bandit avait tué un homme; le fait était avéré: c'est bien, mais cela ne
suffisait pas: il y a, comme cela de par le monde, des gens qui se
disent assassins, mais qui ne sont bons à rien du tout. Il fallait un
apprentissage, un stage du vice, et à moins que la nature ne fait
richement doué, auquel cas son avancement était plus rapide, il devait à
la société un apprentissage de cinq ans, et encore n'entrait-il point
dans les rangs réguliers de la Camorra; il avait le premier degré dans
les ordres: on le nommait simplement _garzone_. Partant de là il
subissait des épreuves, et quand il avait obéi à un ordre quelconque du
chef, quand il avait bien joué du couteau et qu'il s'était signalé par
quelque bon coup, alors on l'élevait à la dignité de _camorriste_, après
s'être engagé par le serment qui suit: «Je jure d'appartenir de coeur et
d'âme à la Camorra, d'avoir toujours ce couteau prêt pour la _tirata_,
de ne jamais converser avec la police, de ne jamais dénoncer un seul de
mes frères, d'être tout prêt, au contraire, à les défendre, s'ils sont
en danger, et à punir de mort les traîtres et les dénonciateurs.
Cela fait, l'homme était désormais entré dans cette confrérie, qui
opérait en grand sur les routes de la Calabre et des Abruzzes, dans les
champs de Palerme, autour des ruines de Pompéi, dans les rues de Naples
et jusque dans les maisons même des Napolitains. La peur leur donnait
des associés et des complices. C'était charmant. Le faible gouvernement
des Bourbons ne pouvait rien contre cet ennemi intérieur qui souvent se
réclamait aussi du titre de parti politique, ce qui est une des plus
grandes garanties du crime dans tous les pays. Le préfet de police,
Liberio Romano, fut obligé de pactiser avec cette puissante congrégation
de bandits. Enfin le général de La Marmora ouvrit résolument la campagne
contre eux, et ses bersagliers anéantirent cette puissante _Camorra_ qui
pendant cinquante ans avait terrorisé le pays.
M. Eugène Nus a fait de ces camorristes les acteurs d'un drame. C'est
remuer une bien grosse affaire pour arriver à un petit résultat
théâtral, et cette _Camorra_ aux petits pieds n'a pas jeté grand effroi
dans la salle, car Santa-Fede, ce grand général d'armée des camorristes,
ne fait guère l'effet que d'un chef dans cette petite bande de gredins
qui sert à la confection de tous tes drames passés, présents et futurs
de ce genre. Le lecteur sera juge.
Un ancien dragon français, Pierre Mallet, a combattu à Solférino à côté
du chevalier Luigi, un Sicilien auquel il a sauvé la vie. La
reconnaissance du chevalier n'a pas de bornes; le dragon, comptant sur
cette parole, part pour la Sicile afin de demander à son ami vingt mille
francs qui doivent sauver Mallet père de la faillite. Il arrive au
moment où Luigi va épouser la comtesse Martha. Mais la Camorra, sous les
ordres d'un certain Santa-Fede, a fait des siennes; elle a enlevé la
fiancée du chevalier.
En avant le courageux Français! Le voici à la recherche de Martha,
parcourant la montagne et s'élançant dans les roches abruptes de l'Etna,
A ce propos je ferai remarquer que ce volcan du drame manque un peu de
couleur locale: j'ai vu l'Etna, j'ai fait l'ascension de cette superbe
montagne couverte de bois et fertile comme les champs de Catane qui
s'étendent à ses pieds, et j'avoue que je regrette de ne l'avoir pas
retrouvé dans les décors du Châlelet; on l'a rendu trop sauvage pour la
cause du drame; toujours est-il que notre compatriote Pierre Mallet,
déguisé tantôt en colporteur, tantôt en camorriste, trouve au milieu de
ces pics abruptes une jeune paysanne du nom de Bianca qu'il arrache des
mains d'un féroce camorriste. Dès lors voilà une alliée: et Pierre
Mallet et Bianca vont à eux deux détruire la Camorra sicilienne. Les
camorristes se saisissent de Pierre; Bianca le délivre à la grande joie
des spectateurs, qui rient de la déconfiture de Santa-Fede. Partie
remise: Pierre Mallet tombe une seconde fois entre les mains de la
Camorra; on l'attache à un arbre; en va le fusiller. Oui, n'était
Bianca, la fidèle Bianca qui a adroitement appelé les bersaglieri,
lesquels fusillent les camorristes pendant que l'Etna fait son éruption
et jette son fleuve de lave sur ses flancs en feu. Bien rugi, Etna! Je
crois que le volcan ferait à lui seul le succès de ce drame du bon vieux
temps avec ses brigands, ses traîtres, ses rochers, ses prisons, son
chevalier français prêt à tous les dangers, ses femmes au pouvoir des
brigands, ses Anglais touristes mêlant leur sang-froid comique à toutes
ces scènes, et cette jeune fille au pouvoir des assassins, rendue en fin
de compte à l'amour du bien-aimé. Cela n'est pas à coup sur de la plus
fraîche nouveauté, mais après tout cela amuse et intéresse, et je pense
que voilà un succès pour le Châtelet qui se débat bien courageusement
contre une situation jusqu'à présent peu heureuse.
