L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL
31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1602
SAMEDI 8 NOVEMBRE 1873
[Illustration.]
Prix du numéro: 75 centimes
La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel,
broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.
Abonnements
Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois,
18 fr.;--un an, 36 fr.; Étranger, le port en sus.
SOMMAIRE
_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert
Audebrand.--La Soeur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M.
Mayne Reid.--Un voyage en Espagne pendant l'insurrection carliste
(II).--Nos gravures.--Les Théâtres.--Bulletin bibliographique.
_Gravures_: Inauguration de la statue de Vauban, à Avallon (Yonne), le
25 octobre 1873.--L'incendie de l'Opéra: vue prise de la rue Le
Peletier.--Le départ des hirondelles, composition et dessin de Karl
Bodmer.--L'incendie de l'Opéra: aspect du boulevard des Italiens pendant
l'incendie.--L'Homme-Chien;--Mâchoire de l'homme;--_La Julia
Pastrana_;--Mâchoire de l'enfant;--L'enfant.--_La France pittoresque_:
Thiers, les rémouleurs de couteaux;--La rue de Durolle, à Thiers;--Le
château du Piroux, à Thiers.--Rébus.
[Illustration: AVALLON (Yonne).--Inauguration de la statue de Vauban, le
27 octobre 1873.]
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE
Il y a de ces périodes de crise suraiguë où les jours semblent des
siècles et où les nouvelles vieillissent en quelques heures. Telle a été
la semaine que nous venons de traverser. La France entière sait par
coeur aujourd'hui la lettre mémorable par laquelle M. le comte de
Chambord est venu bouleverser, comme d'un coup de théâtre, une situation
acquise au prix de trois mois d'efforts et de négociations épineuses;
nous ne pouvons nous dispenser de reproduire ce document dans une revue
qui doit être avant tout un répertoire aussi complet que possible des
faits, et cependant, en le consignant ici, nous risquons fort, nous le
savons, de paraître faire un cours d'histoire ancienne, bien qu'il
remonte à cinq jours à peine. Voici cette lettre, adressée à M.
Chesnelong, et reproduite le jour même de son arrivée à Paris par le
journal _l'Union._
«Salzbourg, le 27 octobre 1873.
«J'ai conservé, Monsieur, de votre visite à Salzbourg un si bon
souvenir, j'ai conçu pour votre noble caractère une si profonde estime,
que je n'hésite pas à m'adresser loyalement à vous, comme vous êtes venu
vous-même loyalement vers moi.
«Vous m'avez entretenu, durant de longues heures, des destinées de notre
chère et bien-aimée patrie, et je sais qu'au retour vous avez prononcé,
au milieu de vos collègues, des paroles qui vous vaudront mon éternelle
reconnaissance. Je vous remercie d'avoir si bien compris les angoisses
de mon âme et de n'avoir rien caché de l'inébranlable fermeté de mes
résolutions.
«Aussi ne me suis-je point ému quand l'opinion publique, emportée par un
courant que je déplore, a prétendu que je consentais enfin à devenir le
roi légitime de la Révolution. J'avais pour garant le témoignage d'un
homme de coeur, et j'étais résolu à garder le silence tant qu'on ne me
forcerait pas à faire appel à votre loyauté.
«Mais puisque, malgré vos efforts, les malentendus s'accumulent,
cherchant à rendre obscure ma politique à ciel ouvert, je dois toute la
vérité à ce pays dont je puis être méconnu, mais qui rend hommage à ma
sincérité, parce qu'il sait que je ne l'ai jamais trompé et que je ne le
tromperai jamais.
«On me demande aujourd'hui le sacrifice de mon honneur. Que puis-je
répondre? sinon que je ne rétracte rien, que je ne retranche rien de mes
précédentes déclarations. Les prétentions de la veille me donnent la
mesure des exigences du lendemain, et je ne puis consentir à inaugurer
un règne réparateur et fort par un acte de faiblesse.
«Il est de mode, vous le savez, d'opposer à la fermeté d'Henri V
l'habileté d'Henri IV. _La violente_ amour que je porte à mes sujets,
disait-il souvent, me rend tout possible et honorable.
«Je prétends, sur ce point, ne lui céder en rien, mais je voudrais bien
savoir quelle leçon se fût attirée l'imprudent assez osé pour lui
persuader de renier l'étendard d'Arques et d'Ivry.
«Vous appartenez, Monsieur, à la province qui l'a vu naître, et vous
serez, comme moi, d'avis qu'il eût promptement désarmé son interlocuteur
en lui disant avec sa verve béarnaise: Mon ami, prenez mon drapeau
blanc; il vous conduira toujours au chemin de l'honneur et de la
victoire.
«On m'accuse de ne pas tenir en assez haute estime la valeur de nos
soldats, et cela au moment où je n'aspire qu'à leur confier tout ce que
j'ai de plus cher. On oublie donc que l'honneur est le patrimoine commun
de la maison de Bourbon et de l'armée française, et que, sur ce
terrain-là, on ne peut manquer de s'entendre!
«Non, je ne méconnais aucune des gloires de ma patrie, et Dieu seul, au
fond de mon exil, a vu couler mes larmes de reconnaissance toutes les
fois que, dans la bonne ou dans la mauvaise fortune, les enfants de la
France se sont montrés dignes d'elle.
«Mais nous avons ensemble une grande oeuvre à accomplir. Je suis prêt,
tout prêt à l'entreprendre quand on le voudra, dès demain, dès ce soir,
dès ce moment. C'est pourquoi je veux rester tout entier ce que je suis.
Amoindri aujourd'hui, je serais impuissant demain.
«Il ne s'agit de rien moins que de reconstituer sur ses bases naturelles
une société profondément troublée, d'assurer avec énergie le règne de la
loi, de faire renaître la prospérité au dedans, de contracter au dehors
des alliances durables, et surtout de ne pas craindre d'employer la
force au service de l'ordre et de la justice.
«On parle de conditions; m'en a-t-il posé, ce jeune prince dont j'ai
ressenti avec tant de bonheur la loyale étreinte, et qui, n'écoutant que
son patriotisme, venait spontanément à moi, m'apportant, au nom de tous
les siens, des assurances de paix, de dévouement et de réconciliation?
