IV

Tante Sylvestre, peu habituée aux encombrements de Paris, surveillait

avec inquiétude la souple vitesse de l'auto, entre l'enchevêtrement des

trams, des camions, des taxis. Le frôlement d'un autobus venait de lui

arracher un _Bou Diou_! Monique lui prit et lui serra la main.

--N'aie pas peur! Marius conduit bien.

Depuis l'explication de la veille, elle souriait à tout propos. Tandis

que Lucien achevait la nuit chez sa maîtresse, elle avait dormi avec une

insouciance d'enfant. Sa matinée n'avait été qu'un chant. Elle s'amusait

maintenant, à l'avance, de la visite qu'elles allaient faire au

professeur Vignabos.

Confortablement installée dans la voiture prêtée par Lucien,--_sa_

Vigneret!--Monique éprouvait une satisfaction à chaperonner à son tour

la bonne vieille qui l'avait élevée, et que l'âge autant que la

sédentaire province peu à peu reléguaient aux confins de l'existence...

--Tu te rappelles? dit Monique, Elisabeth Meere?... Zabeth! Je l'ai

revue, le mois dernier... Lady Springfield, avec deux beaux enfants et

un mari homme d'Etat! Elle est devenue théosophe et spirite.

Tante Sylvestre eut un haussement d'épaules:

--Quand on se rapproche de Dieu, c'est qu'on s'éloigne des hommes. Il

est vrai qu'elle ne les a jamais beaucoup aimés!

Monique sourit à la définition du nouveau mysticisme d'Elisabeth

Springfield, et par contraste, à la pensée de son jeune frère, le joli

Cecil Meere, «philanthrope», et, de surcroît, peintre amateur.

--Cecil, lui, c'est... l'inverse!

Tante Sylvestre s'indignait:

--Alors, là! C'est de la maladie, de l'aberration!... Décidément, est-ce

parce que je me fais vieille? Est-ce parce que tout y marche à l'envers,

ton Paris m'épouvante. Vive mon petit coin!... Ah! voilà la rue de

Médicis... 23... 29. Nous y sommes.

Monique se réjouissait, presque autant que sa tante, de revoir le

professeur Vignabos. Vieux garçon, l'historien célèbre, gloire du

Collège de France, et l'humble directrice de pensionnat entretenaient,

depuis le temps lointain de leurs études au Quartier Latin, une ancienne

camaraderie. Mlle Sylvestre aimait à se retremper, chaque fois qu'elle

le pouvait, dans ce milieu de saine idéologie et de libre examen.

Toutes deux montaient joyeusement les cinq étages, donnant sur le jardin

du Luxembourg.

L'escalier vétuste, la porte d'entrée à un battant, l'antichambre où

déjà chapeaux et pardessus signalaient la présence de disciples, tout

disait la modestie. Monique échangea avec sa tante un sourire entendu.

Elle préférait cette pauvreté digne à l'ostentation des plus somptueuses

demeures.

--Ah! ma bonne Sylvestre! s'écria M. Vignabos, en campant, de surprise,

son bonnet trop en arrière sur son crâne socratique. Je suis content de

vous voir! Et vous aussi, mademoiselle... Permettez que je vous

présente... M. Régis Boisselot, le romancier... M. Georges Blanchet,

professeur de philosophie à Cahors, un de mes élèves...

Et tirant sur sa barbiche, du geste machinal qui lui était familier,

comme s'il en eût extrait le fil même de son discours, il reprit

celui-ci où il l'avait laissé, après les politesses réciproques.

--J'étais en train de démontrer que le mariage, tel que nous le voyons

pratiqué par notre société bourgeoise, est un état contre nature. Vous

me pardonnerez, mesdames! La faute en est à M. Blanchet qui me

consultait sur la thèse qu'il prépare: _Du mariage et de la

polygamie_... Il sait que j'achève, précisément, le chapitre final de

mon _Histoire des Moeurs_, avant 1914... Evolution de l'idée de famille.

Nous discutions à propos de l'essai que voici...

Il désigna, sur un amas de volumes dont Monique lut, au vol, quelques

titres: _La femme et la question sexuelle_, du docteur Toulouse, _De

l'amour au mariage_, d'Ellen Key, etc.,--un livre à couverture jaune:

--_Du mariage_, par Léon Blum.

--Je l'ai lu! dit-elle. C'est plein de choses justes, ingénieuses, et

même profondes. Mais...

Elle sentit braqués sur elle les regards des trois hommes: celui de M.

Vignabos souriant, celui du romancier, hostile, celui du troisième

visiteur, enfin, ironique et poli.

--Continuez, nous vous en prions! fit M. Vignabos, avec sa fine bonté.

Et se tournant vers Georges Blanchet:

--Voilà de la documentation inattendue! Faites-en votre profit, mon ami.

Elle eut conscience de son ridicule, devant ces savants, ces

psychologues qui, ne la connaissant pas, s'armaient instinctivement,

contre son bavardage mondain, du préjugé masculin, renforcé par la

persuasion de leur supériorité. Alors, obstinément, en dépit des invites

des deux professeurs, elle se tut. Georges Blanchet perçut son embarras,

et courtoisement prit la parole:

--Le _Mais_ de mademoiselle indique les sentiments que sans être grand

clerc on peut déduire de son hésitation. Je prétendais, avec Léon Blum,

que l'humanité est, en fait, polygame. Entendez par polygamie et pour

étendre l'acception du mot, l'instinct qui fait à l'homme rechercher,

ensemble ou successivement, plusieurs femmes, de même qu'à la femme

plusieurs hommes, avant de trouver, chacun, l'être d'élection

définitive.

