Lorenzo, ce dernier coup m'a presque ravi ma fermeté... Néanmoins, ce
qui est décidé est décidé... Dieu, qui voit au plus profond de mon
cœur, peut seul voir que c'est aujourd'hui plus qu'un sacrifice de
sang...
Thérèse était avec sa sœur, et, en m'apercevant, avait essayé de me
fuir. Bientôt elle s'arrêta, et Isabelle, tout affligée, s'assit sur ses
genoux...
--Thérèse, lui dis-je en m'approchant d'elle et en lui prenant la main.
Elle me regarda, et Isabelle, se jetant à son cou, lui dit tout bas:
--Ortis ne m'aime plus...
Je l'entendis.
--Oh! si, je t'aime, lui répondis-je en me baissant vers elle et en
l'embrassant. Je t'aime bien tendrement; mais je ne crois plus te
revoir...
O mon frère! Thérèse me regardait épouvantée, en pleurant, serrait
Isabelle contre son sein, et tenait ses yeux fixés sur moi.
--Tu vas nous quitter, me dit-elle; mais cette enfant sera la compagne
de mes jours et la consolation de mes douleurs; je lui parlerai de son
ami, de mon ami, et elle apprendra de moi à te pleurer et à te bénir...
Et, à ces dernières paroles, son âme me paraissait raffermie par quelque
espérance; des ruisseaux de larmes s'échappaient de ses yeux, et je
t'écris, les mains chaudes encore de ses pleurs.
--Adieu, continua-t-elle, mais non éternellement, non! Adieu, mais non
pas pour toujours, n'est-ce pas? non pas pour toujours. Le moment de
tenir ma promesse est arrivé, et je l'accomplis: prends ce portrait
encore mouillé de mes larmes et de celles de ma mère; éloigne-toi, et
n'oublie jamais l'infortunée Thérèse...
Et ses mains l'attachaient à mon cou et le cachaient sur mon cœur...
Je lui pris le bras, je l'attirai vers moi... Ses soupirs
rafraîchissaient mes lèvres enflammées, et déjà ma bouche... Tout à
coup, une pâleur mortelle se répandit sur son visage, sa main devint
froide et tremblante...
--Aie pitié de moi! me dit-elle d'une voix entrecoupée.
Et elle se laissa tomber sur un sofa en pressant sur son cœur la
petite Isabelle, qui pleurait avec nous. Dans ce moment, son père
rentra, et peut-être que notre état affreux éveilla ses remords.
* * * * *
Ortis revint ce soir-là tellement consterné, que Michel soupçonna qu'il
lui était arrivé quelque aventure fâcheuse. Il reprit l'examen de ses
papiers, qu'il faisait brûler sans les lire. Quelque temps avant la
Révolution, il avait écrit, dans un style mâle et antique, des
commentaires sur le gouvernement vénitien, avec cette épigraphe
empruntée à Lucain: _Jusque datum sceleri_. Un soir de l'année
précédente, il avait lu à Thérèse l'_Histoire de Laurette_, et elle me
dit que les fragments qu'il m'avait envoyés dans la lettre du 29 avril
n'étaient pas le commencement de cette histoire, mais des pensées
éparses dans tout l'ouvrage qu'il avait achevé depuis. Il le brûla alors
avec beaucoup d'autres de ses papiers. Ortis lisait très-peu de livres,
pensait beaucoup, et, se rejetant quelquefois tout à coup du fracas du
monde dans le calme de la solitude, ressentait vivement alors le besoin
d'écrire. Il ne me reste de lui qu'un Plutarque rempli de notes,
différents cahiers où sont quelques discours, et, entre autres, un assez
long sur la mort de Nicias, et un Tacite, dont il avait traduit beaucoup
de fragments, parmi lesquels se trouvaient en entier le deuxième livre
des _Annales_, ainsi qu'une grande partie du second de l'_Histoire_,
recopiés dans les marges, en très-petits caractères, et dont la
traduction était faite avec le plus grand soin. Ceux que je rapporte ici
ont été trouvés parmi les papiers qu'il avait jetés sous sa table.
Quant au passage suivant, je ne sais s'il est de lui ou de quelque autre
quant aux idées; pour le style, il est tout à lui: il avait été écrit
sur la couverture du livre des _Maximes_ de Marc-Aurèle, sous la date du
3 mars 1794, puis recopié par lui sur la marge du Tacite, sous la date
du 1er janvier 1797, et près de celle-ci la date du 20 mars 1799,
cinq jours avant qu'il mourût. Le voici:
«Je ne sais ni pourquoi ni comment je suis venu au monde, ni ce qu'est
le monde, ni ce que je suis moi-même; et, si je cours pour le savoir, je
reviens confus d'une ignorance toujours plus effrayante.--Je ne sais ce
qu'est mon corps, ce que sont mes sens, ce qu'est mon âme.--Je ne sais
quelle partie de moi pense ce que j'écris, et médite sur tout et sur
moi-même sans pouvoir se connaître jamais.--Enfin je tente de mesurer
avec la pensée les immenses étendues de l'univers qui m'environne. Je me
trouve comme attaché à l'angle d'un espace incompréhensible, sans savoir
pourquoi je suis attaché là plutôt qu'ailleurs; et pourquoi ce court
moment de mon existence appartient-il plutôt à cette heure de l'éternité
qu'à celle qui l'a précédée ou qui doit la suivre?--Enfin je ne vois de
tout côté que l'infini, qui m'absorbe comme un atome.»