«On veut des garanties; en a-t-on demandé à ce Bayard des temps
modernes, dans cette nuit mémorable du 24 mai, où l'on imposait à sa
modestie la glorieuse mission de calmer son pays par une de ces paroles
d'honnête homme et de soldat qui rassurent les bons et font trembler les
méchants?
«Je n'ai pas, c'est vrai, porté comme lui l'épée de la France sur vingt
champs de bataille, mais j'ai conservé intact, pendant quarante-trois
ans, le dépôt sacré de nos traditions et de nos libertés. J'ai donc le
droit de compter sur la même confiance et je dois inspirer la même
sécurité.
«Ma personne n'est rien; mon principe est tout. La France verra la fin
de ses épreuves quand elle voudra le comprendre. Je suis le pilote
nécessaire, le seul capable de conduire le navire au port, parce que
j'ai mission et autorité pour cela.
«Vous pouvez beaucoup, Monsieur, pour dissiper les malentendus et
arrêter les défaillances à l'heure de la lutte. Vos consolantes paroles,
eu quittant Salzbourg, sont sans cesse présentes à ma pensée: la France
ne peut pas périr, car le Christ aime encore ses Francs, et lorsque Dieu
a résolu de sauver un peuple, il veille à ce que le sceptre de la
justice ne soit remis qu'en des mains assez fermes pour le porter.
«HENRI»
L'émotion, la surprise causées par cette révélation inattendue, le
profond désappointement des uns, la joie intense des autres, nous
renonçons à les décrire. Mais il ne s'agissait pas, pour la majorité
conservatrice qui faisait ainsi naufrage au port, de s'abandonner à des
regrets stériles, il s'agissait de réunir les débris de l'édifice si
péniblement échafaudé et qui venait d'être renversé comme par un coup de
foudre; il fallait surtout prendre un parti sans délai, car la prochaine
réunion de l'Assemblée ne laissait plus de place aux hésitations.
Essayer de présenter le projet de restauration monarchique, déjà tout
rédigé, il n'y fallait plus songer; créer, comme il en fut un instant
question, une lieutenance générale du royaume, en l'absence du roi,
empêché, c'était bien hasardeux; d'ailleurs les princes d'Orléans,
successivement consultés, refusaient de s'associer à toute combinaison
de ce genre, et faisaient déclarer par un journal notoirement attaché à
leur cause, qu'après comme avant ce qui venait de se passer, il ne se
trouverait pas parmi eux de prétendant à la couronne. Il fut décidé, à
la suite de réunions répétées des groupes de la droite, qu'on
proposerait la prolongation pour dix années des pouvoirs du maréchal
Mac-Mahon, et qu'on ferait suivre cette proposition de celle d'un
ensemble de lois répressives de nature à maintenir le pouvoir entre les
mains de la majorité actuelle.
C'est dans ce sens qu'a été rédigé le Message du Président de la
République dont le chef du cabinet est venu donner lecture avant-hier à
l'Assemblée et dont voici la texte:
«Messieurs,
«Au moment où vous vous sépariez, je vous disais que vous pouviez vous
éloigner sans inquiétude et qu'en votre absence rien ne viendrait
troubler le repos public.
«Ce que je vous annonçais s'est réalisé. En vous réunissant aujourd'hui,
vous retrouvez la France en paix; la libération complète de notre
territoire est maintenant un fait consommé. L'armée étrangère a quitté
le sol français, et nos troupes sont rentrées dans nos départements
évacués au milieu de la joie patriotique des populations. Notre
délivrance s'est opérée sans causer de troubles au dedans, sans éveiller
de méfiances au dehors. L'Europe, assurée de notre ferme résolution de
maintenir la paix, nous voit sans crainte reprendre possession de
nous-mêmes. Je reçois de toutes les puissances le témoignage de leur
désir de vivre avec nous dans des relations d'amitié.
«A l'intérieur, l'ordre public a été fermement maintenu; une
administration vigilante, confiée à des fonctionnaires d'origine
politique différente, mais tout dévoués à la cause de l'ordre, a fait
strictement appliquer les lois existantes; elle s'est inspirée partout
de cet esprit conservateur dont la grande majorité de cette Assemblée
s'est montrée toujours animée, et dont, en ce qui me concerne, tant que
vous me confierez le pouvoir, je ne me départirai pas.
«A la vérité, la tranquillité matérielle n'a pas empêché l'agitation des
esprits, et, à l'approche de votre réunion, la lutte engagée entre les
partis a redoublé de vivacité. Il fallait s'y attendre. Au nombre des
objets que vous aviez indiqués vous-mêmes comme devant vous occuper dès
la reprise de vos travaux, figurait l'examen des lois constitutionnelles
présentées par mon prédécesseur. Cette attente ramenait nécessairement
la question jusqu'ici toujours réservée de la forme définitive du
gouvernement. Il n'est donc pas étonnant que ce grave problème ait été
soulevé d'avance par les divers partis et traité par chacun d'eux avec
ardeur dans le sens conforme à ses voeux. Je n'avais point qualité pour
intervenir dans leur débat, ni pour devancer l'arrêt de votre autorité
souveraine; l'action de mon gouvernement a du se borner à contenir la
discussion dans les limites légales et à assurer, en toute hypothèse, le
respect absolu de toutes vos décisions.
«Votre pouvoir est donc entier et rien n'en peut entraver l'exercice;
peut-être penserez-vous que l'émotion causée par ces discussions si
vives est une preuve que, dans l'état présent des faits et des esprits,
l'établissement d'une forme de gouvernement quelle qu'elle soit, qui
engage indéfiniment l'avenir, présente de graves difficultés. Peut-être
trouverez-vous plus prudent de conserver à vos instituions le caractère
qui leur permet de rallier, comme aujourd'hui, autour du pouvoir, tous
les amis de l'ordre sans distinction de parti.
«Si vous en jugez ainsi, permettez à celui que vous avez élu sans qu'il
ait cherché cet honneur, de vous dire avec franchise son sentiment. Pour
donner au repos public une garantie sûre, il manque au régime actuel
deux conditions essentielles dont vous ne pouvez, sans danger, le
laisser privé plus longtemps: il n'a ni la stabilité ni l'autorité
suffisantes.