Monique eut un sursaut de protestation. Qu'il parlât pour lui, cet

homme, et même,--Lucien excepté,--pour la majorité de ses semblables!...

Mais prétendre que la femme... Elle se sentait humiliée d'être prise

pour une Ginette ou une Michelle quelconque! Rompue aux sports, et

d'esprit net, elle était chaste comme elle était blonde,

naturellement... Et chaste elle était restée, jusque dans l'étreinte qui

venait, avant qu'elle ne fût épouse, de la faire femme. Georges Blanchet

perçut qu'il déplaisait. Et galamment:

--Je m'empresse d'ajouter, mademoiselle, que la plupart des femmes, et

toutes les jeunes filles qui ne sont pas perverties avant que d'être

nubiles, ont au contraire un sentiment, voire un sens opposé: celui de

la monogamie. Elles ne demanderaient qu'à devenir, et à condition d'être

aimées, qu'à demeurer la femme d'un seul homme.

Elle approuva d'un signe.

--C'est justement de cette discordance séculaire entre l'idéal féminin

et la bestialité masculine qu'est née, avec l'anarchie sexuelle, cette

tendance à la polygamie, ou pour être plus exact, à la polyandrie vers

laquelle la femme à son tour évolue... Anarchie sans doute déplorable,

mais fatale. Vos conclusions sont là pour le prouver, mon cher maître.

--Je le crains, soupira M. Vignabos. Du moins tant qu'une éducation

nouvelle...

Boisselot tira une bouffée de la courte pipe de bruyère qu'avec

l'assentiment de Monique il avait gardée allumée.

Et ricanant:

--Un cautère sur une jambe de bois! L'éducation, non, mais! sans

rire?... On pouvait à la rigueur en parler avant la guerre. Depuis!

Un malaise plana: le poignant rappel des charniers et des ruines.

--Alors, interrogea Monique, intéressée par l'imprévu de cette

discussion, qu'espérer? Si l'homme, maître des privilèges, trouve que

tout est parfait dans le meilleur des mondes, que voulez-vous que fasse

l'élève?

Boisselot haussa les épaules, évasif... L'élève, pensait-il, avait

dépassé le maître! Il avait encore sur le coeur ses années de cauchemar,

au front, tandis qu'à l'arrière ces petites éveillées remuaient les

fesses... Hôpitaux, Dancings!... et, farouchement, il téta sa pipe.

Blanchet reprenait:

--Mademoiselle a raison. La polygamie, du point de vue des femmes, est

moins un instinct qu'un réflexe, une cause qu'un effet. Réflexe

désorganisateur, effet fâcheux, mais dont, en stricte justice, nous ne

sommes pas fondés à leur refuser le droit d'exercice. D'autant que, il

faut bien le reconnaître, le mariage est une chose, et l'amour,

c'est-à-dire, l'instinct sexuel, une autre... Mais je ne sais si je

puis...

--Allez-y, monsieur! fit Monique. Si je crains certaines idées, je n'ai

pas peur des mots.

Il s'inclina:

--Vouloir associer le mariage et l'amour, c'est conjuguer le feu et

l'eau, c'est unir la tempête et la rade! L'amour et le mariage peuvent

coïncider, soit! Mais rarement, et, en tout cas, pas longtemps.

--Grand merci! Et moi qui épouse, dans quinze jours, l'homme que j'aime!

--Vous serez donc, mademoiselle, de ces exceptions qui confirment la

règle. Combien de Daphnis et de Chloé finissent en ménage, dans la peau

de Philémon et de Baucis? Si peu! Ou alors après quelques traverses!

--Où voulez-vous en venir?

--A ceci: qu'il serait équitable, et prudent, de laisser mener aux

jeunes filles aussi, avant le mariage, leur vie de garçon. Elles n'en

seront que de meilleures épouses, leur gourme jetée.

Elle éclata de rire:

--Heureusement que tous les hommes ne pensent pas comme vous. Sans cela,

je resterais pour compte!

--C'est pourtant ainsi que s'accomplira l'étape vers une société plus

juste. Sans compter que nous nous serons débarrassés les uns et les

autres, chemin faisant, du monstrueux boulet de la jalousie...

Dépouiller l'amour de sa manie de possession réciproque, de son prétendu

droit de propriété éternelle, ne sera-ce pas, en définitive, tout

bénéfice? On se mariera pour finir heureusement sa vie. Et pour faire

des enfants. Cela vaudra mieux que pour faire des bêtises.

Régis Boisselot grommela:

--L'amour sans jalousie? Autant dire un corps sans âme! C'est comme

votre mariage sans amour... Une combinaison de gaz asphyxiants: deux

intérêts, et deux fatigues? Ce n'est pas cela qui embellira la société

future. Le beau mérite que de rester accouplés, quand on n'a plus de

jambes!

Monique approuva, véhémente:

--Le mariage de M. Blanchet, c'est une maison de retraite, pour éclopés!

--Pardon! mademoiselle, objecta vivement le professeur en rougissant, je

pense au contraire, en ce qui me concerne, qu'il n'y a vraiment mariage,

ou pour mieux dire union, que quand on s'aime, et tant qu'on s'aime. Ce

que je prétends seulement c'est que cette union aura plus de chances de

durée si la femme et l'homme s'y engagent en connaissance de cause. Pour

moi ce n'est pas la formalité qui compte, c'est le fond. Et l'union

libre m'agréerait autant que le mariage si nos lois y protégeaient,

comme dans celui-ci, le droit sacré des tout petits.

La garçonne · 第 18 / 45 题