MICHELE PENTRELLA.--_Le courrier espagnol._

Michèle Pentrella, né à Barletta, a soixante-treize ans. Il fut reçu à

l'établissement le 27 mars 1822. Il était atteint de monomanie

orgueilleuse; il portait toute sorte de décorations inventées par lui:

il était orné de franges et de broderies de papier doré. Avec le temps,

sa folie a tourné à l'imbécillité. Dans _Brutus_, il fit le second

comparse du peuple, et, dans _le Bourgeois de Gand_, le courrier

espagnol (Jeronimo). Il demande toujours: «Jouera-t-on encore la

comédie?» ayant remarqué que, les jours où l'on jouait la comédie, on

mangeait mieux, on buvait davantage, et qu'on était, en outre, applaudi

par le public.

* * * * *

Tels étaient, cher docteur, les artistes qui représentaient _le

Bourgeois de Gand_, le soir où, comme je vous le disais, la salle du

Fondo était comble dans l'attente de ce curieux spectacle.

Maintenant que vous avez fait connaissance avec nos acteurs, vous allez

les voir entrer en scène, puis je vous les montrerai de retour à leur

établissement; et, après cet instant d'apparente sagesse, redevenus fous

comme auparavant.

Le plus difficile à manier de tous est Persio, parce que c'est celui

qui est le plus complétement fou: aussi M. Miraglia ne le quitta-t-il

point, c'est-à-dire qu'il vint dans la même voiture que lui, et le

conduisit à l'auberge des _Florentins_, lui faisant donner une chambre à

part.

Avant de partir de l'hospice, Persio s'était fait servir à dîner à deux

heures de l'après-midi, disant que c'était son habitude de dîner de

bonne heure, les jours où il jouait.

Arrivé à l'auberge des _Florentins_, il se mit tout nu et se savonna des

pieds à la tête; puis, couvert de savon, il alluma son cigare et se

promena par la chambre. M. Miraglia lui fit observer que l'heure

s'avançait, et qu'il serait mis à l'amende s'il manquait son entrée. Il

reconnut la justesse de l'observation, et s'habilla; puis, sans

difficulté, il monta en voiture, arriva au théâtre et entra dans sa

loge, où son costume était tout prêt.

Il l'examina pièce à pièce; puis, se ravisant:

--Vous savez que je n'entre pas en scène, dit-il, que je ne sois payé

d'avance.

--C'est trop juste, répondit M. Miraglia; combien voulez-vous?

--Je veux soixante et dix napoléons en thalers de Prusse.

On discuta et sur la somme et sur la monnaie dans laquelle elle était

exigée; on lui fit comprendre qu'on ne trouverait pas assez de thalers

chez tous les changeurs de Naples pour lui payer quatorze cents francs;

d'ailleurs, si on le payait en thalers, ce ne serait plus soixante et

dix napoléons qu'il toucherait.

Il parut comprendre la justesse du raisonnement et se borna à être payé

en napoléons: ses prétentions s'abaissèrent même de soixante et dix à

vingt-cinq. On lui compta vingt-cinq napoléons qu'il recompta avec le

plus grand soin et qu'il enferma dans son porte-monnaie, lequel il ne

perdit pas de vue tout en s'habillant et qu'il mit sur sa poitrine avant

de descendre sur le théâtre.

Il est vrai que la première chose qu'il fit le lendemain en montant dans

sa cellule, ce fut de jeter son porte-monnaie dans le jardin, à travers

les barreaux de sa fenêtre. On put ainsi reprendre les vingt-cinq louis

qu'on lui avait donnés. Quant à lui, il ne s'en inquiéta plus, et ne les

a pas redemandés, non plus que le porte-monnaie où ils étaient

renfermés.

Les autres ne firent point toutes ces difficultés; il est vrai que

c'étaient des sujets inférieurs en mérite à Persio; ils demandèrent

seulement, les uns des glaces, les autres des sorbets.

Jusqu'au moment d'entrer en scène, Persio divagua, et M. Miraglia fut

obligé de le tenir par le bras; mais, au moment où l'on frappa les trois

coups, il se redressa, toussa, arrangea ses cheveux, fit enfin tout ce

que fait un comédien sur le point d'entrer en scène, et, quand la toile

se leva, il parut reprendre toute sa raison.

