Peut-être, lecteur, t'es-tu fait l'ami d'Ortis, et désires-tu savoir
l'histoire de son amour: j'irai donc au-devant de tes désirs, et
j'interromprai, pour te la raconter, la série de ses lettres.
La mort de Laurette mit le comble à sa mélancolie, devenue plus noire
encore par le retour d'Odouard. Il fit des visites moins fréquentes à la
villa de M. T***, et ne parla plus à âme qui vive. Maigre, défait, les
yeux caves, mais ouverts et pensifs, la voix sourde, les pas lents, il
allait, enveloppé de son manteau, la tête nue, et les cheveux sur le
visage. Souvent il veillait des nuits entières, errant par la campagne,
et souvent encore, le jour, il fut trouvé dormant sous quelque arbre.
Sur ces entrefaites, Odouard revint en compagnie d'un jeune peintre qui
retournait à Rome, sa patrie. Le même jour, ils rencontrèrent Ortis.
Odouard alla à lui pour l'embrasser, et Ortis se recula comme épouvanté.
Le peintre lui dit qu'il avait entendu parler de lui et de son mérite,
et que, depuis longtemps, il désirait connaître sa personne; mais il
l'interrompit:
--Moi! moi! monsieur? dit-il. Je n'ai jamais pu me connaître dans les
autres, et je ne crois pas que les autres puissent jamais se connaître
en moi.
Ils lui demandèrent alors l'explication de ces paroles ambiguës, et lui,
pour toute réponse, s'enveloppa de son manteau, s'élança dans les arbres
et disparut. Odouard se plaignit de cette réception au père de Thérèse,
qui commençait déjà à s'inquiéter de l'amour d'Ortis.
Thérèse, douée d'un caractère moins romanesque, mais passionné et
ingénu, disposée à une profonde mélancolie, privée dans la solitude de
tout ami de cœur, arrivée à cet âge où parle en nous le besoin
d'aimer et d'être aimée, commença par ouvrir son âme à Ortis, et finit
par céder au sentiment qui l'entraînait vers lui; mais à peine
osait-elle s'avouer à elle-même où elle en était arrivée; et, depuis le
soir du baiser, elle était devenue plus réservée, évitait de se
rencontrer avec lui, et tremblait à la vue de M. T***. Éloignée de sa
mère, sans conseils, sans consolations, épouvantée de l'avenir, toute à
la vertu, toute à l'amour, elle devint pensive et solitaire, parlant
rarement, lisant toujours, négligeant le dessin, la harpe et sa
toilette; et souvent elle fut surprise par les domestiques, les yeux
baignés de pleurs. Elle fuyait la société de ses jeunes amies qui
venaient passer le printemps aux collines Euganéennes, s'éloignant de
tout le monde, et même de sa sœur. Elle passait des heures entières
dans les endroits les plus sombres de son jardin. Il régnait dans cette
malheureuse famille une tristesse et une certaine défiance, qui, jointes
à quelques mots peu réfléchis que laissa échapper Ortis, firent ouvrir
les yeux à Odouard. Jacob parlait habituellement avec feu, et, quoiqu'il
parût taciturne aux personnes qui ne le connaissaient pas, il était
quelquefois avec ses amis causeur et d'une gaieté folle. Mais, depuis
quelque temps, ses paroles et ses actions étaient véhémentes et amères
comme son âme.
Poussé une fois par Odouard, qui justifiait devant lui le traité de
Campo-Formio, il se mit alors à crier comme un fou, à se frapper la tête
et à pleurer de colère. M. T*** me racontait que souvent il restait
enseveli dans ses pensées, ou que, s'il discutait, il s'emportait
facilement, et qu'à mesure qu'il parlait ses yeux devenaient terribles,
puis tout à coup, au milieu de ses paroles, se remplissaient de larmes;
Odouard alors devint plus réservé, et commença à soupçonner les causes
du changement d'Ortis.
Ainsi s'écoula tout le mois de juin. Le malheureux jeune homme devenait
chaque jour plus sombre et plus farouche; il avait cessé d'écrire à sa
famille, et ne répondait plus à mes lettres; souvent les paysans le
virent à cheval, courant à bride abattue dans des chemins escarpés et
entourés de précipices où mille fois il eût dû s'abîmer; un matin, le
peintre dont j'ai déjà parlé, étant occupé à dessiner une vue des
collines, reconnut sa voix, s'approcha doucement de lui et l'entendit
déclamer dans le bosquet une scène de la tragédie de _Saül_. Alors, il
parvint à faire son portrait pendant qu'il s'était arrêté tout pensif,
après avoir récité ces vers de la scène première du troisième acte:
Déjà pour me soustraire à l'horreur de mon sort,
Dans les rangs ennemis j'aurais cherché la mort,
Tant la vie est horrible à qui perd l'espérance...
Ensuite, il le vit gravir avec rapidité jusqu'au sommet d'un rocher
escarpé, s'avancer les bras étendus comme s'il voulait s'en précipiter,
puis tout à coup se rejeter en arrière avec effroi en s'écriant:
--O ma mère! ma mère!...
Un dimanche qu'il était resté à dîner chez M. T***, il pria Thérèse de
faire de la musique et lui présenta sa harpe; mais à peine
commençait-elle à en jouer, que son père entra et s'assit auprès d'elle;
Ortis paraissait plongé dans une douce et mélancolique extase, et son
visage allait se ranimant; cependant, bientôt il pencha peu à peu la
tête et tomba dans une rêverie plus profonde encore que d'habitude.
Thérèse le regardait en tâchant de retenir ses pleurs. Il s'en aperçut,
et, ne pouvant se contenir, se leva et partit. M. T***, attendri, se
tourne vers Thérèse.
--O ma fille! lui dit-il, tu veux donc te perdre, et, avec toi, nous
perdre tous?
A ces mots, son visage se couvrit de larmes, elle se jeta dans les bras
de son père et lui avoua tout.
Sur ces entrefaites, Odouard rentra, et le trouble de M. T*** et
l'altération des traits de sa fille confirmèrent ses soupçons; je tiens
ces détails de la bouche même de Thérèse.
Le jour suivant, qui était le 7 juillet, Ortis alla chez M. T***, et
trouva le peintre occupé à faire le portrait nuptial. Thérèse, interdite
et tremblante, sortit sous prétexte de donner un ordre; mais, en passant
près d'Ortis, elle lui dit d'une voix basse et entrecoupée:
--Mon père sait tout.
Il ne répondit rien; mais, après avoir fait dans la chambre quelques
tours en long et en large, il sortit, et, de toute cette journée, ne
fut aperçu par âme qui vive. Michel, qui l'attendait à dîner, le chercha
en vain le soir: il ne rentra qu'à minuit sonné, et, après avoir renvoyé
son domestique, se jeta tout habillé sur son lit:
Peu de temps après, il se leva et écrivit.
* * * * *
Minuit.
Autrefois, je portais à la Divinité mes actions de grâces et mes
vœux; mais je ne la craignais pas... Aujourd'hui que la main du
malheur s'appesantit sur ma tête, je la crains et je la supplie.
Mon esprit est troublé, mon âme atterrée, et mon corps abattu par la
langueur de la mort...
Oui, c'est vrai, les malheureux ont besoin de croire à un monde
différent de celui-ci, où du moins ils ne mangeront point un pain amer,
et ne boiront pas l'eau trempée de leurs larmes. L'imagination le créa,
et le cœur se console; la vertu presque toujours malheureuse
persévère dans l'espoir d'une récompense... Mais infortunés ceux-là qui,
pour ne point commettre de crimes, ont besoin de la religion.
Je me suis prosterné dans une petite chapelle, sur la route d'Arqua,
parce que je sentais que la main de Dieu pesait sur mon cœur...
Je suis faible, n'est-ce pas, Lorenzo?... Le ciel ne te fasse jamais
sentir le besoin de la solitude, des larmes et d'une église!...
Deux heures du matin.
Le temps est orageux, les étoiles sont rares et pâles... Et la lune, à
moitié ensevelie dans les nuages, frappe mes fenêtres de ses livides
rayons...
Au point du jour.
Tu ne m'entends pas, Lorenzo, tu ne m'entends pas, et cependant ton ami
t'appelle... Quel sommeil! Un rayon de jour paraît enfin, peut-être pour
réensanglanter mes blessures...--Dieu ne me hait pas, il me condamne
cependant à une agonie perpétuelle. Pourquoi me contraint-il à maudire
mes jours, qui cependant ne sont tachés d'aucun crime?
Si tu es un Dieu terrible, puissant et jaloux, qui revois les iniquités
des pères dans les fils, et qui visites dans ta fureur la troisième et
la quatrième génération[2], puis-je espérer de t'apaiser? Non... Envoie
donc contre moi, mais contre moi seul, ta fureur, que rallument les
flammes infernales![3] qui doivent brûler des millions de peuples
auxquels tu n'as pas daigné te faire connaître!
Mais Thérèse est innocente, et, loin de te regarder comme injuste, elle
t'adore dans toute la suavité de son âme; et, moi, je ne t'adore pas,
parce que je te crains; et cependant je sais que j'ai besoin de
toi.--Dépouille-toi, mon Dieu, dépouille-toi des attributs dont t'ont
revêtu les hommes pour te faire semblable à eux. N'es-tu pas le
consolateur des affligés, et ton divin fils ne s'appelait-il pas le Fils
de l'homme? Écoute-moi donc: mon cœur te devine; mais ne t'offense
pas des plaintes que la nature tire du plus profond de mon cœur, et
je murmure contre toi, et je te prie, et je t'invoque, espérant que tu
délivreras mon âme.--Mais comment la délivreras-tu, si elle n'est pas
pleine de toi, si elle ne t'a pas imploré dans la prospérité, et si,
pour réclamer ton aide et implorer ton appui, elle a attendu d'être
plongée dans la misère?--Elle te craint sans espérer en toi, elle ne
désire et ne veut que Thérèse, et c'est dans Thérèse seule, ô mon Dieu!
que je te retrouve et que je te vois!
Oh! le voilà hors de mes lèvres, ce crime pour lequel Dieu a retiré son
regard de moi. Je ne l'ai jamais aimé comme j'aime Thérèse... Blasphème!
faire l'égal de Dieu ce qui ne sera un jour que squelette et
poussière!... Humiliation de l'homme! Devais-je préférer Thérèse à
Dieu?... Et pourquoi non?... Thérèse n'est-elle pas la source de la
beauté céleste, immense, toute-puissante? Je mesure l'univers d'un
regard... je contemple d'un œil effrayé l'éternité... Tout est chaos,
tout est fumée, tout est vide!... et, lorsque Dieu m'est
incompréhensible, Thérèse n'est-elle pas là devant moi?
* * * * *
Deux jours après, Ortis tomba malade; M. T*** alla le voir, et profita
de cette occasion pour lui persuader de s'éloigner des collines
Euganéennes. Délicat et généreux, le père de Thérèse estimait le
caractère et l'âme d'Ortis, qu'il chérissait comme son meilleur ami.
Souvent il m'assura que, dans tout autre temps, il aurait cru illustrer
sa famille en prenant pour gendre un homme qui, selon lui, ne
participait à aucune des erreurs de notre temps, et qui, doué d'une
trempe indomptable de cœur, avait de toute façon, au dire de M. T***
lui-même, les vertus d'un autre siècle; mais Odouard était riche et
d'une famille puissante qui, par son alliance, le mettait à l'abri des
persécutions de ses ennemis, lesquels n'avaient à lui reprocher que de
désirer la liberté de son pays, crime capital en Italie. En mariant
Thérèse à Ortis, il accélérait, au contraire, sa ruine et celle de sa
famille. D'ailleurs, il s'était engagé; et, pour tenir sa parole, il
s'était séparé d'une épouse chérie. D'un autre côté, son peu de fortune
ne lui permettait pas de donner à Thérèse une dot considérable; ce que
rendait nécessaire la médiocrité de la fortune d'Ortis. M. T***
m'écrivit ces détails, et dit la même chose à Ortis, qui, le sachant
déjà, l'écouta patiemment jusqu'au moment où il parla de la dot; alors,
il l'interrompit.
--Je suis pauvre! s'écria-t-il avec force, je suis obscur, proscrit,
inconnu à tous les hommes, et je me serais plutôt fait enterrer vivant
que de vous demander Thérèse pour femme; je suis malheureux, mais non
point lâche; et jamais mes fils ne recevront leur fortune de la main de
leur mère... D'ailleurs, votre fille est riche et promise...
--Donc?... reprit M. T*** comme pour l'interroger.
Ortis ne répondit rien, mais il leva les yeux au ciel; et, après
quelques minutes:
--O Thérèse! s'écria-t-il, tu seras donc malheureuse!
--Oh! mon ami, lui dit alors M. T*** en le regardant avec tendresse, mon
ami, par qui a-t-elle commencé de souffrir, si ce n'est par vous?... Par
amour pour moi, elle s'était résignée à son sort, elle allait d'un seul
mot rendre la paix et le bonheur à ses pauvres parents; elle vous à
aimé! et vous, qui, de votre côté, l'aimez avec tant de délicatesse,
vous avez enlevé son cœur à celui qu'elle regardait déjà comme son
époux, et vous continuez de troubler la tranquillité d'une famille qui
vous avait traité, qui vous traite et vous traitera toujours comme son
propre fils... Partez, éloignez-vous pour quelque temps; peut-être
auriez-vous trouvé dans un autre un père inflexible; mais en moi!...
