L'architecte Debret avait élevé sur l'emplacement du jardin la scène, la

salle et le foyer du public. De même qu'il avait approprié au service

administratif du théâtre les bâtiments de l'hôtel, il utilisa dans la

construction une grande partie de la menuiserie, de la charpente et des

machines du théâtre de la rue Richelieu, qui avait été bâti en 1793, par

Louis. On comprend combien ces bois, chauffés et séchés depuis

quatre-vingts ans, ont fourni un aliment facile à l'incendie!

Les travaux commencèrent le 13 août 1820. L'ouverture eut lieu le 16

août 1821. La dépense atteignit le chiffre de 2,287,495 fr.

C'est dans cette salle que, dès l'ouverture, le gaz fut employé pour la

première fois. Toutefois le théâtre était encore éclairé par des

quinquets. En 1822 le gaz parut pour la première fois sur la scène;

encore n'était-ce qu'un seul bec, faisant resplendir la Lampe

merveilleuse d'Aladin. En 1833, une partie des décors fut éclairée au

gaz, et c'est en 1858 seulement que son emploi fut étendu aux cintres et

aux dessous. On voit par là combien on avait longtemps reculé devant les

dangers que pouvait présenter ce mode d'éclairage.

Cette salle provisoire, construite légèrement, fut un objet constant de

réclamations de la part des habitants du quartier. Cependant les

précautions prises paraissaient suffisantes. Il ne se passait guère

d'année sans qu'il y eût un commencement plus ou moins grave d'incendie.

Toujours on parvînt facilement à se rendre maître du feu. Parfois même

l'accident se produisit pendant une représentation sans que le public en

eût connaissance.

En dehors de la surveillance exercée pendant le spectacle, un système de

rondes organisé avec une précision mathématique était contrôlé par des

_compteurs._

Voici en quoi consiste cette organisation:

De place en place, sur le chemin désigné pour la ronde, des boîtes de

fonte sont fixées à la muraille; chacune d'elle contient à l'intérieur

une lettre. Le sapeur de garde tient à la main une petite boîte ronde en

cuivre dite compteur, dans laquelle un mouvement d'horlogerie fait

tourner un disque de papier. En passant devant la boîte de fonte, le

sapeur y enfonce le compteur, à une place déterminée, et, à l'intérieur,

l'empreinte de la lettre vient se reproduire sur le disque de papier; la

lettre T, par exemple. Plus loin, et passant devant une autre boîte, le

disque de papier, que le mouvement d'horlogerie aura fait tourner de

quelques millimètres, recevra l'empreinte de la lettre H; plus loin

encore, de la lettre E, et ainsi de suite. Si les rondes ont été faites

à l'heure précise, en ouvrant le lendemain le compteur, on trouvera

imprimé sur le papier, à des distances égales: T, H, E, A, T, R, E, D,

E, L', O, P, E, R, A.

En ce moment on ne sait pas encore exactement comment le feu a pris. Une

enquête minutieuse a lieu, et tant que le résultat n'en sera pas connu

il serait téméraire de se prononcer. Vers onze heures des passants, des

voisins ont aperçu de la fumée sortant des bâtiments sur la rue Rossini.

Un des derniers témoins qui aient pénétré dans la salle de l'Opéra, M.

Lanet, ancien commissaire de police du quartier, a écrit au _Petit

journal_ une lettre qui ne saurait recevoir une trop grande publicité et

dont le but est de démontrer au public que, quelle que soit la gravité

d'un incendie, les spectateurs _ont toujours le temps de se retirer

lentement, sans s'écraser dam les corridors._ M. Lanet dit ceci: «A onze

heures un quart les sapeurs ont eu les premiers indices du feu; ils

l'ont découvert, attaqué immédiatement et, pendant _près d'une heure_,

l'ont circonscrit dans le magasin des décors où il avait pris naissance,

endroit qui fournit sur une scène de théâtre le plus d'aliments aux

flammes, A minuit et demi, c'est-à-dire plus d'une heure après le

commencement de l'incendie, je me suis introduit dans la salle par la

grande entrée de la rue Le Peletier. Elle n'était envahie, à cette

heure, que par une fumée assez intense, il est vrai, mais qui m'a permis

d'arriver jusqu'à l'orchestre des musiciens.

