Yanci est un petit village, peu éloigné de Vera, situé sur la route de

Pampelune, aux pieds des montagnes, entre Vera, Eychalar et Lessaca,

dans une riche et belle vallée. Dans ce village se trouve une superbe

fabrique de porcelaine et de poterie, dont le propriétaire, M. D..., est

très-riche et passe pour avoir des opinions libérales. Un carliste et un

libéral sont, dans les provinces insurgées, deux adversaires

impitoyables. Rien n'est plus enraciné dans ce pays que les haines

politiques. Sous le règne d'Isabelle et surtout sous la régence de la

reine Christine, pendant la guerre de Sept ans, les deux partis étaient

constamment en hostilités ouvertes. Le vaincu devenait toujours la

victime du vainqueur. Cette tradition ne devait pas se perdre. La bande

commandée par le colonel Martinez, à peine organisée, avait fait, dans

les environs, la chasse aux libéraux, et s'était emparé tout

naturellement de la personne de M. D..., propriétaire de la fabrique

d'Yanci, et l'avait emmené prisonnier à Vera. La rançon exigée pour sa

mise en liberté était de 5,000 douros, soit 25,000 francs. Les parents

et amis du prisonnier ayant discuté ce chiffre comme étant trop élevé

auprès du colonel Martinez, celui-ci, excellent homme au demeurant,

l'avait réduit, par un accord mutuel, à 12,000 francs. C'est la somme

que devait aller toucher le colonel à Yanci, tout en ramenant le

prisonnier au sein de sa famille; et c'est à la remise de la somme et du

prisonnier que le colonel voulut me faire assister.

En conséquence, avant le départ, à midi précis, dans l'auberge

d'Apestegui, fut servi un plantureux repas auquel assistaient le

prisonnier, son gendre, deux autres membres de sa famille, le notaire

d'Eychalar, le colonel Martinez et moi. On mangea et on but absolument

comme si l'on eut assisté à une noce; et la conversation, sans être

très-gaie, ne fut pas trop triste. Tout se passa donc selon les règles

d'une politesse de convention entre rançonneurs et rançonnés. Celui qui,

dans ce tableau de famille, devait faire la plus triste figure, c'était

moi qui, en définitive, ne m'y trouvais que comme spectateur.

Le repas terminé, une voiture-omnibus (_coché_), qui avait été, elle

aussi, réquisitionnée par le colonel, pour la circonstance, vint nous

prendre à l'auberge, et les convives, M. D..., le prisonnier en tête,

ses parents, le colonel et moi, nous montâmes dans le véhicule. En moins

de trois quarts d'heure, les chevaux brûlant le pavé, nous arrivâmes à

Yanci, dans la vaste cour de la fabrique. Ici, transports de joie et

grande réception de la part de Mme D... et de ses enfants qui, revoyant

leur mari et leur père, se jetèrent à son cou au milieu de l'allégresse

des serviteurs de la maison. On introduisit ensuite la _compagnie_ dans

un vaste salon, où l'on nous servit à tous des rafraîchissements en

abondance. Dans l'intervalle, on apporta sur la table le prix de la

rançon, soit 12,000 francs en doublons. Le payement s'en effectua

consciencieusement et sans la moindre récrimination de part et d'autre.

Je n'avais jamais vu autant d'or d'Espagne amoncelé pour représenter

cette somme, qui tient si peu de place en billets de banque.

[Illustration: L'INCENDIE DE L'OPÉRA.--Aspect du Boulevard des Italiens

pendant l'incendie.]