Vargas entre, et, en entrant, trouve don Luis endormi dans un fauteuil.

Quelqu'un qui n'eût point été prévenu n'eût certes pas pu se douter

qu'il avait devant lui un fou n'ayant de sain dans le cerveau que les

organes qu'il exerçait en ce moment, mais eût, au contraire, parié qu'il

avait affaire à un comédien exercé. Persio fut excellent dans ce premier

acte, et très-bien secondé par le duc d'Albe, qui, en effet, n'eut pas

recours une seule fois au souffleur. Disons, en passant, que le

souffleur était le fils de M. Miraglia, qui, au risque de devenir fou

lui-même, avait fait faire à la troupe douze ou quinze répétitions.

La grande scène du premier acte, entre Vargas et le duc d'Albe, fut

très-bien jouée et fort applaudie. Comme des artistes qui en eussent

fait leur état, nos fous paraissaient énormément sensibles aux

applaudissements, et, chaque fois que ceux-ci se faisaient entendre,

saluaient le public avec reconnaissance.

Au commencement du deuxième acte, au moment où Vargas-Persio ouvre la

prison du duc d'Orange-Forcignano, celui-ci, qui, nous l'avons dit, est

fou d'orgueil et complétement sourd, blessé du ton dont Vargas lui

parlait, n'entendant point ses paroles, et ne voyant que l'expression de

son visage, jugea sans doute que ce n'était point avec une physionomie

pareille qu'on parlait à un stathouder de Hollande, de Zélande et

d'Utrecht; il regarda dédaigneusement son interlocuteur, lui tourna le

dos et sortit de scène. Persio ne perdit point la tête; il s'avança

jusqu'au trou du souffleur, en s'écriant: «Orgueil inflexible, qui ne

saura jamais supporter les contradictions!» Puis, tout bas, au

souffleur: «Coupez toute la scène, dit-il, je le connais, il ne rentrera

pas.» M. Miraglia fils sauta la scène, passa à la scène suivante. Luigi

Cagliozzi fit son entrée, et personne ne s'aperçut de l'attaque

d'orgueil que venait d'avoir le prince d'Orange.

Mais Persio s'était trompé en disant qu'il ne rentrerait pas. Au moment

où la toile allait tomber à la fin du deuxième acte, le prince

d'Orange-Forcignano s'élança sur la scène, et, s'emparant du théâtre:

«Messieurs et mesdames, dit-il, permettez que je vous dise des vers de

ma jeunesse.»

Et il commença un sonnet, qui fut chaudement applaudi. Il salua, se

retira à reculons, et la toile tomba, non pas sur la mort de

Lowendeghem, mais sur le sonnet de Forcignano.

Persio avait été énormément contrarié de cet incident, qui lui faisait

manquer son effet de la fin du deuxième acte; mais il avait pris la

chose plus philosophiquement qu'on ne s'y attendait, et s'était contenté

de dire:

--Voilà ce que c'est que de jouer la comédie avec des fous!

A partir du troisième acte, tout alla à merveille. M. Miraglia voyait

arriver avec une certaine appréhension le moment où Luizzi-Asmodée

devait tuer le comte de Vargas; mais, comme il l'avait prévu, Asmodée,

démon implacable à propos des esprits, était bon diable à l'endroit des

corps. Il passa adroitement son épée sous le bras du secrétaire du duc

d'Albe, au lieu de la lui passer à travers la poitrine, et le comte de

Vargas _tomba mort_.

Ne vous effrayez pas, cher docteur; vous allez voir ce que nous voulons

dire en disant _tomba mort_, et non pas _comme s'il était mort_.

L'affiche portait:

LE BOURGEOIS DE GAND

ou

LE SECRÉTAIRE DU DUC D'ALBE,

_Drame en cinq actes, en prose_,

par

M. HIPPOLYTE ROMAND,

suivi de

LA MORT DU TASSE

_Scène lyrique en un acte_.

C'était Persio qui, après avoir joué le rôle principal dans le drame,

devait encore jouer le Tasse dans la seconde pièce, qui n'est réellement

qu'un monologue.

