14 mars.

Lorenzo, j'ai un secret qui, depuis un mois, me pèse sur le cœur...

Mais l'heure du départ va sonner pour moi... et il est temps que je le

dépose dans le tien.

Ton ami a continuellement un cadavre devant les yeux... J'ai fait ce que

je devais... Cette famille est depuis ce jour moins pauvre, mais je

n'ai pu faire revivre leur père.

Il y a dix mois à peu près que, dans un de ces moments de douleur

forcenée, je m'éloignai à cheval jusqu'à la distance de dix milles. La

nuit approchait, le temps était noir et promettait une tempête, mon

cheval dévorait le chemin; cependant, mes éperons l'ensanglantaient

encore, et je lui laissais flotter la bride sur le cou, en souhaitant

intérieurement qu'il m'abimât avec lui dans les précipices qui nous

entouraient.--En entrant dans une route étroite, sombre et bordée

d'arbres, je crus distinguer quelqu'un; je repris la bride; mon cheval

s'en irrita davantage et s'emporta plus vite encore.

--Rangez-vous à gauche! m'écriai-je, rangez-vous à gauche!

Le malheureux y courut; mais, entendant à chaque instant se rapprocher

les pas de mon cheval, il voulut essayer de passer à droite, espérant y

trouver le sentier moins étroit... Dans ce moment, mon cheval

l'atteignit, le renversa, et, de ses pieds de devant lui fracassant la

tête, s'abattit et me jeta à dix pas de là...

Pourquoi restai-je vivant et sans blessures?... Je courus aussitôt où

j'entendais des gémissements, et je trouvai ce malheureux baigné dans

une mare de sang... Je voulus le relever, il avait perdu le sentiment

et la voix. Quelques minutes après, il expira!... Je revins chez moi...

Cette nuit fut fatale à toute la nature; la grêle ruina les moissons, la

foudre brûla plusieurs arbres et fracassa une petite chapelle qui

renfermait un crucifix. Je repartis bientôt et je passai la nuit errant

dans ces montagnes, l'âme et les habits ensanglantés, espérant qu'au

milieu de la destruction générale, je trouverais le châtiment de mon

crime... Quelle nuit, Lorenzo! crois-tu que ce terrible spectre me

pardonne jamais?

Le lendemain,--et cette aventure fit beaucoup de bruit,--on trouva le

corps de cet infortuné un demi-mille environ plus loin, presque

recouvert par un monceau de pierres qu'avait arrêtées en cet endroit un

châtaignier déraciné, et qui y avaient été amenées avec lui par les

torrents de pluie qui étaient tombés le matin; il avait la tête et les

membres brisés; cependant, il fut reconnu par sa femme, qui le cherchait

en pleurant... On n'accusa personne; mais quel mal m'ont fait les

bénédictions que croyait me donner cette veuve, parce que je plaçai sa

fille auprès du régisseur G..., et que j'assurai une bourse à son fils,

qui voulait se faire prêtre. Hier encore, elle vint me remercier de

nouveau en me disant que je l'avais sauvée, elle et ses enfants, de la

misère qui pesait sur eux depuis longtemps... Ah! sans doute il y a bien

des malheureux comme eux; mais, du moins, il leur reste un père, un

époux qui les console par son amour et qu'ils ne changeraient pas pour

toutes les richesses de la terre.--Tandis qu'eux!...

C'est donc ainsi que les hommes sont destinés à se détruire

mutuellement!

Les villageois, depuis ce jour, s'écartent de ce fatal sentier, et les

laboureurs, au retour des travaux, préfèrent, pour ne point y passer,

traverser la prairie... On dit que, la nuit, on y entend des plaintes;

que l'oiseau de mauvais augure, s'arrêtant sur les arbres qui

l'entourent, hurle trois fois à minuit, et que, l'autre soir, on y a vu

un fantôme... Je n'ai pas le courage de les détromper ni de rire de tels

prestiges... Mais je révélerai tout à ma mort... Le voyage est terrible

et mon salut incertain; je ne veux pas partir avec ce remords... Que

cette veuve et ces deux enfants soient sacrés dans ma maison... Adieu.

* * * * *

Quelques jours après, on trouva entre les feuillets de la Bible une

traduction pleine de ratures et presque illisible de quelques versets du

livre de Job, du second chapitre de l'Ecclésiaste, et de tout un

cantique d'Ézéchiel.