Dès que la rançon fut bien et dûment vérifiée, le colonel, qui avait

gardé pendant l'opération un majestueux silence, se contenta d'en mettre

le montant dans sa sacoche et se leva de son siège avec gravité; tout le

monde l'imita. Puis, saluant avec la formule en usage en Espagne: _Que

Dieu vous garde!_ il se dirigea vers le _coché_, qui nous attendait dans

la cour de l'immense usine, accompagné de tous les membres de la

famille, qui lui firent ostensiblement mille démonstrations d'amitié,

auxquelles le colonel ne répondait que par des signes de tête très-peu

sympathiques, sachant sans doute, par expérience, ce qu'elles

signifiaient en matière politique. Et le _cochera_ fit partir aussitôt

ses chevaux dans la direction de Vera.

Je dois constater que pendant le trajet, le colonel ne murmura pas un

seul mot d'approbation ou d'improbation relativement à ce genre de

réquisition. Il se contenta seulement de me répondre à quelques

observations que je lui faisais sur cette scène vraiment attendrissante

à laquelle je venais d'assister:--«Ce sont les lois de la guerre!»

Depuis cette époque, j'ai vu bien d'autres réquisitions opérées par les

bandes carlistes, et je reconnais qu'elles étaient loin de ressembler à

celle-ci par le côté des procédés polis et honnêtes. J'ai vu des maisons

isolées et des villages entiers envahis par les bandes. Dans les

premières on enlevait brutalement boeufs, vaches, provisions et argent;

dans les seconds l'_alcalde_ (maire) était invité, sous peine de la vie,

de faire apporter, _dans le délai de deux heures_, sur la place

publique, une contribution de vivres, d'habillements et d'argent dont le

_cabecilla_ frappait les habitants séance tenante. Et la réquisition

était fournie à l'heure fixe! J'observerai néanmoins que ces

réquisitions ne frappaient que les localités et les habitants qui

passaient pour être hostiles à la cause de don Carlos. J'aurai occasion,

du reste, dans la suite de mon récit, de faire connaître ces genres de

réquisitions.

Arrivés à Vera à trois heures du soir, le colonel Martinez me quitta

pour aller donner des ordres à ses lieutenants, m'engageant, de mon

côté, à me rendre au _caserio_ de Francisco, si je voulais assister à la

réception des armes qu'on attendait de France. Ce que je m'empressai, de

faire.

L'habitation de Francisco est située à une lieue environ de Vera, dans

la direction d'Irun, entre deux montagnes formant une gorge profonde et

à un kilomètre de la rive gauche de la Bidassoa. Cachée au milieu des

forêts et dans le fond d'un ravin entouré de gigantesques rochers, il

est impossible de la découvrir à moins d'y être conduit par un guide qui

soit lui-même contrebandier, c'est-à-dire un des agents de Francisco. Ce

fut donc à l'aide d'un de ces guides, du nom de Manuel, que je parvins,

en suivant les sentiers abruptes de la montagne, à découvrir la demeure

où je devais me rendre.

Il était cinq heures du soir et nuit close lorsque j'arrivai devant un

immense bâtiment à quatre façades et n'ayant que de rares ouvertures,

bâti au fond d'un ravin; c'était l'habitation de Francisco. Les

aboiements de quatre ou cinq chiens des Pyrénées ayant annoncé l'arrivée

d'étrangers, Francisco vint me recevoir sur la porte d'entrée.

--Vous êtes en retard, me dit-il; je vous attendais depuis trois heures,

et j'ai déjà expédié mes hommes et mes mulets en avant. Nous irons les

rejoindre bientôt. Venez, en attendant, vous reposer un instant et vous

rafraîchir, c'est-à-dire s'abreuver du vin de Navarre.

En pénétrant dans l'intérieur de l'habitation, ce qui me frappa tout

d'abord, ce fut l'obscurité qui régnait dans la vaste salle où je fus

introduit, malgré l'éclat d'une grosse lampe qui l'éclairait. Je fis

part de mon étonnement à Francisco, qui me répondit avec un air malin:

--A nous, contrebandiers, il ne, faut ni le grand jour, ni les clartés

brillantes; l'obscurité convient bien mieux à notre profession. Que

serait-ce, senor, si vous entriez dans mes souterrains et mes cachettes?