Mais Persio avait tellement pris son rôle au sérieux, que, se regardant

comme tué, et bien tué par Luizzi-Asmodée, il répondit au régisseur, qui

venait l'avertir qu'il n'avait plus que cinq minutes pour rentrer en

scène:

--Comment voulez-vous que je rentre en scène dans cinq minutes, quand je

suis mort depuis dix à peine?

Et, quelque chose qu'on pût lui dire, quelque promesse qu'on pût lui

faire, il répondit qu'à Jésus-Christ seul avait été donné le privilége

de ressusciter, et encore après trois jours.

Le régisseur vint annoncer, non pas que M. Persio était indisposé, non

pas que M. Persio se trouvait mal, non pas que M. Persio, s'étant donné

une entorse, ne pouvait jouer le Tasse, mais que, M. Persio _étant

mort_, il ne voulait pas donner ce démenti au bon sens de paraître dans

un autre rôle; et le public, enchanté de trouver tant de raison dans un

fou, se retira applaudissant de toutes ses forces.

J'ai dit la tentative que j'avais faite dès le soir même pour pénétrer

sur le théâtre, féliciter les artistes et interroger M. Miraglia, et

comment il me fut répondu que M. Miraglia, étant en train de calmer

l'exaltation de ses artistes, me recevrait le lendemain, à

l'établissement même d'Aversa.

Il faut une heure et demie pour aller de Naples à Aversa. Le lendemain,

à dix heures, je montai en voiture, et, avant midi, j'étais chez M.

Miraglia.

Il m'attendait, en effet, pour me faire les honneurs de sa maison. Le

premier de nos acteurs que nous rencontrâmes fut Luigi Gagliozzi, qui

avait joué la veille don Luis, marquis de las Navas. Il se chauffait au

soleil, assis dans la première cour; en nous voyant nous approcher de

lui, il se leva. Je voulus l'interroger, lui faire des compliments: il

ne se souvenait plus de rien. Il me répondit d'une voix douce et

mélancolique des paroles sans suite.

Pendant que nous causions avec lui, le fou qui croit avoir dans le corps

le diable Asmodée s'approcha de nous: c'était Vincenzo Luizzi,

c'est-à-dire celui qui avait joué la veille le rôle de Gidolfe, qui,

pendant l'émeute, tue le comte de Vargas. Je voulus aussi lui faire mes

compliments sur la façon dont il avait concouru à l'ensemble de la

représentation; mais il m'interrompit en me disant:

--Monsieur, vous savez que tout homme a un diable dans le cerveau.

Et il m'exposa son système, auquel, contre mon habitude, ennemi que je

suis de tout système, je parus me ranger entièrement.

Mais celui que j'avais hâte de voir, c'était Persio. Je demandai donc

Persio.

Par malheur, on l'avait prévenu de mon arrivée; par malheur encore, il

me connaissait de nom. Il prétendit que M. Dumas, étant à Paris, ne

pouvait être à Naples; que, par conséquent, on voulait se moquer de lui

en lui faisant faire des compliments par un faux Dumas.

Sur ce, il se renferma dans sa cellule, et, par le vasistas, on put le

voir se déshabiller et se coucher pour ne recevoir personne.

Je voulus me rabattre sur le prince d'Orange; mais, par malheur, lui

aussi était prévenu de mon arrivée. Il avait alors demandé ses habits de

prince; mais, comme ils étaient restés à Naples et qu'on ne pouvait les

lui donner, il avait, comme Persio, absolument refusé de me recevoir

dans le costume modeste qu'il portait.

Restait le duc d'Albe, Antonio Rossi; celui-là fut très-poli et

très-gracieux: il me parla, comme eût pu faire un vrai vice-roi, de mes

ouvrages, qu'il connaissait d'autant mieux que, parlant français, il

avait pu les lire dans l'original. La conversation dura dix minutes;

elle eût pu se prolonger une demi-heure sans que je m'aperçusse,

n'étant pas prévenu, que j'avais affaire à un fou.

Quant au courrier espagnol, c'était une espèce d'idiot dont il n'y avait

absolument rien à tirer.

Voilà, cher docteur, la relation que j'ai voulu vous faire. Je la crois

curieuse, pour vous surtout qui vous occupez avec tant de succès de

cette grande science phrénologique, qui est, j'en ai bien peur, la

science de la vie,--mais aussi la science de la mort!

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 75 / 85 题