«Quel que soit le dépositaire du pouvoir, il ne peut faire un bien
durable si son droit de gouverner est chaque jour remis en question, et
s'il n'a devant lui la garantie d'une existence assez longue pour éviter
au pays la perspective d'agitations sans cesse renouvelées. Avec un
pouvoir qui peut changer à tout moment, on peut assurer la paix du jour,
mais non la sécurité du lendemain: toute grande entreprise est, par là
même, rendue impossible; le travail languit; la France, qui ne demande
qu'à renaître, est arrêtée dans son développement. Dans les relations
avec les puissances étrangères, la politique ne peut acquérir l'esprit
de suite et de persévérance qui seul à la longue inspire la confiance et
maintient ou rétablit la grandeur d'une nation.
«Si la stabilité manque au pouvoir actuel, l'autorité aussi lui fait
souvent défaut. Il n'est pas suffisamment armé par les lois pour
décourager les factions, et même pour se faire obéir de ses propres
agents. La presse se livre avec impunité à des écarts et à des violences
qui finiraient par corrompre l'esprit des populations; les municipalités
élues oublient qu'elles sont les organes de la loi et laissent
l'autorité centrale sans représentants sur bien des parties du
territoire. Vous songerez à ces périls, et vous ferez don à la société
d'un pouvoir exécutif durable et fort qui prenne souci de son avenir et
puisse la défendre énergiquement.
«Maréchal de Mac-Mahon,
«Duc de Magenta.»
La lecture de ce message était à peine terminée que le président de
l'Assemblée lisait à son tour la proposition signée d'un grand nombre de
membres, le général Changarnier en tête, et tendant à proroger pour dix
ans les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon. A cette proposition, les
députés bonapartistes, par l'organe de M. le baron Eschassériaux,
répondaient par un projet de plébiscite ayant pour but de convoquer la
totalité des électeurs à bref délai et de les appeler à choisir entre la
royauté, l'empire ou la république. Enfin l'honorable M. Dufaure, au nom
du centre gauche et de la gauche, déclarait qu'il ne s'opposait pas à
l'urgence demandée pour le projet Changarnier, mais qu'il convenait,
selon lui, de discuter ce projet conjointement aux lois
constitutionnelles, à l'examen desquelles, on s'en souvient, l'Assemblée
s'est engagée à procéder dans le mois qui suivrait sa rentrée. La
discussion a été longue, passionnée, et de nature à faire craindre que
la session qui vient de s'ouvrir ne soit orageuse.
Enfin la proposition de M. Dufaure a été repoussée à une majorité de 14
voix seulement, sur 710 votants. Celle du baron Eschassériaux avait été
écartée presque sans discussion par une majorité considérable. Quelle
sera maintenant la nature du pouvoir qui va être conféré au maréchal de
Mac-Mahon? De quelle façon ce pouvoir sera-t-il exercé? Sera-ce un
dictateur pur et simple, l'empire sans empereur, comme on l'a
dit?--Peut-on faire de compression à outrance ou simplement donner au
gouvernement la force qui peut lui manquer dans une mesure sage et
légitime. C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir mais nous ne
pouvons nous abstenir de constater en terminant, les appréhensions de
beaucoup de bons esprits qui redoutent de voir le cabinet et la majorité
s'engager sur une pente dangereuse.
COURRIER DE PARIS
Vous le savez, hélas! tout l'univers connu le sait à cette heure,
l'Opéra n'est plus qu'un monceau de cendres. Cet édifice informe, mais
glorieux, qui a servi de berceau à tant de chefs-d'oeuvre, ne sera plus
demain qu'un petit point dans l'histoire de l'art. On ne peut déjà plus
montrer du doigt la place précise où Adolphe Nourrit soupirait avec tant
de puissance, où Levasseur tirait de sa poitrine la voix infernale de
Bertram, où Duprez entraînait trois mille auditeurs avec le:
_Suivez-moi!_ de _Guillaume Tell_. Cherchez donc la trace des ailes de
Marie Taglioni! Dites donc où a dansé jadis Fanny Esller! Les derniers
ballets où se sont montrées les deux demoiselles Fiocre, sont devenus
eux-mêmes de l'archéologie, et cela parce qu'un tuyau à gaz a crevé par
hasard ou parce qu'un fumeur de cigare aura jeté à côté de quelque jupe
en mousseline une allumette mal éteinte! Toujours la pensée de Pascal:
un très-petit fait qui produit des résultats de très-haute dimension.
Il en est que l'élégie fatiguent. Ceux-là nous crient: «Eh bien, l'Opéra
n'existe plus; c'est une chose certaine. Il faut savoir en prendre son
parti. Ne perdons pas de temps à nous lamenter. Un sage doit parler
d'autre chose. Voilà qui est bientôt dit. Ces esprits faciles, si
prompts à s'écarter d'une impression pénible, n'ont pas été témoins de
la tristesse qui a suivi les premières soirées. Ils n'ont pas vu le plus
frivole et le plus opulent de nos quartiers forcé de devenir grave
puisque sa vie était en jeu et menacé d'être transformé en un désert
plus sombre et plus nu que le plus misérable des steppes. Paris était
réellement consterné, parce qu'il voyait bien qu'il était frappé au
coeur.
Plus d'Opéra, c'est un découronnement qu'on n'aurait jamais songé à
redouter. Nous sommes à l'entrée de l'hiver; la saison lyrique commence
à peine. Pour bien fêter son retour, on mettait justement en scène un
grand drame historique, la plus belle de nos légendes nationales, que
Mermet avait brodée d'une musique mâle et consolante. Chacun se disait:
«Cette _Jeanne d'Arc_ s'adaptera merveilleusement à l'histoire de nos
récents revers pour nous en promettre la réparation. Les chanteurs et
les chanteuses étaient groupés, les rôles appris, les décors faits, les
costumes taillés dans la soie et dans le velours; on n'avait plus que
peu de semaines à attendre pour voir se produire cette radieuse
échéance. Il y avait à ce sujet comme un commencement de fête. Notre
grand monde, fort assombri par la politique, attendait de la première
représentation une sorte de détente. Ce devait être un réveil pour
l'apaisement des querelles, pour les fantaisies de la mode. D'un bout à
l'autre de l'Europe, nos voisins du Nord et du Midi s'envoyaient des
télégrammes galants; «Je vous donne rendez-vous à Paris pour la première
de la _Jeanne d'Arc_, de maître Mermet.» Oui, comptez là-dessus ou bien,
je vous le conseille, retournez voir la _Timbale d'argent_ aux
Bouffes-Parisiens.
