurs blessures. Duel de mots,--dont
personne, sauf Mme Ambrat, ne devinait la gravité,--et dont Monique,
juge en même temps que témoin, ressentait tous les coups. C'était pour
elle que ces deux hommes croisaient le fer de leurs regards et de leurs
propos.
Car elle le percevait avec une netteté soudaine, dont la révélation la
saisissait: ce n'était pas absolument à l'aveugle que la jalousie de
Régis flairait le rival. Elle s'en rendait compte, moins à l'attitude
toujours égale du professeur, qu'à l'échange secret des sympathies.
Depuis ses dernières rencontres avec Blanchet, un sentiment nouveau
s'était éveillé en lui.
Une curiosité d'abord, puis un attrait, moins banal que celui de la
camaraderie, avait succédé à sa cordialité. Elle sentait, avec cette
finesse d'instinct qu'ont toutes les femmes, flattées de plaire même
quand elles n'y songent pas, le progrès qu'avait fait en lui, chaque
fois qu'ils s'étaient revus, la cristallisation.
Ce n'était plus seulement une parenté d'esprit, l'élan de l'amitié
intellectuelle qui avait rapproché d'elle, à travers chaque absence,
cette âme dont elle avait fini par apprécier, pleinement, la
délicatesse. Un plus impérieux aimant l'aiguillait... A son insu
peut-être? Car rien, dans les apparences, ne permettait d'y distinguer
autre chose qu'un affectueux respect. Il fallait l'oeil félin d'un
amant, et jaloux, pour y avoir vu immédiatement clair.
En même temps elle s'interrogeait. Prise par Régis, au point que tout ce
qui n'était pas _leur_ plaisir n'existait pas, physiquement, pour elle,
elle ne se découvrait, pour Georges Blanchet, du point de vue charnel,
ni attirance, ni répulsion. Il n'était ni bien ni mal. Indifférent...
Pourtant, à la réflexion, elle s'avouait qu'il gagnait à être connu. La
première impression, lorsqu'il lui avait été autrefois présenté,
n'avait-elle pas été plutôt désagréable? Maintenant elle prenait plaisir
à le revoir. Elle aimait sa largeur de vues, et par-dessus tout, sa foi,
qui n'excluait pas la tolérance. Oui, un beau caractère!
Elle se voulut absolument sincère: l'aurait-elle apprécié à ce point si
Régis, par son absurde soupçon, par la maladresse de son insistance, ne
l'avait contrainte à poursuivre, plus qu'elle n'eût fait d'elle-même, la
comparaison?... Non. Si l'image de Blanchet avait pris corps, au point
d'occuper souvent ses pensées quand elle était seule, à qui la faute?...
Ce qui, par-dessus tout, dans les grossiers reproches, l'avait ulcérée,
c'était moins leur inanité, que leur injustice. Coeur meurtri, et qui
avait besoin pour guérir de soins doux et minutieux, Monique n'avait
ressenti que plus cruellement la brutalité des mains qui, venant de la
panser, avaient arraché, d'un coup, pansement et cicatrice.
La vieille plaie s'était rouverte à vif, envenimée encore par un mal
dont jusque-là Monique n'avait pas souffert l'atteinte: déchirement de
l'âme qui se détache, et de la chair qu'un lien souillé, mais solide,
retient. Chaque jour, maintenant, activait le virus...
Ainsi tous trois touchaient, sans qu'ils s'en doutassent, à l'heure la
plus grave.
Régis, inconscient de l'imprudence, fonça sur l'adversaire. Il était de
ceux que leur violence emporte, et se croyait, au demeurant, plus sûr de
sa conquête qu'il n'était. Eût-il douté de son pouvoir, il ne l'eût pas
plus sauvagement défendu.
--Mon pain! grogna-t-il. Vous en avez de bonnes!...
Il attesta leur vieux maître.
--Rhétoricien, moi!... Non, mais! Lequel des deux? S'il y a bien quelque
chose que je hais, parce que je ne connais rien de plus dangereux,
et--littérairement--de plus méprisable, c'est l'éloquence! Chaque fois
que je peux, je suis le conseil de Verlaine: je la prends et je lui
tords son cou. L'éloquence? C'est une vieille poule de luxe déplumée,
bonne à exciter seulement cet imbécile de coq gaulois! Confiance au
Peuple? Mais avec deux sous de boniment, et du creux, le premier
ventriloque le possède.
--Il est certain, concéda M. Vignabos, habitué aux truculences de
Boisselot, qu'à lire le compte rendu de la séance d'hier!... Il suffit
qu'un orateur y aille de son petit couplet; il a beau dire le contraire
du précédent, la Chambre applaudit.
Blanchet sourit:
--C'est qu'en général rien ne ressemble moins au peuple que les
représentants du Peuple! Un singe habillé n'est pas un homme. Pour un
Jaurès, que de Pertout!
Les Muroy, peu intéressés par cette discussion, profitèrent du silence
où la remarque se prolongeait, pour prendre congé. Comme la plupart des
gens de leur classe, la politique les rebutait. Ils n'y voyaient qu'une
grande cuisine alimentaire, dont la desserte, seule, les concernait. Ils
s'en allaient à pas menus, escortés par les Ambrat, et Riri, qui tenait
sa «marraine» par la main.
--Nous les rasions! constata Monique, en riant.