A onze heures, il renvoya Michel et le jardinier. Il paraît probable
qu'il veilla toute la nuit et écrivit la lettre précédente; car, au
point du jour, il alla tout habillé réveiller le jeune homme, en lui
ordonnant de chercher un messager pour Venise. Bientôt il se jeta sur
son lit, mais y resta peu de temps, puisque, sur les huit heures du
matin, il fut rencontré par un villageois sur le chemin d'Arqua.
A midi, Michel entra pour l'avertir que le messager était prêt, et il le
trouva assis, immobile, et enseveli dans les réflexions les plus
profondes. Au bruit qu'il fit en entrant, son maître se leva, s'approcha
de la table, et écrivit sans s'asseoir, au-dessous de la même lettre, et
en caractères à peine lisibles:
«Mes lèvres sont brûlantes, ma poitrine est oppressée... J'éprouve une
amertume... un serrement... Je puis à peine respirer... Je ne sais
quelle main s'appesantit sur mon cœur.
»Que puis-je te dire, Lorenzo? je suis homme.
»O mon Dieu! mon Dieu! accorde-moi le secours des larmes.»
Il cacheta cette lettre, qu'il envoya sans adresse; regarda longtemps le
ciel, s'assit, croisa les bras sur son secrétaire, et y posa le front.
Plusieurs fois, son domestique lui demanda s'il avait besoin d'autre
chose; mais, sans se déranger, il lui fit signe que non, et, le même
jour, il commença la lettre suivante pour Thérèse:
* * * * *
Mercredi, cinq heures.
Résigne-toi aux volontés du ciel, et cherche ton bonheur dans la paix
domestique et dans la concorde, avec l'époux que t'a choisi le destin.
Tu as un père infortuné et généreux; tu dois le réunir à ta mère, qui,
solitaire et affligée, attend de toi la fin de ses maux... Tu dois ta
vie à ta réputation; moi seul, en mourant, trouverai le repos et
l'assurerai à ta famille.--Mais toi, pauvre infortunée!...
Oh! que de lettres j'ai commencées pour toi sans pouvoir les finir...
Grand Dieu! tu ne m'abandonnes pas dans mes derniers moments, et cette
constance est le plus grand de tes bienfaits... Oui, Thérèse, je
mourrai, lorsque j'aurai reçu la bénédiction de ma mère et les derniers
embrassements de mon ami... C'est lui qui remettra à ton père les
lettres que tu m'as écrites; tu lui donneras aussi les miennes, elles
lui prouveront ta vertu et la pureté de notre amour. Non, mon amie, non,
tu n'es point la cause de ma mort. Toutes mes espérances trompées... les
infortunes des personnes les plus chères à mon cœur... les crimes des
hommes, la certitude de notre perpétuel esclavage, l'opprobre de ma
patrie vendue,--tout cela était écrit depuis longtemps; et toi, cœur
d'ange, tu pouvais adoucir mon sort; mais le désarmer... jamais... J'ai
vu un instant en toi un dédommagement des maux de cette vie, j'ai osé
espérer... Bientôt, entraînée par une force irrésistible, tu m'as
aimé,--tu m'as aimé et tu m'aimes... et aujourd'hui je te perds!...
voilà que j'appelle la mort à mon aide... Prie ton père de se souvenir
quelquefois de moi, non pour s'affliger, mais afin qu'en sa compassion
il adoucisse ta douleur, et qu'il se rappelle toujours qu'il lui reste
une seconde fille.