Une autre déconvenue, disons, si vous voulez, un autre deuil, c'est ce
qui arrive pour ceux qui persistaient à aimer les bals masqués. Faut-il
vous rappeler que ces bals sont, chaque année, le prélude obligatoire du
carnaval? Ils sont fous, les _Lariflas_, soit; ils se démènent comme des
possédés, les _Sovajes sivilizés_; elles ont la tête perdue, les
_pierrettes_ et les _débardeuses_ dont Gavarni trouvait un si grand
plaisir à crayonner les prouesses, mais quels mouvements joyeux! que de
soubresauts fantasques vivifiaient alors le boulevard depuis la pointe
du faubourg Montmartre jusqu'au marché de la Madeleine! Cent industries
de luxe ne trouvaient pas d'ailleurs cette frénésie si condamnable. Ces
bals donnaient un grand essor au commerce du carton bouilli, à celui des
gants, des fleurs, de la parfumerie, des plumes, des rubans, des
trompettes, des bonbons, aux cochers, aux costumiers, aux endroits où
l'on soupe et où l'on chante en soupant avec accompagnement de couteaux
tombant sur les assiettes.
--Ombre du grand Chicard, mânes de Brididi, que dites-vous de ce
désastre?
Avant tout, l'incendie a jeté, sans avertissement, sur le pavé, mille
familles d'artistes ou de petits employés qui n'ont plus de pain, ni de
feu à l'heure même où la bise noire de novembre fait entendre ses
sifflements. Ici, il est vrai, ainsi que l'a dit Mme de Sévigné, la
charité est contagieuse. Un journal voisin, l'_Événement_ a ouvert une
souscription; les théâtres organisent des représentations à bénéfice;
les musiciens vont donner des concerts; les peintres feront des
tombolas; on soulagera ces misères si intéressantes, mais on ne pourra
que les soulager. Ce qu'il y a de mieux à faire c'est de s'arranger de
façon à hâter le plus qu'on pourra le déménagement du drame lyrique et
du ballet à la nouvelle salle, sur le boulevard des Capucines.
Tout ce qu'il vous plaira, mais vous aurez encore de longs jours à
attendre. Le nouvel Opéra a été une des folies de l'empire. Napoléon III
éprouvait pour la rue Le Peletier une répugnance bien concevable après
les bombes d'Orsini, il avait même déclaré ne vouloir plus y mettre les
pieds. C'est surtout pour cette raison qu'on a songé à édifier une autre
salle. Pour la bien faire, surtout pour la faire vite, on en avait
confié la conception à un architecte encore dans sa fleur.
«Place aux jeunes!» s'écriait-on alors. Le jeune M. Garnier a donc mis
la main à la pâte et nous voyons tout ce qu'il a fait ou plutôt ce qu'il
a commencé à faire. Voilà tantôt dix ans qu'il travaille à l'Opéra et il
n'a pas dépensé moins de 35 millions. Si nous nous en rapportons à ce
qui se dit, il faudra encore deux ans et 3 millions. La tour de Babel a
moins exigé, je le parierais, que de fois la foule, profondément ébahie
à l'aspect d'une armée de travailleurs n'a-t-elle pas dit: «Mon Dieu,
que c'est donc long!» Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes à
l'âge de la vapeur, de l'électricité et de la photographie, c'est-à-dire
à une époque où l'on veut être servi sans attendre. Assurément un poème
hindou s'étend dans moins d'épisodes. Que de sous-sols, de dessous, de
dessus, d'escaliers, de couloirs, de chambres, de perrons, d'annexes!
Nestor Roqueplan, qui connaissait à fond cette matière, racontait avec
sa verve endiablée une curieuse histoire de bâtisse. Vingt actionnaires
s'étaient rassemblés en bottes d'asperges afin d'élever une salle. On
appela un architecte et des maçons. Il y pleuvait des moellons, du bois,
du fer, du bruit, de la couleur, du sable, des feuilles d'or. L'enfer
était un séjour de bienheureux comparé à ce qu'était ce commencement de
construction. Les jours passaient. Après les jours, les semaines; après
les semaines, les mois. Vint l'heure où l'on compta par années. Bref,
ils mirent tant de temps à bâtir que tous les actionnaires, mais tous,
étaient morts quand le théâtre fut achevé. La société d'exploitation se
trouva représentée par les fils.
Cette histoire aura une seconde édition, comme vous voyez.
Ces jours-ci, M. Charles Garnier a cru devoir prendre la parole, un peu
piqué au talon par ce petit aiguillon de la critique qui est si utile au
public et auquel on fait, sous tous les régimes, une guerre si injuste.
Il a donc écrit aux journaux que le travail d'achèvement allait être
mené _à l'américaine_, lisez à toute vapeur. Cette simple note mérite un
bon point, mais que ne commençait-il par là? car, il faut bien le dire,
hélas! il y a encore beaucoup à faire, ne fût-ce que pour la décoration
intérieure, le lustre, le luminaire, le machinisme, l'ameublement, sans
compter la nécessité de sécher les plâtres, car l'emplacement est bien
humide, puisqu'on est au-dessus d'un lac ou, pis que cela, d'un marais.
Allez donc à l'américaine ou à la chinoise, mais il nous faut, dès à
présent, un asile pour notre Ilion lyrique calciné. Paris a encore plus
d'oreilles que de ventre, et c'est à son honneur.
Pour couper au plus court, les hommes à expédients avaient pensé à un
théâtre de la place du Châtelet. Oui, ce serait sans doute passable pour
quelques semaines. En guise de pied-à-terre même, le Lyrique, comme on
dit, pourrait servir peut-être; mais pour douze mois, pour deux ans!
Il est tels arbres qui ne viennent que sous tels soleils. L'Opéra a
toujours vécu dans la même zone, celle du luxe, de l'élégance, du
plaisir, des clubs dorés, des restaurants où l'on mange dans la
vaisselle plate, des grands hôtels. Vouloir le dépayser au point de le
rejeter au bord de la Sein, ce serait le rendre haïssable, morose,
impossible. Imaginez-vous qu'on puisse aller entendre la musique des
maîtres derrière la halle aux harengs, tout près de cette ancienne grève
où l'on a écartelé Ravaillac, à cent pas de la Conciergerie, en face
même de la Morgue?
