Les jours, les semaines passèrent.
Ils avaient acheté, à mi-frais, une auto. Ils connurent l'ivresse des
départs à l'improviste, l'évasion d'eux-mêmes à travers l'élargissement
des horizons. Elle eût voulu une voiture plus spacieuse et plus vite. Il
s'y était opposé, tenant à conserver l'indépendance de sa quote-part. Il
rageait assez, d'être forcé de la laisser conduire.
Myope et distrait, il s'était résigné à la voir au volant. Quelques
leçons avaient suffi pour faire d'elle une chauffeuse adroite, et, de
lui, un mécano consciencieux. Rôle inférieur dont il était le premier à
plaisanter, pipe aux dents, mais qui au fond, sans qu'elle s'en doutât,
l'humiliait.
Monique éprouvait de plus en plus à quel point,--satisfaits dans leur
chair,--ils eussent pu vivre en communion d'esprit. Il était si simple
compagnon. Il avait sur les événements, les êtres, une vue si haute! Il
était pitoyable, malgré ses emportements... Elle appréciait, sous les
crocs toujours montrés, la faiblesse d'une vraie bonté.
Même leurs premiers dissentiments,--cette hargne qui le rendait sauvage
au moindre rappel de la jalousie,--n'était-ce pas une preuve d'exclusif
attachement, touchante, presque flatteuse?
Lorsqu'elle avait souffert du grief de ses silences, du reproche de ses
allusions, de toute cette guérilla sournoise et harcelante, elle se
persuadait: «comme il m'aime!»
Elle pensa même, un moment, qu'il serait doux d'unir plus étroitement
leurs vies. S'il prenait un appartement, où elle pourrait partager
davantage son temps? Il irait déjeuner tous les jours chez la vieille
Mme Boisselot... Mais il redoutait pour l'infirme, à son âge, ce demi
abandon.
Monique se contentait mal de cette existence en partie double, coupée,
hachée par ses affaires, et surtout par l'obligation où se croyait Régis
de ne pas sacrifier sa mère en s'installant seul.
La précarité et la brièveté de leurs rencontres,--hors les nuits où ils
se retrouvaient rue Pigalle,--leur laissaient une soif de se retrouver
que leur réunion amoureuse altérait, quotidiennement, au lieu de
l'apaiser. Soif amère et tourmentée.
Comme un cadre rétrécissant, redoré en vain, l'ex-fumerie restée
garçonnière contraignait leur amour à un reploiement funeste, tournait
sans cesse, vers une hostilité involontaire, leurs pensées en défiance.
Alors elle déchanta.
Elle commençait à s'irriter de cette dissonance, où elle ne pouvait
mais. Elle lui en voulut. Elle lui répétait: «Le passé est le passé. Ni
toi, ni moi n'y pouvons rien... Puisque je t'aime! Qu'est-ce que cela
peut te faire?...» Il en tombait d'accord, avouait son absurdité, et
presque aussitôt revenait à la charge.
Une curiosité un peu maladive le poussait à un incessant besoin
d'inquisition. Ne trouvant pas à s'exercer sur le présent, sa hantise le
ramenait sans relâche à fouiller les souvenirs. Le plus douloureux de
tous était celui de Peer Rys.
Régis avait lacéré, jeté au feu le Samain, ne pardonnant pas au _Jardin
de l'Infante_ son brin de lavande séchée, toute odorante encore de
l'érotique aveu.
Non content d'exécrer ceux qu'il savait avoir joui de Monique, il eût
voulu connaître tous les noms des autres qui, avant lui, l'avaient
possédée dans sa chair. Il avait beau sentir qu'il en était le maître.
Il ne pouvait tolérer qu'elle eût avant lui tressailli, sous tant de
bouches.
Visions dont sa raison lui conseillait en vain d'écarter l'image. Elles
le poursuivaient de visages précis, et de faces imaginaires. Elles
déroulaient leurs tableaux vivants. Toute une lubricité qui, en
exaspérant son désir, le gangrenait.
