Les détails du procès, trouvé par M. Miraglia dans les Archives
criminelles de la Vicaria, ne laissaient pas de doute sur l'identité des
quatre prévenus avec les quatre justiciés dont M. Miraglia possédait les
crânes.
Ces quatre prévenus étaient:
Giuditta Guastamacchia, âgée de trente-trois ans;
Nicolas Guastamacchia, son père, âgé de soixante-six ans;
Pietro de Sandoli, médecin, âgé de vingt-neuf ans;
Michel Sorbo, sbire, âgé de vingt ans.
De l'acte d'accusation ressortaient les faits suivants.
Une jeune fille, née à Terlizzi dans les Pouilles, s'était fait
remarquer dès sa première jeunesse par la férocité de son caractère. Sa
constante occupation, son plus grand plaisir étaient de mettre en
morceaux de jeunes chats, de déchirer vivants de petits oiseaux, de
faire mal enfin à tout être plus faible qu'elle; de sorte que ses douze
premières années s'étaient passées sans que l'on pût lui apprendre aucun
des travaux de son sexe et sans qu'on eût pu lui faire entrer dans la
tête même l'ombre d'une idée religieuse.
Néanmoins, au fur et à mesure qu'elle grandissait, Judith devenait
belle, les lignes de sa physionomie étaient gracieuses, ses yeux beaux
et brillants; mais leur regard altier et présomptueux révélait une âme
disposée à suivre la tendance effrénée des sens.
L'amour, qui est un sentiment noble chez les personnes heureusement
douées, devient une impulsion purement bestiale dans les cœurs
pervertis. Jeune, elle s'abandonna donc à la débauche, et, parmi ses
nombreux amants, en revint toujours de préférence à un certain Stefano
Daniello, son parent à un degré éloigné, jeune homme de mœurs
complétement dissolues.
Elle se nommait Judith Guastamacchia.
Son père, Nicolas Guastamacchia, chercha vainement à réprimer les
tendances vicieuses de sa fille, et, dans l'espoir que le mariage serait
un frein à ses passions, il la maria à un pauvre diable de notaire,
nommé Francesco Rubino, qui, perdu lui-même de vices, consentait aux
débauches de sa femme avec son amant de cœur. Le malheureux père
voulut s'interposer; mais les deux amants se moquèrent de lui et
continuèrent le même genre de vie, jusqu'à ce que le mari, ayant commis
un faux, s'enfuît à Rome, où il mourut dans l'hôpital du Saint-Esprit.
Judith, redevenue libre, retombait sous l'autorité de son père. Pour
échapper à cette autorité, elle s'enfuit à Naples, où, quelques mois
après, son amant vint la rejoindre.
Nicolas Guastamacchia l'y poursuivit, bien résolu à mettre fin à cette
vie de débauche, qu'il regardait pour lui comme un déshonneur. Il
retrouva sa trace avec grande peine, et l'accusa devant le juge, lequel
la fit venir en présence de son père et commença à lui faire des
reproches. Mais l'étonnement du magistrat fut grand, lorsque Judith
déclara que Guastamacchia n'était pas son père, mais un homme qu'elle
savait être partisan enragé des Français et de la Révolution. Une
pareille accusation, en 1796, c'est-à-dire au milieu des plus horribles
réactions bourboniennes, c'était la mort. Par bonheur, et par hasard, le
juge était un honnête homme qu'une pareille accusation, de la part d'une
fille, fit frissonner. Au lieu de faire arrêter Nicolas Guastamacchia,
il fit arrêter Judith, et l'enferma d'abord à la prison de Santa-Maria,
ensuite à la Vicaria.
Les deux amants, furieux d'être séparés, imaginèrent un plan qui devait
leur rendre, avec la liberté de Judith, la faculté de leurs premières
amours.
Daniello avait un neveu nommé Dominique-Léonard Altamura. Il avait seize
ans; il était beau de sa personne, mais, par malheur, dissipé et
abhorrant le travail. Celui-ci, séduit par la dot promise par son oncle,
épousa Judith, et, pour, la seconde fois, celle-ci eut le voile du
mariage pour couvrir ses désordres.
Cependant, Altamura s'aperçut bientôt lui-même du piége où il était
tombé; la beauté de sa femme le rendit jaloux. Il se lassa de voir son
oncle sans cesse à ses côtés: il lui reprocha sa conduite. Judith,
irritée, en vint aux querelles, et, fatiguée de ce joug auquel elle ne
s'attendait pas, elle arrêta dans sa pensée la mort de son mari. Elle en
parla sérieusement à Daniello; mais celui-ci, d'instinct moins féroce
qu'elle, s'effraya d'un pareil projet; il proposa des moyens moins
cruels. Il voulait pousser son neveu à quelque délit qui le fît
condamner à la prison ou à l'exil; mais ce moyen terme ne satisfaisait
pas la haine de Judith.--Femme de toutes les luxures, elle avait aussi
celle du sang. Elle continua donc de proposer à son amant de se
débarrasser de son mari, soit par le poison, soit en le précipitant
d'une grande hauteur, soit en l'étranglant elle-même au moment où il
accomplirait avec elle l'acte conjugal.