Mais; encore un coup, il y a urgence. Allez où bon vous semblera, faites
des prodiges de vitesse. On vous a déjà accordé dix ans et 35 millions
pour que nous n'ayons pas de salle prête à l'heure où une éventualité
sinistre s'est produite; soyez encore prodigues de millions; on vous en
donnera d'autres, mais montrez-vous avares de temps; rendez-nous
l'Opéra, rendez-le nous au plus vite. Ah! l'Opéra, le charme de ce genre
de composition est dans son extravagance même. Aucun autre art ne vit
autant que celui-là de la fine fleur du caprice et de la fantaisie.
C'est le pays des rêves, des sylphes, des ondins, des gnomes et des
enchantements. Drame chanté ou ballet, quand on va l'entendre, il
n'exige pas de vous plus d'attention qu'il n'en faut pour écouter le
chant de l'oiseau, les soupirs de la forêt, le bruit des vagues de la
mer. Rendez-nous donc l'Opéra.
Il nous le faut. Il manque à notre vie physique et intellectuelle. Il
est une force nationale et un relief patriotique à une heure où nous
avons tant besoin de nous relever aux yeux du monde. M. Guizot a
prononcé un jour une grande et belle parole: «La politique est l'art de
faire l'impossible.» Méditez ce mot et vous parviendrez à faire ce que
nous réclamons, nous qui payons.
Souffrez que je fasse halte un moment ici pour constater le succès
toujours croissant des Matinées littéraires et théâtrales de M.
Ballande. Dimanche dernier, sa troupe d'élite jouait le _Siège de
Calais_, cette tragédie patriotique à laquelle nos revers ont donné une
si poignante actualité. Avant la représentation, M. Georges Bell, un des
tribuns littéraires qui parlent le mieux, a fait l'historique du
chef-d'oeuvre de du Belloy. Très-savant et très-attachant tour à tour,
l'orateur a été chaleureusement applaudi par la salle entière et ce
n'était que justice.
Pour revenir à l'Opéra et pour finir par lui, voyez ce trait:
Ces jours derniers, au moment où les décombres commençaient à ne plus
brûler, on apercevait une bonne femme en haillons, tout près de là,
pleurant à chaudes larmes.
--Qu'avez-vous donc, lui demandait-on.
--Ce que j'ai? Ah! ces ruines qui fument me rappellent ma jeunesse et ma
gloire passées.
Et se reprenant:
--Il y a trente ans, j'étais jeune et jolie; M. Duponchel, directeur,
monta un ballet intitulé: _le Diable amoureux_ où il y avait quatre
grenouilles vertes. Telle que vous me voyez, c'était moi qui jouais la
première grenouille verte!
Philibert Audebrand.
[Illustration: INCENDIE DE L'OPÉRA.--Vue prise de la rue Le Peletier.]
[Illustration: LE DÉPART DES HIRONDELLES.--Composition et dessin de Karl
Bodmer.]
LA SOEUR PERDUE
Une histoire du Gran Chaco
(Suite)
CHAPITRE IV
UNE MAISON EN DEUIL
Il se passa un certain temps avant que la malheureuse femme sortît de
son évanouissement.
Quand elle reprit connaissance, elle aperçut un affreux spectacle: le
corps de son mari était étendu sur un lit; son beau visage avait le
calme et la sérénité de la mort, mais le drap qui recouvrait sa poitrine
était rougi par le sang jailli de la blessure que lui avait faite le
coup de lance qui lui avait ôté la vie.
Gaspardo, aidé des serviteurs, avait défait les liens qui attachaient à
la selle le corps roidi et l'avait porté dans l'intérieur de la maison.
Le gaucho fit alors à la senora le récit de sa mission, mais ce récit
n'ajouta pas beaucoup à ses angoisses. Le spectacle horrible qu'elle
avait devant les yeux avait tout brisé en elle, elle écoutait comme une
personne dont rien ne peut accroître la douleur.
Gaspardo avait rapidement trouvé la piste des absents, il l'avait suivie
jusqu'à un bouquet d'algarrobas qui s'élevait sur la berge du fleuve. Là
il avait rencontré avec horreur le cadavre de son maître, traîtreusement
assassiné. Son cheval qui, pour une raison quelconque, avait échappé à
la cupidité des meurtriers, se tenait auprès du corps de son maître,
comme s'il eût espéré le voir se dresser sur ses pieds et remonter en
selle!
Près du cadavre était aussi un bouquet de magnifiques fleurs. Gaspardo
vit sur un arbre voisin la branche dépouillée d'où elles avaient été
cueillies, et cet indice lui avait prouvé que le naturaliste était
engagé dans ses occupations favorites au moment où il avait reçu le coup
mortel!
Aucun autre signe ne marquait l'endroit, sauf les traces du cheval
d'Halberger et celles de l'animal plus petit monté par sa fille.
Cependant, en suivant ces dernières, Gaspardo rencontra bientôt d'autres
empreintes qui indiquaient qu'une troupe de cavaliers avait dû faire
halte près du bois.
Cachés par les algarrobas, les assassins avaient sans doute suivi à pied
leur victime, ils s'étaient précipités sur elle et l'avaient
certainement frappée à l'improviste avant même qu'elle eût pu soupçonner
leur présence. Telle était du moins l'opinion du gaucho.
«Et mon enfant? s'écria l'infortunée mère en interrompant ces tristes
détails, Francesca est-elle morte, elle aussi?
--Non, non, senora! répliqua aussitôt Gaspardo. Je suis persuadé que ce
cher ange est encore vivant. Santissima! Les sauvages du Chaco eux-mêmes
n'auraient pas eu le coeur de la mettre à mort. S'ils l'avaient tuée, il
y en aurait quelque trace, et je suis sûr de n'en avoir vu aucune; pas
un lambeau de vêtement, pas une seule marque de lutte n'a pu être
découverte par moi. Vous voyez par ce qui est arrivé pour le père qu'ils
n'auraient pas pris la peine d'emporter le cadavre de la fille. Non,
senora, elle ne peut être que vivante.
--Je l'aimerais mieux... morte! s'écria tout à coup la mère infortunée.
