Lorenzo, j'ai un secret qui, depuis un mois, me pèse sur le cœur...
Mais l'heure du départ va sonner pour moi... et il est temps que je le
dépose dans le tien.
Ton ami a continuellement un cadavre devant les yeux... J'ai fait ce que
je devais... Cette famille est depuis ce jour moins pauvre, mais je
n'ai pu faire revivre leur père.
Il y a dix mois à peu près que, dans un de ces moments de douleur
forcenée, je m'éloignai à cheval jusqu'à la distance de dix milles. La
nuit approchait, le temps était noir et promettait une tempête, mon
cheval dévorait le chemin; cependant, mes éperons l'ensanglantaient
encore, et je lui laissais flotter la bride sur le cou, en souhaitant
intérieurement qu'il m'abimât avec lui dans les précipices qui nous
entouraient.--En entrant dans une route étroite, sombre et bordée
d'arbres, je crus distinguer quelqu'un; je repris la bride; mon cheval
s'en irrita davantage et s'emporta plus vite encore.
--Rangez-vous à gauche! m'écriai-je, rangez-vous à gauche!
Le malheureux y courut; mais, entendant à chaque instant se rapprocher
les pas de mon cheval, il voulut essayer de passer à droite, espérant y
trouver le sentier moins étroit... Dans ce moment, mon cheval
l'atteignit, le renversa, et, de ses pieds de devant lui fracassant la
tête, s'abattit et me jeta à dix pas de là...
Pourquoi restai-je vivant et sans blessures?... Je courus aussitôt où
j'entendais des gémissements, et je trouvai ce malheureux baigné dans
une mare de sang... Je voulus le relever, il avait perdu le sentiment
et la voix. Quelques minutes après, il expira!... Je revins chez moi...
Cette nuit fut fatale à toute la nature; la grêle ruina les moissons, la
foudre brûla plusieurs arbres et fracassa une petite chapelle qui
renfermait un crucifix. Je repartis bientôt et je passai la nuit errant
dans ces montagnes, l'âme et les habits ensanglantés, espérant qu'au
milieu de la destruction générale, je trouverais le châtiment de mon
crime... Quelle nuit, Lorenzo! crois-tu que ce terrible spectre me
pardonne jamais?
Le lendemain,--et cette aventure fit beaucoup de bruit,--on trouva le
corps de cet infortuné un demi-mille environ plus loin, presque
recouvert par un monceau de pierres qu'avait arrêtées en cet endroit un
châtaignier déraciné, et qui y avaient été amenées avec lui par les
torrents de pluie qui étaient tombés le matin; il avait la tête et les
membres brisés; cependant, il fut reconnu par sa femme, qui le cherchait
en pleurant... On n'accusa personne; mais quel mal m'ont fait les
bénédictions que croyait me donner cette veuve, parce que je plaçai sa
fille auprès du régisseur G..., et que j'assurai une bourse à son fils,
qui voulait se faire prêtre. Hier encore, elle vint me remercier de
nouveau en me disant que je l'avais sauvée, elle et ses enfants, de la
misère qui pesait sur eux depuis longtemps... Ah! sans doute il y a bien
des malheureux comme eux; mais, du moins, il leur reste un père, un
époux qui les console par son amour et qu'ils ne changeraient pas pour
toutes les richesses de la terre.--Tandis qu'eux!...
C'est donc ainsi que les hommes sont destinés à se détruire
mutuellement!
Les villageois, depuis ce jour, s'écartent de ce fatal sentier, et les
laboureurs, au retour des travaux, préfèrent, pour ne point y passer,
traverser la prairie... On dit que, la nuit, on y entend des plaintes;
que l'oiseau de mauvais augure, s'arrêtant sur les arbres qui
l'entourent, hurle trois fois à minuit, et que, l'autre soir, on y a vu
un fantôme... Je n'ai pas le courage de les détromper ni de rire de tels
prestiges... Mais je révélerai tout à ma mort... Le voyage est terrible
et mon salut incertain; je ne veux pas partir avec ce remords... Que
cette veuve et ces deux enfants soient sacrés dans ma maison... Adieu.
* * * * *
Quelques jours après, on trouva entre les feuillets de la Bible une
traduction pleine de ratures et presque illisible de quelques versets du
livre de Job, du second chapitre de l'Ecclésiaste, et de tout un
cantique d'Ézéchiel.