J'ai été malheureux aussi, j'ai connu les passions, et j'ai appris à les
plaindre, parce que je sens moi-même le besoin que j'ai d'être plaint, à
mon âge, et avec ma tête chauve. C'est de vous que j'ai appris que l'on
estime l'homme qui fait le mal, s'il a le talent de faire paraître
généreuses et terribles les passions qui, chez les autres, paraîtraient
coupables ou ridicules. Je ne vous le dissimule pas; du premier jour où
je vous ai connu, vous avez pris un tel ascendant sur moi, que vous
m'avez forcé de vous craindre et de vous aimer; et souvent je comptais
les minutes par l'impatience de vous revoir, et, en même temps, je me
sentais pris d'un frisson subit et secret quand un domestique annonçait
que vous montiez l'escalier. Ayez donc pitié de moi, de votre jeunesse,
de la réputation de Thérèse; sa beauté s'efface, sa santé s'affaiblit,
son cœur la ronge en silence, et pour vous... Ah! je vous en conjure,
au nom de Thérèse, partez, éloignez-vous; sacrifiez votre passion à son
bonheur, et ne faites pas que je sois à la fois l'ami, l'époux et le
père le plus malheureux qui ait jamais existé.
Ortis ne répondit rien; il parut attendri, écouta tout cela d'un visage
muet, et sans qu'il lui tombât une larme des yeux, quoique M. T*** au
milieu de son exhortation se retînt à peine de fondre en pleurs. Il
demeura près du lit d'Ortis jusque bien avant dans la nuit; mais, à
partir de ce moment, ni l'un ni l'autre n'ouvrirent plus la bouche que
pour se dire adieu. Pendant la nuit, l'indisposition du malade
s'aggrava, et, les jours suivants, il se sentit pris d'une fièvre
dangereuse.
Cependant, les dernières lettres d'Ortis, celles que je recevais tous
les jours du père de Thérèse, m'avaient fait sentir la nécessité de son
départ, et j'usai de tout mon pouvoir pour le décider à employer le seul
remède qui pouvait encore le guérir de sa funeste passion. Je n'eus
point le courage d'en parler à sa mère, qui connaissait son caractère
emporté et capable de tous les extrêmes; je lui dis seulement que son
fils était un peu malade, et que le changement d'air serait favorable à
sa santé.
C'est à cette époque que les persécutions de Venise devinrent plus
terribles que jamais. Il n'y avait plus de lois, mais des tribunaux
arbitraires qui n'admettaient plus ni accusateurs ni défenseurs, mais
des espions de la pensée, des ennemis nouveaux et inconnus, des
prisonniers qui étaient frappés par des peines subites et sans nom. Les
plus suspects gémissaient dans des cachots; d'autres, quoique de
brillante et antique renommée, étaient enlevés de nuit de leur propre
maison, remis aux mains des sbires, traînés aux frontières sans avoir pu
dire à leurs parents et à leurs amis un dernier adieu et abandonnés à
l'aventure, privés de tout secours humain. Pour quelques-uns, ces moyens
violents et infâmes étaient encore la suprême clémence... Et moi-même,
arrivé à mon dernier martyre, je vais, depuis plusieurs mois, errant par
toute l'Italie, tournant vers ma patrie, que je n'ai plus l'espérance de
revoir, mes yeux tout pleins de larmes; mais alors, tremblant seulement
pour la liberté d'Ortis, je persuadai à sa mère, quoique désolée, de lui
écrire pour le décider à chercher pour quelque temps un asile dans un
autre pays, d'autant plus qu'en quittant autrefois Padoue, il avait
donné pour motif de son départ la crainte des mêmes dangers. La lettre
fut confiée à un domestique de confiance, lequel arriva aux collines
Euganéennes dans la soirée du 15 juillet; et qui trouva Ortis encore
alité, quoique sa santé fût un peu meilleure. Le père de Thérèse était
assis auprès de lui lorsqu'il reçut la lettre: il la lut bas, la posa
sous son oreiller; puis, quelque temps après, la relut encore en
donnant des marques d'agitation, mais sans dire un seul mot...
Le dix-neuvième jour, où il commença à se lever, il reçut un second
message de sa mère, qui lui envoyait de l'argent, deux lettres de
change, et des recommandations en le priant au nom de Dieu de
s'éloigner. Dans l'après-midi, il alla chez Thérèse, et ne trouva
qu'Isabelle, qui, tout émue encore, nous raconta qu'il s'assit en
silence, se leva bientôt, l'embrassa et sortit. Il revint une heure
après, et la rencontra de nouveau en montant l'escalier; il la prit dans
ses bras, la serra contre son sein, mouilla son visage de larmes, se mit
à écrire, déchira aussitôt ce qu'il avait écrit, puis s'achemina tout
pensif vers le jardin. Un domestique passa vers le soir, et l'aperçut
couché sous un massif d'arbres. En repassant, il le trouva prêt à
sortir, et les yeux fixés sur la maison que venaient frapper les rayons
de la lune.
En rentrant chez lui, il rappela le messager, répondit à sa mère que, le
lendemain matin, il partirait, fit commander des chevaux à la poste la
plus voisine, et, avant de se coucher, écrivit la lettre suivante pour
Thérèse, la remit au jardinier, et partit à la pointe du jour:
* * * * *
Neuf heures.
Pardonne-moi, Thérèse, pardonne-moi! j'ai empoisonné ta jeunesse, j'ai
troublé la paix de ta famille, mais je pars... Ah! je n'aurais pas cru
avoir ce courage: je puis te quitter et ne pas mourir de douleur; c'est
beaucoup, crois-moi.--Profitons de ce peu de moments que la raison me
laisse encore; plus tard peut-être n'en aurais-je pas la force. Je pars,
Thérèse, je pars, l'âme pleine d'une seule pensée, celle de t'aimer
toujours et de toujours te pleurer. Je pars en m'imposant l'obligation
de ne plus t'écrire, de ne plus te revoir, que lorsque je serai certain
que tu n'as plus rien à craindre de moi... Je t'ai cherchée aujourd'hui
pour te dire adieu, mais vainement... Daigne, du moins, jeter les yeux
sur ces dernières lignes que je trempe, tu le vois, de larmes bien
amères!... Envoie-moi, en quelque temps et en quelque lieu que tu
pourras, ton portrait. Si l'amitié, si l'amour, si la compassion, si la
reconnaissance te parlent encore pour un malheureux, ne me refuse pas
cet adoucissement à toutes mes souffrances; ton père lui-même me
l'accordera, je l'espère, lui qui, à chaque instant du jour, pourra te
voir, t'entendre, et être consolé par toi. Du moins, dans les élans de
ma douleur, dans les déchirements de ma passion, lassé de tout le
monde, défiant des hommes, marchant sur la terre comme un voyageur sans
patrie, qui va d'auberge en auberge, dirigeant volontairement mes pas
vers la tombe, parce que j'ai besoin de repos, je reprendrai quelque
force en pressant jour et nuit contre mes lèvres ton image adorée; et,
quoique éloigné de toi, ce sera encore par toi que je supporterai la
vie; et, tant que j'en aurai la force, je la supporterai, je te jure!
Toi, de ton côté, prie Dieu, ô Thérèse! prie du fond de ton cœur pur,
le Ciel--non pas qu'il m'épargne les douleurs que peut-être j'ai
méritées, et qui sont inséparables de la nature de mon âme,--mais qu'il
ne m'enlève pas le peu de force que je me sens encore pour les
supporter. Avec ton portrait, mes nuits seront moins douloureuses, et
moins tristes les jours solitaires que je dois vivre encore loin de toi.
En mourant, je tournerai vers toi mes derniers regards, je te
recommanderai mon dernier soupir, je verserai en toi mon âme, et je
t'emporterai dans la tombe, appuyé contre ma poitrine; enfin, si je suis
condamné à fermer les yeux sur une terre étrangère, où nul cœur ne me
pleurera, je t'invoquerai muettement à mon chevet, et il me semblera te
voir, avec le même aspect, la même action, la même piété avec laquelle
je te voyais, quand, un jour, avant que tu pensasses à m'aimer, avant
que tu t'aperçusses que je t'aimais,--quand j'étais encore innocent de
cœur envers toi,--tu m'assistais dans ma maladie.
Je n'ai rien de toi, si ce n'est la seule lettre que tu m'écrivis
lorsque j'étais à Padoue... Alors, il me semblait que tu m'invitais à
revenir; et, maintenant, j'écris, et, dans peu d'heures, je subirai
l'arrêt de notre éternelle séparation. De cette lettre commence
l'histoire de notre amour; elle ne m'abandonnera jamais.--Toutes ces
choses ne sont peut-être que folie; mais reste-t-il d'autre consolation
au malheureux qui ne peut pas guérir? Adieu, Thérèse; pardonne-moi...
hélas! je me croyais plus de courage...
Je t'écris mal, et d'un caractère à peine lisible; mais je t'écris brûlé
par la fièvre, l'âme déchirée et les yeux pleins de larmes... Par pitié,
ne me refuse pas ton portrait: remets-le à Lorenzo; s'il ne peut me le
faire parvenir, il le gardera comme un héritage saint et précieux qui
lui rappellera toujours ta beauté, ta vertu, et l'unique, éternel et
fatal amour de son malheureux ami... Adieu!... mais ce n'est pas le
dernier de mes revers, et, d'ici à peu de temps, je me serai fait tel,
que les hommes seront forcés d'avoir pitié et respect pour notre
amour;--alors, ce ne sera plus un crime pour toi de m'aimer.
Si cependant, avant que je te revisse, ma douleur avait creusé ma
tombe, que du moins la certitude d'avoir été aimé de toi me rende la
mort plus chère. Oh! oui, certes! je sens dans quelle douleur je
t'abandonne... Oh! mourir à tes pieds! oh! être enseveli dans la terre
qui te recouvrira!... Adieu!...
* * * * *
Michel me dit que son maître avait voyagé pendant deux postes
silencieusement, et même d'un visage assez calme et presque serein; puis
il demanda son écritoire de voyage, et, tandis qu'on changeait les
chevaux, il écrivit le billet suivant à M. T***:
* * * * *
Monsieur et ami,
J'ai recommandé hier soir au jardinier une lettre adressée à la
signorina; et, quoique je l'aie écrite, bien décidé au parti que j'ai
pris de m'éloigner, je crains d'avoir versé sur ses pages trop
d'afflictions pour cette innocente. Faites-vous donc remettre cette
lettre par le messager; ne la confiez à personne; gardez-la toute
cachetée, ou brûlez-la. Mais, comme il serait amer pour votre fille que
je fusse parti sans lui laisser un adieu,--car, hier, de toute la
journée, je n'ai pas eu le bonheur de la voir,--voici, annexé à cette
lettre, un billet non cacheté, et j'espère que vous aurez la bonté,
monsieur, de le remettre à Thérèse avant qu'elle devienne la femme du
marquis Odouard. Je ne sais si nous nous reverrons: j'ai bien décidé de
mourir près de la maison paternelle; mais, quand même mon espérance
serait trompée, je suis bien certain, monsieur et ami, que vous vous
souviendrez toujours de moi.
* * * * *
M. T*** me fit rendre la lettre pour Thérèse (c'est celle que je viens
de mettre sous les yeux du lecteur) avec son cachet intact. Il ne tarda
point à donner le billet à sa fille: je l'ai eu sous les yeux. Il ne
contenait que quelques lignes, et paraissait écrit par un homme
entièrement revenu à lui.
Tous les fragments qui suivent me vinrent par la poste sur différentes
feuilles.
* * * * *
Rovigo, 20 juillet.
Je l'admirais, et je me disais à moi-même:
--Qu'adviendrait-il de moi, si je ne pouvais plus la voir?
Je me rassurais en songeant que j'étais près d'elle; et maintenant...
Que me fait le reste de l'univers?... sur quelle terre pourrais-je vivre
sans Thérèse?... Il me semble que je voyage en songe... J'ai donc eu le
courage de partir ainsi sans la revoir, sans un baiser, sans un dernier
adieu... A chaque instant, je crois me retrouver à la porte de la
maison, et lire dans la tristesse de son visage qu'elle m'aime!... Et
avec quelle rapidité chaque instant qui s'écoule ajoute à la distance
qui me sépare d'elle... Je ne puis plus obéir ni à ma volonté, ni à ma
raison, ni à mon cœur... Je me laisse entraîner par le bras de fer du
destin. Adieu...
Ferrare, 20 juillet au soir.
Je traversais le Pô, et je regardais l'immensité de ses ondes; vingt
fois, je m'avançai sur le bord de la barque pour m'y précipiter,
m'engloutir et me perdre pour toujours... Tout est sur un seul point!...