Et il m'expliqua alors que sa maison avait été depuis longtemps

construite par un de ses ancêtres, spécialement en vue de faire la

contrebande sur une vaste échelle. Sa situation à peu de distance de la

Bidassoa, qui sert en cet endroit de frontière entre la France et

l'Espagne, avait été choisie uniquement pour exercer cette industrie, et

que les cachettes pratiquées dans les souterrains n'avaient d'autre

destination que de déjouer toutes les recherches des douaniers et des

gens de la justice provinciale.

Je savais, au reste, par ma propre expérience, que les bords de la

Bidassoa, tant du côté d'Espagne que du côté de France, sont largement

exploités par les contrebandiers des deux pays, dont la plupart font de

brillantes affaires. Le traité de 1659, passé entre les deux

gouvernements voisins, qui a rendu cette rivière neutre à partir du pont

d'Anderlassa, où commence la limite terrestre, jusqu'à son embouchure

dans l'Océan, près d'Hendaye, a donné lieu à une fraude incessante. Des

barques chargées d'articles de contrebande pouvant naviguer librement

sur les eaux de la Bidassoa, sans payer des droits, tant que le bateau

ne touche pas l'un ou l'autre bord, il arrive qu'on trompe facilement la

surveillance des douaniers sur le véritable point du débarquement. C'est

ordinairement la nuit que le bateau contrebandier, après s'être montré

pendant toute une journée aux regards des douaniers, allant et venant

sur la rivière, disparaît tout à coup et va débarquer sa cargaison en un

endroit ignoré de ces derniers et à leur grand désespoir.

Six heures ayant sonné à la pendule du _caserio_, Francisco se leva de

son siège et prenant son _maquilla_, long et gros bâton basque garni de

fer à ses deux extrémités:

--Voici le moment de partir! me dit-il; suivez-moi si vous voulez être

dans le bon chemin, car le temps est brumeux et les sentiers sont

glissants.

Nous voilà en marche par une nuit d'hiver des plus obscures. Du

_caserio_ au pont d'Anderlassa, la distance n'est que d'un kilomètre

environ; nous la franchissons assez prestement, malgré la raideur des

sentiers de la montagne que nous avions à descendre. Un poste de

_miqueletes_, qui forment un corps de troupes entretenu aux frais de la

province de Guipuzcoa, gardait le pont, remplissant les fonctions de

receveurs de la douane.

Francisco salue, en passant, les hommes de service, leur donne des

poignées de main et descend jusqu'au bord de la rivière, où se trouvait

une petite barque dont il est propriétaire. Nous y sautons, et la

détachant avec la prestesse que les Basques mettent dans toutes leurs

actions, il la dirige vers la rive opposée.

--Nous voici en France, me dit-il en mettant le pied à terre. C'est ici

qu'il faut être sur ses gardes. Le douanier français est plus retors que

le _carabinero_. Mais je connais l'un et l'autre; et ils me connaissent

aussi, ajouta-t-il avec une certaine fierté qui n'était pas exempte

d'orgueil et de menaces.

De la rive française à l'endroit convenu entre Francisco et ses hommes,

où devait se trouver la contrebande de guerre, la distance était de

trois heures dans la montagne. Nous avions déjà fait la moitié du

trajet, non sans être, de mon côté, très-fatigué, lorsque passant près

d'une ferme isolée, du nom de Martingaud, Francisco me voyant gravir

avec peine des sentiers abruptes:

--Tenez, _caballero_, me dit-il, vous n'avez pas le pied montagnard, et

vous ne pourriez me suivre plus loin; allez m'attendre ici, chez Michel

(c'était le nom du propriétaire de l'habitation) et nous vous prendrons

à notre retour, car aussi bien nous devons y faire une halte.

J'avoue que cette proposition ne me déplut pas, n'étant pas habitué, par

la nuit obscure qu'il faisait, à gravir d'horribles chemins perdus dans

les montagnes comme ceux que je venais de parcourir, et je me hâtais

d'aller me réfugier dans l'habitation de Michel.