Mais, toi, Thérèse, toi, ma seule amie, aurais-tu le courage de
m'oublier? Relis toujours ces dernières paroles, que je t'écris pour
ainsi dire avec le sang de mon cœur. Mon souvenir te préservera
peut-être des malheurs du vice; ta beauté, ta jeunesse, la splendeur de
ta fortune, t'exposeront à chaque instant à souiller cette innocence à
laquelle tu as sacrifié ta première et ta plus chère passion,--cette
innocence qui, dans tous les temps, adoucit tes infortunes. Toutes les
séductions du monde t'environneront pour te perdre, pour te ravir ta
propre estime, et te confondre dans la foule de ces femmes qui,
dépouillant toute pudeur, trafiquent de l'amour et de l'amitié, et
traînent comme en triomphe les victimes de leur perfidie... Mais non,
Thérèse, la vertu brille sur ton visage... et tu sais, ô mon amie, que
je t'ai toujours adorée et respectée comme une chose sainte, ô divine
image de mon amie, précieux et dernier don de l'amour. Oh! je puise dans
ta vue une nouvelle force, et tu me racontes l'histoire de notre
bonheur... Lorsque je te vis pour la première fois, tu faisais ce
portrait, Thérèse; ces jours, les plus beaux de ma vie, se représentent
à mon esprit et repassent un à un devant ma mémoire... Tu l'as sanctifié
en l'attachant, baigné de tes pleurs, sur mon sein, et, ainsi attaché,
il descendra avec moi dans la tombe... Te rappelles-tu les larmes avec
lesquelles je l'ai reçu? J'en verse encore, et elles soulagent mon
cœur oppressé... Oui, Thérèse, si notre âme nous survit après le
moment suprême, je te la garderai à toi seule, et mon amour vivra
éternel comme elle! Daigne écouter seulement ma dernière, mon unique, ma
plus sainte prière, je t'en conjure au nom de notre amour, par les
larmes que nous avons répandues, par ta religion pour ceux qui t'ont
mise au monde, et à qui tu te sacrifies, victime volontaire... Ne laisse
pas sans consolation ma pauvre mère, qui peut-être viendra pleurer avec
toi dans cette solitude, et y chercher un asile contre les tempêtes de
la vie... Toi seule es digne de la consoler et de la plaindre. Qui lui
restera si tu l'abandonnes? et, dans sa douleur, ses peines de
vieillesse, rappelle-toi toujours qu'elle m'a donné la vie.
* * * * *
A minuit et demi, Ortis partit par la poste des collines Euganéennes, et
arriva sur les bords de la mer à huit heures du matin; il prit alors une
gondole qui le conduisit jusqu'à Venise.
En arrivant chez lui, je le trouvai endormi sur un sofa; lorsqu'il fut
réveillé, il me chargea de plusieurs affaires, qu'il me pria d'expédier
le plus tôt possible, ainsi que de payer à un libraire quelque argent
qu'il lui devait depuis longtemps.
--Je ne puis, me dit-il, m'arrêter ici que pendant la journée.
Quoique je ne l'eusse point vu depuis deux ans, il ne me parut pas
d'abord aussi changé que je m'y attendais; mais bientôt je m'aperçus
qu'il marchait avec peine, et que sa voix, autrefois mâle et élevée,
paraissait maintenant oppressée et faible. Il s'efforçait cependant de
parler et de répondre à sa mère, qui l'interrogeait sur son voyage, et
souvent un sourire mélancolique, qui n'appartenait qu'à lui, venait
errer sur ses lèvres; mais je remarquai qu'il avait un air réservé que
jamais je ne lui avais vu jusqu'alors. Comme je lui disais que
quelques-uns de ses amis avaient l'intention de venir le voir, il me
répondit qu'il ne voulait être dérangé par personne et, alla lui-même
ordonner à la porte de dire qu'il n'était point arrivé.
J'avais envie, continua-t-il en rentrant, de t'épargner, ainsi qu'à ma
mère, la douleur des derniers adieux, mais j'avais besoin de vous
revoir, et, crois-moi, cette épreuve est la plus forte à laquelle le
sort ait encore soumis mon courage.
Quelques heures avant la nuit, il se leva comme s'il voulait partir,
mais sans avoir la force de nous adresser un seul mot. Sa mère alors
s'approcha de lui.
--Mon cher enfant, lui dit-elle, c'est donc résolu?
--Oui, répondit-il en retenant à peine ses pleurs et en la serrant dans
ses bras.
--Qui sait si je te reverrai? reprit-elle. Je suis malade et âgée.
--Console-toi, ma mère; oui, nous nous reverrons... et pour ne plus nous
quitter jamais. Mais, maintenant, demande à Lorenzo si je puis rester
plus longtemps ici...
Elle se tourna vers moi, ses yeux m'interrogeaient avec inquiétude.
--Ce n'est que trop vrai, lui dis-je.
Et je lui rappelai les persécutions que la guerre rendait de jour en
jour plus terribles, le péril que je courais moi-même depuis que mes
lettres avaient été interceptées (et mes soupçons n'étaient que trop
fondés, puisque, deux mois après, je fus forcé de m'expatrier).
Alors, elle s'écria:
--Vis, mon fils, vis, quoique loin de moi. Depuis la mort de ton père,
je n'ai point goûté un seul instant de bonheur; j'espérais du moins
passer auprès de toi ma vieillesse... Mais la volonté de Dieu soit
faite!... éloigne-toi. J'aime mieux pleurer ton absence que ta prison ou
ta mort...
Ses sanglots l'interrompirent.