Sur les quatre heures de l'après-midi, Ortis alla chez T***. On avait
déjà fini de dîner, et Thérèse était descendue au jardin: son père le
reçut avec affabilité; Odouard alla s'asseoir près du balcon, et se mit
à lire; quelque temps après, il posa le livre qu'il tenait, en ouvrit un
autre, et sortit en lisant. Alors, Ortis prit le premier livre qu'avait
laissé Odouard: c'était le quatrième volume des tragédies d'Alfieri; il
retourna quelques feuillets, puis tout à coup lut d'une voix forte les
vers suivants:
Qui m'ose ici parler, et d'air pur et tranquille?...
Quels ténèbres, grands dieux! environnent mes pas!...
C'est la nuit du tombeau, c'est l'ombre du trépas!
Voyez-vous du soleil s'obscurcir la lumière?
Un nuage sanglant le dérobe à la terre;
Entendez-vous les cris des sinistres oiseaux
Se mêler aux accents des esprits infernaux?
Tout vient frapper mes sens d'un funeste présage,
Des larmes, malgré moi, coulent sur mon visage...
Mais quoi! mais vous aussi, vous répandez des pleurs!
Le père de Thérèse le regarda en murmurant ces mots:
--O mon fils!
Ortis continua à lire bas, ouvrit le même volume au hasard; puis, le
posant bientôt, s'écria:
Vous n'avez point encore éprouvé mon courage,
Vous ne connaissez pas ce que peut ma fureur...
Elle doit égaler mes maux et ma douleur.
Odouard, qui rentrait en ce moment, entendit ces vers, et, étonné de
l'accent avec lequel ils avaient été prononcés, s'arrêta tout pensif sur
le seuil de la porte. M. T*** me disait, depuis, qu'à ce moment il avait
cru lire la mort sur le visage de notre malheureux ami, et que, pendant
le reste de la journée, ses moindres paroles lui avaient inspiré la
pitié et un sentiment de respect religieux. Bientôt la conversation
tomba sur son voyage; Odouard lui demanda s'il devait être bien long.
--Oh! oui, répondit Ortis avec un sourire amer; si long, que je suis
certain que nous ne nous reverrons jamais.
--Nous ne nous reverrons plus! dit M. T*** d'une voix triste.
Alors, Ortis, pour le rassurer, le regarda d'un visage riant et
tranquille; il lui cita en souriant ce passage de Pétrarque:
.........Je ne sais, mais je crois
Que vous devez rester bien longtemps après moi.
Il revint sur le soir chez lui, se renferma, et resta dans sa chambre
jusqu'au lendemain, assez tard.--Voici quelques fragments que je crois
de cette nuit, quoique je ne puisse dire à quelle heure ils ont été
écrits:
* * * * *
... Bassesse!... et toi, qui m'accuses de bassesse, n'es-tu pas un de
ces mortels apathiques qui regardent leurs chaînes sans oser pleurer sur
elles, et qui baisent en rampant la main qui les fouette? Qu'est
l'homme?... La force n'a-t-elle pas toujours été la dominatrice de
l'univers, parce que tout, dans l'univers, est faiblesse et lâcheté?
Tu m'accuses de bassesse!... et tu vends ta conscience et ton bonheur.
Viens me voir luttant contre la mort et baigné dans mon sang; tu
trembles!--Qui de nous deux est lâche? Arrache ce poignard de mon
cœur, et dis, en le plongeant dans le tien: «Dois-je vivre
éternellement malheureux?» Dernière douleur, forte, courte et
généreuse... Qui sait si le destin ne te prépare pas une mort plus
douloureuse et plus infâme! Avoue donc maintenant que, lorsque tu tiens
la pointe de cette arme sur ta poitrine, tu te crois capable des plus
grandes entreprises, et tu te sens le maître de tes tyrans...
Minuit.
Je contemple la campagne... La nuit est sereine et tranquille, et la
lune se lève derrière la montagne. O lune! lune amie! peut-être, en ce
moment, laisses-tu tomber sur le visage de Thérèse un de ces rayons
sympathiques semblable à celui que tu répands dans mon âme. J'ai
toujours salué tes premiers feux lorsque tu venais consoler la muette
solitude de la terre. Souvent, en sortant de la demeure de Thérèse, je
te confiai mes espérances, et tu vis mon délire... Que de fois mes yeux,
mouillés de larmes, t'ont suivie au sein des nuages qui te cachaient!
que de fois ils t'ont cherchée pendant les nuits veuves de ta clarté!...