Ah! si je n'avais pas une mère chérie et malheureuse, à qui ma mort
coûterait d'amères larmes...
Non, je ne finirai pas ainsi en lâche mes souffrances. Je boirai jusqu'à
la dernière goutte les pleurs que m'a départis le Ciel!... Un jour,
lorsque toute résistance sera vaine, lorsque toute espérance sera
détruite, lorsque toutes forces seront épuisées; quand j'aurai le
courage de regarder la mort en face, de raisonner tranquillement avec
elle, de goûter avec plaisir son calice amer,... quand j'aurai expié les
larmes des autres, et désespéré de les tarir, alors, Lorenzo...
alors!...
Mais, à cette heure où je parle, tout n'est-il pas perdu?... n'ai-je pas
la certitude que tout est perdu?... Dis-moi, as-tu jamais éprouvé
l'horreur de ce moment terrible... où le dernier espoir nous
abandonne?...
Ni un baiser, ni un adieu!... N'importe, tes larmes me suivront au
tombeau... Mon salut... mon destin... mon cœur... tout m'y entraîne!
Je vous obéirai à tous...
Pendant la nuit.
Et j'ai eu le courage de t'abandonner, je t'ai abandonnée, Thérèse, et
dans un état plus déplorable encore que le mien! Qui sera ton
consolateur?... Tu trembleras à mon seul nom parce que je t'ai fait
voir, moi,--moi le premier, moi le seul, à l'aube de ta vie, les
tempêtes et les ténèbres du malheur! Et toi, pauvre enfant, tu n'es
encore assez forte, ni pour supporter ni pour fuir la vie; tu ne sais
pas encore que l'aurore et le soir sont tout un.--Oh! je ne veux pas te
le persuader, et pourtant nous n'avons plus aucune aide chez les hommes,
aucune consolation en nous-mêmes.--Pour moi, je ne sais que supplier
Dieu, le supplier avec mes gémissements, et chercher mes espérances hors
du monde, où tout nous persécute ou nous abandonne. Oh! tu ne seras pas
aussi malheureuse, et je bénirai tous mes tourments.--Cependant, en mon
désespoir mortel, sais-je dans quel danger tu te trouves? Je ne puis ni
te défendre, ni essuyer tes larmes, ni recueillir tes secrets dans mon
cœur, ni partager ton affliction. Non, je ne sais où je suis, comment
je t'ai laissée, ni quand je pourrai te revoir.
Père cruel!... Thérèse est ton sang... cet autel est profané... La
nature, le Ciel maudissent ces serments... L'effroi, la jalousie, la
discorde et le repentir tournent en frémissant autour du lit nuptial, et
ensanglanteront peut-être ces chaînes. Thérèse est ta fille, laisse-toi
fléchir... Tu te repentiras amèrement, mais trop tard... Un jour, dans
l'horreur de son sort, elle maudira l'existence et ceux qui la lui ont
donnée... et ses plaintes et ses larmes iront jusqu'au fond de la tombe
accuser et troubler tes os... Aie pitié!...--Oh! tu ne m'écoutes pas...
tu l'entraînes... la victime est sacrifiée; j'entends ses
gémissements... mon nom est dans son dernier soupir... Oh! tremblez...
votre sang... le mien... Thérèse sera vengée... Oh! je suis fou! je
délire! oh! je suis un assassin!...
Mais, toi, mon cher Lorenzo, pourquoi m'abandonnes-tu?... Pouvais-je
t'écrire lorsqu'une éternelle tempête de colère, de jalousie, de
vengeance et d'amour frémissait dans mon cœur, lorsque tant de
passions, gonflant ma poitrine, me suffoquaient, m'étranglaient
presque? Non, je ne pouvais prononcer une parole, et je sentais la
douleur se pétrifier dans mon sein... cette douleur qui maintenant
encore étouffe ma voix, arrête mes soupirs et dessèche mes larmes!...
Oh! je sens qu'une grande partie de la vie me manque déjà, et que ce peu
qui me reste est encore affaibli par la tristesse, la langueur et
l'obscurité de la mort...
Souvent je me reproche d'être parti et je m'accuse de faiblesse;
pourquoi n'ont-ils pas insulté plutôt à ma passion!... Si quelqu'un
avait commandé à cette infortunée de ne plus me voir... me l'avait
enlevée de force... penses-tu que je l'eusse jamais abandonnée?... Mais
pouvais-je payer d'ingratitude un père qui m'appelait son ami, qui tant
de fois me répéta en me serrant sur son cœur: «Malheureux, pourquoi
le destin t'unit-il à nous malheureux?...» Pouvais-je précipiter dans le
déshonneur et les persécutions une famille qui, en tout autre temps, eût
partagé avec moi sa bonne et sa mauvaise fortune?... Que pouvais-je lui
répondre quand, d'une voix suppliante et entrecoupée par ses sanglots,
il me disait: «C'est ma fille!...» Oui, je dévouerai le reste de mes
jours dans la solitude et les remords; mais toujours je rendrai grâce à
cette main invisible qui m'a arraché du précipice où j'eusse entraîné
avec moi cette innocente enfant. Elle me suivait, et moi, cruel,
j'allais m'arrêtant de temps en temps, tournant les yeux vers elle, et
regardant si elle se hâtait derrière mes pas précipités. Elle me
suivait, mais d'une âme épouvantée et avec des forces faiblissantes...
Je pourrais me cacher au reste de l'univers et pleurer mes malheurs,
mais avoir encore à pleurer sur ceux de cette créature céleste, avoir à
les pleurer, quand c'est moi qui les cause?... Ah!
Personne ne connaît le secret qui est enseveli en moi, personne ne sait
d'où me pousse au front cette sueur froide et subite, personne n'entend
ces gémissements qui, tous les soirs, sortent de terre et m'appellent!
et ce cadavre... Ah! je ne suis pas un assassin et cependant je suis
ensanglanté par un meurtre...
Le jour pointe à peine, et déjà je suis prêt à partir... Depuis combien
de temps l'aurore me trouve-t-elle ainsi en proie à un sommeil de
malade?... La nuit ne m'apporte aucun repos: tout à l'heure encore, je
jetais des cris en fixant autour de moi des yeux égarés, comme si je
voyais luire sur ma tête l'épée du bourreau... Je sens dans mon réveil
de certaines terreurs pareilles à celles que doivent éprouver ces hommes
dont les mains sont encore chaudes de sang...
Adieu, Lorenzo, adieu, je pars, et toujours plus loin... Je t'écrirai de
Bologne dès aujourd'hui... Remercie ma mère, prie-la de bénir son
pauvre fils... Ah! si elle connaissait mon état... Mais tais-toi!
n'ouvre pas sur ses plaies une autre plaie...
Bologne, 24 juillet, dix heures.
Veux-tu verser dans le cœur de ton ami quelques gouttes de baume,
fais que Thérèse te donne son portrait, et remets-le à Michel, que je
t'envoie avec l'ordre de ne point revenir sans ta réponse. Va, Lorenzo,
aux collines Euganéennes; cette infortunée a sans doute besoin d'un
consolateur... Lis-lui quelques fragments de ces lettres que, dans mes
délires insensés, j'essayais de t'écrire... Adieu; tu verras la petite
Isabelle: donne-lui mille baisers pour moi... Quand tout le monde m'aura
oublié, elle seule peut-être encore nommera quelquefois son Ortis.... O
mon cher Lorenzo, infortuné, défiant, possédant une âme ardente que
dévorait le besoin d'aimer et d'être aimé, à qui pouvais-je me confier
plutôt qu'à cette enfant qui n'était encore corrompue ni par
l'expérience, ni par l'intérêt, et qui, par une secrète sympathie, a
tant de fois mouillé mon visage de ses larmes innocentes... Lorenzo, si
jamais j'apprenais qu'elle m'a oublié, j'en mourrais de douleur...
Et toi, dis, mon seul et dernier ami, voudrais-tu aussi m'abandonner?...
L'amitié, cette céleste passion de la jeunesse, cet unique soutien de
l'infortune se glace dans la prospérité... Les amis, les amis, Lorenzo!
je serai le tien jusqu'à l'heure où la terre me couvrira... Le
croirais-tu! quelquefois je m'applaudis de mes malheurs, parce que, sans
eux, je ne serais pas digne de toi; parce que, sans eux, mon cœur ne
serait peut-être pas capable de t'aimer... Mais, lorsque j'aurai cessé
de vivre, lorsque tu auras hérité de moi ce calice de larmes, crois-moi,
Lorenzo, ne cherche plus alors d'autre ami que toi-même.
Bologne, 28 juillet, pendant la nuit.
Il me semble, Lorenzo, que j'éprouverais quelque soulagement si je
pouvais dormir d'un lourd sommeil; mais l'opium même ne me procure que
de courtes léthargies... pleines de visions et de spasmes: il n'y a plus
de nuit pour moi. Je me suis levé afin d'essayer de t'écrire; mais mon
pouls est si dérangé, que je suis obligé de me rejeter sur mon lit... Il
semble que mon âme suit l'état orageux de la nature... Il pleut par
torrents... et je suis là sur mon lit, les yeux ouverts... Oh! mon Dieu!
mon Dieu!...
Bologne, 12 août.
Voilà dix-huit jours que Michel est parti par la poste, et il ne revient
point, et je n'ai point reçu de lettres de toi... Tu m'abandonnes donc
aussi?...
Au nom de Dieu, Lorenzo, écris-moi du moins: j'attendrai jusqu'à lundi;
ensuite, je prendrai la route de Florence... Je ne quitte pas la maison
pendant tout le jour... Je souffrirais trop au milieu de cette foule de
personnes inconnues... Lorsque la nuit est arrivée, je parcours la ville
comme un fantôme, et mon âme se brise en entendant les cris de ces
infortunés étendus dans les rues et demandant du pain; je ne sais si
c'est par leur faute ou par celles des autres... je sais qu'ils
demandent du pain... Aujourd'hui, en revenant de la poste, j'ai été me
heurter à deux malheureux que l'on conduisait à la potence; j'ai demandé
quel était leur crime, et l'on m'apprit que l'un avait dérobé une mule,
et que l'autre, pressé par la faim, avait volé une somme de
cinquante-six livres[4]. Ah! si la société ne protégeait pas de ses lois
des hommes qui, pour s'enrichir de la sueur et des larmes de leurs
concitoyens, les réduisent à la misère, et les forcent aux crimes, les
crimes seraient-ils aussi communs, et les prisons et les bourreaux
aussi nécessaires? Je ne suis pas assez fou pour vouloir réformer les
hommes; mais on ne m'empêchera point de frémir sur leur misère et
surtout sur leur aveuglement! jamais il ne se passe une semaine,
m'a-t-on assuré, sans exécution, et le peuple y court comme à une
solennité... Les crimes croissent avec les supplices. Non, non, Lorenzo,
je ne veux plus respirer un air fumant toujours du sang des
malheureux...--Et où aller?...
Florence, 27 août.
Je viens de visiter les sépultures de Galilée, de Machiavel et de
Michel-Ange. Je me suis approché de la tombe de ces grands hommes tout
frissonnant de respect... Ceux qui leur ont élevé ces mausolées
espéraient sans doute se disculper de la misère et des persécutions avec
lesquelles leurs aïeux punissaient la grandeur de ces divins génies? Oh!
combien de proscrits de notre siècle auxquels on rendra dans la
postérité des honneurs divins! mais les persécutions aux vivants et les
honneurs aux morts sont les preuves de la maligne ambition qui ronge
l'humaine espèce.
Près de ces marbres, il me semblait revivre dans ces chaudes années de
jeunesse où, veillant sur les écrits de ces grands hommes, je m'élançais
en esprit au milieu des applaudissements des générations futures...
Mais, maintenant, ces idées sont trop élevées pour moi... trop folles
peut-être... mon esprit est aveugle, mes membres s'affaiblissent, et mon
cœur gâté là--jusqu'au fond.
Garde tes lettres de recommandation. J'ai brûlé celles que tu m'avais
envoyées. Je ne veux plus recevoir des hommes puissants ni outrages ni
faveurs. Le seul que je désirasse connaître était Victor Alfieri. Mais
j'entends dire qu'il ne reçoit personne, et je n'ai pas la présomption
de croire qu'il renoncera pour moi à un serment qui sans doute lui fut
dicté par ses études, ses passions ou son expérience du monde...
Peut-être est-ce une faiblesse; mais respectons les faiblesses des
grands hommes, et que celui de nous qui n'en a pas leur jette la
première pierre.
Florence, 7 septembre.
