Vincenzo Luizzi, âgé de quarante-sept ans, est de Martina, dans la terre
d'Otrante. Il entra à l'hospice le 6 février 1853, affecté de violente
_lypémanie ascétique_. La _religiosité_ et la _circonspection_ sont chez
lui dans un état complet de pervertissement et d'exaltation. Il est, en
outre, atteint d'hallucinations intérieures qui lui font percevoir d'une
étrange manière les sensations externes, ce qui a produit dans son
esprit un singulier désordre de la _conscience_. C'est un _possédé_
d'une espèce rare. Il dit que tous les hommes ont un diable dans le
cerveau, lequel cherche incessamment à troubler et à subjuguer l'esprit;
l'esprit subjugué, le démon lui succède et devient maître du corps.
C'est ainsi que la chose est arrivée en lui. Il n'est plus Vincenzo
Luizzi, il est le démon Asmodée. Son corps n'est plus qu'une machine
appartenant entièrement à celui qui s'en est emparé et qui parle, agit
et opère en son lieu et place; malgré cette possession, qui rappelle
celle du moyen âge, il n'est point inhabile à toute occupation; il y a
plus: il grave au burin, il tourne l'os et l'ivoire, toutes choses qu'il
ne savait pas faire lorsqu'il était dans son bon sens;--ce qu'il donne
lui-même comme une preuve qu'il est possédé par un esprit infernal. Deux
fois, il y a quelques années, il tenta de se suicider: une fois, en se
précipitant du haut en bas d'un escalier, et il se blessa grièvement à
la tête;--une autre fois, en se pendant. Dans une de ses leçons à
l'Université, M. Miraglia le conduisit avec lui, et, avec les plus
subtils raisonnements, il expliqua son système de transmutation. De
temps à autre, le délire chronico-démonomaniaque devient aigu, et alors
le pauvre garçon fait pitié. C'est bien véritablement le démon Asmodée
qui lutte avec l'esprit de Luizzi; et le corps, champ de bataille où
s'opère la lutte, demeure martyrisé par le combat.
Asmodée-Luizzi a fait, dans _Brutus_, le comparse représentant le
peuple, et, dans _le Bourgeois de Gand_, a rempli le rôle de Gidolfe,
qui, dans l'émeute, a tué d'un coup d'épée le comte de Vargas-Persio.
Confier des armes à des fous, et surtout à un démonomaniaque, avait paru
d'abord chose téméraire au docteur Miraglia, surtout quand ce
démonomaniaque avait tenté deux fois de se tuer. Mais il réfléchit que
Luizzi n'était point ce qu'on appelle, en matière de phrénologie, un fou
à _double conscience_, mais simplement un fou croyant avoir un diable
dans le corps; puis, à son avis, ce diable n'était pas venu pour
combattre le corps, mais seulement l'esprit. Il ne tenterait donc rien
contre le corps, puisque ce n'était point au corps qu'il en voulait, et,
sur ce raisonnement, le docteur Miraglia lui mit hardiment une épée à la
main, et n'eut point à s'en repentir.
Luizzi est libre, travaille, sort seul de l'établissement, et ne manque
jamais d'y rentrer à l'heure réglementaire.
Sa sœur est morte folle, de folie semblable à la sienne.