En prononçant ce mot, le visage de la pauvre mère refléta l'expression
des terreurs affreuses qui l'avaient envahie à l'idée de la captivité de
sa fille.
«Oh! mère, ne dites pas cela, cria Ludwig en jetant ses bras autour du
cou de la senora. Il n'existe pas au monde d'être assez misérable pour
faire du ma; à une créature aussi innocente que ma soeur Francesca! Nous
irons à sa recherche, nous remuerons ciel et terre, ma mère, et nous la
retrouverons!»
Cypriano s'approcha de sa tante, et pliant le genou devant elle: «C'est
moi seul que ce soin regarde, lui dit-il. Je jure, ma tante bien-aimée,
de ramener ici l'ange qui nous a été ravi. J'accomplirai cette tâche ou
j'y périrai!»
Et se tournant vers son cousin: «Ami, lui dit-il, ton devoir à toi est
de ne pas quitter ta mère.»
--Mais, répliqua Ludwig les larmes aux yeux, mon devoir est aussi
d'aller au secours de ma soeur. Que faire, mon Dieu!
--Te fier à moi et à Gaspardo. Gaspardo, tu le connais? Nous la
délivrerons avec l'aide de Dieu et nous la ramènerons, je te le jure à
toi aussi.
Le ton ferme et vibrant de la voix du jeune Paraguayen qui contrastait
avec la gravité de son attitude, montrait assez qu'il ne reculerait
devant rien pour accomplir son serment.
Quand les premières violences de cette douleur eurent fait place à un
état plus calme, Gaspardo parvint à entraîner la malheureuse femme loin
du corps de son mari. Elle alla pleurer dans une chambre écartée, suivie
seulement par une Indienne, une jeune fille dévouée, qui avait
accompagné ses maîtres au moment où ils avaient fui le territoire du
dictateur.
Pendant ce temps, le gaucho, aidé par les _péons_ indiens et toujours
fidèle à la mémoire de son maître, disposa ses restes d'une manière
convenable pour les ensevelir, tandis que le fils maintenant orphelin et
son cousin Cypriano discutaient ensemble les meilleurs moyens à employer
pour assurer le succès de l'entreprise de Cypriano.
Malgré toute leur douleur, ils ne pouvaient s'empêcher de penser à
Francesca; l'horreur qui les avait saisis l'un et l'autre à la vue du
corps inanimé d'Halberger, de leur père, de leur meilleur ami, loin de
les plonger dans le désespoir, n'avait eu pour effet que de surexciter
leur énergie.
Ils n'étaient que des enfants. Ils avaient vécu au milieu des tendresses
de leurs parents, mais la pensée des devoirs qui leur restaient à
accomplir, des luttes qu'ils allaient avoir à soutenir, des difficultés
qu'ils rencontreraient sur leur route, les avait en un instant grandis
et transformés.
La douleur et la nécessité avaient fait d'eux subitement des hommes
aussi capables de penser que d'agir; l'un et l'autre étaient prêts à
marcher en avant et à sacrifier leur vie pour accomplir la tâche sacrée
qui leur incombait.
Après avoir préparé son oeuvre funèbre, Gaspardo vint les retrouver, et
à eux trois ils tinrent une sorte de conseil. Ils examinèrent et
discutèrent toutes les circonstances qui avaient amené et entouré le
meurtre d'Halberger.
Le crime avait été accompli par des Indiens. Le gaucho n'avait aucun
doute touchant ce fait, qu'il avait pu lire écrit sur le terrain
parcouru par les empreintes des chevaux. Cependant l'idée leur vint
aussi qu'il n'était pas impossible que les soldats du dictateur
l'eussent exécuté. En effet, bien qu'éloignés de la présence du despote,
le naturaliste et sa famille ne s'étaient jamais sentis hors de la
portée des entreprises de cet homme redoutable. La migration du chef
Tovas les avait d'ailleurs en quelque sorte laissés sans protection.
Francia pouvait en avoir été instruit et avoir envoyé une troupe de ses
cuarteleros pour assouvir cette lâche vengeance.
Cependant, sans nier que le dictateur fût bien capable de cette cruauté,
Gaspardo ne la lui attribuait pas. Si les traces des chevaux eussent
appartenu à des cuarteleros, leurs bêtes ou au moins quelques-unes
d'entre elles eussent été ferrées. Il avait suivi leurs traces pendant
une distance considérable, jusqu'au moment où il avait reconnu
l'impossibilité de pousser plus loin; il les avait examinées avec le
plus grand soin, et il n'avait pas trouvé, à l'exception d'une seule
dont la vue le fit tressaillir, les empreintes de fer qu'eussent
laissées les cavaliers de Francia. Il était donc sûr que les assassins
étaient Indiens et que Francesca avait été emportée par eux vivante.
L'unique empreinte de fers qu'il eût découverte était évidemment celle
du poney sur lequel était partie Francesca.
Quels Indiens avaient commis le crime? Ils ne connaissaient que les
Tovas, mais il en existait d'autres. Ce ne pouvait pas être des Tovas,
dont le vieux et vénérable chef avait été souvent leur hôte et toujours
leur protecteur. Une amitié si longue et si éprouvée ne pouvait aboutir
à une catastrophe si terrible et si soudaine.
Gaspardo ne le pensait pas, et Ludwig rejeta cette supposition.
Chose étrange, Cypriano fut d'un avis contraire!
Lorsqu'on lui demanda ses raisons, il les donna. Elle venaient plutôt de
son coeur que de sa tête, et cependant elles étaient pour lui pleines de
probabilité.
Il se rappela que le chef des Tovas avait un fils, un jeune homme un peu
plus âgé que lui-même. Ludwig et Gaspardo s'en souvenaient aussi.
Cypriano avait observé un fait qui avait échappé à l'observation de son
cousin et du gaucho: les yeux du jeune Indien s'étaient arrêtés souvent
avec admiration sur les traits charmants de Francesca!
L'affection de Cypriano pour sa cousine contenait une certaine somme de
jalousie qu'il ne s'expliquait pas, mais qui lui donnait une
clairvoyance qui pouvait manquer à un frère.
Si muettes, si respectueuses qu'elles fussent, les attentions du jeune
Indien pour sa cousine, que Cypriano chérissait, loin de plaire à
celui-ci, lui avaient donc été particulièrement désagréables,--et, pour
tout dire, elles lui avaient laissé un souvenir qui dominait tout en ce
moment.