Le feu ne put être arrêté. Une heure après la salle brûlait. Une heure

après le foyer brûlait à son tour.

Pendant ce temps on organisait dans les bâtiments de l'administration le

sauvetage de tout ce qui pouvait être emporté. A deux heures du matin on

n'était pas certain de préserver les bâtiments de la rue Drouot. Les

papiers et registres de la direction, les costumes, la musique, les

meubles furent transportés dans les dépendances de la mairie. Les

archives purent être déménagées avec ordre dans les voitures des

commissaires-priseurs, mises immédiatement à la disposition de

l'administration.

A quatre heures il n'y avait plus de danger à craindre pour toute cette

partie du bâtiment. Le feu s'était arrêté aux gros murs de l'ancien

hôtel. Tout le reste était consumé.

Vers six heures du matin un caporal de sapeurs était entraîné par la

chute d'un plafond et recouvert par les débris de deux murs.

L'_Illustration_ consacrera à ce douloureux accident un dessin et un

article spécial.--Il y a eu, en outre, quelques blessés, la plupart,

heureusement, peu gravement.

Presque tous les décors du répertoire sont détruits. Ceux dont les

châssis étaient rentrés au magasin de la rue Richer ne sont même plus

complets, les rideaux et les plafonds étant restés équipés au théâtre.

Presque tous les accessoires sont détruits.

Toutes les parties d'orchestre des ouvrages en cours de représentation,

déposées pour plus de facilité dans un cabinet près de l'orchestre, ont

été brûlées.

Les bustes du foyer ont été détruits. Parmi eux on doit surtout

regretter le buste de Sully, et un magnifique buste de Gluck par Houdon.

Tous deux avaient été sauvés lors de l'incendie de 1781.

Quelle que soit l'étendue de ce désastre on pouvait craindre qu'il ne

fût plus grand encore. On avait toujours considéré comme probable que le

feu, s'il venait à dévorer l'Opéra, se communiquerait aux maisons

voisines et surtout aux passages. Un concours heureux de circonstances,

l'énergie des secours aussitôt qu'ils ont pu être organisés, ont

préservé le quartier d'une conflagration qui était sérieusement à

redouter; et quand l'incendie était dans sa force, pas un officier de

sapeurs, pas un architecte n'eût osé affirmer qu'il ne dépasserait pas

les limites dans lesquelles on a pu le circonscrire.

Une intéressante note de M. Roulin, présentée à l'Académie lundi

dernier, parlant de certains cas de monstruosité observés chez l'homme,

à propos d'une double exhibition qui a lieu dans ce moment, à Paris,

signale l'importance scientifique de ce nouveau sujet d'étude. Nous

croyons donc intéresser nos lecteurs en reproduisant ici les dessins et

les notes que nous confie notre correspondant, M. Duhousset, qui a

examiné de près, dès leur arrivée dans la capitale, les phénomènes qui

provoquèrent la note lue à l'Académie des sciences.

«J'ai été visiter Andrian Ieftichjew, phénomène poilu, qui excite la

curiosité publique sous le nom _Homme-Chien._

«N'ayant ni cheveux, ni barbe, ni moustaches, toute la face ainsi que le

crâne et la partie postérieure du cou de ce curieux sujet disparaissent

sous une abondance anormale de poils follets monstres qui; atteignent

sur le front, le nez et les joues la longueur de la coiffure du chien

griffon comme aspect et disposition des mèches, produisant au toucher la

sensation qu'on éprouve en caressant un terre-neuve. Il est possible que

cette invasion insolite ait amené l'atrophie du système pileux

ordinaire, et il faudrait peut-être se garder d'aller chercher au delà

d'une maladie de la peau pour en déterminer la cause. On sait depuis

longtemps que les anomalies, voire même les déformations artificielles,

surtout les altérations de la forme du crâne, nous fournissent des

exemples de transmission par la génération, mais, outre que ces cas sont

relativement peu nombreux, ils ne persistent pas, et l'état normal

reprend ses droits sans que le moindre écart vienne de nouveau troubler

son évolution.