Il existe dans cette contrée, le long de la frontière, plusieurs de ces

maisons isolées dont la destination mystérieuse est d'abriter les

contrebandiers, de les loger et de les héberger, moyennant finances.

Inutile, d'ajouter que les propriétaires de ces habitations sont tous

carlistes. Je fus introduit dans une immense salle où je trouvais une

douzaine d'individus qui devisaient en buvant, devant le foyer, où

brûlait un feu monstrueux alimenté par des troncs d'arbres. Je pris

place à côté d'eux, et comme on leur avait dit, sans doute, que j'étais

un protégé du colonel Martinez, ils continuèrent sans se gêner leur

conversation, qui me parut rouler sur l'insurrection. C'est du moins ce

que je préjugeais d'après l'animation de leur entretien en langue

basque.

Un d'entre eux me voyant silencieux, et par politesse sans doute, voulut

bien m'initier dans leur conversation.

--Vous êtes, me dit-il, un ami du colonel Martinez, et à ce titre je

puis vous dire qui nous sommes et le sujet de notre discussion. Nous

allons à Vera pour nous enrôler dans la bande de Martinez. Une question

s'agite entre nous: faut-il franchir la Bidassoa et nous rendre à notre

destination par la route de Pampelune, gardée par les _carabineros?_ ou

bien est-il plus sûr pour nous de suivre les montagnes et d'y arriver

par le chemin de Pena-Plata?

--Je crois, lui dis-je, avec l'assurance d'un partisan consommé, ce que

j'étais loin d'être intérieurement, que cette dernière route, quoique la

plus longue, est la moins périlleuse pour vous, attendu qu'elle n'est

pas gardée par les troupes du gouvernement.

--C'est aussi mon avis, que je ne puis faire partager à mes camarades,

qui veulent aller rejoindre la bande par la voie la plus courte.

--Vous voyez, leur dit-il, que le _caballero_, en me désignant, qui est

très-expert dans la guerre de partisans, et de plus un ami du colonel,

pense qu'il nous faut suivre le chemin des montagnes et non celui de la

Bidassoa.

Comme les camarades ne paraissaient pas trop vouloir se rendre à mon

avis, et que la discussion allait recommencer inutilement, j'y coupai

court en leur disant:

--Au surplus, Francisco ne peut tarder de venir me rejoindre ici, et

avec lui vous pourrez peut-être mieux vous entendre.

A ce nom de Francisco, qui jouissait dans la contrée d'une considération

et d'une réputation sans égales, tous les volontaires furent unanimes

pour attendre l'arrivée du fameux contrebandier et se ranger à son avis.

En attendant, on se mit à boire, et les Basques, en général,

s'acquittent fort bien de cette fonction, ainsi que je puis l'affirmer,

en ayant été maintes fois le témoin oculaire.

A onze heures ou minuit environ, la porte de l'habitation s'ouvrit tout

à coup discrètement et Francisco, suivi de huit grands gaillards tout

couverts de neige, fit son entrée dans la salle commune où nous étions

réunis, les membres de la famille, les volontaires et moi. Et sans

perdre de temps, venant droit à moi:

--Nous sommes là, me dit-il à demi-voix; tout est prêt, il faut partir!

Pendant que je me dirige vers la porte de sortie, Francisco dit quelques

mots aux volontaires, et tous ensemble, enrôlés et contrebandiers

viennent à ma suite. Au-devant de la porte stationnaient douze mulets

chargés de caisses renfermant des armes, des munitions et des gibernes.

Le cortège se mit aussitôt en marche à travers les montagnes, sous la

direction de Francisco.