Tu reparaîtras, tu reparaîtras toujours plus belle... Mais le corps de
ton ami, solitaire et mutilé, tombera bientôt pour ne se relever
jamais... Exauce, je t'en supplie, ma dernière prière; lorsque Thérèse
me cherchera parmi les pins et les cyprès de la colline, jette un
dernier rayon sur la pierre qui recouvrira mon tombeau.
Belle aube! il y a longtemps que je n'avais dormi d'un sommeil aussi
tranquille, et qu'en m'éveillant je ne t'avais vue aussi sereine...
Mais, alors, mes yeux étaient plongés dans les larmes, mes sentiments
dans l'obscurité, et mon âme dans la douleur.
Tu brilles, tu brilles, ô nature! et tu consoles les chagrins mortels...
Hélas! tu ne brilleras plus pour moi. Je t'ai admirée dans ta splendeur;
je me suis nourri de ta joie, parce qu'alors tu me paraissais belle et
bienfaisante, et qu'avec une voix divine tu me disais: «Vis!» Mais,
depuis, dans mon désespoir, je t'ai revue les mains ensanglantées!...
les fleurs de ta couronne se sont changées pour moi en plantes
vénéneuses... tes fruits m'ont semblé amers... et tu m'as apparu
dévoratrice de tes enfants, que tu trompais par tes promesses et ta
beauté, pour les mieux conduire ensuite vers l'infortune et la douleur.
Serai-je ingrat envers toi? Vivrai-je pour te voir chaque jour plus
terrible et te blasphémer encore? Non... non, en renonçant à la lumière,
je ne fais que prévenir tes lois... Je ne t'abandonne pas, et tu ne me
quittes point. Maintenant, je te regarde et je soupire, mais seulement
au souvenir de mon bonheur passé, à la certitude de ne plus te craindre,
et parce que je suis au moment de te perdre pour toujours.
Je ne crois pas être rebelle à tes lois en fuyant la vie. L'existence et
la mort sont deux de tes lois: un seul chemin conduit à la vie, mille à
la mort... Je ne puis t'accuser de mes maux, il est vrai; mais j'en
accuse mes passions, qui ont les mêmes effets et la même source, parce
qu'elles dérivent de toi, et qu'elles n'auraient pu m'abattre, si tu ne
leur en avais donné la force... Tu n'as point fixé la durée de l'âge des
hommes; tous doivent naître, vivre et mourir, voilà tes lois; que
t'importe le temps et la manière!...
Ma mort ne te dérobera rien de ce que tu m'as donné... Mon corps, cette
infiniment petite partie du grand tout, se réunira toujours à toi sous
une autre forme... Mon âme, ou mourra avec moi... et se modifiera alors
dans la masse immense des choses... ou sera immortelle, et son essence
divine restera intacte... Ma raison ne se laisse plus séduire par des
sophismes; n'entends-je pas la voix sacrée de la nature, qui me dit: «Je
t'ai créé afin que, par ton bonheur, tu concourusses au bonheur
universel, et, pour y parvenir plus sûrement, je t'ai donné l'amour de
la vie et l'horreur de la mort; mais, si la somme des peines surpasse en
toi celle de la félicité, si les chemins que je t'ai ouverts pour finir
tes maux ne doivent, au contraire, te conduire qu'à de nouvelles
douleurs, qui t'oblige alors à la reconnaissance, puisque la vie, que je
t'aurai donnée comme un bienfait, se sera pour toi convertie en
douleurs?
Insensé! Quelle présomption!... je me crois nécessaire... Mes années
sont un atome imperceptible dans l'espace incirconscrit des temps... Les
fleuves de l'Italie roulent au milieu de leurs flots ensanglantés et
fumants des milliers de cadavres sacrifiés à mille perches de terrain et
à un demi-siècle de renommée, que deux conquérants se disputent au prix
de l'existence des peuples... et je craindrais de consacrer à moi seul
le peu de jours qui me restent, et qui peut-être bientôt me seront
arrachés par les persécutions des hommes ou souillés par le crime!...
* * * * *
J'ai cherché avec un soin religieux tout ce qu'avait écrit mon ami dans
les derniers temps de sa vie, et je dirai avec la même exactitude tout
ce que j'ai pu savoir de ses actions. Cependant, je ne puis faire
connaître au lecteur que ce qui a été vu par moi ou par des personnes
auxquelles je pouvais ajouter foi; c'est pourquoi je ne sais ce qu'il
devint pendant les journées des 16, 17 et 18 mars. Il alla plusieurs
fois chez M. T***, mais sans s'y arrêter jamais. Il sortait tous les
jours avant le soleil, rentrait tard, soupait sans dire un mot, et
Michel m'assura qu'il dormait d'un sommeil assez tranquille.