[Illustration: Mâchoire de l'homme.]

«Andrian a 55 ans, il est né en Russie, à Kostroma, dans les environs de

Moscou; c'est un type commun, d'une stature ordinaire, d'une

intelligence qui nous paraît bornée; on peut difficilement se rendre

compte de ce que serait l'ensemble des détails de sa face; elle n'est

pas prognathe, les yeux sont peu ouverts et bruns, légèrement allongés,

ils paraissent maladifs; le cou est court et fort, les longs poils ne

dépassent pas sa base. Le reste du corps, ainsi que ses bras et ses

jambes robustes, n'offrent rien de remarquable quant au système pileux,

qui paraît remplacé partout par de longs poils follets.

[Illustration: L'HOMME-CHIEN.]

[Illustration: _La Julia Pastrana._]

[Illustration: L'Enfant.]

C'est un sujet tératologique peu grave qui n'a, comme obstacle à

l'accomplissement des fonctions vitales, qu'un retard momentané dans la

trituration des aliments, occasionné par la conformation exceptionnelle

de la bouche.

«Le jeune enfant de trois ans qui l'accompagne et qu'on a lieu de

prendre pour son fils, tant le cas d'hérédité immédiate se lit sur toute

sa personne, peut aider à retrouver par sa face, non encore entièrement

couverte, le type du père; il nous a paru plus intéressant que celui

dont il semble devoir reproduire l'image. Nous avons étudié et dessiné

avec soin, d'après cette petite figure intelligente, à l'oeil brun et

vif entouré de cils noirs, les implantations bizarres de ces poils qui,

chez Fédor, ont la finesse et la blancheur de ceux du chat angora. Les

plus longs partant de l'angle extérieur des yeux, après avoir formé les

sourcils et longé la paupière inférieure, rejoignent ceux de la

chevelure; un bouquet soyeux entre les yeux, une couronne au milieu du

nez et une touffe à son extrémité, les moustaches s'unissent à des

favoris assez longs. Les poils sur les bras sont fins et nombreux, la

peau de la face est blanche comme celle du corps. L'intérieur de

l'oreille est très-velu chez le père et le fils.

[Illustration: Mâchoire de l'enfant.]

«L'autre particularité de ces deux êtres est une anomalie remarquable

dans le nombre des dents. Andrian a quatre incisives à la mâchoire

inférieure et n'en possède qu'une à la supérieure; la gencive porte

cependant la trace d'une seconde dent de même nature qui a disparu. Ou

peut s'assurer, avec le doigt, que telle a été la seule dentition de ce

phénomène; ce qui en reste est fortement usé et noirci par l'abus du

tabac à fumer.

«Chez Fédor, quatre incisives temporaires inférieures et nulle autre. Au

toucher, les arcades dentaires sont minces antérieurement et les

inégalités alvéolaires manquent.

[Illustration sans légende.]

«Andrian Ieftichjew et son fils doivent avoir naturellement leur place

dans les écrits scientifiques qui s'occupent de cette question. Buffon

avait connaissance de la présence d'hommes à la face velue en Asie; il

attribuait cela à une organisation particulière de la peau. Lui-même

relate, dans son Supplément à l'histoire naturelle, avoir vu à Paris, en

1774, un compatriote des phénomènes actuels, dont le front et le visage

étaient couverts d'un poil noir comme sa barbe et ses cheveux.

«Darwin dans son livre traitant de la variation des animaux, indique un

rapport entre l'absence de poils et un défaut dans le nombre ou la

grosseur des dents. Il cite, d'après Varrell, le peu de dents des chiens

égyptiens nus et chez un terrier sans poils. Lcedgwick a observé chez

l'homme plusieurs cas frappants de calvitie héréditaire, accompagnés

d'un manque total ou partiel de dents. Le célèbre naturaliste anglais

tire des citations précédentes une connexion entre l'absence de poils et

une anomalie dans le système masticateur, soit le manque de dents, soit

leur surabondance. M. Crawfurt a vu, à la cour du roi des Birmans, un

homme d'une trentaine d'années dont tout le corps, les pieds et les

mains exceptés, était couvert de poils soyeux et droits qui atteignaient

sur les épaules et l'épine dorsale une longueur de cinq pouces; à sa

naissance, les oreilles seules étaient velues. Il n'arriva à la puberté

et ne perdit ses dents de lait qu'à l'âge de vingt ans, époque à

laquelle elles furent remplacées par cinq dents à la mâchoire

supérieure, quatre incisives et une canine, et quatre incisives à la

mâchoire inférieure; toutes ses dents furent petites.