Quel est le chemin que nous suivîmes? Comment Francisco fit-il pour nous

faire éviter des précipices dont ces montagnes sont remplies? C'est ce

que je ne pourrais dire. Toujours est-il qu'à quatre heures du matin

nous entrions tous, sains et saufs, dans Vera, où chacun se rendit à ses

affaires. Quant à moi, j'allais à l'auberge pour prendre un repos que

j'avais bien gagné et dont j'avais extrêmement besoin.

Le colonel Martinez, enchanté d'avoir des armes et des munitions, vint

me voir dans la journée et m'engagea à rester quelques jours encore à

Vera, où j'assistai à la formation de deux nouvelles bandes: celle de

Sorouëta, qui s'établit à Lessaca, et celle d'Etchegoyen, qui alla

prendre sa garnison à Oyarzun. Ces deux bandes et celle du colonel

Martinez furent les trois premières organisées dès le commencement de

l'insurrection; et Vera, Lessaca et Oyarzun les trois seuls postes

carlistes dont celle-ci disposa jusque vers la fin du mois de février.

Le but de mon excursion étant atteint, je retournai à Irun, mon

quartier-général, à moi. Le colonel Martinez voulut m'accompagner

jusqu'à moitié chemin, malgré le danger qu'il avait à courir. En me

quittant, ce brave officier, un peu trop enthousiaste de son naturel:

--Adieu, me dit-il; nous nous reverrons bientôt, sinon ici, du moins à

Madrid!

H. Castillon (d'Aspet).

BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

_Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines_, par MM. Ch.

Daremberg et Emu. Saglio. (Hachette et Cie.)--La Librairie Hachette

vient à peine de terminer ce monument qui s'appelle le _Dictionnaire de

la Langue française_, de M. E. Littré, qu'elle entreprend la publication

d'un monument littéraire nouveau, _le Dictionnaire des Antiquités

grecques et romaines_, d'après les textes et les monuments. La vie

publique et privée des anciens est aujourd'hui, on peut le dire, perçue

à jour. On connaît dans toutes ses manifestations cette vie antique. Les

érudits de ce temps reconstituent, en quelque sorte, mois par mois,

l'existence d'un Cicéron ou d'un Démosthène. Sur ce point, la science

française peut offrir des modèles à l'orgueilleuse science allemande.

Mais tout le monde, après tout, n'est point Gaston Boissier ou un

Georges Perrot, et bien des érudits ne sauraient expliquer couramment,

comme va le faire le présent _Dictionnaire_, les termes qui se

rapportent aux moeurs, aux institutions, à la religion, aux arts, aux

sciences, au costume, au mobilier, à la guerre, aux métiers, aux

monnaies, à tout ce qui est, en somme, l'antiquité prise dans sa vie

quotidienne, intime ou collective. C'est précisément ce que prétend

faire ce _Dictionnaire des Antiquités_, rédigé par un groupe d'écrivains

spéciaux, d'archéologues, de professeurs, de savants. M. Saglio, dont

l'érudition est connue, a pris la direction de ce travail, tout d'abord

commencé par lui en collaboration avec M. Charles Daremberg, trop tôt

enlevé aux lettres françaises. On ne saurait juger, dès à présent, un

tel livre, qui ne comprendra pas moins d'environ vingt fascicules (il en

paraîtra trois ou quatre par an). Mais il importe de le signaler comme

un des ouvrages qui devront faire le plus d'honneur à notre science

nationale.