Mais elle, avec un sens profond de tout ce qui pouvait préserver leur
amour, opposait--trop tard!--à ces interrogatoires de maniaque la
volonté de se taire, la diversion de la douceur.
Elle chercha, pour y aimer, des gîtes nouveaux. Ils connurent
l'amusement des petits voyages imprévus, et, fuyant la banalité luxueuse
des palaces, le charme des auberges de campagne et des hôtels
provinciaux. Mais toujours, aux yeux d'inquiétude, elle lisait, quand
s'étaient dénoués leurs bras, l'idée fixe.
Au bout de six mois, un grand chagrin frappa Régis. Sa mère mourut.
Trêve mélancolique, où Monique sut être la consolatrice. Et puis ils
allaient pouvoir réaliser le projet qu'elle avait caressé, au début.
S'appartenir davantage, dans la tiédeur d'un nid où rien ne rappellerait
les jours anciens.
Ils se divertirent à rajeunir le modeste appartement, par des toiles à
carreaux, des étagères aux couleurs crues, des poteries rustiques. Elle
fit elle-même un grand rangement des livres, lui trouva pour table à
écrire un monumental meuble de ferme normande, au chêne jaune, à peine
piqué par trois siècles. Tous les soirs elle venait dîner, coucher là.
Elle partait le matin à onze heures. Il déjeunait seul, en travaillant.
Une suite aux _Coeurs sincères_, intitulée: _Possession?_... Car il
était de ces romanciers qui ont moins d'imagination que d'observation,
et se peignent, malgré eux, dans tous leurs livres.
Monique, quelque temps, respira. Elle s'était, sous l'influence de
Boisselot, et dès les premiers temps de leur liaison, remise à son
métier, où il voyait un dérivatif à toutes les tentations dangereuses
qu'eussent pu apporter, aux heures où elle lui échappait, le vieux
cercle coutumier: relations, habitudes.
Elle avait repris,--en gardant Mlle Tcherbalief, et en l'y associant
plus complètement encore,--la direction de sa maison. Elle lui avait du
même coup fait cadeau, en toute propriété, de son ancienne garçonnière.
Qu'on n'en parlât plus!... L'installation que «Mlle Claire» avait faite,
de l'hôtel de Plombino, avait promu celle-ci hors rang: même, ayant
accepté les hommages du baron dépité, elle disposait de capitaux
inattendus. Mais, reconnaissante à Monique d'avoir ainsi achevé
d'édifier sa fortune, la Russe préférait demeurer seconde en titre, et
sans risques, dans une entreprise où elle était, en réalité, première.
Monique, lui laissant le souci de la conduite générale, avait retrouvé
avec plaisir ses crayons et ses pinceaux... Réintégration partielle,
mais suffisante de personnalité, pour que le calcul intéressé de Régis
donnât le contraire du résultat attendu. En se retrempant dans le
salubre courant du labeur, Monique y repuisait à mesure une énergie dont
elle sortait comme d'un bain, la pensée nette et le regard clair. Après
l'épanouissement physique, elle recouvrait, peu à peu, la santé morale.
L'occupation où son amant n'avait vu qu'un moyen de préserver, en se le
réservant, un monopole d'autorité, rendait à l'âme qu'il eût voulu
assujettir la conscience de sa valeur. Sentiment qui, au sortir de sa
déchéance, exaltait Monique d'un réconfort.
Elle supporta moins facilement le despotisme dont Régis,
involontairement, faisait abus. Une révolte grondait en elle, chaque
fois qu'il la forçait à réaborder aux rivages d'où lui-même, cependant,
l'avait arrachée.
Tout servait de prétexte à ses maladroites observations. L'incident le
plus futile déchaînait en lui le fauve tapi sous le civilisé... Suivies
de rémissions passionnées, les scènes se succédaient, de plus en plus
pénibles. Nulle pourtant n'avait encore atteint en violence celle qu'un
hasard inopiné causa: la réapparition du danseur nu.
