Tante Sylvestre, peu habituée aux encombrements de Paris, surveillait
avec inquiétude la souple vitesse de l'auto, entre l'enchevêtrement des
trams, des camions, des taxis. Le frôlement d'un autobus venait de lui
arracher un _Bou Diou_! Monique lui prit et lui serra la main.
--N'aie pas peur! Marius conduit bien.
Depuis l'explication de la veille, elle souriait à tout propos. Tandis
que Lucien achevait la nuit chez sa maîtresse, elle avait dormi avec une
insouciance d'enfant. Sa matinée n'avait été qu'un chant. Elle s'amusait
maintenant, à l'avance, de la visite qu'elles allaient faire au
professeur Vignabos.
Confortablement installée dans la voiture prêtée par Lucien,--_sa_
Vigneret!--Monique éprouvait une satisfaction à chaperonner à son tour
la bonne vieille qui l'avait élevée, et que l'âge autant que la
sédentaire province peu à peu reléguaient aux confins de l'existence...
--Tu te rappelles? dit Monique, Elisabeth Meere?... Zabeth! Je l'ai
revue, le mois dernier... Lady Springfield, avec deux beaux enfants et
un mari homme d'Etat! Elle est devenue théosophe et spirite.
Tante Sylvestre eut un haussement d'épaules:
--Quand on se rapproche de Dieu, c'est qu'on s'éloigne des hommes. Il
est vrai qu'elle ne les a jamais beaucoup aimés!
Monique sourit à la définition du nouveau mysticisme d'Elisabeth
Springfield, et par contraste, à la pensée de son jeune frère, le joli
Cecil Meere, «philanthrope», et, de surcroît, peintre amateur.
--Cecil, lui, c'est... l'inverse!
Tante Sylvestre s'indignait:
--Alors, là! C'est de la maladie, de l'aberration!... Décidément, est-ce
parce que je me fais vieille? Est-ce parce que tout y marche à l'envers,
ton Paris m'épouvante. Vive mon petit coin!... Ah! voilà la rue de
Médicis... 23... 29. Nous y sommes.
Monique se réjouissait, presque autant que sa tante, de revoir le
professeur Vignabos. Vieux garçon, l'historien célèbre, gloire du
Collège de France, et l'humble directrice de pensionnat entretenaient,
depuis le temps lointain de leurs études au Quartier Latin, une ancienne
camaraderie. Mlle Sylvestre aimait à se retremper, chaque fois qu'elle
le pouvait, dans ce milieu de saine idéologie et de libre examen.
Toutes deux montaient joyeusement les cinq étages, donnant sur le jardin
du Luxembourg.
L'escalier vétuste, la porte d'entrée à un battant, l'antichambre où
déjà chapeaux et pardessus signalaient la présence de disciples, tout
disait la modestie. Monique échangea avec sa tante un sourire entendu.
Elle préférait cette pauvreté digne à l'ostentation des plus somptueuses
demeures.
--Ah! ma bonne Sylvestre! s'écria M. Vignabos, en campant, de surprise,
son bonnet trop en arrière sur son crâne socratique. Je suis content de
vous voir! Et vous aussi, mademoiselle... Permettez que je vous
présente... M. Régis Boisselot, le romancier... M. Georges Blanchet,
professeur de philosophie à Cahors, un de mes élèves...
Et tirant sur sa barbiche, du geste machinal qui lui était familier,
comme s'il en eût extrait le fil même de son discours, il reprit
celui-ci où il l'avait laissé, après les politesses réciproques.
--J'étais en train de démontrer que le mariage, tel que nous le voyons
pratiqué par notre société bourgeoise, est un état contre nature. Vous
me pardonnerez, mesdames! La faute en est à M. Blanchet qui me
consultait sur la thèse qu'il prépare: _Du mariage et de la
polygamie_... Il sait que j'achève, précisément, le chapitre final de
mon _Histoire des Moeurs_, avant 1914... Evolution de l'idée de famille.
Nous discutions à propos de l'essai que voici...
Il désigna, sur un amas de volumes dont Monique lut, au vol, quelques
titres: _La femme et la question sexuelle_, du docteur Toulouse, _De
l'amour au mariage_, d'Ellen Key, etc.,--un livre à couverture jaune:
--_Du mariage_, par Léon Blum.
--Je l'ai lu! dit-elle. C'est plein de choses justes, ingénieuses, et
même profondes. Mais...
Elle sentit braqués sur elle les regards des trois hommes: celui de M.
Vignabos souriant, celui du romancier, hostile, celui du troisième
visiteur, enfin, ironique et poli.
--Continuez, nous vous en prions! fit M. Vignabos, avec sa fine bonté.
Et se tournant vers Georges Blanchet:
--Voilà de la documentation inattendue! Faites-en votre profit, mon ami.
Elle eut conscience de son ridicule, devant ces savants, ces
psychologues qui, ne la connaissant pas, s'armaient instinctivement,
contre son bavardage mondain, du préjugé masculin, renforcé par la
persuasion de leur supériorité. Alors, obstinément, en dépit des invites
des deux professeurs, elle se tut. Georges Blanchet perçut son embarras,
et courtoisement prit la parole:
--Le _Mais_ de mademoiselle indique les sentiments que sans être grand
clerc on peut déduire de son hésitation. Je prétendais, avec Léon Blum,
que l'humanité est, en fait, polygame. Entendez par polygamie et pour
étendre l'acception du mot, l'instinct qui fait à l'homme rechercher,
ensemble ou successivement, plusieurs femmes, de même qu'à la femme
plusieurs hommes, avant de trouver, chacun, l'être d'élection
définitive.