Rien n'a été négligé pour faire de ce _Dictionnaire des Antiquités_ à

côté duquel le livre que traduisit M. Chéruel n'est plus qu'un résumé,

une oeuvre monumentale. L'impression est admirable et claire; les

figures, fort nombreuses dans le texte, ont un caractère tout à fait

scientifique et artistique. Ce sont des illustrations au trait, d'une

netteté absolue, dans le genre des compositions célèbres de Flaxman,

mais bien autrement vraies et, pour tout dire absolument exactes. Les

gens du monde, autant que les chercheurs, prendront goût et trouveront

profit à feuilleter, à étudier ce _Dictionnaire_. Ne faut-il pas être,

comment dire? un peu savant soi-même pour admirer à loisir un tableau de

Gérôme ou une composition d'Alma Tadéma. Le premier fascicule de

l'oeuvre actuelle nous promet une somme énorme de science toute

condensée, toute réunie, toute classée. On y trouve déjà des articles

définitifs sur _Achilles_, sur l'_Acropole_, les _Acta populi_, les

_Acta militaria_ etc., sur l'_Adoption_, sur _Æneas_, bref sur tous les

noms anciens compris entre _A_. et _Agr._

Ce maître-livre est digne de la maison Hachette qui commence en même

temps un _Molière_ (annoté par M. Despois) dans sa collection des Grands

Écrivains, qui continue sa curieuse _Bibliothèque des Merveilles_,

achève l'_Histoire de France_ de M. Guizot, réédite Saint-Simon dans un

format portatif, crée un journal d'enfants, le _Journal de la Jeunesse_,

et a complété une _Bibliothèque militaire_ qui restera, en somme, un

modèle de bibliothèque sommaire à l'usage des officiers. Ce sont là de

beaux et bons livres.

_Histoire d'Héloïse et Abailard_, par Marc de Montifaud. (1 vol.

in-32).--Je suis bien en retard avec ce joli volume; c'est que j'ai

hésité longtemps à en parler, Ou du moins à en parler ici. Il est écrit

d'un ton si brûlant, si passionné qu'en vérité je n'oserais le

recommander à mes lecteurs habituels, et, d'autre part, il est si

vaillamment écrit, si coloré, si entraînant que je ne voudrais point

passer pour un critique morose et faire la moue à cette oeuvre d'art.

Autant vaudrait, comme dit M. Marc de Montifaud, faire le procès de

Phidias, parce qu'il a tiré des formes séduisantes d'un bloc de marbre.

On s'imagine tout ce qu'une plume émue peut tirer d'une légende aussi

séduisante que celle d'_Héloïse et d'Abailard_. La rue du Chantre, le

monastère d'Argenteuil, le Paraclet sont les décors superbes où M. M. de

Montifaud a placé ses duos d'amour. On éprouve parfois, à les écouter,

la griserie qui vous prend après l'acte du jardin du _Faust_ de Gounod.

Et pourquoi la plume ne pourrait-elle exprimer ce qui est librement

permis à la musique? «L'accent qui émeut est celui qui vous crée à

travers l'histoire: J ai mon coeur humain, moi!» C'est cet accent qu'a

recherché M. de Montifaud. Il l'a trouvé. Il a été même plus loin que le

coeur humain; l'extase déborde parfois dans ces pages capiteuses. On

perd pied; on s'enivre d'encens. Encore une fois, c'est là une oeuvre

d'art qu'il faut faire relier avec soin et mettre, en son vêtement

artistique, sur un rayon de choix de la bibliothèque, mais un rayon peu

accessible à tous.

Jules Claretie.

NOS GRAVURES

Inauguration de la statue de Vauban à Avallon (Yonne)

Le 25 octobre dernier a eu lieu dans la très-vaillante, très-patriote et

très-jolie petite ville d'Avallon l'inauguration de la statue de Vauban.

Le temps était superbe et la foule immense.

Ajoutons que le même jour on inaugurait également l'embranchement de la

voie ferrée destinée à relier la même ville au chef-lieu du département,

Auxerre. La fête était donc double ou, pour mieux dire, les deux fêtes

n'en faisaient qu'une, celle-ci devant seulement contribuer à l'éclat de

celle-là.

En effet, à huit heures quarante-cinq du matin partait d'Auxerre un

train spécial qu'on pourrait appeler le train des invités, car la

compagnie avait accorde des réductions de prix assez importantes pour

que l'on vit dans ces concessions une coopération marquée à la fête de

l'inauguration de la statue de Vauban.