Ce fut à une représentation de gala, organisée par Ginette Hutier, au
bénéfice de l'OEuvre des Mutilés Français, dont après six ans
d'existence l'Hospice voyait sa caisse vide. Les malheureux mettaient
trop longtemps à mourir.
Peer Rys, au dernier moment, avait été ajouté au programme. Une annonce
d'Alex Marly--régisseur pour la circonstance--avait fait, en même temps
que Régis, tressaillir Monique. Dans le murmure de satisfaction générale
qui s'élevait, achevé en bravos, il s'était penché vers elle, la
poignardant du regard:
--Vous êtes contente?
--Tu es fou!
Jamais elle n'avait regretté à ce point les confidences auxquelles elle
s'était laissée aller, aux premiers jours de leur amitié, avant le coup
de foudre du désir assouvi. Sans attendre que le rideau se relevât, il
avait quitté sa place, en lui enjoignant de le suivre. Blessée, elle
avait refusé.
Mais quand elle le vit gagner, résolument, la porte contre laquelle se
trouvaient leurs fauteuils, elle fut faible. Il souffrait, à cause
d'elle. Et bien que ce fût d'une souffrance injustifiée, cela l'émouvait
parce qu'elle l'aimait encore, presque aussi vivement qu'aux beaux jours
de Rozeuil.
Ils ne se dirent pas un mot, dans le taxi qui les ramenait. Rencognés
chacun de leur côté, ils remontaient la pente de leurs pensées,
ramassaient, l'un contre l'autre toute une glane d'amertumes. Pourtant,
quand ils furent dans la petite chambre à coucher et qu'il la regarda,
avec haine, jeter son manteau et surgir, épaule et bras nus, de sa robe
perlée, elle ne put supporter plus longtemps son insultant silence. Elle
vint à lui, conciliante:
--Chéri, je ne parviens pas à t'en vouloir, puisque tu es malheureux...
Moi-même je souffre plus que toi. Quelque mal que tu me fasses sans
raison,--tu vois bien, je souffre, avec toi, du tourment que seul tu te
causes...
Il l'écarta rudement:
--C'est moi, n'est-ce pas, qui ai couché avec Peer Rys?
Elle haussa les épaules.
--Est-ce la peine d'avoir écrit _Les Coeurs sincères_ pour me reprocher
aujourd'hui ma franchise? N'ai-je pas eu, avant d'être à toi, la loyauté
de te confesser toute la triste vérité de ma vie?
--Je ne te l'avais pas demandé.
--Régis! Ce n'est pas possible, ce n'est pas toi qui parles!... Cet aveu
échappé à ma confiance, à ma tendresse, et dont tu abuses pour nous
torturer aujourd'hui, tu préférerais que je ne l'eusse pas fait?...
Oublies-tu que c'est cet élan qui nous a rapprochés l'un de l'autre?
Aurais-tu préféré que je me taise, et que, devenus amants quand
même,--car cela aussi c'était écrit,--nous restions masqués?
--Peut-être.
--Non, non! Ni toi ni moi nous n'aurions pu! Ou alors nous ne serions ni
toi ni moi, et nous ne nous aimerions pas, vraiment. Est-ce qu'on peut
avoir quelque chose de caché, l'un pour l'autre, quand on s'aime? Et
peut-on s'aimer, _vraiment_, sans se connaître? Sans se connaître l'un
et l'autre à fond, tout entiers?
--Non.
--Tu t'imagines me cachant de toi, même quand tu m'interroges, au risque
de me trouver un jour démentie?... Car, maintenant, c'est toi qui
m'interroges!
--C'est plus fort que moi.
--Oui, et c'est pour cela que j'ai bien fait de tout te dire, avant.
Réfléchis! Un peu plus tôt, un peu plus tard il aurait fallu que tu
saches... Tu n'aurais pas moins souffert.
--C'est vrai.
--Tu me reproches mes aveux. Que serait-ce d'une dissimulation?
--C'est vrai. Et pourtant!...