Ouvre mes fenêtres, Lorenzo, et salue de ma chambre mes collines
chéries... dans une belle journée de septembre; salue en mon nom le
ciel, le lac et les prairies qui se souviennent tous de ma jeunesse, et
où, pendant quelque temps, j'ai oublié les anxiétés de la vie; si tes
pieds, par quelque nuit sereine, te conduisaient vers l'église du
village, gravis la montagne des pins, qui couvrent de si doux et si
funestes souvenirs. Sur son penchant, plus loin que ce massif de
tilleuls qui répand au loin une ombre fraîche et odorante, là où se
rassemblent plusieurs ruisselets qui forment une espèce de petit lac, tu
trouveras le saule solitaire dont les rameaux pleureurs se penchaient
vers moi lorsque, couché sous son feuillage, j'interrogeais mes
espérances; et, lorsque tu seras arrivé près du sommet, tu entendras
peut-être les cris d'un coucou qui, tous les soirs, m'appelait de son
lugubre chant, et qui fuyait à mon approche et au bruit de mes pas... Le
pin où il se tenait caché alors, ombrage une petite chapelle à demi
ruinée, où, près d'un crucifix, brûlait autrefois une lampe; la foudre
l'a fracassée cette même nuit qui m'a laissé jusque aujourd'hui et me
laissera jusqu'au dernier soupir l'esprit plein de ténèbres et de
remords. Ses débris, à moitié cachés par les ronces et la bruyère,
ressemblent dans l'obscurité à des pierres sépulcrales, et plus d'une
fois j'ai pensé à faire élever là mon tombeau. Aujourd'hui, qui pourrait
me dire où je laisserai mes os!... Console tous les paysans qui te
demanderont de mes nouvelles; autrefois, ils accouraient autour de moi,
je les nommais mes amis, ils m'appelaient leur bienfaiteur... J'étais le
médecin de leurs enfants, le juge complaisant de leur procès, l'arbitre
de leurs querelles. Philosophe avec les vieillards, je les aidais à
secouer les terreurs de la religion en leur peignant les récompenses
que le Ciel réserve à l'homme accablé par la pauvreté et la sueur...
Peut-être se plaignent-ils de moi... Dans les derniers temps que je
passai près d'eux, muet et fantasque, souvent je ne répondais pas même à
leur salut... et j'évitais leur rencontre en m'enfonçant dans les
endroits les plus sauvages de la forêt, lorsqu'ils revenaient en
chantant de la charrue, ou qu'ils ramenaient leurs troupeaux. Que de
fois ils me virent avant l'aurore, précipitant déjà ma course,
franchissant les fossés, heurtant étourdiment les arbres, qui, ébranlés
par la secousse, faisaient pleuvoir sur mes cheveux épars la rosée dont
ils étaient couverts,--et, traversant les prairies pour arriver au
sommet du mont le plus élevé, d'où, sur un rocher escarpé, je tendais
les bras vers l'orient, demandant au soleil pourquoi il ne se levait
plus radieux comme autrefois. Ils te montreront la roche où, pendant que
le monde était endormi, je m'asseyais en prêtant l'oreille au murmure
des eaux et au mugissement des vents qui rassemblaient au-dessus de ma
tête des nuages et les forçaient de voiler la lune, laquelle, en
montant, éclairait de ses pâles rayons les croix plantées sur les
tombeaux du cimetière. Alors, l'habitant des chaumières voisines,
réveillé par mes cris, s'avançait sur le seuil de la porte et m'écoutait
dans ce silence solennel, envoyer mes prières, mes gémissements et mes
invocations à la mort... O ma solitude, où es-tu?... Il n'est pas une
butte de terre, un arbre, un antre, qui ne revive dans ma mémoire,
alimentant ce suave et éternel désir qui suit loin du toit natal l'homme
proscrit et malheureux: c'est là que mes plaisirs, mes douleurs même
m'étaient chers. Tout ce qui était mien est resté avec toi, Lorenzo, et
je n'emporte en m'éloignant que l'ombre du pauvre Ortis.
Mais, toi, mon unique et cher ami, pourquoi m'écris-tu seulement deux
paroles nues pour m'annoncer que tu es près de Thérèse?... Tu ne me dis
pas comme elle vit, si elle me nomme, si Odouard me l'a enlevée... Je
cours et recours à la poste, mais en vain... je reviens lentement
désespéré... et je lis sur mon visage le pressentiment des plus grands
malheurs... Je crois d'heure en heure m'entendre annoncer cette sentence
mortelle: «Thérèse a juré...»
Ah! quand serai-je délivré de mon funeste délire et de mes folles
illusions?... Adieu, Lorenzo, adieu.
Florence, 17 septembre.
Tu m'as cloué le désespoir dans l'âme... Thérèse, je le vois, cherche à
me punir de l'avoir aimée. Son portrait, elle l'avait envoyé à sa mère
avant que je le lui demandasse... Tu me l'assures et je le crois...
Mais prends garde, Lorenzo, qu'en voulant guérir mes blessures, tu ne me
forces à recourir au seul baume qui peut les cicatriser.
Oh! mes espérances!--Ainsi elles s'évanouissent toutes, et je reste
abandonné dans la solitude de ma douleur...
A qui me fier encore pour ne point être trahi? Tu le sais, Lorenzo, je
ne t'éloignerai jamais de mon cœur... parce que ton souvenir m'est
nécessaire; et, quelles que soient tes infortunes, tu me retrouveras
toujours prêt à les partager... Seul, je suis donc condamné à tout
perdre... mais qu'il soit ainsi jusqu'à la dernière ruine de tant
d'espérances! Je ne me plains ni d'elle ni de toi... je n'accuserai ni
moi, ni ma mauvaise fortune; je m'avilis avec tant de larmes, et je
perds la consolation de pouvoir dire: «Je supporte mes maux, et je ne me
plains pas.» Vous m'abandonnez tous, soit.--Mon cœur et mes
gémissements vous suivront partout, parce que, sans vous, je ne suis pas
homme et que, de tout temps, je vous appellerai dans mon désespoir.
Tiens, lis les deux seules lignes que Thérèse m'écrit:
«Respectez vos jours, je vous le commande au nom de nos malheurs. Nous
ne sommes pas seuls malheureux... Je vous enverrai mon portrait aussitôt
que je le pourrai. Mon père vous plaint, mais, en pleurant, m'ordonne
de ne plus vous écrire. C'est en pleurant que je lui obéis... et je vous
écris pour la dernière fois en pleurant; car ce n'est plus que devant
Dieu, désormais, que je puis avouer que je vous aime.»
Tu as donc plus de courage que moi? Oui, je répéterai ces paroles comme
si elles étaient tes dernières volontés... Je m'entretiendrai encore une
fois avec toi, ô Thérèse!... mais seulement le jour où j'aurai acquis
tant de raison, que je me sentirai le courage de m'en séparer pour
jamais...
Ah! si du moins t'aimer de cet amour immense, le taire, m'éloigner et me
séparer de tout... pouvait te rendre la paix!... si ma mort pouvait
expier, au tribunal de nos persécuteurs, ta passion, ou l'étouffer pour
toujours dans ton sein!... oh! je supplierais, avec toute l'ardeur et la
vérité de mon âme, la nature et le Ciel de m'enlever enfin de ce
monde... Or, que je résiste au fatal et cependant si doux désir de mort,
je te le promets; mais que je le surmonte, toi seule avec tes prières
pourras peut-être l'obtenir de mon Créateur: je sens que de toute
manière il m'appelle à lui;--mais, toi, vis; peut-être Dieu prendra en
consolation ces larmes de repentir que je lui envoie, en lui demandant
miséricorde pour toi. Hélas! hélas! tu n'as que trop participé de ma
douleur, et tu ne t'es que trop faite malheureuse pour moi et par
moi... Ton père!... comment l'ai-je remercié de ses soins, de sa
tendresse et de sa confiance?... Et toi, au bord de quel précipice ne
t'es-tu pas trouvée et ne te trouves-tu pas encore à cause de moi? Mais
qui te dit qu'aux bienfaits de ton père, je ne répondrai pas par une
reconnaissance inouïe: je ne lui présente pas en sacrifice mon cœur
tout sanglant... Mais, crois-moi, je ne suis le débiteur d'aucun homme
en générosité, et, tu le sais, je suis moi-même le plus cruel accusateur
que je puisse trouver contre mon amour.--Être la cause de tes chagrins
est à mes yeux le plus terrible crime que j'aie jamais pu commettre...
Insensé!... à qui parlé-je? et à propos de quoi?
Si cette lettre te trouve encore à mes collines, garde-toi de la montrer
à Thérèse; ne lui parle point de moi, et, si elle te demande de mes
nouvelles, réponds-lui seulement que je vis encore, que je vis!... et
rien de plus... En somme, ne lui dis pas un mot de moi... Je te l'avoue,
Lorenzo, je me plais dans mon malheur. Je touche moi-même mes blessures
à l'endroit où elles sont le plus mortelles; je les rouvre et je les
regarde saigner... et il me semble que mes tourments sont une expiation
de ma faute et un adoucissement aux maux de cette innocente!...
Florence, 23 septembre.
C'est dans cet heureux pays, mon cher Lorenzo, que les muses et les
beaux-arts sont venus chercher un asile contre la barbarie. De quelque
côté que je tourne les yeux, j'aperçois les berceaux ou les sépultures
des premiers grands Toscans... A chaque pas, je crains de fouler leurs
dépouilles. La Toscane ressemble partout et toujours à une ville et à un
jardin; le peuple y est naturellement affable, le ciel pur, l'air plein
de vie et de santé; mais, tu le sais, ton ami n'a pas de repos. J'espère
toujours demain, dans un pays voisin... Demain arrive, et me voilà
allant de ville en ville, et, de ville en ville, mon état d'exil et de
solitude me pèse davantage... Il ne m'est pas permis de continuer ma
route. J'étais décidé à aller à Rome pour me prosterner sur les ruines
de notre grandeur; mais ils m'ont refusé un passe-port. Celui que ma
mère m'a envoyé n'est que pour Milan, et, ici, comme si je fusse venu
pour conspirer, ils m'ont investi de mille questions; peut-être
n'ont-ils point tort... Mais je leur répondrai demain en partant...
C'est ainsi que les Italiens sont étrangers en Italie, et qu'à peine
sortis de leur petit territoire, ils sont en butte à des persécutions
contre lesquelles ne peuvent leur servir de bouclier ni leur génie, ni
leur conscience, et malheur à ceux qui laisseraient briller une
étincelle de leur courage! A peine bannis du seuil de notre porte, nous
ne trouvons plus personne qui nous recueille: dépouillés par les uns,
tourmentés par les autres, trahis toujours par tous, abandonnés par nos
concitoyens, qui, bien loin eux-mêmes de nous plaindre et de nous
secourir dans notre malheur, regardent comme des barbares tous ceux qui
ne sont point de leur province et dont les bras ne font pas sonner les
mêmes chaînes... Dis-moi, Lorenzo, quel refuge nous reste-t-il? Nos
moissons ont enrichi nos maîtres, nos champs dévastés n'offrent plus ni
pain ni asile aux exilés que la révolution a balayés loin du ciel natal;
errants, mourants de faim, ils ont sans cesse à leurs côtés, et
murmurant à leur oreille, le dernier conseiller de l'homme abandonné de
toute la nature: le crime! Quel asile nous reste-t-il donc? Un désert ou
la tombe! Il y a encore l'avilissement,--c'est vrai!... l'avilissement
par lequel l'homme vit plus longtemps peut-être... mais méprisable à ses
propres yeux, et méprisé sans cesse par ces tyrans mêmes à qui il se
vend, et par lesquels un jour il sera vendu.
J'ai parcouru la Toscane; tous ses monts, tous ses champs sont fameux
par les combats entre frères qui s'y livrèrent il y a quatre siècles:
c'est là que les cadavres de plusieurs milliers d'Italiens ont servi de
base et de fondement aux trônes des empereurs et des papes. J'ai gravi
le monte Aperto, où vit encore infâme le souvenir de la défaite des
guelfes... A peine un faible crépuscule éclairait-il la plaine... et,
dans ce triste silence, dans cette froide obscurité, l'âme envahie par
le souvenir des antiques et terribles malheurs de l'Italie, j'ai senti
mes cheveux se dresser d'horreur, et courir un frisson par toutes mes
veines. Je jetais des cris avec une voix à la fois menaçante et
épouvantée, et, du haut de la montagne où j'étais, il me semblait, sur
ses flancs et par ses chemins les plus escarpés, voir monter à moi les
ombres de tant de Toscans qui se sont massacrés là, qui, l'épée et les
habits ensanglantés, fixaient les uns sur les autres des regards louches
et menaçants, s'attaquaient encore, et, par des blessures nouvelles,
rouvraient leurs anciennes blessures... Oh! pour qui ce sang? Le fils
tranche la tête de son père et la secoue par la chevelure... Oh! pour
qui tant de meurtres? Les rois, pour qui vous vous massacrez,
tranquilles spectateurs du combat, se serrent la main au milieu du
carnage, se partagent froidement vos dépouilles et votre terrain!... A
cette pensée, je fuyais précipitamment, en regardant derrière moi...
Cette horrible vision me suivait partout, et, lorsque je me trouve seul,
et de nuit, je revois autour de moi ces spectres... et, parmi eux, un
plus terrible que tous, et que je connais seul... O ma patrie! dois-je
toujours t'accuser et te plaindre sans aucun espoir de te corriger ou de
te secourir?
Milan, 27 octobre.
Je t'ai écrit de Parme, et ensuite de Milan, le jour même de mon
arrivée; la semaine dernière, tu as encore dû recevoir de moi une lettre
très-longue. Comment se fait-il donc que la tienne m'arrive si tard, et
par la route de la Toscane, que j'ai quittée depuis le 28 septembre?...