Dans ces incertitudes, et au milieu de ces projets toujours repoussés
par Daniello, on atteignit l'année 1800, sans qu'il arrivât malheur à
Altamura, non point parce que Judith s'était relâchée de sa haine contre
lui, mais parce que, s'étant relâché de sa jalousie contre elle, il
avait fermé les yeux sur ses amours avec son oncle.
Cependant, un autre ennemi allait se réunir aux deux premiers contre le
pauvre Altamura. Cet ennemi, c'était le père de Judith, emprisonné pour
dettes, et qui, tiré de prison par Daniello, habitait maintenant dans la
maison de sa fille, en compagnie du mari et de l'amant. Là, cette nature
variable se laissa influencer. Judith arriva à rejeter toutes ses fautes
sur Altamura, et, par ses plaintes continuelles, finit par exaspérer son
père contre lui.
Tous nos acteurs faisaient une espèce de halte au milieu des doutes et
de l'incertitude: Judith entraînait son père au crime, et essayait d'y
entraîner son amant, lorsque, pour leur malheur, un cinquième
personnage, entrant dans leur intimité, rendit, vers le crime, leur
mouvement plus rapide. Ce personnage se nommait Pierre de Sandoli; il
était âgé de vingt-six à vingt-sept ans; il était chirurgien, partageait
les faveurs de Judith, et était à la fois l'objet de la jalousie du
mari et de l'amant. Judith s'inquiéta peu du mari, mit tous ses soins à
réconcilier les amants, y parvint, introduisit Pierre de Sandoli dans la
maison, et trouva en lui une facilité à conspirer la mort du mari
qu'elle n'aurait pas trouvée dans Daniello. Sandoli était un de ces
hommes qui naissent pour être un outrage à la nature et un procès au
bourreau.
La mort d'Altamura fut donc décidée. Les coupables, ayant arrêté le
crime, cherchèrent les moyens de l'exécuter.
La confession des prévenus eux-mêmes révèle les discussions qui eurent
lieu avant d'en arriver à l'un ou à l'autre de ces moyens, qui tous
avaient pour but la mort du malheureux Altamura. On flottait d'un
expédient à l'autre, non que cette mort ne fût pas résolue, mais pour
chercher celle qui paraîtrait la moins compromettante; Judith seule,
méprisant la faiblesse de ses deux complices, Sandoli et
Guastamacchia,--Daniello avait refusé de prendre part au meurtre, tout
en le laissant s'accomplir;--Judith seule décida que l'on chercherait un
sbire, et que, le sbire trouvé, on s'unirait à lui pour exécuter en
commun le crime.
Le chirurgien se chargea de ce soin; un sbire n'est pas difficile à
trouver à Naples; d'ailleurs, il n'eut qu'à passer en revue ses
anciennes connaissances, et son choix s'arrêta sur un certain Michele
Sorbo, de Cirignola, jeune homme de vingt-deux ans, expert dans le
crime, et qui, même sans espoir de récompense, avait plus d'une fois
taché ses mains de sang.
On expédia le vieux Guastamacchia vers Cirignola, d'où il devait ramener
Michele Sorbo, lorsque le hasard fit qu'il le rencontra aux environs de
Naples. Il lui raconta la chose dont il était question; Sorbo accepta la
proposition comme il eût accepté une partie de plaisir. Il fut conduit à
la maison, accueilli et caressé par Judith, et reçu avec indifférence
par le stupide mari. L'avis du sbire fut pour la strangulation: Sandoli
et Guastamacchia se rangèrent à cet avis, et Judith en devint presque
folle de joie.
Les circonstances qui accompagnèrent l'assassinat indiquent sur quelles
bases irréfragables repose le système phrénologique du docteur Miraglia,
en montrant avec quelle froide et impitoyable férocité procéda, pour sa
part, Judith.
Le crime devait être exécuté par Judith, son père et le sbire, la
présence de Sandoli étant inutile et Daniello ayant déclaré qu'il ne
voulait point y prendre part.
Pendant la soirée où l'assassinat devait avoir lieu, Judith envoya son
mari chercher plusieurs choses pour le souper. On voulait, en son
absence, prendre les dispositions nécessaires à la perpétration du
meurtre.
On plaça quatre siéges devant le feu. Seulement, on scia aux trois
quarts le pied d'un de ces siéges, afin que celui qui s'assoirait dessus
tombât à la renverse.
Ce siége fut réservé pour Altamura.
Le sbire reçut des mains de Judith une cordelette, et, pour rendre la
strangulation plus prompte et plus facile, il l'enduisit de suif et y
prépara un nœud coulant.
De retour vers les neuf heures du soir, Altamura s'assit, sans aucun
soupçon, sur le siége qu'il trouva vide. Judith et le sbire échangèrent
alors un regard. Judith, pour occuper Altamura, vint lui jeter les bras
autour du cou. Pendant ce temps, Michele Sorbo se leva, passa derrière
lui, lui glissa le lacet et le renversa, en essayant de l'étrangler.