Ortis lui serra la main, la regarda quelque temps avec tendresse, comme
s'il voulait lui confier un secret; mais bientôt il se remit, et, se
jetant à ses genoux, lui demanda sa bénédiction. Alors, elle leva les
mains au ciel; puis, les abaissant sur sa tête:
--Je te bénis, lui dit-elle, ô mon fils! je te bénis, et que le
Tout-Puissant te bénisse de même!
Ils s'approchèrent alors de l'escalier, s'embrassèrent encore, et cette
mère infortunée appuya longtemps sa tête sur le sein de son fils.
Ils descendirent ainsi dans les bras l'un de l'autre. Je les suivis.
Ortis posa encore une fois ses lèvres sur la main de sa mère, qui le
bénit de nouveau. En se relevant, il se rejeta dans ses bras; je le
pressai longtemps dans les miens; il me promit de m'écrire, et me quitta
en me disant:
--Lorenzo, souviens-toi toujours de notre ancienne amitié.
Se retournant ensuite vers sa mère, il la regarda sans pouvoir lui
parler, s'éloigna, après quelques pas, se retourna encore, et nous jeta
un regard triste et douloureux, comme pour nous dire que nous le voyions
pour la dernière fois.
Sa mère s'arrêta sur le seuil de la porte, espérant qu'il reviendrait
l'embrasser encore; mais bientôt, tournant ses yeux mouillés de larmes
vers la place où nous avions reçu ses adieux, elle s'appuya sur mon bras
et rentra en me disant:
--Lorenzo, si j'en crois mon cœur, nous ne devons plus le revoir.
Un vieux prêtre, qui, chaque jour, venait chez Ortis et qui, autrefois,
avait été son maître de grec, nous dit, le même soir, qu'en nous
quittant, notre ami avait dirigé ses pas vers l'église où était enterrée
Laurette. La porte en était fermée; il voulut se la faire ouvrir par le
sonneur; et, comme celui-ci n'en avait pas les clefs, il envoya un jeune
garçon les chercher chez le sacristain. En l'attendant, il s'assit, se
leva presque aussitôt, alla appuyer sa tête contre la porte de l'église;
mais, ayant entendu les pas et la voix de plusieurs personnes, il
s'éloigna.
Le vieux prêtre tenait ces détails de la bouche même du sonneur. Nous
sûmes, quelque temps après, qu'il avait été le même soir chez la mère de
Laurette.
--Il était très-triste, me dit-elle; mais il ne me parla point de ma
fille. De mon côté, j'évitai de prononcer son nom pour ne point
accroître ses peines. En descendant l'escalier, il s'arrêta: «Allez, me
dit-il, aussitôt que vous le pourrez, chez ma mère... Elle aura bientôt
besoin de consolations.» Et, en effet, sa mère fut, pendant toute cette
soirée, atteinte du plus terrible pressentiment.
Me trouvant le dernier automne aux monts Euganéens, j'avais lu chez M.
T*** quelques fragments d'une lettre où Ortis tournait toutes ses
pensées vers sa solitude paternelle. Thérèse alors faisait à la chambre
obscure la perspective des Cinq-Fontaines, et elle avait mis dans un
coin notre ami, couché sur l'herbe et regardant le coucher du soleil.
Elle demanda un vers pour lui servir d'épigraphe, et, alors, son père
lui donna celui-ci:
Liberta va cercando, ch'e si cara.
Elle fit ensuite don de ce petit tableau à la mère d'Ortis, lui
recommandant de ne pas dire d'où il venait; il ne l'avait donc jamais
su; mais, le jour qu'il passa à Venise, il revit le tableau, et se douta
qui l'avait fait; il n'en ouvrit pas la bouche, mais, resté seul dans la
chambre, il prit le dessin, et, au-dessous du vers servant d'épigraphe,
écrivit celui qui vient après:
Come sa chi pu lei vita rifiuta.
Et, sous le cristal, dans la cannelure intérieure du cadre, il trouva
une longue tresse de cheveux que Thérèse, quelques jours avant son
mariage, s'était coupée sans que personne le sût, et avait mise dans
cette cannelure, de manière à la cacher à tous les yeux. Alors, à ces
cheveux, Ortis joignit une boucle des siens, les noua ensemble avec un
ruban noir qu'il portait attaché à sa montre, et remit le cadre à sa
place; quelques heures après, sa mère vit le vers ajouté, s'aperçut de
la tresse double et du nœud noir, qu'il n'avait pu, à cause de son
volume, cacher aussi bien que l'avait fait Thérèse; le jour suivant,
elle m'en parla, et je vis combien cet accident avait abattu le courage
avec lequel elle avait soutenu le départ de son fils.
Cependant, pour la tranquilliser, je résolus de l'accompagner jusqu'à
Ancône, lui promettant de lui écrire chaque jour. Pendant ce temps, il
était arrivé à Padoue, et s'était rendu chez M. C***, où il passa la
nuit; le lendemain, celui-ci lui offrit des lettres de recommandation
pour quelques gentilshommes qui autrefois avaient été ses écoliers.