Il vaut mieux que cela ce brave théâtre: il est rempli de bonne volonté
et il a un personnel de comédiens de vrai talent. Castellano, qui a
très-bien joué le rôle de Pierre Mallet; Donato, un superbe bandit au
teint bistré, à la tête crépue, aux larges épaules, à la voix
formidable; Montrouge, un Anglais de mauvaise humeur et d'un têtu à
mourir de rire; Mlle Gérard, qui donne beaucoup d'énergie au rôle de
Bianca.
J'aurais une observation de détail à faire à Mlle Gérard. Bianca dit
quelque part dans la pièce, en parlant de son père: «Il tomba foudroyé
sous le feu des camorristes et ne se releva que mort.» Je signale cette
phrase à Mlle Gérard. Je ne sais si M. Eugène Nus tient à la conserver;
quant à moi, je l'enverrais...
Cléomène, le sculpteur, est las de la vie. Le désespoir s'est emparé de
l'âme de l'artiste, qui se meurt de la critique des sots, qui souffre
des souvenirs du passé et n'a plus foi dans les triomphes de l'avenir.
Cléomène veut mourir, et la ciguë est préparée. Le sculpteur l'a déjà
bue, en jetant sa dernière malédiction à la vie, lorsqu'on lui annonce
qu'un enfant qui vient de Sicile est là, suppliant, sur le seuil et
demande avec des larmes à lui parler. Nisus, c'est son nom, est venu de
Syracuse à Athènes, attiré par la gloire du maître et voulant devenir
son apprenti. C'est un dernier ami de la dernière heure; Cléomène
accueille l'enfant qui, fatigué, s'endort. L'artiste en regardant Nisus
dans le sommeil, s'aperçoit que l'apprenti est une femme, une inconnue
qui murmure son nom sur ses lèvres entr'ouvertes, et voici Cléomène,
éperdu d'amour, regrettant de mourir. Et ce poison! L'esclave en le
préparant a substitué une liqueur inoffensive à la ciguë, et Nisus n'est
autre que Nisa que Cléomène épouse. Petite comédie à l'antique, dite
dans des vers émus, mais parfois un peu abandonnés, et que joue avec
beaucoup de talent un comédien que nous avons vu avec plaisir revenir à
la comédie, après lui avoir fait une infidélité pour un théâtre de
chant, M. Masset, dont l'Odéon tirera un excellent parti. Mlle Broisat
est charmante dans ce rôle attendri de Nisus.
L'Opéra-Comique a donné, sous le titre des _Trois souhaits,_ un acte de
M. Jules Adenis et de M. Poise, qui, ce me semble, n'a pas de bien
grandes visées, et que la critique doit prendre tel qu'il se présente, à
la bonne franquette. Puisque M. J. Adenis n'a fait que reprendre _le
Bûcheron ou les Trois souhaits_ de Guichard et Castet, que Philidor
avait mis en musique, M. J. Adenis a conservé la plupart des paroles et
des morceaux de chant de ses prédécesseurs; c'est un respect que M.
Poise n'a pas eu pour Philidor: peut-être aurait-il mieux fait de suivre
l'exemple de son collaborateur. Il est bien difficile de reprendre ainsi
à nouveau et en sous-oeuvre des ouvrages du passé: mais ne chicanons
point M. Poise à ce sujet, il y a de fort jolies choses dans ce petit
acte: une charmante ouverture, et un roman d'une heureuse inspiration:
«C'était au temps où fleurit l'églantine», à laquelle le public a fait
un véritable succès, et c'était justice.
M. Savigny.
LA FRANCE PITTORESQUE.
[Illustration: La rue de Durolle, à Thiers.]
[Illustration: Le château du Piroux, à Thiers.]
RÉBUS
[Illustration.]
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
L'arrivée du shah de Perse à Paris, le 6 juillet 1873, avait mis les
têtes à l'envers.