--Pourtant quoi? Tu aurais voulu que je réponde à tes questions par de
fausses assurances? Que je me parjure?... Car tu ne te serais pas
contenté de mes paroles, tu aurais exigé mes serments!... Mon chéri, mon
chéri, ne sens-tu pas que ton amour a consumé, anéanti tout cela?... Que
je ne suis heureuse que parce que je sens que nous sommes dans la
vérité? Parce qu'il n'y a que la vérité qui efface, qui rachète, qui
soit belle, qui soit bonne!...
Il avait baissé le front, se taisait d'un air sombre. Elle le prit aux
épaules:
--Tu n'as pas honte d'être méchant, d'être injuste?... Regarde-moi, si
tu m'aimes.
Il eut un regard désespéré, murmura:
--Tu le sais bien! Haïrais-je ceux qui t'ont possédée avant moi, si je
ne t'aimais pas? Uniquement! Absolument!
Elle s'exclama:
--Moi aussi je t'aime uniquement, absolument! Que dirais-tu, cependant,
si je te torturais, avec le souvenir de tes maîtresses? Tu en as eu,
avant moi.
Il la dévisagea, si rudement qu'un froid la pénétra, jusqu'au coeur.
--Aucun rapport.
--Par exemple!
Il avait tourné le dos, commençait à se déshabiller, en sifflotant.
Indignée, elle jeta:
--Aucun rapport? Explique-toi!
Il enleva son gilet, et buté:
--Ce serait trop long.
Elle s'écria:
--Tu m'aurais ramassée sur le trottoir que tu ne me traiterais pas
autrement! Je ne suis pas une fille.
--Non. Si tu étais une fille, une pauvre fille qui couche parce que
c'est le seul métier que la société lui ait appris, je ne te tiendrais
pas ce langage. On n'a pas envie d'épouser une fille.
Elle eut un geste de surprise. Mais il continuait:
--On a envie d'elle, simplement, comme on a envie d'un tranche de
viande, ou d'un livre à feuilleter. On se la paye, comme elle est. Et si
d'aventure on se mettait à l'aimer... pourquoi pas?... il faudrait être
fou pour être jaloux des amants qu'elle a eus, et qu'elle ne pouvait pas
ne pas avoir! D'abord on ne les connaît pas. S'en souvient-elle
elle-même! Ils sont trop! La foule, c'est anonyme... Mais toi, toi...
Elle l'écoutait douloureusement.
--Qui te forçait à te donner, comme une folle, aux premiers venus?... A
t'amouracher, pour sa belle gueule, d'un crétin comme ton danseur nu?...
Sans parler des autres, ceux que tu as eu la forfanterie de me nommer et
ceux que tu as eu honte d'étaler, parce que tu sens bien que c'est du
linge sale, et qu'il vaut mieux l'enfouir, dans le tiroir à clef!...
Elle mit ses mains sur son visage, pour en couvrir le rouge. Il criait:
--Tu n'avais pas le droit! Tu aurais dû penser que tu pouvais rencontrer
un jour un brave bougre,--absolu comme moi... Que vous pouviez vous
aimer, et qu'en te galvaudant comme une putain, pis qu'une putain, toi
qui étais une privilégiée par la naissance et par l'éducation, tu ferais
son malheur et le tien!
Elle ne répondit pas. Elle cherchait à démêler ce qui, en elle, frappait
juste, et frappait faux. Certains mots la traversaient à vif, parce
qu'ils correspondaient à la meurtrissure d'un regret. D'autres la
blessaient plus profondément encore, tant ils lui semblaient immérités.
Elle dit enfin:
--Ne parlons plus de moi, puisque tu ne veux pas voir ce que j'ai été
avant de te connaître, et avant tout! Une malheureuse... Et puisque tu
as enfin commencé d'être franc, sois-le jusqu'au bout!
--Va...
--Tu viens de me dire: on n'épouse pas une fille!... Admettons! Bien que
cela se voie, en somme, tous les jours. Mais une veuve, ou une
divorcée?... Réponds.