Un soupçon me mord le cœur, Lorenzo; nos lettres sont interceptées.
Les gouvernements mettent en avant la sûreté de l'État, et, par ce
moyen, ils violent la plus précieuse de toutes les propriétés, le
secret; ils défendent les plaintes secrètes, et profanent l'asile sacré
que le malheur cherche dans le sein de l'amitié... J'aurais dû le
prévoir; mais, sois tranquille, leurs bourreaux n'iront pas à la chasse
de nos paroles et de nos pensées, et je trouverai quelque moyen pour que
mes lettres et les tiennes nous arrivent inviolées.
Tu me demandes des nouvelles de Joseph Parini: il conserve sa généreuse
fierté; et cependant je l'ai trouvé abattu par les événements et la
vieillesse.
Lorsque j'allais le voir, je le trouvai sur le seuil de sa chambre, et
prêt à sortir de chez lui. En m'apercevant, il s'arrêta, et, s'appuyant
sur son bâton, me posa la main sur l'épaule.
--O mon fils! me dit-il, tu viens revoir ce généreux cheval, qui sent
encore le feu de la jeunesse; mais qui, accablé par l'âge, ne peut plus
se relever que sous le fouet de la Fortune.
Il craint d'être chassé de sa chaire, et d'être forcé, après
soixante-dix ans d'études et de gloire, de mourir en mendiant.
Milan, 11 novembre.
J'ai demandé à un libraire la _Vie de Benvenuto Cellini_.
--Nous ne l'avons pas, m'a-t-il répondu.
Je demandai alors un autre écrivain, et il me répondit encore
dédaigneusement qu'il ne vendait pas de livres italiens. Ce qu'on
appelle le beau monde parle élégamment le français, et comprend à peine
le pur toscan. Les actes publics et les lois sont rédigés dans une
langue bâtarde qui porte avec elle le témoignage de l'ignorance et de
l'avilissement de ceux qui les ont dictés. Les Démosthènes cisalpins ont
discuté en plein sénat de bannir par sentence capitale de la république
les langues grecque et latine; ils ont mis au jour une loi dont l'unique
but est d'éloigner de tout emploi public le mathématicien Gregorio
Fontana et Vincentin Monti, le poëte. Je ne sais pas ce qu'ils ont écrit
contre la liberté, avant qu'elle fût décidée à se prostituer comme elle
l'a fait en Italie; mais, aujourd'hui, ils sont tout prêts à écrire pour
elle, et, quelle que soit leur faute, l'injustice de la punition les
absout, et la solennité d'une loi faite pour deux individus double leur
réputation. J'ai demandé où était la salle du conseil législatif; peu
ont compris, très-peu m'ont répondu, et personne n'a pu me l'enseigner.
Milan, 4 décembre.
Voici la seule réponse que je ferai à tes conseils, mon cher Lorenzo:
dans tous les pays, j'ai vu trois classes d'hommes; quelques-uns qui
commandent, beaucoup qui obéissent, et le reste qui intrigue. Nous ne
sommes point assez puissants pour commander, nous ne sommes pas assez
aveugles pour obéir, et nous ne sommes pas assez vils pour intriguer: il
vaut donc mieux vivre comme ces chiens sans maître, à qui personne ne
touche, ni pour les nourrir ni pour les battre. A qui veux-tu que je
demande des protections et des emplois dans un pays où l'on me regarde
comme étranger, et duquel peut me faire chasser le caprice du premier
espion? Tu me parles toujours de mon mérite et de mon esprit; sais-tu
ce que je vaux, et ce qu'on m'estime? Ni plus ni moins que la valeur de
mon revenu: il faudrait, pour leur plaire, que je fisse le poëte de
cour, en étouffant en moi cette noble ardeur que craignent et haïssent
les puissants, en dissimulant ma vertu et ma science, afin de ne pas
être pour eux un reproche de leur ignorance et de leurs crimes... Tels
sont cependant les savants partout; me diras-tu!... Eh bien, qu'ils
soient ainsi, je laisse le monde comme il est: je n'ai point la
présomption de corriger les hommes; mais, si je l'entreprenais, je
voudrais y parvenir ou porter ma tête sur le billot, ce qui me paraît
plus facile... Ce n'est point que ces demi-tyrans ne s'aperçoivent des
intrigues; mais les hommes élevés de la fange au trône ont besoin
d'abord d'intrigants que par la suite ils ne pourront plus contenir.
Orgueilleux du présent, insouciants sur l'avenir, pauvres de renommée,
de courage et de génie, ils s'entourent de flatteurs et de gardes qui
les raillent, les trahissent, dont, plus tard, ils ne pourront plus se
débarrasser, et qui font de l'État une roue éternelle d'esclavage, de
licence et de tyrannie. Pour être maîtres et voleurs de peuple, il faut
d'abord avoir été esclave et dupe... il faut avoir léché l'épée encore
dégouttante de son sang... Ainsi je pourrais peut-être me procurer un
emploi, quelques milliers d'écus de plus par an, des remords et
l'infamie... Non, je te le répète une seconde fois; _jamais je ne ferai
l'éloge du petit brigand_.
Oh! je sens que je serai foulé aux pieds tant et tant!... mais, du
moins, par la tourbe de mes compagnons... et pareil à ces insectes qui
sont écrasés étourdiment par le premier qui passe; je ne me glorifie pas
comme tant d'autres de ma servitude, mais aussi mes tyrans ne se
vanteront pas de mon abaissement... Qu'ils réservent pour d'autres leurs
bienfaits et leurs outrages, assez d'hommes les briguent sans moi... Je
fuirai la honte en mourant inconnu; et, si jamais j'étais forcé de
sortir de mon obscurité, au lieu d'être l'heureux instrument des tyrans
ou de l'anarchie, je préférerais être leur victime.
Que si le pain et l'asile me manquaient, si je n'avais plus d'autres
ressources que celles que tu me proposes (le Ciel me préserve, Lorenzo,
d'insulter au malheur de tant d'autres qui n'auraient pas le courage de
m'imiter!), alors, Lorenzo, je m'en irais dans la patrie de tous, où
l'on ne trouve plus ni conquérants, ni délateurs, ni poëtes courtisans,
ni princes, où les richesses ne sont plus la récompense du crime, où le
malheureux n'est point puni par la seule raison qu'il est malheureux, où
tous viendront un jour ou l'autre habiter avec moi et se réunir à la
matière... dans la tombe.
Séduit par un rayon de lumière que je vois briller de temps en temps et
qu'il m'est impossible de joindre, je me cramponne encore sur les ruines
de la vie; et il me semble que, si j'étais enterré jusqu'au cou, et que
ma tête seulement dépassât ma fosse, j'aurais encore devant les yeux
cette flamme céleste... O gloire! tu marches devant moi et tu
m'entraînes ainsi à un voyage dont je ne pourrais supporter la fatigue;
mais, à compter du jour où tu ne fus plus ma seule pensée et mon unique
passion, ton fantôme brillant commença à pâlir et à chanceler: et le
voilà maintenant qui tombe et se change enfin en un monceau d'ossements
et de cendres, desquels je verrai sortir de temps en temps quelques
pâles rayons;... mais je passerai sans m'arrêter sur ton squelette, et
en souriant à mon ambition trompée... Que de fois, humilié de mourir
inconnu à mon siècle et à ma patrie, j'ai caressé moi-même mes angoisses
pendant que je me sentais le besoin et le courage de les terminer!
peut-être même n'eussé-je point survécu à ma patrie, si je n'eusse été
retenu par la folle crainte que la pierre qui recouvrirait mon tombeau
n'ensevelît bientôt aussi mon nom. Je te l'avouerai, Lorenzo, souvent
j'ai regardé avec une espèce de complaisance les malheurs de l'Italie,
parce que je me croyais réservé par la fortune et par mon courage à la
délivrer de la servitude... Hier encore, je le disais à Parini.
Adieu; voici l'envoyé de mon banquier qui vient chercher cette lettre,
dont le feuillet rempli de tous côtés m'avertit qu'il est temps de
terminer, et cependant que de choses il me reste à te dire!...
Décidément, j'attendrai jusqu'à samedi pour te l'envoyer, et je continue
à t'écrire. O Lorenzo! après tant d'années de si affectueuse et loyale
amitié, nous voilà peut-être séparés pour jamais; il ne me reste d'autre
consolation que de pleurer avec toi en t'écrivant; et, de cette manière,
je parviens à échapper quelque peu à mes pensées et ma solitude devient
moins effrayante. Que de fois, réveillé tout à coup au milieu de la
nuit, je me lève et, marchant lentement dans ma chambre, je t'appelle,
puis je m'assieds, je t'écris, et mon papier se mouille de mes larmes,
se remplit de délires et de projets de sang! Lorsque cela arrive, je
n'ai plus le courage de te l'envoyer, j'en conserve quelques fragments,
et j'en brûle beaucoup. Ensuite, lorsque le Ciel m'accorde un moment de
calme, j'en profite pour t'écrire avec le plus de fermeté qu'il m'est
possible, afin de ne point t'attrister encore par mon immense douleur.
Jamais je ne me fatiguerai de t'écrire, parce que c'est mon seul et
dernier bonheur; et jamais tu ne te fatigueras de me lire, parce que mes
lettres contiennent, sans orgueil, sans étude, sans honte, l'expression
de mes plus grands plaisirs et de mes suprêmes douleurs... Garde-les,
Lorenzo, garde-les: je prévois qu'un jour elles te deviendront
nécessaires pour vivre comme tu pourras par ce souvenir--avec ton Ortis.
Hier au soir, je me promenais avec ce vieillard vénérable sous un massif
de tilleuls qui se trouve dans le faubourg, à l'est de la ville. Il se
soutenait d'un côté sur mon bras, et de l'autre sur son bâton, et,
regardant ses pieds tordus, il se tournait ensuite vers moi, comme pour
se plaindre de son infirmité et me remercier de la complaisance avec
laquelle je l'accompagnais. Nous nous assîmes sur un banc, et son
domestique se tint à quelques pas de nous. Parini est l'homme le plus
digne et le plus éloquent que j'aie jamais connu, et, d'ailleurs, quel
est celui auquel une douleur profonde et généreuse ne donne pas une
suprême éloquence?
Longtemps il me parla de notre patrie, et il frémissait de notre
ancienne servitude et de notre nouvelle licence: les lettres
prostituées, toutes les passions généreuses languissantes et dégénérant
en une indolente et vile corruption; plus de sainte hospitalité, plus de
bienveillance, plus d'amour filial. Puis il me déroulait les annales
récentes et les crimes de tant de pauvres petits scélérats que je
daignerais déshonorer si je reconnaissais en eux, je ne dirai pas la
force d'âme des Sylla et des Catilina, mais au moins le courage impudent
de ces assassins qui affrontent la honte en marchant à la potence...
Ah! ces demi-voleurs, toujours vils, tremblants et astucieux!... il vaut
mieux ne pas même prononcer leurs noms...
A ces paroles, je me levai furieux.
--Et pourquoi, m'écriai-je, ne pas essayer? Nous mourrons, je le sais;
mais de notre sang naîtront des vengeurs...
Parini me regardait avec étonnement; mes yeux brillaient d'un feu qu'il
ne m'avait pas encore vu, et mon visage, pâle et abattu, se relevait
avec un air menaçant... Je me taisais, mais je sentais un frémissement
bouillonner dans ma poitrine.
--Eh! repris-je, nous n'aurons jamais de salut... Ah! si les hommes
savaient considérer la mort sous son véritable aspect, ils ne
serviraient jamais si bassement.
Parini n'ouvrait pas la bouche; mais il me serrait le bras et me
regardait fixement... Tout à coup, me tirant à lui et me faisant
asseoir:
--Eh! penses-tu, me dit-il, que, si j'eusse vu pour la liberté de
l'Italie une seule lueur d'espérance, je me perdrais, à la honte de ma
vieillesse, en de vains gémissements? O jeune homme, digne d'une patrie
plus reconnaissante, réprime cette ardeur fatale, ou, si tu ne peux
l'éteindre, tourne-la du moins vers d'autres passions.
Alors, je regardai dans le passé; alors, je me tournai avidement vers
l'avenir; mais partout je vis mes espérances trompées... et mes bras se
rapprochèrent de moi sans avoir rien pu saisir... C'est seulement alors
que je sentis toute l'amertume de mon état. Je racontai à ce grand homme
l'histoire de mes passions. Je lui dépeignis Thérèse comme un de ces
génies célestes descendus du ciel pour éclairer les ténèbres de notre
vie, et, à mes paroles et à mes pleurs, j'entendis le vieillard attendri
soupirer du fond de l'âme.
--Non, lui dis-je, mon cœur n'a plus d'autre désir que celui de la
tombe: je suis l'enfant d'une mère qui m'adore; et souvent il me semble
la voir suivre en tremblant la trace de mes pas, m'accompagner jusqu'au
sommet de la montagne d'où je voulais me précipiter, et, tandis que, le
corps penché en avant, je m'abandonne à l'abîme, je crois sentir sa main
m'arrêter tout à coup par mon habit. Je me retourne... elle disparaît,
et je n'entends plus le bruit de ses plaintes et de ses sanglots.