«Cet homme, du nom de Schwe-Maong, eut quatre filles; la dernière

seulement lui ressemblait. Quant aux poils qui commencèrent à se montrer

dans les oreilles, à l'âge adulte, cette dernière portait barbe et

moustaches: cette particularité étrange avait donc été héréditaire.

C'est probablement cette femme, née en 1822; que virent les officiers

anglais qui mentionnent ce phénomène dans l'Inde, à Ava, en 1855,

c'est-à-dire dans le même lieu où Crawfurt avait vu le père en 1824. La

traduction de cet auteur anglais dans tout son développement, a été lue

dernièrement à l'Académie par M. Roulin.

«Darwin relate encore, comme cas de ce genre, la Julia Pastrana, ayant

une forte barbe, tout le corps velu ainsi que la face, surtout le front

et le cou, et, comme particularité la plus intéressante, la présence

d'une rangée double et irrégulière de dents aux deux mâchoires, ce qui

donnait au sujet un très-fort prognathisme et un profil simien.--Je puis

affirmer que Darwin se trompe en disant que la Pastrana avait deux

séries de dents concentriques: j'ai constaté, chez un docteur de mes

amis qui possède le moule en plâtre de la bouche de la chanteuse velue,

que ses dents, assez mal distribuées du reste, se trouvent placées

intérieurement à une affection hypertrophique des gencives, à la partie

extérieure des deux os maxillaires. Cette affection, très-développée,

remplissait tout le vestibule de la bouche et repoussait les lèvres en

les tuméfiant et les tenant entr'ouvertes, ce qui ajoutait encore à

l'aspect bestial du sujet. Après, avoir pris en considération l'anomalie

que nous signalons, le diamètre antéro-postérieur de la bouche n'était

réellement pas de nature à faire varier trop sensiblement l'angle

facial.

«J'eus dernièrement l'occasion de questionner, au sujet de ce phénomène,

un voyageur érudit qui a longtemps vécu en Amérique; il a pu me

renseigner d'une façon très-précise sur Julia Pastrana, la chanteuse

espagnole de l'Amérique du Sud, dite la _Femme-Ours_, qu'il connut au

Canada vers 1858; elle était très-brune, de petite taille et bien

proportionnée, avait les extrémités délicates, les ongles jaunes, une

belle poitrine, le nombril très-proéminent et probablement coupé avec

les dents comme cela se pratique fréquemment dans l'Amérique du Sud. Ses

cheveux étaient longs, très-noirs, gros comme des crins de cheval, et sa

barbe envahissante était rude; son front, chargé de poils jusqu'à ses

sourcils épais, ombrageait des yeux doux et humides, bordés de longs

cils noirs; sa face était surtout hideuse par le développement exagéré

des lèvres à demi ouvertes, elle parlait difficilement et chantait en

espagnol dans les cordes douces (mezzo-soprano). Les parties les plus

velues étaient, après la figure, le dessus des épaules et des hanches,

la poitrine et la colonne vertébrale. Sur les membres, la pilosité était

surtout à la face interne.

«Pas de renseignements sur les ascendants.

«Je joins le portrait de la Julia Pastrana à ceux d'Andrian et de son

fils. J'ai représenté ces derniers la bouche ouverte pour compléter

l'observation, réunissant ainsi les deux particularités de ces

phénomènes.

«On doit encore enregistrer le récit publié par le professeur Lombroso,

qui décrit une jeune microcéphale toute poilue exhibée en Italie en

1871.