Ortis partit sans avoir rien accepté ni refusé, revint à pied aux
collines Euganéennes et se mit aussitôt à écrire:
* * * * *
Vendredi, une heure.
Et toi, mon cher Lorenzo, toi, mon unique et fidèle ami, me
pardonneras-tu? Je te recommande ma mère, je sais qu'elle trouvera en
toi un second fils... Mais, ô ma mère, tu n'auras plus celui sur le sein
duquel tu espérais reposer tes cheveux blancs! tu ne pourras réchauffer
mes lèvres mourantes par tes baisers!... et peut-être même me
suivras-tu!... Je balançais, Lorenzo...
--Voilà donc, me disais-je, la récompense de vingt-quatre années
d'espérances et de soins!...
Mais le sort en est jeté; Dieu qui l'ordonne ainsi ne l'abandonnera
point... ni toi non plus...
Lorenzo, tant que je n'ai désiré qu'un ami sincère, j'ai vécu heureux.
Dieu t'en récompense! mais tu ne t'attendais pas que je te payerais...
avec des larmes... Tu ne proféreras pas sur ma tombe ce cruel blasphème,
que _celui qui veut mourir n'aime personne_. Que n'ai-je point tenté?
que n'ai-je point fait? que n'ai-je point dit à Dieu? Ah! ma vie est
tout entière dans mes passions... Console-toi donc, ma vie désormais
serait plus pénible pour toi que ma mort...
Mais adieu; rassemble mes livres et conserve-les en mémoire de ton ami;
recueille Michel, à qui je laisse ma montre, le peu de gages qui lui
sont dus, et tout l'argent qu'il y aura dans le tiroir de mon
secrétaire: viens l'ouvrir seul, tu y trouveras une lettre pour Thérèse;
je compte sur toi pour la lui remettre secrètement... Adieu, mon ami,
adieu!
* * * * *
Ortis alors continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse:
* * * * *
... Je reviens à toi, ma bien-aimée; si, pendant que je vivais, c'était
une faute pour toi que de m'entendre, maintenant écoute-moi pendant ce
peu d'heures qui me séparent de la tombe; je les ai réservées pour toi
et je les consacre à toi seule. Lorsque cette lettre te parviendra, je
serai mort, et, de ce moment, tous peut-être commenceront à m'oublier,
jusqu'à ce que personne ne se rappelle plus même mon nom... Écoute-moi
donc ainsi qu'une voix qui vient du sépulcre... Tu pleureras sur mes
jours évanouis comme une vision nocturne, tu pleureras sur notre amour,
qui fut inutile et triste comme les lampes qui éclairent la bière des
morts; oui, Thérèse, mes peines devaient finir ainsi, et ma main a cessé
de trembler en touchant le fer libérateur. J'abandonne la vie tandis que
tu m'aimes, tandis que je suis encore digne de toi, digne de tes larmes,
tandis que je puis encore me sacrifier à moi seul et à ta vertu. Alors,
ton amour cessera d'être coupable, et j'ose te le demander, l'exiger
même en récompense de mes malheurs, de mon amour et de mon terrible
sacrifice. Oh! malheureux! malheureux que je serais si tu passais un
jour près du tombeau où je dormirai sans y jeter un coup d'œil; oh!
malheureux! si je laissais derrière moi l'éternel oubli, même dans ton
cœur!...
Tu crois que je m'éloigne, moi! tu crois que je pourrais t'abandonner à
des combats toujours renaissants et à un désespoir éternel, et que,
tandis que tu m'aimes, que je t'aimerai, que je sens que je t'aimerai
toujours, je pourrais me laisser séduire par l'espérance frivole que
notre passion peut s'éteindre avant nos jours?... Non, la mort seule, la
mort!... depuis longtemps, je creuse mon tombeau... et je me suis
habitué à le regarder froidement et à le mesurer avec tranquillité;
toi-même, tu me fuyais, je n'ai pu mêler mes larmes aux tiennes... et
tu ne t'es pas aperçue que, dans mon calme sombre, je venais te voir
pour la dernière fois, et te demander un éternel adieu...
Si le père des hommes m'appelle devant lui pour me demander compte de
mes actions, je lui montrerai mes mains pures de sang et mon cœur
exempt de crime... Je lui dirai:
--Je n'ai jamais ravi le pain des veuves et des orphelins; je n'ai point
persécuté le malheureux; je n'ai point trahi ni abandonné mon ami, je
n'ai point troublé la félicité des amants; je n'ai point souillé
l'innocence; je n'ai point semé l'inimitié entre les frères; je n'ai
point prostitué mon âme aux richesses; j'ai partagé mon pain avec
l'indigent; j'ai mêlé mes larmes aux larmes de l'affligé, j'ai toujours
pleuré sur les malheurs de l'humanité. Si tu m'avais accordé une patrie,
j'aurais consacré mon esprit à l'illustrer et mon sang à la défendre...