Cependant, si elle connaissait mes tourments cachés, je suis certain
qu'elle invoquerait elle-même le Ciel pour qu'il terminât des jours si
pleins d'angoisses et de tortures. Mais l'unique flamme qui anime encore
ce pauvre cœur si tourmenté, c'est l'espoir de tenter la liberté de
sa patrie.
Il sourit tristement, et, s'apercevant que ma voix s'affaiblissait et
que mes regards immobiles s'abaissaient vers la terre:
--Peut-être, me dit-il, ce besoin de gloire pourrait-il t'entraîner à de
grandes actions; mais, crois-moi, les héros doivent un quart de leur
renommée à leur audace, les deux autres au hasard, et le dernier à leurs
crimes; eh bien, fusses-tu assez heureux et assez barbare pour aspirer à
cette gloire, penses-tu que notre époque t'en offre les moyens?... Les
gémissements de tous les âges et la servitude de notre patrie ne
t'ont-ils point appris qu'on ne doit pas attendre la liberté des nations
étrangères? Quiconque se mêle des affaires d'un pays conquis n'en retire
que le blâme public et sa propre infamie. Quand les droits et les
devoirs reposent sur la pointe de l'épée, le fort écrit ses lois avec le
sang et exige le sacrifice de toute vertu... Et, dans ce cas, auras-tu
le courage et la persévérance d'Annibal, qui, proscrit et fugitif,
cherchait dans l'univers un ennemi au peuple romain? D'ailleurs, il ne
te sera pas permis d'être juste impunément; un jeune homme d'un
caractère vertueux et bouillant, d'un esprit cultivé, mais sans fortune,
un jeune homme comme toi, enfin... sera toujours ou l'instrument des
factieux ou la victime des puissants... Eh! comment alors espères-tu te
conserver pur et sans tache au milieu de l'avilissement général? On te
louera hautement; puis, tout bas, tu te sentiras blessé par le poignard
nocturne de la calomnie. Ta prison sera abandonnée par tes amis, ta
tombe sera à peine honorée d'un soupir... Mais je veux bien supposer
encore que, triomphant de la puissance des étrangers, de la malignité de
tes concitoyens, de la corruption de ton siècle, tu puisses parvenir à
ton but; dis-moi, répandras-tu tout le sang avec lequel il faut nourrir
une république naissante? brûleras-tu tes maisons avec les torches de la
guerre civile? uniras-tu les partis par la terreur? enchaîneras-tu les
opinions par les échafauds? égaliseras-tu les fortunes par des
massacres? Et, si tu tombes dans ta route, ne seras-tu pas regardé par
les uns comme un démagogue, par les autres comme un tyran? Les amours de
la multitude sont courts et funestes: elle juge par le résultat, jamais
par l'intention! elle appelle vertu le crime qui lui devient utile; elle
appelle crime la vertu qui lui est préjudiciable, et, pour mériter ses
applaudissements, il faut l'effrayer, l'enrichir et la tromper toujours.
Et que cela soit encore! pourrais-tu, enorgueilli de la fortune,
réprimer le libertinage du pouvoir, qui s'éveillera sans cesse en toi
par le sentiment de ta supériorité et la connaissance de la bassesse
commune? Les mortels naissent tyrans, esclaves ou aveugles, c'est leur
nature! Alors, pour fonder ton système de philanthropie, tu aurais été
un oppresseur, tu aurais échangé la tranquillité contre quelques années
de puissance, et tu aurais confondu ton nom dans la foule immense des
despotes. Tu peux encore chercher une place parmi les capitaines; alors,
il faut avant tout endurcir ton âme, t'apprendre à piller d'un côté pour
répandre de l'autre, t'habituer à lécher la main qui t'aidera à
monter... Mais, ô mon fils! l'humanité gémit à la naissance d'un
conquérant, et son seul espoir, tant qu'il existe, est de sourire un
jour sur son tombeau.
Il se tut; puis, après un long silence:
--O Coccius Nerva, m'écriai-je, tu sus du moins mourir sans tache, toi!
Le vieillard me regarda:
--Jeune homme, me dit-il en me pressant la main, ne crains-tu ou
n'espères-tu rien au delà du monde? Mais il n'en est pas ainsi de moi.
Il leva les yeux vers le ciel, et cette physionomie sévère s'adoucit
d'un suave rayon, comme s'il eût vu briller là-haut toutes ses
espérances...
Dans ce moment, nous entendîmes un léger bruit, et nous vîmes à travers
les tilleuls quelques personnes qui s'avançaient vers nous. Nous nous
retirâmes alors, et je l'accompagnai jusque chez lui.
Ah! si je ne sentais pas s'éteindre pour jamais dans mon cœur ce feu
céleste qui, dans les fraîches années de ma vie, répandait ses rayons
sur tout ce qui m'entourait, tandis qu'aujourd'hui je vais sans cesse
chancelant dans une vague obscurité; si je trouvais un toit où dormir
tranquille; s'il m'était rendu de me cacher sous les ombres de ma
solitude natale; si un amour désespéré que ma raison combat toujours et
ne peut jamais vaincre, un amour que je me cache à moi-même, mais qui
chaque jour s'augmente encore et se fait tout-puissant et immortel...
ah! la nature nous a doués de cette passion, plus indomptable en nous
que l'instinct fatal de la vie! si je pouvais retrouver une année de
calme, une seule année, ton ami voudrait que le Ciel exauçât son dernier
vœu, et puis mourir. J'entends mon pays qui me crie: «Raconte ce que
tu as vu, j'enverrai ma voix du sein des ruines et je te dicterai mon
histoire. Les siècles pleureront sur ma solitude, et les peuples
s'attristeront sur mes malheurs. Le temps abat le fort, et les crimes du
sang sont lavés dans le sang.» Et, tu le sais, Lorenzo, j'aurais eu le
courage de l'écrire; mais mon énergie diminue avec mes forces, et je
sens qu'avant peu de mois, j'aurai achevé mon douloureux pèlerinage.
Mais vous, âmes sublimes et rares, qui solitaires ou persécutées,
frémissez sur les malheurs de notre patrie, si le Ciel ne vous a point
accordé le pouvoir de repousser la force par la force, racontez du
moins nos infortunes à la postérité; élevez la voix au nom de tous,
dites au monde que nous sommes malheureux, mais ni aveugles ni vils, et
que ce n'est pas le courage qui nous manque, mais la puissance.--Si vos
bras sont liés, pourquoi de vous-mêmes vous enchaîner l'esprit, dont ne
peuvent être arbitres les tyrans ni la fortune, éternels et seuls
arbitres de toutes choses! Écrivez!... mais, en écrivant, ayez pitié de
vos concitoyens; n'échauffez pas vainement les passions politiques. Le
genre humain d'aujourd'hui a le délire et la faiblesse de la
décrépitude; mais le genre humain, lorsqu'il est près de la mort, renaît
plus vigoureux. Écrivez pour ceux-là qui seront dignes de voir et
d'entendre, et qui auront la force de vous venger. Poursuivez avec la
vérité vos persécuteurs: puisque vous ne pouvez les opprimer par la
force des armes pendant qu'ils vivent, opprimez-les dans l'avenir avec
l'opprobre et l'infamie. S'ils vous ont ravi patrie, tranquillité,
richesse; si vous n'osez devenir époux, si vous tremblez au doux nom de
père, pour ne point donner dans l'exil et l'infortune l'existence à de
nouveaux proscrits et à de nouveaux malheureux, comment alors
caressez-vous si bassement une vie qu'ils ont dépouillée de tous ses
plaisirs. Consacrez-la à l'unique fantôme qui conduit les hommes
généreux: à la gloire! Vous jugerez l'Europe vivante, et vos jugements
éclaireront la postérité; la faiblesse humaine vous montre la terreur et
les périls; mais vous serez immortels! au milieu de l'avilissement des
prisons et des supplices, vous vous élèverez contre les puissants, et
leur colère contre vous ne fera qu'accroître leur honte et votre
renommée...
Milan, 6 février 1799.
Envoie tes lettres à Nice; demain, je pars pour la France, et, qui sait?
peut-être pour plus loin encore. Mais il est certain que je ne m'y
arrêterai pas longtemps. Que cette nouvelle ne t'attriste point,
Lorenzo, et console comme tu pourras ma pauvre mère. Peut-être me
diras-tu que c'est moi d'abord que je devrais fuir, et que, si je ne
puis trouver le repos nulle part, il serait bien temps que je
m'arrêtasse? C'est vrai.--Je ne trouve pas de repos; mais il me semble
que je suis ici plus mal que partout ailleurs. La saison!... le
brouillard perpétuel!... certaines physionomies!... et puis peut-être
que je me trompe, mais le manque de cœur des habitants... Je ne puis
leur en faire un crime, il est des vertus qui s'acquièrent; mais la
générosité, la compassion et la délicatesse naissent avec nous, et qui
ne les sent pas ne les cherche pas. Quant à moi, je me suis mis dans
l'esprit une telle fantaisie de partir, que chaque heure que je passe
dans ce pays me paraît une année de prison.
--Ton raisonnement est injuste, me diras-tu, parce que, dans ce moment,
tous tes sens, émus par la douleur, ressemblent à ces membres écorchés
qui se retirent au moindre souffle d'air, si doux qu'il soit. Prends le
monde comme il est, c'est le moyen de vivre plus tranquille et moins
fou.
Mais que me dira celui qui me donne de si merveilleux conseils, lorsque
je lui répondrai:
--Quand la fièvre t'agite, fais que ton pouls se calme, et tu seras
guéri.
Eh bien, moi, je suis agité par une fièvre continuelle, et mille fois
plus brûlante encore; comment alors puis-je maîtriser mon sang, qui
s'élance avec rapidité, qui s'amasse en bouillonnant dans mon cœur,
qui s'en échappe avec tant de force, qu'il me semble parfois, dans mon
sommeil, que ma poitrine va se briser?... O Ulysses que vous êtes!
lorsque je vous vois dissimulateurs, insensibles, incapables de secourir
la pauvreté sans l'insulter, et de défendre le faible contre
l'injustice; lorsque je vous vois, pour satisfaire vos basses passions,
ramper aux pieds du puissant que vous haïssez et qui vous méprise...
alors, je voudrais faire passer dans vos âmes quelques gouttes de cette
bile généreuse qui arme sans cesse mon bras et ma voix contre la
tyrannie, qui m'ouvre incessamment la main à l'aspect de la misère, et
qui me sauvera toujours de l'avilissement dans lequel vous êtes tombés.
Vous vous croyez sages, et le monde vous appelle vertueux... Cessez de
craindre... Tout est égal entre nous. Dieu vous préserve de ma folie...
et je le prie, de toutes les puissances de mon âme, qu'il me préserve de
votre sagesse...
Lorenzo, j'irai chercher un asile dans tes bras; tu respectes et tu
plains mes passions; car tu as vu ce lion s'adoucir aux seuls accents de
ta voix... Mais, maintenant, tous conseils, toute raison sont funestes
pour moi. Malheur, si je n'obéissais pas aux mouvements de mon cœur!
La raison! elle est comme le vent: il éteint un flambeau, il allume un
incendie... Adieu, cependant!...
Dix heures du matin.
J'ai réfléchi, Lorenzo; je crois que tu ferais mieux de ne point
m'écrire avant d'avoir reçu de moi de nouvelles lettres. Je prends le
chemin des Alpes Liguriennes pour éviter les glaces du mont Cenis; tu
sais combien le froid m'est contraire.
Une heure.
Encore un nouveau retard. Je ne pourrai avoir mon passe-port que dans
deux jours. Je t'enverrai cette lettre au moment de monter en voiture.
Une heure et demie.
Je t'écris les yeux encore dans les larmes et fixés sur tes lettres. En
mettant en ordre mes papiers, mes regards sont tombés sur le peu de mots
que tu m'écrivis au bas d'une lettre de ma mère, quelques jours avant
que je quittasse mes collines... «Mes pensées, mes vœux et mon amitié
éternelle pour toi t'accompagneront partout, ô mon cher Ortis; je serai
toujours ton ami, ton frère, et la moitié de mon âme sera toujours à
toi.»
Croirais-tu qu'à chaque instant je répète ces mots et qu'en les
répétant, je me sens tellement ému, que je suis sur le point de courir
me jeter à ton cou, afin d'expirer entre tes bras. Adieu, adieu, je
reviendrai.
Trois heures.
J'ai été faire une dernière visite à Parini.
--Adieu, m'a-t-il dit, ô malheureux enfant, adieu! tu emporteras partout
avec toi tes passions généreuses que jamais tu ne pourras satisfaire, tu
seras malheureux... Je ne puis te consoler avec mes conseils, parce que
mes infortunes, à moi, dérivent de la même source. La glace de l'âge a
engourdi mes membres, mais le cœur! il veille toujours. La seule
consolation que je puisse t'offrir est ma pitié, et tu l'emportes tout
entière avec toi. Dans peu de temps, j'aurai cessé d'exister; mais, si
mes restes conservent quelque sentiment, si tu trouves quelque douceur à
pleurer sur mon tombeau, viens-y...