Sur les quatre heures de l'après-midi, Ortis alla chez T***. On avait

déjà fini de dîner, et Thérèse était descendue au jardin: son père le

reçut avec affabilité; Odouard alla s'asseoir près du balcon, et se mit

à lire; quelque temps après, il posa le livre qu'il tenait, en ouvrit un

autre, et sortit en lisant. Alors, Ortis prit le premier livre qu'avait

laissé Odouard: c'était le quatrième volume des tragédies d'Alfieri; il

retourna quelques feuillets, puis tout à coup lut d'une voix forte les

vers suivants:

Qui m'ose ici parler, et d'air pur et tranquille?...

Quels ténèbres, grands dieux! environnent mes pas!...

C'est la nuit du tombeau, c'est l'ombre du trépas!

Voyez-vous du soleil s'obscurcir la lumière?

Un nuage sanglant le dérobe à la terre;

Entendez-vous les cris des sinistres oiseaux

Se mêler aux accents des esprits infernaux?

Tout vient frapper mes sens d'un funeste présage,

Des larmes, malgré moi, coulent sur mon visage...

Mais quoi! mais vous aussi, vous répandez des pleurs!

Le père de Thérèse le regarda en murmurant ces mots:

--O mon fils!

Ortis continua à lire bas, ouvrit le même volume au hasard; puis, le

posant bientôt, s'écria:

Vous n'avez point encore éprouvé mon courage,

Vous ne connaissez pas ce que peut ma fureur...

Elle doit égaler mes maux et ma douleur.

Odouard, qui rentrait en ce moment, entendit ces vers, et, étonné de

l'accent avec lequel ils avaient été prononcés, s'arrêta tout pensif sur

le seuil de la porte. M. T*** me disait, depuis, qu'à ce moment il avait

cru lire la mort sur le visage de notre malheureux ami, et que, pendant

le reste de la journée, ses moindres paroles lui avaient inspiré la

pitié et un sentiment de respect religieux. Bientôt la conversation

tomba sur son voyage; Odouard lui demanda s'il devait être bien long.

--Oh! oui, répondit Ortis avec un sourire amer; si long, que je suis

certain que nous ne nous reverrons jamais.

--Nous ne nous reverrons plus! dit M. T*** d'une voix triste.

Alors, Ortis, pour le rassurer, le regarda d'un visage riant et

tranquille; il lui cita en souriant ce passage de Pétrarque:

.........Je ne sais, mais je crois

Que vous devez rester bien longtemps après moi.

Il revint sur le soir chez lui, se renferma, et resta dans sa chambre

jusqu'au lendemain, assez tard.--Voici quelques fragments que je crois

de cette nuit, quoique je ne puisse dire à quelle heure ils ont été

écrits:

* * * * *

... Bassesse!... et toi, qui m'accuses de bassesse, n'es-tu pas un de

ces mortels apathiques qui regardent leurs chaînes sans oser pleurer sur

elles, et qui baisent en rampant la main qui les fouette? Qu'est

l'homme?... La force n'a-t-elle pas toujours été la dominatrice de

l'univers, parce que tout, dans l'univers, est faiblesse et lâcheté?

Tu m'accuses de bassesse!... et tu vends ta conscience et ton bonheur.

Viens me voir luttant contre la mort et baigné dans mon sang; tu

trembles!--Qui de nous deux est lâche? Arrache ce poignard de mon

cœur, et dis, en le plongeant dans le tien: «Dois-je vivre

éternellement malheureux?» Dernière douleur, forte, courte et

généreuse... Qui sait si le destin ne te prépare pas une mort plus

douloureuse et plus infâme! Avoue donc maintenant que, lorsque tu tiens

la pointe de cette arme sur ta poitrine, tu te crois capable des plus

grandes entreprises, et tu te sens le maître de tes tyrans...

Minuit.

Je contemple la campagne... La nuit est sereine et tranquille, et la

lune se lève derrière la montagne. O lune! lune amie! peut-être, en ce

moment, laisses-tu tomber sur le visage de Thérèse un de ces rayons

sympathiques semblable à celui que tu répands dans mon âme. J'ai

toujours salué tes premiers feux lorsque tu venais consoler la muette

solitude de la terre. Souvent, en sortant de la demeure de Thérèse, je

te confiai mes espérances, et tu vis mon délire... Que de fois mes yeux,

mouillés de larmes, t'ont suivie au sein des nuages qui te cachaient!

que de fois ils t'ont cherchée pendant les nuits veuves de ta clarté!...