«Maintenant que conclure de tout cela? Combien d'auteurs traitèrent

cette grave et insoluble question de la génération, depuis Pline qui

signalait les irrégularités de la procréation humaine; Hippocrate,

basant la constitution de l'enfant sur l'état de santé de la mère; les

préceptes de Lycurgue recommandant la tempérance, les sages conseils

hygiéniques de Plutarque, la sobriété, et tant d'autres dont finalement

les opinions se résumèrent, pour l'antiquité, dans la croyance que

l'enfant était susceptible de recevoir la ressemblance de telle ou telle

personne, suivant l'imagination de la mère.--De nos jours, la question

n'a pas fait beaucoup de progrès, on a cependant introduit un élément

nouveau, celui de la réversion. Je ne doute pas qu'il ne se produise à

propos du sujet qui nous occupe, et que l'on insinue que l'_Homme-Chien_

ne soit un retour au type de l'espèce primitive, à la suite de

générations et de croisements plus ou moins nombreux.

«J'estime qu'il est peut-être plus prudent d'enregistrer tout simplement

deux faits tératologiques nouveaux, sans remonter aux ancêtres directs

ou collatéraux pour établir un cas d'atavisme trop éloigné. Bornons-nous

donc, pour aujourd'hui, dans l'ignorance où nous sommes des ascendants

de ces deux faces velues, à constater le plus sérieusement qu'il nous

sera possible le cas d'hérédité directe que nous avons sous les yeux,

afin de le suivre à l'occasion dans sa descendance.»

E. Duhousset.

La France pittoresque

THIERS

Thiers est une petite ville de seize mille âmes environ, appartenant au

département du Puy-de-Dôme. Elle occupe les dernières pentes du Besset,

le long desquelles dégringolent ses rues en escaliers comme pour aller

tremper dans la Durolle leurs pieds de pierre.

Cette rivière tiendrait dans le creux de la main, ce qui ne l'empêche

pas de faire autant de tapage que le Xanthe poursuivant de ses eaux

courroucées «le magnanime Eacide». Discrètement d'abord elle naît au

pied de la colline de Noirétable et semble devoir aller bien sagement et

sans faire autrement parler de soi, expirer, à cinq ou six lieues de là,

dans le sein de la Dore. Mais voilà que tout à coup, en approchant de

Thiers, elle s'emporte, s'élance à travers les rochers, et, sous la

ville, s'engageant dans une gorge profonde, passe furieuse, en

mugissant.

Colère heureuse dont les habitants de Thiers ont su tirer le meilleur

parti.

En effet, si leur ville est l'une des plus curieuses et des plus

pittoresques de la France, comme nous le verrons, elle en est aussi

l'une des plus industrielles. Et c'est à ce dernier point de vue qu'ils

ont, ces habitants bien avisés, dompté la Durolle et utilisé sa force,

qui fait marcher nombre de forges et de papeteries. Le cheval échappé a

été bridé et sellé; il frémit, mais il obéit à l'éperon.

La principale industrie de Thiers est la fabrication des couteaux

communs et demi-fins. C'est tout un monde. Disons-en quelques mots, qui

en donneront une idée.

Et d'abord, il y a couteaux et couteaux: les couteaux de table et les

couteaux de poche; les premiers constituant la coutellerie non fermante;

les seconds la coutellerie fermante. Un couteau non fermant se compose

d'une lame, généralement en acier, terminée par une queue ou soie,

destinée à entrer dans un manche en bois, en os ou en ivoire. Entre la

lame et sa queue se trouve la bascule, embase saillante, chargée de

protéger la nappe quand, après s'être servi du couteau, on le pose sur

la table. Un couteau non fermant se compose également d'une lame et d'un

manche, avec cette différence que la lame est articulée sur le manche,

de façon à pouvoir basculer sur lui pour venir céler son tranchant dans

une cavité ménagée pour le recevoir. Le manche est formé d'un certain

nombre de pièces. Ce sont d'abord deux plaques de tôle ou de laiton

appelées platines; puis un ressort pour empêcher le couteau de s'ouvrir

et de se fermer de lui-même; deux nouvelles plaques de bois, de corne,

d'écaille ou d'autre matière, destinées à recouvrir les platines, et que

revêtent finalement dans le voisinage de la lame d'autres plaques d'un

métal quelconque, désignées sous le nom de garnitures.