Il prévit l'argument, grommela:
--Ça dépend!
--Non! Biaiser ne te ressemble pas. Réponds... Si tu aimais, comme tu
m'aimes, une veuve ou une divorcée, l'épouserais-tu?
--Tu n'es ni veuve ni divorcée. Avec des si, tous les raisonnements sont
faciles.
--Je te répète qu'il n'est pas question de moi. Une veuve ou une
divorcée, qui aurait pu faire les quatre cents coups, et dont tu ne
saurais rien, sinon que tu l'aimes, l'épouserais-tu?
--Bien sûr...
--Je ne comprends plus.
Ils étaient face à face, scrutant leurs yeux, comme des miroirs. Il
ajouta:
--Une veuve, une divorcée ont généralement subi leur destinée. Elles en
sont moins responsables que toi, de la tienne. Elles ont obéi à la loi.
--Quelle loi?
D'avance il l'entendit rire, trancha:
--Eh bien! oui, ne t'en déplaise, la loi. Celle des hommes et celle de
la nature.
--De la nature? Hymen, ô Hyménée!... C'est cela, n'est-ce pas?
--Eh bien! oui, c'est cela.
Elle éclata d'un rire moqueur:
--Quand je te le disais que tu étais un homme des cavernes! La petite
membrane, hein? La tache rouge sur le drap de noces! Et autour du lit
les sauvages célébrant le sacrifice de la virginité!... Va donc parler
de ça aux jeunes filles d'aujourd'hui!... Il court, il court, le furet,
Mesdames! Tu retardes, Régis. Ah! ah! Le mari propriétaire! Le seigneur
et maître!
Il la prit par le bras:
--Non! Mais celui qui, mari ou amant, empreint votre chair à toutes
d'une marque si profonde qu'ensuite c'est fini, vous demeurez, jusque
dans les bras d'un autre, sa créature, sa chose!
--Ah! oui, l'imprégnation! L'enfant d'un second mariage ressemblant au
premier mari? Littérature. En tout cas, moi, tu sais!... Non, Régis,
non. D'abord je ne t'épouserai jamais, sois tranquille! Même m'en
supplierais-tu!... Et quant aux enfants, si je devais en avoir, je ne
voudrais pas qu'ils te ressemblent.
--Merci.
Elle eut un geste las:
--A quoi bon discuter, d'ailleurs? C'est tellement individuel, tout ça!
Il y a des mères qui mourront sans avoir connu l'amour... La femme ne
s'éveille à la vie qu'après s'être ouverte au plaisir.
Il ricana:
--Peer Rys!
--T'ai-je dit que le plaisir était toute la vie? La mienne n'est-elle
pas là pour te crier le contraire? On n'est heureux que quand on s'aime,
corps et âme.
Il détourna la tête. Elle soupira:
--C'est toi qui me l'as appris, Régis! On n'est heureux qu'à cette
condition... Ou plutôt on devrait l'être...
Ils se tenaient immobiles à côté l'un de l'autre. Elle eut un bon
mouvement, se rapprocha. Alors elle vit qu'il pleurait. Elle en fut
émue.
--Pourquoi nous supplicier de la sorte? Il n'y a rien de plus dégradant
qu'une douleur médiocre. Et c'est si inutile!
--On ne raisonne pas quand on souffre.
Il eut honte, et s'effondra, à ses genoux:
--Pardonne-moi, je suis une brute!
Elle avait posé une main sur sa tête, et le regardait, avec plus de
compassion que de tendresse. Il se releva d'un saut, l'étreignit... Que
de fois avaient ainsi fini, en roulant au lit réconciliateur, leurs
disputes précédentes! Mais cette fois Monique déclara, tristement:
--Non, Régis! Non. J'ai besoin que tu me laisses, ce soir. Tu as brisé
un lien entre nous... Demain... Quand nous serons calmés, quand tu
auras...