Tu reparaîtras, tu reparaîtras toujours plus belle... Mais le corps de

ton ami, solitaire et mutilé, tombera bientôt pour ne se relever

jamais... Exauce, je t'en supplie, ma dernière prière; lorsque Thérèse

me cherchera parmi les pins et les cyprès de la colline, jette un

dernier rayon sur la pierre qui recouvrira mon tombeau.

Belle aube! il y a longtemps que je n'avais dormi d'un sommeil aussi

tranquille, et qu'en m'éveillant je ne t'avais vue aussi sereine...

Mais, alors, mes yeux étaient plongés dans les larmes, mes sentiments

dans l'obscurité, et mon âme dans la douleur.

Tu brilles, tu brilles, ô nature! et tu consoles les chagrins mortels...

Hélas! tu ne brilleras plus pour moi. Je t'ai admirée dans ta splendeur;

je me suis nourri de ta joie, parce qu'alors tu me paraissais belle et

bienfaisante, et qu'avec une voix divine tu me disais: «Vis!» Mais,

depuis, dans mon désespoir, je t'ai revue les mains ensanglantées!...

les fleurs de ta couronne se sont changées pour moi en plantes

vénéneuses... tes fruits m'ont semblé amers... et tu m'as apparu

dévoratrice de tes enfants, que tu trompais par tes promesses et ta

beauté, pour les mieux conduire ensuite vers l'infortune et la douleur.

Serai-je ingrat envers toi? Vivrai-je pour te voir chaque jour plus

terrible et te blasphémer encore? Non... non, en renonçant à la lumière,

je ne fais que prévenir tes lois... Je ne t'abandonne pas, et tu ne me

quittes point. Maintenant, je te regarde et je soupire, mais seulement

au souvenir de mon bonheur passé, à la certitude de ne plus te craindre,

et parce que je suis au moment de te perdre pour toujours.

Je ne crois pas être rebelle à tes lois en fuyant la vie. L'existence et

la mort sont deux de tes lois: un seul chemin conduit à la vie, mille à

la mort... Je ne puis t'accuser de mes maux, il est vrai; mais j'en

accuse mes passions, qui ont les mêmes effets et la même source, parce

qu'elles dérivent de toi, et qu'elles n'auraient pu m'abattre, si tu ne

leur en avais donné la force... Tu n'as point fixé la durée de l'âge des

hommes; tous doivent naître, vivre et mourir, voilà tes lois; que

t'importe le temps et la manière!...

Ma mort ne te dérobera rien de ce que tu m'as donné... Mon corps, cette

infiniment petite partie du grand tout, se réunira toujours à toi sous

une autre forme... Mon âme, ou mourra avec moi... et se modifiera alors

dans la masse immense des choses... ou sera immortelle, et son essence

divine restera intacte... Ma raison ne se laisse plus séduire par des

sophismes; n'entends-je pas la voix sacrée de la nature, qui me dit: «Je

t'ai créé afin que, par ton bonheur, tu concourusses au bonheur

universel, et, pour y parvenir plus sûrement, je t'ai donné l'amour de

la vie et l'horreur de la mort; mais, si la somme des peines surpasse en

toi celle de la félicité, si les chemins que je t'ai ouverts pour finir

tes maux ne doivent, au contraire, te conduire qu'à de nouvelles

douleurs, qui t'oblige alors à la reconnaissance, puisque la vie, que je

t'aurai donnée comme un bienfait, se sera pour toi convertie en

douleurs?

Insensé! Quelle présomption!... je me crois nécessaire... Mes années

sont un atome imperceptible dans l'espace incirconscrit des temps... Les

fleuves de l'Italie roulent au milieu de leurs flots ensanglantés et

fumants des milliers de cadavres sacrifiés à mille perches de terrain et

à un demi-siècle de renommée, que deux conquérants se disputent au prix

de l'existence des peuples... et je craindrais de consacrer à moi seul

le peu de jours qui me restent, et qui peut-être bientôt me seront

arrachés par les persécutions des hommes ou souillés par le crime!...

* * * * *

J'ai cherché avec un soin religieux tout ce qu'avait écrit mon ami dans

les derniers temps de sa vie, et je dirai avec la même exactitude tout

ce que j'ai pu savoir de ses actions. Cependant, je ne puis faire

connaître au lecteur que ce qui a été vu par moi ou par des personnes

auxquelles je pouvais ajouter foi; c'est pourquoi je ne sais ce qu'il

devint pendant les journées des 16, 17 et 18 mars. Il alla plusieurs

fois chez M. T***, mais sans s'y arrêter jamais. Il sortait tous les

jours avant le soleil, rentrait tard, soupait sans dire un mot, et

Michel m'assura qu'il dormait d'un sommeil assez tranquille.