Et tu le sais, cependant, ma faible voix a toujours courageusement crié
la vérité. Corrompu presque par le monde après avoir expérimenté tous
ses vices... mais non, ses vices n'ont fait que m'effleurer, mais ne
m'ont jamais vaincu!--j'ai cherché la vertu dans la retraite et la
solitude... J'ai aimé! Mais, toi-même, ne m'avais-tu pas fait entrevoir
le bonheur? ne l'avais-tu pas embelli des rayons de la lumière infinie?
ne m'avais-tu pas créé un cœur tout d'amour et de tendresse?... Puis,
après mille espérances, j'ai tout perdu, je suis devenu inutile aux
autres et à charge à moi-même... Je me suis délivré par le trépas d'une
infortune éternelle... Pourrais-tu te réjouir, ô mon père! des
gémissements de l'humanité? prétends-tu que les hommes doivent soutenir
leurs malheurs, lorsqu'ils surpassent les forces que tu leur as
accordées, et qu'ils n'ont plus en avenir que le crime ou la mort?...
Console-toi, Thérèse! console-toi! ce Dieu que tu implores avec tant de
piété, ce Dieu, s'il daigne s'inquiéter de l'existence ou de la mort de
ses créatures, ne détournera point son regard de moi; il lit au fond de
mon âme, il sait que je ne pouvais résister plus longtemps, il a vu les
combats que j'ai soutenus avant que de succomber, il a entendu avec
quelle prière je l'ai supplié d'éloigner de ma bouche ce calice amer...
Adieu donc!... adieu à l'univers! O mon amie, la source de mes larmes
n'est point épuisée!... j'en reviens à pleurer et à craindre, mais
bientôt tout sera fini. Oh! mes passions, elles me brûlent, elles me
déchirent, elles me possèdent encore, et ce n'est que lorsque la nuit
éternelle voilera le monde à mes yeux que j'ensevelirai avec moi mes
désirs et mes larmes. Mais, avant de se fermer pour toujours, mes yeux
te chercheront encore, je te verrai, je te verrai pour la dernière
fois. Je prendrai de toi un dernier adieu, et je recueillerai tes
pleurs, unique fruit de tant d'amour.
* * * * *
J'arrivais à cinq heures de Venise lorsque je le rencontrai à quelques
pas de chez lui, allant faire ses adieux à Thérèse; ma présence
inattendue le consterna, et bien plus encore ma résolution de
l'accompagner jusqu'à Ancône. Cependant, il m'en remercia tendrement,
mais en tâchant toujours de me détourner de ce projet; lorsqu'il vit que
ses instances étaient inutiles, il me proposa de l'accompagner chez M.
T***; il garda le silence pendant tout le chemin; il marchait lentement,
et son visage offrait l'empreinte d'une tristesse tranquille. Comment ne
m'aperçus-je pas qu'il roulait alors dans son âme ses dernières pensées!
Nous entrâmes par la porte du jardin; il s'arrêta sur le seuil; puis, se
retournant tout à coup vers moi:
--Ne te semble-t-il pas, me dit-il, que la nature est aujourd'hui plus
belle que jamais?...
Lorsque nous approchâmes de la chambre de Thérèse, j'entendis la voix de
celle-ci:
--Non, le cœur ne peut se changer, disait-elle.
Je ne sais si Ortis avait entendu ces paroles, mais il ne m'en parla
point.
Nous trouvâmes Odouard qui se promenait; M. T*** était assis au fond de
la chambre, les coudes posés sur une petite table et la tête appuyée sur
ses mains; nous restâmes longtemps sans parler. Ortis enfin rompit le
silence.
--Demain, dit-il, je ne serai plus avec vous.
Il se leva, prit la main de Thérèse, y posa ses lèvres, et je vis des
larmes mouiller la paupière de celle-ci. Ortis, sans quitter sa main, la
pria de faire appeler la petite Isabelle; les cris et les sanglots de
cette pauvre enfant furent si prompts et si violents, qu'aucun de nous
ne put retenir ses pleurs. A peine eut-elle appris qu'il partait,
qu'elle se jeta à son cou en répétant plusieurs fois:
--O mon Ortis, pourquoi nous quittes-tu? Surtout reviens bien vite!
Ne pouvant supporter une scène aussi touchante, il la remit entre les
bras de Thérèse, et sortit en répétant plusieurs fois adieu. M. T***
l'accompagna, l'embrassa en pleurant à différentes reprises, et le
quitta sans pouvoir dire un mot. Odouard, qui était à son côté, nous
serra la main en nous souhaitant un bon voyage.