Mais il la violentait, une fois de plus. Elle tomba, à son corps
défendant. Et quand, sous la frénésie qui la gagnait, ils eurent achevé
en cris de bête leur lutte spasmodique, une grande tristesse les
envahit. Ils ne s'endormirent qu'au matin, membres entremêlés, pensées
distantes.
Dès lors une vie agitée emporta Monique. Elle pensait, avec mélancolie,
aux heures paisibles de leur amour, quand il était encore semblable à la
nappe d'eau ensoleillée, avec ses fleurs d'oubli. Paradis de Rozeuil,
d'où le démon les avait chassés... Oui, le démon qui maintenant s'était
emparé tout entier de Régis! Le mal l'avait happé, l'hypnotisait. Il
n'essayait même plus de raisonner, partant de dominer sa jalousie. Elle
débordait du passé sur le présent, enfiellait tout.
Si inattendue que fût pour elle la déconvenue, et si amèrement que son
orgueil souffrît d'avoir trouvé, en celui de qui elle attendait la
libération, une nouvelle forme d'esclavage,--Monique s'y rattachait, de
toute l'habitude charnelle, de tout le regret aussi de son erreur...
Peut-être s'amenderait-il? Les pires maladies se guérissent à la longue.
Ce que Régis avait d'intelligent et de bon finirait par atténuer en lui,
qui sait? éliminer le venin?...
Amour et amour-propre se trouvaient ainsi d'accord pour l'incliner à la
patience. Par crainte d'exaspérer le maniaque, maintenant enclin à tout
suspecter, elle consentit à ne le presque plus quitter. Elle renonça à
la plupart de ses relations, de ses occupations. Elle se laissa
accaparer, chaque jour un peu plus.
Il s'implanta en souverain, la relégua dans son ombre. Elle fut la
gardienne de son travail. Elle l'accompagnait, lorsqu'il voulait sortir.
Elle ne vit plus que ses amis, quelques peintres, des littérateurs
d'avant-garde, rarement M. Vignabos, depuis le jour où y ayant rencontré
Blanchet, la conversation avait fini, entre Boisselot et lui, par
devenir acariâtre. Il avait suffi que Monique partageât l'avis du
professeur. Régis avait, aussitôt, pris le contre-pied, avec une
violence rageuse.
A la longue, cet isolement produisit fatalement son effet: Monique
étouffait, comme dans une prison. Elle réagit, et leur paix apparente,
brusquement, cessa.
--Non! protesta-t-elle, résolument, comme il voulait l'empêcher
d'accepter à déjeuner, un dimanche, chez Mme Ambrat... Il y a deux mois
que je refuse d'aller à Vaucresson, c'est idiot! Tu finiras par me
brouiller avec la terre entière.
--Je ne croyais pas que Mme Ambrat fût la terre entière.
--Tu m'as déjà forcée à semer Vignabos, ça suffit!... Les autres, je
n'en parle même pas... Je te les ai abandonnés volontiers. Il y a des
tas de badauds et de gêneurs qu'on peut balancer, comme du lest... Oui,
je connais ta formule! Toutes tes formules!... «On monte, en
s'isolant...» _Et cætera_! Mais Vignabos, mais Mme Ambrat! C'est trop.
Il fonça:
--Moi, je te dis que c'est assez. Penses-tu que je ne sache pas pourquoi
tu veux aller, dimanche, à Vaucresson?
--Pour changer d'air.
--Ce sera toujours la même chanson!
--C'est peut-être drôle. Développe!
Deux coups frappés à la porte de la chambre arrêtèrent la réponse que
Monique, prête à la riposte, devinait déjà. Fou! il était fou!... La
femme de ménage, Julia, un bandeau sur l'oeil, parut. C'était une
maritorne replète et poussive, à la pauvre face rongée de vitriol. Un
souvenir d'amour! Elle annonça, en tortillant son tablier:
--Le déjeuner est servi.
Ils attendirent, assis devant les hors-d'oeuvre, d'être seuls. D'un pas
traînard, Julia se décidait enfin à quitter la salle à manger. Elle
n'avait d'autre intérêt que de regarder vivre ses maîtres. Elle guettait
avec délices, avide des moindres détails, l'heure des querelles.
