M. Lerbier fronça le sourcil:

--Oui. Pourquoi?...

--Alors, en renonçant à cinq cent mille francs qui ne lui appartiennent

pas (puisque Monique se marie sous le régime de la séparation de biens),

c'est autant de moins qu'il débourse personnellement?

--Evidemment!

--C'est tout ce que je voulais savoir...

--Qu'est-ce que tu insinues? s'écria Mme Lerbier.

--Rien. Rien... Je constate seulement que l'opération est bonne, en ce

temps de crise, pour tout le monde!

--Comment cela? dit Monique.

--Pour ton père, que ça arrange... Pour ton fiancé, qui tout en

s'associant à moitié prix, fait le généreux à tes dépens! Pour toi,

enfin, puisque, tondue, tu dis _amen_...

Monique éclata de rire.

--Tante a un peu raison! Au fond, père, dans tous vos calculs, vous ne

vous êtes pas plus souciés de moi, ni l'un ni l'autre, que d'un zéro!

C'est vexant!

Mais elle était si heureuse d'avoir quelque sacrifice à consentir à ceux

qu'elle aimait,--sacrifice d'argent à l'un, d'amour-propre à

l'autre,--que toute préoccupation égoïste s'effaçait. La joie de donner

l'enivrait autant que celle de recevoir. Elle avait hâte que Lucien

arrivât, pour le remercier, en le taquinant. Comme il se faisait

attendre!

La pendule sonna dix heures.

--Il est en retard!

Et en même temps, elle tressaillit:

--Le voilà!

Avant que personne n'eût entendu, elle percevait la magnétique présence.

L'approche cheminait en elle... Le timbre de l'antichambre, enfin.

--Qu'est-ce que je disais!

Elle alla ouvrir la porte du salon, prit son fiancé par la main.

--Entrez, monsieur! C'est du joli...

Il questionna, vaguement inquiet.

--Pas d'excuses! D'abord vous êtes en retard. Ensuite, monsieur mon mari

se permet de disposer de moi comme d'une simple marchandise!... Vous me

comptez déjà pour rien, monsieur?... Et si je veux ma dot, moi?

Il perçut, sous la moquerie du reproche, la soumission heureuse.

Aussitôt, il s'épanouit. Cela irait tout seul!... Restait cette sacrée

Cléo... Autre paire de manches!... Il cacha son inquiétude, à force de

démonstrations tendres.

Monique, sans restriction, s'abandonnait au délice d'aimer et d'admirer.

Lucien à ses yeux était toutes les beautés, et toutes les vertus. Elle

le vêtait du prisme de ses rêves. Nature confiante, de prime-saut, et

qui s'élançait au-delà des communes mesures, quitte à se ressaisir, avec

autant de violence dans le recul que dans le bond...

Tandis que M. Lerbier, feignant intérêt au bezigue, s'asseyait entre sa

femme et tante Sylvestre, Monique et Lucien gagnaient comme de coutume

le petit salon, où chaque soir ils s'isolaient.

Ils s'assirent côte à côte sur le grand canapé,--sanctuaire des bonnes

heures, dans l'intimité des causeries... Fulgurantes minutes aussi des

premiers baisers, où de toute l'âme, avant le don définitif, elle

s'était offerte!...

Monique saisit les mains de Lucien, et jusqu'au fond des yeux le

regarda:

--Mon dieu, j'ai une prière à vous faire.

--Accordé d'avance.

--Ne riez pas, c'est grave.

--Allez-y!

--De ne jamais, jamais me mentir!

Il flaira le danger et prit l'offensive:

--Toujours votre marotte! Savez-vous qu'elle est désobligeante?

--Pardonnez-moi, Lucien. J'ai mis en vous, religieusement, toute mon

espérance. Je souffrirais tant, si elle devait être déçue... Pour moi,

je vous l'ai dit, il n'y a au monde qu'une chose impardonnable, entre un

homme et une femme qui s'aiment. C'est le mensonge... La tromperie!...

Et quand je dis tromperie, entendez-moi: on peut encore pardonner une

erreur, une faute qu'on regrette et qu'on avoue!... On ne peut pas

pardonner le mensonge! C'est cela, la vraie tromperie. Et c'est

dégradant, c'est bas...

Il acquiesça, d'un signe de tête. Il fallait jouer serré!

--Je vous demande pardon, si je suis un peu nerveuse... J'ai reçu, en

rentrant, une lettre anonyme dont je ne vous dirai rien que ceci: Je

l'ai brûlée, et je ne crois pas un mot de ce qu'elle contient.

Il fronça le sourcil. Et très calme:

--Vous avez eu tort de jeter au feu cette saleté! Il y avait peut-être

là des indices intéressants, n'eût été que pour permettre de confondre

l'auteur...

Elle se frappa le front:

--Vous croyez que c'est un homme? Comment n'y ai-je pas pensé!

Elle se reprocha d'avoir cru à une vengeance de femme, vit dans son

attitude, autant que dans l'imprévu de la suggestion, la preuve dont,

crédule, elle n'avait d'ailleurs nul souci.

Il ajouta:

--Quoiqu'on ait pu vous écrire, je n'ai pas besoin de vous jurer que

c'est faux.

Elle lui ferma la bouche:

--Je ne l'ai pas cru une seconde!

Il baisait, un à un, les doigts frémissants. Il assura, tranquillisé:

--J'en suis sûr... Puisque vous aviez ma parole! Du jour où vous m'avez

accordé votre main, je vous ai donné, en échange, un coeur fidèle.

Il baissa la voix:

--Et depuis avant-hier, ma chérie...

Il la contemplait, les yeux brillants. Elle rougit en inclinant sa tête

sur la ferme épaule. Elle frissonnait toute, au souvenir. Alors elle

leva vers lui un regard d'extase. Le désir entre eux étendit son

mirage...

Sans une arrière-pensée, sans un remords, l'homme se pencha sur la

bouche ouverte comme une fleur, et y scella le faux serment, d'un lent,

profond baiser.

Monique, les yeux clos, communiait.

La garçonne · 第 17 / 45 题