Monique eut un sursaut de protestation. Qu'il parlât pour lui, cet
homme, et même,--Lucien excepté,--pour la majorité de ses semblables!...
Mais prétendre que la femme... Elle se sentait humiliée d'être prise
pour une Ginette ou une Michelle quelconque! Rompue aux sports, et
d'esprit net, elle était chaste comme elle était blonde,
naturellement... Et chaste elle était restée, jusque dans l'étreinte qui
venait, avant qu'elle ne fût épouse, de la faire femme. Georges Blanchet
perçut qu'il déplaisait. Et galamment:
--Je m'empresse d'ajouter, mademoiselle, que la plupart des femmes, et
toutes les jeunes filles qui ne sont pas perverties avant que d'être
nubiles, ont au contraire un sentiment, voire un sens opposé: celui de
la monogamie. Elles ne demanderaient qu'à devenir, et à condition d'être
aimées, qu'à demeurer la femme d'un seul homme.
Elle approuva d'un signe.
--C'est justement de cette discordance séculaire entre l'idéal féminin
et la bestialité masculine qu'est née, avec l'anarchie sexuelle, cette
tendance à la polygamie, ou pour être plus exact, à la polyandrie vers
laquelle la femme à son tour évolue... Anarchie sans doute déplorable,
mais fatale. Vos conclusions sont là pour le prouver, mon cher maître.
--Je le crains, soupira M. Vignabos. Du moins tant qu'une éducation
nouvelle...
Boisselot tira une bouffée de la courte pipe de bruyère qu'avec
l'assentiment de Monique il avait gardée allumée.
Et ricanant:
--Un cautère sur une jambe de bois! L'éducation, non, mais! sans
rire?... On pouvait à la rigueur en parler avant la guerre. Depuis!
Un malaise plana: le poignant rappel des charniers et des ruines.
--Alors, interrogea Monique, intéressée par l'imprévu de cette
discussion, qu'espérer? Si l'homme, maître des privilèges, trouve que
tout est parfait dans le meilleur des mondes, que voulez-vous que fasse
l'élève?
Boisselot haussa les épaules, évasif... L'élève, pensait-il, avait
dépassé le maître! Il avait encore sur le coeur ses années de cauchemar,
au front, tandis qu'à l'arrière ces petites éveillées remuaient les
fesses... Hôpitaux, Dancings!... et, farouchement, il téta sa pipe.
Blanchet reprenait:
--Mademoiselle a raison. La polygamie, du point de vue des femmes, est
moins un instinct qu'un réflexe, une cause qu'un effet. Réflexe
désorganisateur, effet fâcheux, mais dont, en stricte justice, nous ne
sommes pas fondés à leur refuser le droit d'exercice. D'autant que, il
faut bien le reconnaître, le mariage est une chose, et l'amour,
c'est-à-dire, l'instinct sexuel, une autre... Mais je ne sais si je
puis...
--Allez-y, monsieur! fit Monique. Si je crains certaines idées, je n'ai
pas peur des mots.
Il s'inclina:
--Vouloir associer le mariage et l'amour, c'est conjuguer le feu et
l'eau, c'est unir la tempête et la rade! L'amour et le mariage peuvent
coïncider, soit! Mais rarement, et, en tout cas, pas longtemps.
--Grand merci! Et moi qui épouse, dans quinze jours, l'homme que j'aime!
--Vous serez donc, mademoiselle, de ces exceptions qui confirment la
règle. Combien de Daphnis et de Chloé finissent en ménage, dans la peau
de Philémon et de Baucis? Si peu! Ou alors après quelques traverses!
--Où voulez-vous en venir?
--A ceci: qu'il serait équitable, et prudent, de laisser mener aux
jeunes filles aussi, avant le mariage, leur vie de garçon. Elles n'en
seront que de meilleures épouses, leur gourme jetée.
Elle éclata de rire:
--Heureusement que tous les hommes ne pensent pas comme vous. Sans cela,
je resterais pour compte!
--C'est pourtant ainsi que s'accomplira l'étape vers une société plus
juste. Sans compter que nous nous serons débarrassés les uns et les
autres, chemin faisant, du monstrueux boulet de la jalousie...
Dépouiller l'amour de sa manie de possession réciproque, de son prétendu
droit de propriété éternelle, ne sera-ce pas, en définitive, tout
bénéfice? On se mariera pour finir heureusement sa vie. Et pour faire
des enfants. Cela vaudra mieux que pour faire des bêtises.
Régis Boisselot grommela:
--L'amour sans jalousie? Autant dire un corps sans âme! C'est comme
votre mariage sans amour... Une combinaison de gaz asphyxiants: deux
intérêts, et deux fatigues? Ce n'est pas cela qui embellira la société
future. Le beau mérite que de rester accouplés, quand on n'a plus de
jambes!
Monique approuva, véhémente:
--Le mariage de M. Blanchet, c'est une maison de retraite, pour éclopés!
--Pardon! mademoiselle, objecta vivement le professeur en rougissant, je
pense au contraire, en ce qui me concerne, qu'il n'y a vraiment mariage,
ou pour mieux dire union, que quand on s'aime, et tant qu'on s'aime. Ce
que je prétends seulement c'est que cette union aura plus de chances de
durée si la femme et l'homme s'y engagent en connaissance de cause. Pour
moi ce n'est pas la formalité qui compte, c'est le fond. Et l'union
libre m'agréerait autant que le mariage si nos lois y protégeaient,
comme dans celui-ci, le droit sacré des tout petits.