C'étaient ses récréations. D'instinct, elle était toujours du parti de
Régis: bête de somme, asservie à l'homme. L'élégance, l'indépendance de
Monique au fond la choquaient, dans la nuit de son ergastule...
--Puis-je apprendre, maintenant, ce qui m'attire à Vaucresson?
Il hésita, redoutant de donner corps, en le précisant, au soupçon qui le
ravageait.
--Comme si tu ne le savais pas!
Et railleur, il fredonna:
_«Parfum d'amour... Rêve d'un jour!»_
Elle le considérait avec pitié. Fou, qui soulignait, le premier, des
pensées auxquelles jamais, sans lui, elle ne se serait arrêtée!... Il ne
put supporter son ironie compatissante, nargua:
--Vaucresson, ou le rendez-vous des amis! Des vrais, des seuls!...
Parions qu'on y retrouvera, comme par hasard, non seulement ce bon
Vignabos, mais encore cet excellent...
--Blanchet, n'est-ce pas?
Il parodia, avec la voix de Max:
--_C'est toi qui l'as nommé._
--Sais-tu ce que tu es?
--Un idiot, c'est entendu. En tout cas, pas un aveugle! Crois-tu que je
n'ai pas remarqué votre manège, la dernière fois que nous l'avons
rencontré? Je dis nous, parce que je ne sais pas ce que tu peux faire,
en dehors de moi!
--Régis!
--Quoi? C'est vrai. J'énonce un fait: je ne sais pas. Voilà tout...
--Peux-tu douter?...
--Il faut toujours douter! Le doute, je ne connais pas d'autre
certitude. Prends garde d'achever de faire la mienne, avec ton
indignation.
Elle se tut, fièrement. Il en prit avantage:
--Penses-tu que je ne me sois pas aperçu de vos clins d'oeil, quand je
parlais, et de tes mines, chaque fois qu'il ouvrait la bouche!... Vous
auriez été déjà complices que je n'en serais pas autrement surpris!
Julia rentrait, portant un bifteck aux pommes peu appétissant. Elle le
posa sur la table, et changea les assiettes, de ses doigts boudinés, aux
ongles noirs. Relativité des choses! Monique sentit, plus fortement que
de coutume, cette espèce de pauvreté revêche que tout, autour de Régis,
exhalait: l'étroitesse des âmes, le cloisonnement des murs.
Machinalement elle découpa, servit. Ils mangèrent, comme deux étrangers
à la même table. Il n'y tint plus, et repoussant sa chaise, se leva:
--Tu n'oses pas nier?... J'en étais sûr!
Il allait et venait nerveusement, comme en cage.
--Rassieds-toi, pria-t-elle. Tu me fais mal au coeur... Et maintenant
écoute: je ne m'abaisserai pas à vouloir te détromper. C'est si bête,
tout cela!... Si indigne de nous...
--Alors, dimanche?
--Nous irons déjeuner chez Mme Ambrat.
--Tu iras!
Elle répéta doucement, mais d'un accent si ferme qu'il ne releva pas le
défi:
--Nous irons. Ou tu me donneras cette preuve d'intelligence,--c'est la
seule excuse que je te demande,--ou ce sera fini, pour toujours, entre
nous.
Il braquait sur elle son regard de chat menaçant, l'incertain de ses
prunelles luisantes. Céder?... Oui, peut-être? Pour mieux les espionner,
savoir... Elle continua:
--Je ne veux pas devenir la victime de tes lubies. J'entends régler
seule, comme il me plaît, ma conduite. Sans respect l'un de l'autre, il
n'y a pas d'amour qui dure! Est-ce que tu as assez du nôtre? On le
dirait, à te voir t'acharner à le détruire.
Il retomba sur sa chaise, et la tête dans ses mains:
--Non, Monique! Je t'aime. Pardonne-moi! Je guérirai.