Dans le train se trouvaient M. le préfet de l'Yonne et son chef du

cabinet, M. Provost, les généraux Doutrelaine et Maurandy et leurs

aides-de-camp, MM. Bert, Lepère, Charton, Guichard, Bonnerot,

Jacquillat, Larabit, Dethou, Masset, Flandin, Ribière, le comte de

Villeneuve, Rampont, duc de Clermont-Tonnerre, Paqueau, etc.

Le train était conduit par M, l'ingénieur Raison, accompagné de ses

chefs de service.

Les gares parcourues apportaient à chaque station un contingent

considérable de voyageurs, et lorsqu'on arriva à Avallon, le train était

littéralement encombré.

La cérémonie a commencé par un discours de M. Raudot, président de la

commission pour l'érection de la statue.

Après ce discours, le général Doutrelaine a pris la parole, et ses

accents émus ont fait vibrer toutes les cordes patriotiques de

l'assistance.

Il appartenait à M. Mathé, maire de la ville d'Avallon, de mettre en

relief le côté plébéien de Vauban. M. Mathé l'a fait avec une logique

pleine d'élévation. C'est au nom du peuple et comme un homme du peuple

qu'il a restitué à Vauban sa gloire la plus pure et la meilleure, celle

d'avoir étudié le mal social, d'en avoir gémi dans sa propre grandeur,

et d'y avoir cherché remède. Le discours de M. Mathé a été accueilli aux

cris chaleureux et fréquemment répétés de: Vive la République!

La cérémonie s'est terminée par un banquet organisé dans la salle de la

mairie, et présidé par le général Doutrelaine. Au banquet ont été portés

les toasts suivants et dans l'ordre ci-dessous indiqué:

1º Le général Doutrelaine:

«Aux initiateurs du comité de la statue, à Vauban!»

2° M. Guichard:

«A l'armée!

«Oui! on peut compter sur l'armée, mais comme on doit compter sur un

corps dévoué à la France, sans acception de forme politique, avec son

drapeau tricolore pour étoile et pour boussole!»

3° M. le préfet de l'Yonne:

«Au maréchal de Mac-Mahon, au grand citoyen qui n'a d'autre politique

que de se tenir à la disposition du pays pour le maintien de l'ordre!»

4° M. le général Maurandy:

«A l'armée, oui! mais à l'armée sur qui le pays peut compter; à l'armée

qui saura maintenir et, au besoin, défendre l'ordre et la liberté!»

5° Le colonel Denfert:

«A l'éducation des masses!»

6° M. Houdaille:

«A la mémoire de Vauban!»

La statue de Vauban, qui est l'oeuvre de M. Bartholdi, a été érigée sur

la place de Lyon, au haut de l'escalier par lequel on monte à la belle

promenade des Terreaux.

Incendie de l'Opéra.

_L'Opéra brûle! l'Opéra a brûlé!_ et, malgré la vivacité des

préoccupations politiques, ce cri sinistre qui depuis cent dix ans

retentit pour la troisième fois, a causé une profonde émotion. La salle

qui vient d'être incendiée était, comme on le sait, une salle

provisoire, construite à la hâte en 1820, pour remplacer celle dont la

démolition avait été ordonnée après l'assassinat du duc de Berry.

Les bâtiments de l'administration, rue Drouot, occupaient tout l'ancien

hôtel construit par Carpentier pour M. Bouret, et qui eut ensuite

plusieurs propriétaires, entre autres M. de la Borde, M. de la Reynière,

le duc de Choiseul. Sous la Révolution, cet hôtel devint une salle de

ventes; on lisait sur la façade: Dépôt de beaux meubles. Plus tard on y

installa le ministère de la guerre, ensuite le ministère du commerce et

des manufactures, puis l'état-major de la garde nationale, et enfin

l'Opéra.

L'Illustration, No. 1602, 8 novembre 1873 · 第 2 / 4 段