La lettre suivante n'a point de date, mais fut écrite dans la journée du
19:
* * * * *
Tout me délaisse, tout me fuit; Thérèse elle-même m'abandonne, et
Odouard ne la quitte pas un seul instant. Que je la voie une fois
encore, et je pars... Je l'aurais même déjà fait si j'avais pu baigner
une dernière fois sa main de mes larmes. Quelle tristesse règne dans
cette malheureuse famille!... Quand je monte, je crains de rencontrer
Odouard. Lorsqu'il me parle, il ne me nomme jamais Thérèse... Pourquoi
n'est-il pas toujours aussi discret? pourquoi ne cesse-t-il de me
demander quand et comment je partirai?... Tout à l'heure encore, il me
répétait cette question... Je me suis éloigné tout à coup de lui, et je
l'ai fui en frémissant: je l'avais vu sourire...
Je suis donc obligé de revenir à cette affreuse vérité, dont l'idée
seule me faisait frissonner autrefois, et que depuis je me suis habitué
à méditer et à entendre avec tranquillité: «Tous les hommes sont
ennemis.» Ah! si tu pouvais faire le procès des cœurs de ceux qui
passent devant toi, tu les verrais continuellement occupés à faire
autour d'eux le moulinet avec une épée pour éloigner les autres de leurs
biens... et pour s'emparer du bien des autres.
P.-S.--Je reviens de chez cette vieille femme de laquelle je t'ai déjà
parlé dans une de mes lettres. La malheureuse vit encore, mais seule,
mais oubliée quelquefois pendant des journées entières par ceux qui se
lassent de la secourir; la malheureuse vit encore; mais, depuis
plusieurs mois, ses facultés luttent continuellement contre les horreurs
et l'agonie de la mort.
* * * * *
Les fragments suivants sont peut-être écrits dans la même nuit, et
semblent les derniers:
* * * * *
Arrachons le masque au fantôme qui voudrait nous effrayer... N'ai-je pas
vu des enfants frémir et se cacher à l'aspect inattendu de leur
nourrice?... O mort! je te regarde... et je t'interroge... Ce ne sont
point les choses, ce sont les apparences qui nous épouvantent... Une
infinité d'hommes, qui n'oseraient t'appeler, t'affrontent cependant
avec courage... Tu es un élément nécessaire de la nature, tu ne
m'inspires plus d'horreur... et je ne vois en toi que le repos du
soir... que le sommeil qui suit les travaux...
Voyez cette roche stérile et escarpée, qui intercepte à la vallée
qu'elle domine les rayons fécondateurs du soleil... elle est comme
moi... Si la nature me créa pour concourir à la félicité d'autrui, loin
de remplir son but, je le trouble... Si je dois d'un autre côté épuiser
la part de calamités réservée à tout homme, j'ai, en vingt-quatre ans,
vidé une coupe d'infortunes qui aurait pu suffire à la vie la plus
longue... Et l'espérance! suis-je assez certain de l'avenir pour lui
confier mes jours?... L'espérance! eh! n'est-ce pas elle qui, en
caressant nos passions, éternise les malheurs des hommes!
Le temps s'envole, et avec lui j'ai perdu dans la douleur cette partie
de mon existence, que deux mois auparavant, mon imagination me
représentait parée des couleurs les plus riantes... Cette plaie
invétérée est maintenant devenue de mon essence: je la sens dans mon
cœur, dans ma tête, dans tout moi, et le sang en découle goutte à
goutte, comme si elle venait de se rouvrir de nouveau... Oh! assez,
assez, Thérèse! Ne te semble-t-il pas voir en moi un malheureux que le
destin entraîne à pas lents vers la tombe, au milieu des tourments et du
désespoir, et qui n'a point le courage de prévenir par un seul coup son
misérable destin?
J'essaye la pointe de ce poignard: je le serre, je le regarde... et je
souris.--Là, là, dans ce cœur qui palpite, je l'enfoncerai tout
entier... Ce fer est toujours devant mes yeux. Qui ose t'aimer? qui ose
t'enlever à moi?--Fuis-moi donc, et qu'Odouard surtout ne m'approche
point!
A chaque instant, et par un mouvement d'effroi involontaire, je frotte
mes mains pour en effacer la tache de l'homicide, et je les flaire comme
si elles étaient rouges et fumantes encore... Il est temps que je me
sauve du danger de vivre un jour de plus... un seul jour--un seul
moment... Malheureux, tu n'as déjà que trop vécu!