Altamura était jeune, il était vigoureux, il comprenait le dessein de
ses adversaires, il aimait la vie: il lutta avec toute l'énergie du
désespoir; mais Judith se cramponna à lui comme une goule, lui appuyant
ses genoux sur la poitrine et fixant au sol ses pieds convulsifs et ses
mains crispées. Le père concourut au meurtre en appuyant le pied sur la
gorge du patient, qui, étranglé, du reste, par Michele Sorbo, rendit
bientôt le dernier soupir.
Le meurtre accompli, Daniello entra et désapprouva complétement ce qui
venait de se passer. Après lui vint le chirurgien, qui, au contraire,
manifesta une satisfaction stupide; mais, de tous, Judith était la plus
joyeuse et la plus intrépide, comme elle fut la plus acharnée à
l'horrible boucherie qui allait suivre.
Le cadavre fut posé dans un pétrin de bois; le chirurgien prit alors un
bistouri, détacha du tronc les bras, les jambes, les cuisses et la tête;
il lui ouvrit le ventre, en tira les viscères et les mit dans un vase de
grès.
Judith repue, mais non pas fatiguée de ce spectacle, s'empara de la tête
coupée, alluma le feu, mit la tête dans une marmite et la fit bouillir,
et, cela, plutôt par une insatiable luxure de sang que pour la rendre
méconnaissable. Il avait été convenu d'avance que les membres coupés
seraient dispersés dans la ville. En conséquence, Guastamacchia et
Michele Sorbo prirent d'abord les jambes et les cuisses, les cachèrent
sous leurs habits et allèrent les jeter dans les cloaques de Sant'Angelo
à Nilo. Revenus sans avoir été inquiétés dans leurs opérations,
Guastamacchia resta à la maison, et le sbire sortit de nouveau,
emportant dans un sac ensanglanté les bras, que Judith avait préparés
en son absence et qu'il devait aller jeter dans un autre endroit.
Pendant ce temps, Judith continuait de faire bouillir la tête de son
mari, dont la chair se détacha peu à peu. Alors, elle la tira de la
chaudière et s'amusa à la regarder avec la même indifférence qu'elle eût
fait d'une tête de veau. Elle attendait ainsi, et dans cette étrange
distraction, le retour du sbire; mais le sbire se faisait attendre,
Guastamacchia et Sandoli tremblèrent qu'il ne fût arrivé quelque chose.
Judith seule resta gaie, impassible et rassurant les autres.
Et, en effet, le sbire avait rencontré, dans la rue de
Sainte-Catherine-de-la-Couronne-d'Épines, une patrouille de police; en
se sauvant, il avait laissé tomber le sac qui contenait les bras coupés:
la patrouille le poursuivit, le vit tout couvert de sang et l'arrêta.
La nuit s'écoulait, et à chaque minute s'envolait une chance du retour
de Michele Sorbo. La crainte de quelque dénonciation commença à entrer
dans l'âme des coupables, qui s'occupèrent de faire disparaître les
traces du crime. Le père et le chirurgien firent deux paquets du reste
du corps, entrailles comprises, et allèrent les jeter vers la
Pignasecca. Ils revinrent aussi vite que possible, et, alors, ce fut
Judith qui sortit avec son père, emportant la tête cachée sous son
châle et qui alla la jeter sur la place de Monte-Calvario.
Le jour venu, on vit à la Pignasecca un chien qui rongeait un crâne
d'homme; le bruit se répandit en même temps que l'on avait trouvé des
membres mutilés aux environs et particulièrement aux cloaques de
Sant'Angelo à Nilo.
La ville se soulevait tumultueusement. On ne savait pas si c'était un
seul cadavre ou beaucoup de cadavres qui avaient été retrouvés mutilés.
On était au jour des assassinats sombres et secrets; chacun craignait
pour sa vie; les crimes du jour étant à la politique.
Mais bientôt le bruit se répandit que c'était un simple crime, et que la
politique n'était pour rien dans cet effroyable meurtre. On ajoutait, ce
qui rassura tout à fait les citoyens, que les coupables avaient été
arrêtés et avaient avoué spontanément qu'ils étaient les auteurs de cet
assassinat.
Les aveux des prévenus, et particulièrement ceux de Judith, donnèrent
complétement raison à l'étude faite par M. Miraglia, sur son crâne,
cinquante-six ans après que ces aveux avaient été faits et sans qu'il
connût la femme à laquelle ce crâne appartenait.
La sentence fut rendue le 16 avril 1800: elle condamna les coupables à
mourir par le gibet, et, après leur mort, à avoir la tête tranchée et
exposée dans des cages de fer à la Vicaria.
Daniello seul échappa à la peine de mort et fut condamné à une prison
éternelle dans la fosse de Favignana.
Les coupables furent exécutés sur la place delle Pigne, et subirent la
sentence avec une impassible résignation.
J'allais dire: _Dieu fasse paix à leurs âmes!_--mais le docteur Miraglia
m'arrête la main: il ne croit pas que Judith Guastamacchia ait eu une
âme.
Et, à mon avis, croire à la matière en pareille circonstance, c'est
honorer Dieu.