Je fondis en larmes et je le quittai. Il me suivit des yeux tant qu'il
put m'apercevoir, et j'étais déjà au bout du corridor que je l'entendais
encore d'une voix étouffée m'envoyer un dernier adieu.
Neuf heures du soir.
Tout est prêt.--Les chevaux sont commandés pour minuit. Je vais me jeter
tout habillé sur mon lit jusqu'à ce qu'ils viennent. Je me sens si
fatigué!
Adieu, cependant, adieu, Lorenzo; j'écris ton nom et je te salue avec
une tendresse et une superstition que je n'ai point encore éprouvées...
Oh! oui, nous nous reverrons, il me serait trop cruel de mourir sans te
revoir et te remercier pour toujours... Et toi, Thérèse... Mais, puisque
mon malheureux amour te coûterait ton repos et ferait le malheur de ta
famille... adieu!... je fuis sans savoir où m'entraînera mon destin; que
les Alpes, que l'Océan, qu'un monde entier, s'il est possible, nous
sépare!....
Gênes, 11 février.
Voilà le soleil plus beau que jamais... Toutes mes fibres sont plongées
dans un suave frémissement et se ressentent de la beauté du ciel de ce
pays... Je suis pourtant content d'être parti... Dans quelques instants,
je poursuivrai ma route; mais je ne puis te dire encore où je
m'arrêterai ni quand finira mon voyage; mais pour le 16 je serai à
Toulon.
De la Piezza, 15 février.
Chemins; alpes; montagnes escarpées; rigueur de temps; dégoût de voyage;
et puis...
Nouveaux tourments et nouveaux tourments[5]!
Je t'écris d'un petit pays, au pied des Alpes Maritimes, où j'ai été
forcé de m'arrêter, et duquel je ne sais encore quand je partirai,
attendu que la poste manque de chevaux. Me voilà donc encore avec toi,
et avec de nouveaux chagrins, et ne pouvant faire un pas sans rencontrer
la douleur sur ma route.
Ces deux jours, je suis sorti sur le midi, et j'ai été à un mille
environ de la ville me promener parmi quelques oliviers épars sur la
plage de la mer: j'allais me consoler aux rayons du soleil et boire cet
air vivace, d'autant plus que, dans ce doux climat, l'hiver est encore
plus doux que de coutume; et, là, je me croyais seul, inconnu et caché
aux hommes qui passaient; mais à peine fus-je revenu à l'hôtel, que
Michel, en allumant mon feu, me raconta qu'un certain individu, habillé
comme un mendiant, et arrivé depuis peu dans cette chétive auberge, lui
avait demandé si je n'avais pas autrefois étudié à Padoue; il ne se
rappelait plus mon nom, mais il avait gardé assez de souvenir de moi, du
temps et des lieux; il te nommait d'ailleurs...
--Enfin, continua Michel, son parler vénitien m'a fait croire que vous
ne seriez pas fâché de retrouver un compatriote au fond de cette
solitude... Et puis... et puis il paraissait si fatigué, si malheureux,
que la crainte de déplaire à monsieur a fait place à la compassion, et
que j'ai promis de l'avertir lorsque vous seriez revenu; il attend
dehors...
--Fais-le donc entrer, dis-je à Michel.
Et, tandis qu'il était allé le chercher, je sentis une tristesse
soudaine inonder toute ma personne. L'enfant revint bientôt avec un
homme maigre et d'une taille élevée, qui paraissait être jeune et avoir
été beau, mais dont le visage était déjà sillonné par les rides de la
douleur. Frère, j'étais près du feu, entouré de fourrures, mon manteau
jeté sur la chaise voisine, l'aubergiste allait et venait pour préparer
mon dîner... et ce malheureux, à peine vêtu d'un gilet de toile, me
glaçait à le regarder... Peut-être que mon accueil triste et son état
misérable l'avaient troublé d'abord; mais, à mes premières paroles, il
dut bien s'apercevoir que ton ami n'est point de ceux qui découragent
les infortunés.
S'asseyant alors auprès de moi pour se réchauffer, il me raconta ce qui
lui était arrivé pendant cette dernière et douloureuse année de sa vie.
--Je connais beaucoup, me dit-il, un étudiant qui était nuit et jour à
Padoue avec vous.
Alors, il te nomma.
--Il y a bien longtemps, ajouta-t-il, que je n'ai eu de ses nouvelles;
mais j'espère que la fortune ne l'aura pas traité aussi cruellement que
moi... J'étudiais alors!...
Je ne te dirai pas son nom, mon cher Lorenzo... Dois-je encore
t'attrister par les récits des malheurs d'un homme que tu connus heureux
et que peut-être tu aimes encore? n'est-ce point déjà assez que le sort
t'ait condamné à t'affliger toujours sur moi?
Il poursuivit.
--Aujourd'hui, en venant d'Albenga, avant d'arriver à la ville, je vous
ai rencontré sur le rivage; vous ne vous êtes pas aperçu que je me
retournais pour vous regarder, il me sembla vous reconnaître. Mais, ne
vous connaissant que de vue, et quatre années s'étant écoulées depuis
que j'ai quitté Padoue, je craignis de me tromper: votre domestique me
rassura.
Je le remerciai d'être venu me voir.
--Et vous m'êtes d'autant plus agréable, lui dis-je, que vous m'avez
fourni l'occasion de parler de Lorenzo.
Je ne te dirai pas ses douloureuses aventures. Forcé de s'exiler à la
suite du traité de Campo-Formio, il s'engagea comme lieutenant dans
l'artillerie cisalpine. Un jour qu'il se plaignait à un de ses amis des
fatigues et des ennuis qu'il était forcé de supporter, celui-ci lui
offrit un emploi: il accepta et prit son congé. Mais l'ami et la place
lui manquèrent à la fois; il erra quelque temps en Italie pour
s'embarquer à Livourne.
Mais, pendant qu'il parlait, j'entendis dans la chambre voisine les
gémissements d'un enfant et une plainte étouffée; je remarquai alors
que, chaque fois que ce bruit se renouvelait, il s'interrompait,
écoutait avec inquiétude et ne reprenait son récit que lorsqu'il avait
cessé.
--Peut-être, lui dis-je, sont-ce des voyageurs qui viennent d'arriver?
--Non, me répondit-il: c'est ma petite fille, âgée de treize mois, qui
pleure...
Alors, il continua de me raconter qu'il s'était marié, pendant qu'il
était lieutenant, à une jeune personne sans fortune, et que les marches
continuelles qu'était obligé de faire son régiment, et que ne pouvait
supporter sa femme, ainsi que la modicité de sa paye, l'avaient décidé
encore plus à se fier à l'ami qui lui avait offert une place, et qui,
depuis, l'avait abandonné. De Livourne, il s'était rendu à Marseille. A
l'aventure, il avait ensuite parcouru la Provence et le Dauphiné,
cherchant partout à enseigner l'italien sans qu'il pût nulle part
trouver ni travail ni pain. Il revenait pour le moment d'Avignon et
allait à Milan.
--Je me tourne vers le passé, continua-t-il, et je ne sais comment le
temps s'est écoulé pour moi. Sans argent, suivi sans cesse d'une femme
exténuée dont les pieds étaient déchirés par une route longue et
pénible, et les bras brisés par le poids d'une innocente créature qui, à
chaque instant, demandait au sein desséché de sa mère un aliment qu'il
ne pouvait plus lui accorder, et qui nous déchirait l'âme par ses
gémissements sans que nous pussions l'apaiser par la raison de notre
impuissance;... exposés à toute la chaleur des jours et à toute la
rigueur des nuits, couchant tantôt dans les écuries au milieu des
chevaux, tantôt dans les cavernes comme des bêtes sauvages, chassés des
villes par les gouverneurs, parce que mon indigence me fermait la porte
des magistrats et ne leur permettait de m'accorder aucune confiance;
repoussé par mes anciens amis qui faisaient semblant de ne pas me
connaître ou qui me tournaient les épaules!...
--On m'avait pourtant assuré, dis-je en l'interrompant, que beaucoup de
nos concitoyens, riches et généreux, s'étaient retirés à Milan et dans
ses environs.
--Alors, reprit-il, c'est que mon mauvais génie les aura rendus cruels
pour moi seul... Il y a tant de malheureux, tant de proscrits, que les
meilleurs cœurs se lassent de faire le bien, car un tel..., un tel...
(et les noms de ces hommes dont il me découvrait l'hypocrisie étaient
autant de coups de couteau dans mon cœur) m'ont fait attendre
vainement à leur porte; quelques autres, après de grandes promesses,
m'ont fait faire plusieurs milles jusqu'à leurs maisons de campagne pour
m'y accorder l'aumône de quelques pièces de monnaie... Le plus humain me
jeta un morceau de pain sans daigner me voir; le plus magnifique m'a
fait, avec ces habits déchirés, traverser une haie de valets et de
convives, et, après m'avoir rappelé l'ancienne prospérité de ma famille,
après m'avoir recommandé le travail et la probité, me dit de revenir le
lendemain. J'y retournai et je trouvai dans l'antichambre trois
domestiques; l'un d'eux me dit que son maître dormait encore et me mit
dans la main deux écus et une chemise. Ah! continua-t-il, je ne sais si
vous êtes riche; mais vos soupirs et votre visage me disent que vous
êtes malheureux et compatissant. Croyez-moi, j'ai acquis la preuve que
l'argent a le pouvoir de faire paraître généreux l'usurier même, et que
le riche daigne rarement répandre ses bienfaits sur celui qui en a
véritablement besoin.
Je me taisais; il se leva pour se retirer, et continua:
--Les livres m'ont appris à aimer les hommes et la vertu; mais les
livres, les hommes et la vertu m'ont trompé. J'ai la tête savante et le
cœur fier, mais j'ai les bras ignorants de tout métier. Ah! si mon
père, du fond de la fosse où il est couché, pouvait entendre avec quels
amers gémissements je lui reproche de ne point avoir fait de ses cinq
fils des menuisiers ou des tailleurs!... Pour la misérable vanité de
garder la noblesse sans la fortune, il a dépensé le peu qu'il possédait
à nous mettre dans les universités et à nous lancer dans le monde, et
nous cependant!... Je n'ai jamais pu savoir ce que la fortune avait fait
de mes autres frères; je leur ai écrit plusieurs lettres sans jamais
avoir de réponse; ils sont ou dénaturés ou malheureux!... Mais, pour
moi, tel est le résultat des ambitieuses espérances de mon père! Que de
fois il m'est arrivé, vaincu par la fatigue, par le froid, par la faim,
d'entrer dans une auberge, sans savoir comment je payerais la dépense de
la journée!... sans souliers, sans habits!...
--Ah! couvrez-vous! m'écriai-je en me levant et en lui jetant mon
manteau sur les épaules. Couvrez-vous!
Michel, que le hasard avait amené dans la chambre et qui était derrière
nous et nous écoutait, s'approcha alors en s'essuyant les yeux du revers
de sa main et arrangea le manteau, mais avec un certain respect et comme
s'il eût craint d'insulter à la fortune mauvaise chez un homme d'une
naissance aussi distinguée.
O Michel! je me rappellerai toujours que tu pouvais vivre libre du
moment que ton frère t'offrit de demeurer chez lui pour l'aider dans son
commerce: et cependant tu as préféré rester près de moi; comme mon
domestique. Oh! je garde note de cette patience avec laquelle tu
souffris quelquefois mes désirs fantasques et les mouvements injustes de
ma colère. La gaieté ne t'a point abandonné dans ma solitude; tu as
partagé, autant que tu l'as pu, les maux qui m'ont accablé. Souvent ta
physionomie joviale et ouverte adoucissait mes peines; et quand, plongé
dans de noires pensées, je passais des journées entières sans laisser
échapper un seul mot, tu réprimais ta joie pour ne point me faire
apercevoir de ma douleur... Je t'aimais, Michel; mais ta dernière action
envers ce malheureux a encore sanctifié ma reconnaissance. Tu es le fils
de ma nourrice, tu as été élevé dans ma maison, je ne t'abandonnerai
jamais; et mon amitié pour toi s'est encore augmentée depuis que je me
suis aperçu que ton état de domesticité eût peut-être corrompu ton beau
naturel, s'il n'avait été cultivé par ma bonne mère, par cette femme
dont l'âme tendre et délicate communique sa douceur et sa bonté à tous
ceux qui vivent avec elle.
A peine fus-je seul, que je remis à Michel tout l'argent dont je pouvais
disposer, et, pendant que je dînais, je l'envoyai à ce malheureux. Je
n'ai conservé que ce qui m'était absolument nécessaire pour me rendre à
Nice, où je négocierai les lettres de change que les banquiers de Gênes
m'ont expédiées pour Marseille et Toulon.
Ce matin, lorsque, avant de partir, il est venu me remercier avec sa
femme et son enfant, si tu avais entendu avec quel accent de
reconnaissance il me répéta plusieurs fois:
--Sans vous, je serais aujourd'hui cherchant le premier hôpital...