La fabrication des couteaux de table se fait aujourd'hui mécaniquement.

Ce sont des machines qui taillent, façonnent et percent les manches, qui

forgent la lame et lui donnent sa forme avec une grande régularité. La

lame faite est ensuite limée avec des fraises, puis finie à la main.

Puis on procède à l'opération de la trempe, qui, si elle ne réussit pas,

amène celle du recuit. La lame limée, forgée et trempée, est ensuite

remoulée et aiguisée au moyen de meules de différentes grandeurs, en grès

fin, et mises en mouvement par une machine à vapeur ou une roue

hydraulique. Elles sont constamment mouillées, et, tandis qu'elles

tournent, les ouvriers couchés à plat ventre au-dessus des meules, sur

un plancher _ad hoc_, appuient les lames sur leur contour. L'un de nos

dessins représente cette opération.

Enfin la dernière, celle du polissage, s'effectue au moyen de meules

plus petites, en bois recouvert d'une lame de feutre ou de buffle, sur

laquelle on a préalablement étendu de l'émeri délayé dans un corps gras.

Il ne reste plus qu'à monter la lame et à la consolider dans le manche,

dont l'extrémité est à cet effet garni d'une virole, dite de

consolidation, qui se fait par étampage à froid, en deux pièces, que

l'on soude ensuite ensemble en les fixant.

Pour la coutellerie fermante, à cause de l'infinie variété des modèles,

les machines ne sont guère employées. Tout se fait au marteau, à la lime

et à la meule. Les pièces qui composent le manche se font aussi à la

main.

On voit par ce qui précède à combien d'opérations diverses donne lieu, à

Thiers, l'industrie de la fabrication des couteaux, dont la production

annuelle est d'environ douze millions, et qui occupe plus de douze mille

ouvriers, divisés en un certain nombre de catégories, car chaque

opération y est spécialisée. Ainsi les uns ne forgent que des lames, les

autres ne font que des ressorts, ou des platines, ou des manches, tandis

que ceux-là se chargent exclusivement, soit de la trempe, soit du

recuit, de l'émoulage ou du montage. Ajoutons que, à l'exception de

quelques ateliers, où les ouvriers sont réunis, la plupart vivent et

travaillent en famille. Cette nombreuse population de travailleurs,

vigilante, affairée, donne à la ville un cachet tout particulier. Elle

ajoute encore au pittoresque de cette ruche bourdonnante, dont

l'originalité mérite attention à plus d'un titre, et sur laquelle nous

nous proposons de revenir prochainement.

Louis Clodion.

LES THÉÂTRES

Théâtre du Châtelet. _La Camorra_, drame en cinq actes, de M. Eugène

Nus.--Odéon. _L'apprenti de Cléomène_, un acte en vers, de M. François

Mons.--Opéra-Comique. _Les Trois souhaits_, opéra-comique en un acte,

paroles de M. Jules Adenis, musique de M. Poise.

Peut-être le lecteur ignore-t-il ce que les Italiens entendent par la

Camorra. La Camorra, qui a trouvé dernièrement un historien dans M. Marc

Monnier, est née à Naples, il y a tantôt un demi-siècle. C'est une

association de bandits formée aux jours d'anarchie de la reine Caroline,

à l'effet de détrousser les voyageurs et de rançonner les gens riches.

Naples jouissait jusqu'alors de ces coquins et de ces scélérats poétisés

par nos opéras-comiques; mais chacun d'eux agissait isolément et pour

son compte: c'étaient des forces perdues. Le génie de l'inventeur

consista à canaliser tous ces crimes, à exploiter en grand cet arsenal

d'escopettes et de poignards, et de mettre en commun, au bénéfice d'une

société, le travail des assassins. Voilà donc une maison de commerce

largement établie, ayant pour capital le meurtre et pour but le bien d'autrui:

une terreur paralysant d'effroi les Deux-Siciles.

L'Illustration, No. 1602, 8 novembre 1873 · 第 3 / 4 段