Le père du jeune Indien était l'ami d'Halberger, mais le fils n'avait
pas les mêmes raisons que le père pour que cette amitié lui fût sacrée.
--C'était une nature sombre et violente d'ailleurs. Cypriano, élevé à
côté de Francesca, s'était, sans se l'avouer à lui-même, sans en rien
dire en tout cas, complu à rêver que, le temps aidant, la gentille
compagne de ses jeux pourrait devenir celle de sa vie entière.
Pourquoi le jeune Indien n'aurait-il pas pensé comme lui? Était-il dès
lors déraisonnable d'imaginer que le projet lui fût venu de ravir
Francesca, dans un âge encore assez tendre pour qu'elle pût oublier, au
milieu des habitants de la tribu, les habitudes de la vie civilisée.
L'affaire prenait un aspect nouveau qui changea le ton de la discussion.
Ni Ludwig, ni Gaspardo n'étaient en mesure de nier qu'il n'y eût quelque
raison dans ce que disait Cypriano. Tous deux furent amenés par là à
trouver que ses conjectures pouvaient être fondées.
Quoi qu'il en fût, il n'y avait qu'une seule ligne de conduite à
adopter. Il fallait aller chercher les Tovas dans la nouvelle localité
qu'ils habitaient. Si la tribu tout entière ou seulement une portion,
s'était rendue coupable du double crime, le chef Naraguana ne manquerait
pas d'en faire justice, même sur son propre fils, Gaspardo en était
convaincu.
Si les Indiens d'une autre tribu avaient commis l'assassinat et
l'enlèvement, Naraguana aiderait ses amis à venger le meurtre et à faire
rendre la liberté à la jeune fille.
Si la malheureuse famille d'Halberger eut vécu sur la frontière de
l'Arkansas ou du Texas, la première pensée du gaucho et des deux jeunes
garçons aurait été de rassembler autour d'elle une troupe de hardis
trappeurs, ses plus proches voisins, et de poursuivre immédiatement les
sauvages. Mais au Chaco les plus proches voisins de la famille
d'Halberger étaient à Asuncion, et ceux-là, même en leur supposant le
courage, la hardiesse et la volonté de venir à leur secours, ne
l'eussent pas osé dans la crainte d'encourir la colère du dictateur.
Aucun d'eux ne songea donc à réclamer de secours du Paraguay. Ils
n'avaient d'espérance qu'en eux-mêmes et dans l'amitié du chef Tovas. Il
fut décidé qu'on partirait à la recherche de la jeune fille.
Cypriano lutta en vain contre la décision qu'avait prise Ludwig de faire
partie de l'expédition.
«Il a raison, avait dit sa mère. Je n'ai besoin de rien tant que vous ne
m'aurez ramené Francesca. Nos serviteurs suffiront à la garde de la
maison, et d'ailleurs... qu'importe ce qui peut m'arriver.»
Sur ce mot Ludwig avait failli renoncer à sa résolution.
«Je veux que tu partes, avait répété sa mère.»
Une autre nuit se passa sans sommeil dans la demeure du
naturaliste,--son dernier propriétaire seul y reposa sans rêve et sans
inquiétude.
Les premiers rayons du soleil du matin brillèrent sur le sol humide
encore d'une tombe nouvellement creusée; avant que la terre ne se
séchât, on put voir trois cavaliers harnachés et approvisionnés pour un
long voyage, s'éloigner de l'_estancia_ solitaire, tandis qu'une femme
en vêtements de deuil s'agenouillait sous la verandah et envoyait au
ciel ses plus ferventes prières pour le succès de l'expédition.
CHAPITRE V
LE CORTÈGE D'UNE PRISONNIÈRE
Retournons sur nos pas. Pendant que le corps inanimé de Ludwig Halberger
gisait encore, seul et silencieux à l'ombre des algarrobas, nous verrons
à peu de distance une troupe de cavaliers se diriger à travers la pampa
et fuir à n'en pas douter le théâtre de l'assassinat.
Leur costume et la couleur de leur peau les faisaient reconnaître pour
des Indiens; cependant l'un d'eux se distinguait des autres par ses
vêtements et son teint; c'était un homme blanc et appartenant à la race
castillane. Tous les autres cavaliers étaient des jeunes gens dont pas
un ne dépassait l'âge de vingt ans; chacun portait à la main une
javeline et des bolas(1) pendues sur l'épaule ou accrochées à l'arçon de
la selle.
[Note 1: Les balas ou boladiores sont une arme indienne adaptée
par tes gauchos. On en trouvera plus loin la description.]
Tous étaient montés sur de petits chevaux nerveux à longue crinière et à
longue queue. Deux d'entre eux avaient pour selle un _recado_ (2), le
reste n'avait pour en remplir l'office qu'un morceau de peau de boeuf ou
la peau du cerf des pampas. Dans tout le cortège on n'aurait pas trouvé
un étrier ou un éperon; pour bride, une courroie de cuir cru nouée
autour de la mâchoire inférieure du cheval, permettait à ces cavaliers
de guider leurs montures avec autant d'adresse qu'au moyen d'un mors
mameluc (3).
[Note 2: Selle employée par les Américains du Sud.]
[Note 3: Le cruel mors mameluc est employé par les Mexicains et
Sud-Américains. Il a été introduit par les conquistadores et
vient des Maures.]
Il y avait là en tout une vingtaine d'hommes, sur lesquels dix-neuf
étaient vêtus de la même façon, bien que la matière de leurs vêtements
fut différente. C'était le plus simple des costumes. Leurs corps étaient
couverts de la poitrine jusqu'à la moitié de la cuisse par un court
vêtement ressemblant au sarreau des Indiens du nord; elle n'était pas
lissée, c'était simplement la peau d'une bête sauvage. Pour les uns
c'était la robe rouge du puma, chez d'autres la fourrure mouchetée du
jaguar et du yagnarundi, ou celle du chat gris des pampas, du loup
_aguara_, de la _mutria_ ou loutre, ou bien encore la sombre peau du
grand mangeur de fourmis (4). On voyait sur eux la dépouille de presque
toutes les espèces connues des quadrupèdes du Chaco.
[Note 4: Appelé quelquefois ours aux fourmis. Il en existe quatre
espèces distinctes dans l'Amérique du Sud.]