La lettre suivante n'a point de date, mais fut écrite dans la journée du

19:

* * * * *

Tout me délaisse, tout me fuit; Thérèse elle-même m'abandonne, et

Odouard ne la quitte pas un seul instant. Que je la voie une fois

encore, et je pars... Je l'aurais même déjà fait si j'avais pu baigner

une dernière fois sa main de mes larmes. Quelle tristesse règne dans

cette malheureuse famille!... Quand je monte, je crains de rencontrer

Odouard. Lorsqu'il me parle, il ne me nomme jamais Thérèse... Pourquoi

n'est-il pas toujours aussi discret? pourquoi ne cesse-t-il de me

demander quand et comment je partirai?... Tout à l'heure encore, il me

répétait cette question... Je me suis éloigné tout à coup de lui, et je

l'ai fui en frémissant: je l'avais vu sourire...

Je suis donc obligé de revenir à cette affreuse vérité, dont l'idée

seule me faisait frissonner autrefois, et que depuis je me suis habitué

à méditer et à entendre avec tranquillité: «Tous les hommes sont

ennemis.» Ah! si tu pouvais faire le procès des cœurs de ceux qui

passent devant toi, tu les verrais continuellement occupés à faire

autour d'eux le moulinet avec une épée pour éloigner les autres de leurs

biens... et pour s'emparer du bien des autres.

P.-S.--Je reviens de chez cette vieille femme de laquelle je t'ai déjà

parlé dans une de mes lettres. La malheureuse vit encore, mais seule,

mais oubliée quelquefois pendant des journées entières par ceux qui se

lassent de la secourir; la malheureuse vit encore; mais, depuis

plusieurs mois, ses facultés luttent continuellement contre les horreurs

et l'agonie de la mort.

* * * * *

Les fragments suivants sont peut-être écrits dans la même nuit, et

semblent les derniers:

* * * * *

Arrachons le masque au fantôme qui voudrait nous effrayer... N'ai-je pas

vu des enfants frémir et se cacher à l'aspect inattendu de leur

nourrice?... O mort! je te regarde... et je t'interroge... Ce ne sont

point les choses, ce sont les apparences qui nous épouvantent... Une

infinité d'hommes, qui n'oseraient t'appeler, t'affrontent cependant

avec courage... Tu es un élément nécessaire de la nature, tu ne

m'inspires plus d'horreur... et je ne vois en toi que le repos du

soir... que le sommeil qui suit les travaux...

Voyez cette roche stérile et escarpée, qui intercepte à la vallée

qu'elle domine les rayons fécondateurs du soleil... elle est comme

moi... Si la nature me créa pour concourir à la félicité d'autrui, loin

de remplir son but, je le trouble... Si je dois d'un autre côté épuiser

la part de calamités réservée à tout homme, j'ai, en vingt-quatre ans,

vidé une coupe d'infortunes qui aurait pu suffire à la vie la plus

longue... Et l'espérance! suis-je assez certain de l'avenir pour lui

confier mes jours?... L'espérance! eh! n'est-ce pas elle qui, en

caressant nos passions, éternise les malheurs des hommes!

Le temps s'envole, et avec lui j'ai perdu dans la douleur cette partie

de mon existence, que deux mois auparavant, mon imagination me

représentait parée des couleurs les plus riantes... Cette plaie

invétérée est maintenant devenue de mon essence: je la sens dans mon

cœur, dans ma tête, dans tout moi, et le sang en découle goutte à

goutte, comme si elle venait de se rouvrir de nouveau... Oh! assez,

assez, Thérèse! Ne te semble-t-il pas voir en moi un malheureux que le

destin entraîne à pas lents vers la tombe, au milieu des tourments et du

désespoir, et qui n'a point le courage de prévenir par un seul coup son

misérable destin?

J'essaye la pointe de ce poignard: je le serre, je le regarde... et je

souris.--Là, là, dans ce cœur qui palpite, je l'enfoncerai tout

entier... Ce fer est toujours devant mes yeux. Qui ose t'aimer? qui ose

t'enlever à moi?--Fuis-moi donc, et qu'Odouard surtout ne m'approche

point!

A chaque instant, et par un mouvement d'effroi involontaire, je frotte

mes mains pour en effacer la tache de l'homicide, et je les flaire comme

si elles étaient rouges et fumantes encore... Il est temps que je me

sauve du danger de vivre un jour de plus... un seul jour--un seul

moment... Malheureux, tu n'as déjà que trop vécu!

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 56 / 85 题