Il était nuit lorsque nous rentrâmes; il ordonna aussitôt à Michel de
préparer sa malle, et me pria de retourner à Padoue, afin de prendre les
lettres que lui avait offertes M. C***. Je partis au même instant.
Alors, au bas de la lettre qu'il avait commencée pour moi le matin, il
ajouta ce post-scriptum:
«Puisque je n'ai pu t'épargner la douleur de me rendre les derniers
devoirs, et qu'avant que tu vinsses, j'avais l'intention d'écrire au
curé, ajoute ce dernier bienfait à ceux dont tu m'as déjà comblé. Que je
sois enseveli comme on me trouvera, dans un site abandonné... pendant la
nuit, sans pompe... sans tombeau... sous les pins de la colline en face
de l'église... Le portrait de Thérèse sera enterré avec moi.
»Ton ami, JACQUES ORTIS.»
Il sortit de nouveau, et, sur les onze heures, frappa à la porte d'un
paysan à deux milles de chez lui, lui demanda de l'eau, et en but une
grande quantité.
Il rentra un peu après minuit, sortit bientôt de sa chambre pour donner
au jeune homme une lettre à mon adresse, qu'il lui recommanda de ne
remettre qu'à moi seul, et lui dit en lui serrant la main et en le
regardant tendrement:
--Adieu, Michel; aime-moi!
Puis, le quittant, il rentra tout à coup, et, fermant la porte derrière
lui, continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse:
* * * * *
Une heure.
J'ai visité mes montagnes, j'ai visité le lac des Cinq-Fontaines, j'ai
salué pour la dernière fois les forêts, les champs et les cieux. O mes
solitudes! ô ruisseau qui, le premier, par ton cours m'enseignas la
demeure de cette femme céleste!... combien de fois j'effeuillai des
fleurs sur tes ondes, qui bientôt devaient passer sous ses fenêtres!
combien de fois j'accompagnai Thérèse sur ton rivage, lorsque, enivré du
bonheur de l'adorer, j'épuisais à longs traits le calice de la mort!
Mûrier sacré, je t'ai adoré, je t'ai laissé mes derniers remercîments et
mes derniers soupirs. Je me suis prosterné devant toi comme devant un
autel, et j'ai baigné l'herbe que tu ombrages des plus douces larmes que
j'aie jamais versées; elle me semblait encore chaude de sa présence.
Heureuse soirée, comme tu es gravée en mon cœur!... J'étais assis
près de toi, Thérèse, et les rayons de la lune, pénétrant à travers les
rameaux, éclairaient ton visage angélique; une larme roulait sur tes
joues, je la recueillis avec mes lèvres, nos bouches se rencontrèrent,
mes soupirs et mon âme passèrent dans ta poitrine. C'était le soir du 13
mai, c'était la journée du jeudi... Depuis cette époque, il ne s'écoula
pas un seul instant sans que cette soirée se représentât à mon souvenir.
Depuis ce temps, je me suis regardé comme sanctifié, et j'ai dédaigné
les autres femmes comme indignes de moi, de moi qui avais senti toute la
volupté d'un baiser de ta bouche.
Je t'aimais donc, je t'aimais, et je t'aime encore d'un amour que moi
seul peux comprendre... O mon ange! la mort est-elle à craindre pour
l'homme qui t'a entendue dire que tu l'aimais, qui a senti courir dans
ses veines toute la flamme qu'allume un de tes baisers, qui a mêlé ses
larmes aux tiennes?... Et maintenant encore que j'ai un pied dans la
tombe,... je crois te voir, et mes yeux s'arrêtent sur ton visage
resplendissant d'une flamme céleste!... et bientôt... Tout est
préparé... La nuit n'est déjà que trop avancée... Adieu!... Dans
quelques instants, nous serons séparés par le néant et l'incompréhensible
éternité... Le néant!... oh! oui, mon Dieu! je t'en supplie du fond de
l'âme,... si tu n'as pas quelque lieu où nous réunir un jour pour ne
nous quitter jamais, à cette heure solennelle de la mort, je te conjure
de m'abandonner au néant.
Adieu, Thérèse!... Je meurs exempt de crimes; je meurs maître de
moi-même, je meurs tout à toi; certain de tes larmes... Adieu!...
pardonne-moi!... adieu!...--Oh! console-toi, et vis pour consoler nos
malheureux parents... Ta mort ferait maudire mes cendres. Si quelqu'un
osait t'accuser de mes malheurs, confonds-le avec le dernier serment que
je prononce en me précipitant dans la nuit du tombeau... _Thérèse est
innocente._
Maintenant reçois mon âme!...