Mayne Reid.
(La suite prochainement.)
UN VOYAGE EN ESPAGNE
PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE
II
Logement d'un _Cabecilla._--Manière dont les carlistes pratiquent les
réquisitions.--Habitation d'un contrebandier.--Passage en fraude des
armes et munitions de guerre.--La Bidassoa.--Les trois premières bandes
organisées.
Le lendemain de cette étrange revue où j'avais pu me faire une idée de
ce qu'était une bande carliste, je m'empressai d'aller voir le colonel
Martinez, qui m'avait promis de curieuses révélations sur l'insurrection
qui était à ses débuts. Il logeait avec son secrétaire, jeune homme
d'une vingtaine d'années, parlant très-bien, chose fort utile dans ce
pays, le français, l'espagnol, le basque et le catalan, dans une ferme
isolée aux environs de Vera. Contrairement à nos officiers en garnison
qui vont se loger aux centres des villes, dans les plus beaux quartiers,
les _cabecillas_ recherchent de préférence les endroits les plus écartés
pour leur résidence momentanée; ils ont le soin même d'en changer
très-souvent. Ce fut donc après avoir traversé une vaste écurie remplie
de vaches et de moutons, plus, trois réduits obscurs, que je parvins,
non sans peine, dans une vaste chambre du rez-de-chaussée, où le colonel
prenait le chocolat devant une vieille table délabrée. Un grabat et deux
bancs en bois composaient tout l'ameublement de cette pièce.
--Vous voilà, me dit-il, en venant à moi avec cette bonhomie qui forme
le fond de son caractère. Je vous attendais. Asseyez-vous là et prenez
le chocolat avec moi. Je vais vous donner des nouvelles qui assurément
vous intéresseront, en votre qualité de journaliste en quête de ce qui
va se passer en Espagne.
Le colonel m'apprit alors que les sept _cabecillas_ avec lesquels
j'avais dîné la veille étaient partis, pendant la nuit, pour aller
commander des bandes qui se formaient en Navarre, dans le Guipuzcoa, en
Biscaye et dans l'Alava.
--Le mouvement insurrectionnel se généralise partout dans les quatre
provinces, me dit-il, et avant huit jours, le gouvernement de
l'usurpateur _italiano_ aura de leurs nouvelles. Mais ce qui nous
intéresse le plus en ce moment, c'est que nous recevons des armes et des
munitions cette nuit. Je viens d'en être avisé par un de nos courriers.
Des armes et des munitions! voilà ce qu'il nous faut maintenant; quant
aux hommes, ils ne nous manqueront point, ajouta-t-il, avec la foi et la
conviction d'un illuminé politique.
--Puis-je vous demander, sans indiscrétion, colonel, lui dis-je, comment
les armes et les munitions peuvent vous parvenir ici de l'étranger? Si
j'en juge par la surveillance rigoureuse que le gouvernement français
fait exercer sur la frontière, cette contrebande de guerre doit avoir de
grandes difficultés pour franchir les Pyrénées.
--C'est précisément de France, qu'a été expédié l'envoi que j'attends
cette nuit; avec des hommes dévoués et de l'argent, ajouta-t-il, on
parvient à tout, même à tromper la surveillance de la douane et des
gendarmes! Il y a du danger, sans doute; mais quand on sert une cause
aussi noble que la nôtre, il faut savoir le braver. C'est ce que nous
faisons.
Après la pénurie d'argent, la nécessité de se procurer des armes et des
munitions m'a toujours paru une des plus grandes difficultés qu'ait à
surmonter l'insurrection carliste. Telle était ma conviction, et j'en
fis part au colonel.
--L'argent! l'argent! s'écria-t-il avec un air d'insouciance
philosophique, c'est l'affaire de la junte! Elle saura bien en trouver.
En attendant, nous battrons monnaie avec les réquisitions. Quant aux
armes, j'avoue qu'il n'est pas aussi facile de s'en procurer; mais on y
parviendra tout de même. Désirez-vous, au reste, en connaître le secret?
--Je ne demande pas mieux, colonel, lui répondis-je. Je ne voudrais pas,
pourtant, abuser de votre complaisance et de votre discrétion.
--Vous n'abusez de rien du tout (_ninguno_), me dit-il. Vous êtes,
n'est-il pas vrai, un ami de vieille date, et, de plus, un partisan
dévoué de notre cause? Eh bien! je veux que vous soyez le témoin du
moyen que nous avons de nous procurer de la contrebande de guerre,
persuadé que vous pourrez vous-même nous venir en aide, le cas échéant.
Et se levant aussitôt de son banc, il s'avance vers une fenêtre de la
salle et se met à appeler de sa voix stridente:
--Francisco! Francisco!
Une minute après entre dans la chambre un grand gaillard d'une trentaine
d'années, bâti en hercule, et portant le béret et le costume des Basques
espagnols, qui vint se poser fièrement devant nous.
--Francisco, mon ami, lui dit aussitôt le colonel, ce monsieur (el
senor), en me désignant, est un de nos partisans; tu le prendras avec
loi dans ton expédition de cette nuit et je te mets à sa disposition
pour tous les renseignements qu'il désirera avoir. Tu l'attendras à ton
_caserio_ (ferme), où il ira te rejoindre dans la journée; tu entends
bien?
--Il suffit, colonel, se contenta de répondre Francisco; vos ordres
seront fidèlement exécutés.
Et ôtant son béret il sortit lentement de la chambre, comme il y était
entré.
--Maintenant, vous pouvez disposer de Francisco en toute confiance,
ajouta le colonel; c'est le plus hardi contrebandier de la contrée et un
des serviteurs les plus dévoués à la cause légitime qu'il soutient,
comme son père et sou aïeul l'ont soutenue depuis cinquante ans. En
attendant que vous alliez le rejoindre à son _caserio_, je vous emmène
avec moi jusqu'à Yanci, où j'ai une petite affaire de réquisition à
régler dans ce village.
On vient de voir que le brave colonel ne se préoccupait guère de
l'argent nécessaire pour faire la guerre, laissant à la junte le soin de
s'en procurer, et qu'en attendant il battrait monnaie avec les
réquisitions. C'est ce nouveau mode de se procurer des fonds que j'étais
appelé à voir fonctionner.