* * * * *
Michel, qui couchait dans la chambre voisine de celle d'Ortis, fut
réveillé par un gémissement sourd et prolongé: il prêta l'oreille, pour
écouter si on ne l'appelait pas, et ouvrit la fenêtre, soupçonnant que
j'étais revenu et que je l'avais appelé. Mais, s'étant assuré que tout
était tranquille, et la nuit encore obscure, il se remit au lit et ne
tarda point à se rendormir. Il m'a dit, depuis, que ce gémissement
l'avait effrayé d'abord, mais qu'ensuite il avait réfléchi que son
maître avait l'habitude de s'agiter ainsi pendant son sommeil.
Le matin, Michel, après avoir frappé en vain à la porte, força la
serrure, appela dans la première chambre, et, ne s'entendant point
répondre, s'avança en tremblant. Bientôt, à la lumière de la lampe qui
brûlait encore, il aperçut son maître baigné dans des flots de sang. Il
ouvrit les fenêtres pour appeler du secours; mais, voyant que personne
ne l'entendait, il courut chez le médecin et le curé: tous deux étaient
sortis pour assister un malade. Alors, il entra en pleurant dans le
jardin de M. T***; et, comme Thérèse sortait avec son père et son mari,
lequel justement lui annonçait qu'il avait appris qu'Ortis n'était point
parti dans la nuit, ainsi qu'il le devait faire, cette nouvelle lui
avait rendu l'espoir de lui dire adieu une dernière fois. Elle aperçut
Michel qui accourait: elle se retourna alors de son côté, soulevant le
voile qui couvrait son visage, sur lequel il était facile de lire une
douloureuse impatience.
Michel les joignit, criant au secours, disant que son maître s'était
frappé, mais qu'il ne le croyait pas encore mort. Thérèse l'écouta,
immobile et les yeux fixes; puis, sans verser une larme, sans pousser un
cri, elle s'évanouit entre les bras d'Odouard. M. T*** accourut,
espérant qu'il pourrait peut-être sauver la vie à notre malheureux ami.
Il le trouva étendu sur un sofa, la figure presque entièrement cachée
dans les coussins, immobile, mais respirant encore. Il s'était enfoncé
un stylet sous la mamelle gauche; mais ce stylet, tombé près de lui,
faisait présumer qu'il l'avait ensuite arraché de la blessure. Son habit
noir et sa cravate étaient jetés sur une chaise voisine. Il n'avait
conservé qu'un gilet, son pantalon, ses bottes et une écharpe de soie
très-large qui faisait plusieurs fois le tour de son corps, et dont un
des bouts pendait ensanglanté, parce que, dans ses douleurs, il avait
sans doute essayé de s'en débarrasser. M. T*** souleva doucement la
chemise, qui, toute souillée de sang, s'était attachée à la blessure.
Ortis alors tourna vers lui ses regards mourants, étendit un bras comme
pour s'y opposer, et, de l'autre, lui serra la main. Mais aussitôt,
laissant retomber sa tête sur les coussins, il leva les yeux au ciel et
expira.
La blessure était large et profonde, et, quoique n'attaquant pas le
cœur, était devenue mortelle par la quantité de sang qu'il avait
répandu, et qui coulait par torrents dans la chambre. Le portrait de
Thérèse, noir de sang caillé, à l'exception du milieu, pendait à son
cou, et les lèvres ensanglantées d'Ortis faisaient présumer que, dans
son agonie, il avait plusieurs fois pressé contre sa bouche l'image de
son amie. Sur le secrétaire était une Bible ouverte, sa montre, et
quelques feuillets de papier, sur l'un desquels était écrit: _O ma
mère!_ Ensuite, au milieu de quelques lignes raturées, on distinguait ce
mot: _Expiation_; puis, un peu plus bas, ceux-ci: _De pleurs éternels_.
Sur un autre, on lisait seulement l'adresse de sa mère; comme si, se
repentant de sa première lettre, il en eût commencé une autre qu'il
n'avait pas eu le courage d'achever.
A peine fus-je arrivé de Padoue, où j'étais resté plus longtemps que je
n'eusse voulu, que je fus effrayé de la foule de villageois qui
pleuraient dans la cour. Quelques-uns d'entre eux me regardaient avec
étonnement, et me conjuraient de ne pas monter. Je me précipitai en
tremblant dans la chambre: j'aperçus alors M. T*** étendu avec désespoir
sur le corps de mon ami, et Michel à genoux près de lui, la figure
contre terre. Je ne sais comment j'eus la force de m'approcher et de lui
poser la main sur le cœur auprès de la blessure... Il était mort, et
déjà froid. Les pleurs et la voix me manquèrent ensemble: muet et
immobile, je fixais des regards stupides sur ce sang, lorsque le prêtre
et le chirurgien arrivèrent enfin. Aidés de quelques domestiques, ils
nous arrachèrent à ce spectacle terrible. Thérèse passa tout ce jour au
milieu du deuil de sa famille et dans un mortel silence; puis, quand la
nuit fut venue, je me traînai derrière le corps de mon ami, qui fut
enterré sur la montagne des pins par les laboureurs du village.