Je n'eus pas le courage de lui répondre; mais mon cœur lui disait:
--Oui, tu as maintenant de quoi vivre pendant quatre mois, pendant
six... peut-être... Et puis... la trompeuse Espérance te guide par la
main... et le chemin qu'elle te fait prendre doit te conduire peut-être
à de nouveaux et à de plus grands malheurs!... Tu cherchais le premier
hôpital, et peut-être n'étais-tu pas éloigné du tombeau. Mais, au moins,
ce pauvre secours te donnera la force de supporter les maux qui
t'attendent, qui t'auraient accablé, et qui allaient pour toujours te
délivrer du fardeau de la vie. Réjouis-toi cependant du présent; mais
que de peines il t'a fallu éprouver pour que cet état, qui paraîtrait
aux autres si malheureux, te semble, à toi, le comble du bonheur!... Ah!
si tu n'étais ni père ni mari, j'aurais pu te donner un conseil...
Et, sans dire un seul mot, je l'embrassai, et je le vis partir avec un
serrement de cœur que je ne puis exprimer...
Hier soir[6] en me déshabillant, je me rappelai cette aventure.
--Pourquoi, me dis-je alors, cet homme a-t-il quitté sa patrie? pourquoi
s'est-il marié? pourquoi a-t-il abandonné un emploi qui assurait son
existence?
Toute son histoire me paraissait le roman d'un fou, et je me demandais
ce qu'il aurait pu faire, ou ne pas faire pour éviter ces malheurs...
Mais j'ai tant de fois dans ma vie entendu répéter ce _pourquoi_, j'en
ai tant vu qui se faisaient les médecins des maladies des autres, que je
me suis couché en murmurant:
--O vous qui jugez aussi inconsidérément les hommes que maltraite la
fortune, mettez une main sur votre cœur, et avouez-le franchement:
êtes-vous plus sages ou plus heureux?
Crois-tu que ce qu'il a raconté était vrai?... Moi, je crois qu'il était
à moitié nu, et que j'étais bien couvert; j'ai vu une femme
languissante, j'ai entendu les cris d'un enfant. O mon ami, doit-on
chercher encore avec une lanterne des arguments contre le pauvre, parce
qu'il sent dans sa conscience le droit que lui a donné la nature de
partager le pain du riche.--On me dira sans doute que les malheurs qui,
chez les autres, dérivent du vice sont peut-être chez celui-ci le fruit
du crime; je l'ignore et ne veux point le savoir: juge, mon devoir
serait de condamner les coupables; mais je suis homme. Lorsque je songe
aux frissons que cause la première idée du crime, à la faim et aux
passions qui nous poussent à le commettre, aux terreurs perpétuelles et
aux remords avec lesquels l'homme se rassasie du fruit ensanglanté de sa
faute, aux cachots toujours ouverts pour l'engloutir, à l'indigence et
au déshonneur qui l'attendent s'il parvient à échapper à la justice, je
me demande alors si je dois l'abandonner au désespoir et à de nouveaux
crimes, et s'il est le seul coupable; la calomnie, la trahison, la
malignité, la séduction, l'ingratitude ne sont-ils pas des crimes aussi,
et des crimes qui, loin d'être punis, deviennent souvent la source des
honneurs et de la fortune. Oh! punissez, juges et législateurs,
punissez; mais, auparavant, suivez-moi sous les chaumières de la
campagne et dans les faubourgs des capitales; voyez-y un quart de la
population sommeillant sur la paille et ne sachant comment satisfaire
aux suprêmes besoins de la vie. Je conviens qu'il est impossible de
changer la société, je reconnais que la faim, les crimes, les supplices,
sont les éléments nécessaires de l'ordre social et de la prospérité
universelle; je crois que le monde ne pourrait exister sans juges et
sans bourreaux, et je le crois ainsi parce que tel est le sentiment de
tous;... mais, moi, Lorenzo, je ne serai jamais juge.--Dans cette vallée
immense où l'humaine espèce naît, vit, meurt, se reproduit pour mourir
encore, sans savoir pourquoi ni comment, je ne distingue que deux
classes d'hommes, les heureux et les malheureux, et, si je rencontre un
malheureux, je pleure sur l'humanité, je tâche de répandre quelques
gouttes de baume sur ses blessures, mais j'abandonne à la balance de
Dieu ses mérites et ses fautes...
Vintimille, 19 et 20 février.
«Tu es malheureux sans espoir, tu vis au milieu des angoisses de la
mort, et tu n'as pas sa tranquillité, mais, tu dois souffrir pour les
autres!» C'est ainsi que la philosophie demande aux hommes un héroïsme
que la nature leur refuse; celui qui a la vie en horreur peut-il être
retenu par le peu de bien que son existence doit apporter à la société,
et se condamner, par un espoir aussi douteux, à plusieurs années de
souffrance. Comment pourrait-il espérer pour les autres, celui qui n'a
plus ni désirs ni espérance pour soi! qui, abandonné de tous, a fini par
s'abandonner lui-même?--Tu n'es pas seul malheureux, me
diras-tu.--Hélas! ce n'est que trop vrai; mais ces paroles mêmes ne nous
sont-elles pas dictées par cette envie secrète que nous éprouvons tous à
la vue du bonheur d'autrui? la misère des autres adoucit-elle la mienne?
est-il un homme assez généreux pour se charger de mes malheurs? et, en
supposant encore qu'il en eût la volonté, en aurait-il le pouvoir? Il y
aurait plus de courage sans doute à les supporter; mais le malheureux
entraîné par un torrent, et qui a la force d'y résister sans savoir
l'employer, en est-il plus méprisable pour cela?... Quel est le sage qui
peut se constituer le juge de nos forces intimes, qui peut diriger le
cours des passions variant selon les âges et les incalculables
circonstances? qui peut dire: «Tel homme est un lâche parce qu'il a
succombé; tel autre est un héros, parce qu'il résiste?» Tandis que
l'amour de la vie est un sentiment tellement impérieux, que le premier
aura plus combattu avant que de céder, que le second ne l'aura fait pour
supporter ses peines.
Mais les devoirs qu'exige de toi la société?--Les devoirs? en ai-je
contracté envers elle, parce qu'elle m'a tiré du sein de la nature quand
je n'avais ni la volonté d'y consentir, ni la raison de m'en défendre,
ni la puissance de m'y opposer, et qu'elle m'a élevé au milieu de ses
besoins et de ses préjugés?
Pardon, Lorenzo, si j'appuie avec tant de force sur des arguments que
nous avons tant de fois discutés entre nous; je ne veux point te faire
abandonner une opinion si éloignée de la mienne, mais seulement résoudre
les doutes qui pourraient me rester encore. Tu serais aussi convaincu
que moi, si, comme moi, tu sentais toutes les plaies de mon cœur.
Dieu te les épargne, Lorenzo! j'ai contracté ces devoirs sans les
connaître; ma vie doit-elle donc, esclave des préjugés, payer les maux
dont m'accable la société, parce qu'elle les appelle des
bienfaits?--Et, en fussent-ils encore,... j'en jouis et je les
récompense tant que j'existe; mais, dans la tombe, je cesse d'y être
exposé et d'en tirer aucun avantage.--O mon ami, chaque homme naît
ennemi de la société, parce que la société est ennemie de chaque
individu. Suppose un instant que tous les mortels à la fois éprouvassent
ce dégoût de la vie.--Crois-tu qu'ils la supporteraient pour moi seul?
Si je commets une action préjudiciable au plus grand nombre, je suis
puni, tandis qu'il ne me sera jamais permis de me venger de celles de la
majorité, quelque dommage qu'elles me causent. Je suis fils,
prétendent-ils, de la grande famille; mais ne puis-je pas, en renonçant
aux biens qu'elle me promet, me dérober aux devoirs qu'elle m'impose, me
regarder comme formant à moi seul un monde entier, et me soustraire à
ses lois, puisque, la première, elle a manqué aux promesses du bonheur
qu'elle m'avait faites? Si, dans le partage général, je m'aperçois qu'il
ne me revient pas ma portion de liberté; si les hommes s'en sont emparés
parce qu'ils sont les plus forts; s'ils me punissent parce que je la
redemande,... quel autre moyen de les délier de leurs promesses, et de
les délivrer de mes plaintes, que de chercher dans ma tombe la
tranquillité et le repos? Ah! combien les philosophes qui ont prêché les
vertus humaines, la probité naturelle, la bienveillance réciproque, ont
servi à leur insu la politique des tyrans, et trompé ces âmes généreuses
et bouillantes qui aiment aveuglément les hommes! dans la seule
espérance d'être aimées d'eux, et qui seront toujours victimes, trop
tard repentantes, de leur loyale crédulité.
Combien de fois ces arguments de la raison ont-ils trouvé fermée la
porte de mon cœur, parce que j'espérais encore consacrer mes malheurs
à la félicité d'autrui! Mais, au nom de Dieu, Lorenzo, écoute et
réponds-moi: Pourquoi est-ce que je vis?... de quelle utilité te
suis-je, moi fugitif au milieu de ces montagnes? quel honneur ma vie
peut-elle répandre sur moi, sur ma patrie et sur ceux qui me sont chers?
quelle différence y a-t-il de ma solitude à la tombe? La mort serait
pour moi le terme de mes peines, et pour vous celui de votre inquiétude
sur mon sort; à tant d'angoisses et de douleurs en succéderait une
seule; terrible, il est vrai, mais qui serait la dernière, et qui vous
ferait certain de mon éternelle tranquillité...
Je réfléchis chaque jour aux dépenses que je cause à ma mère; car je ne
sais comment elle peut faire pour moi tout ce qu'elle fait, et peut-être
maintenant, si je revenais chez elle, trouverais-je notre maison déchue
de son ancienne splendeur, qui déjà commençait à s'obscurcir, lorsque je
la quittai, par les extorsions publiques et privées qui se succédaient
chaque jour.
Ne crois pas que je doute de la continuation de ses soins à mon égard;
j'ai encore trouvé de l'argent à Milan; mais cette maternelle libéralité
diminue encore l'aisance dans laquelle elle est née; elle n'a pas été
heureuse épouse, et ses revenus seuls soutenaient notre maison, que
ruinait la prodigalité de mon père; son âge me rend encore ces pensées
plus amères... Ah! si elle savait que rien ne peut sauver son fils: si
elle voyait les ténèbres et la consomption de mon âme.--Ne lui en parle
pas, Lorenzo; mon existence est ainsi faite, que veux-tu!... Ah! si je
vis encore, l'unique flamme de mes jours est une sourde espérance qui va
toujours les ranimant, et que je tâche sans cesse d'éloigner de moi;
car, si je veux l'approfondir, elle se change à l'instant dans un
désespoir infernal. Ton mariage, Thérèse, décidera de la durée de mon
existence... mais, tant que tu seras libre... notre bonheur dépend des
circonstances... de l'inconstant avenir... de la mort!... jusqu'à ce
moment, tu seras toujours mienne... Je te parle... je te vois... je
cherche à te presser dans mes bras, comme si tu étais près de moi... et
il me semble que, quoique éloignée, tu dois ressentir encore
l'impression de mes baisers et de mes larmes. Mais, lorsque tu seras
offerte par ton père, comme une victime de réconciliation, sur l'autel
de Dieu; lorsque tu auras acheté de tes pleurs la tranquillité de ta
famille... seulement alors, pas moi!... mais le désespoir seul, et de
lui-même, anéantira l'homme et ses passions.--Et comment, tant que
j'existerai, pourrais-je éteindre mon amour, et pourrais-tu, toi-même,
te défendre d'une secrète espérance!... Mais, alors, notre amour ne
serait plus saint et innocent... Je n'aimerai pas, quand elle sera la
femme d'un autre, la femme qui fut à moi... J'aime immensément Thérèse,
mais non l'épouse d'Odouard... Ah! peut-être, au moment où je t'écris,
est-elle dans son lit!... Lorenzo! Lorenzo! le voilà, ce démon
persécuteur qui brûle mon sein, trouble ma raison, suspend jusqu'aux
battements de mon cœur... C'est lui qui me rend si féroce que de
désirer l'anéantissement du monde... Pleurez tous!... Que me veut-il?...
pourquoi ce poignard qu'il me pousse dans la main?... pourquoi
marche-t-il devant moi et se retourne-t-il en regardant si je le
suis?... pourquoi m'indique-t-il la place où je dois frapper?... est-il
envoyé par la vengeance du Ciel?... C'est ainsi que, cédant à mes
fureurs et à mes superstitions, je me roule dans la poussière en
invoquant, avec des cris terribles, un Dieu que je ne connais pas,
qu'autrefois j'ai candidement adoré, que je n'offensais jamais, de
l'existence duquel je doute toujours et que cependant je crains et que
j'adore... Où trouverais-je un appui? est-ce en moi-même? est-ce dans
les autres hommes?... Le soleil est noir et la terre humide de sang...
Enfin me voici tranquille!... Quelle tranquillité!... Lorenzo, c'est la
stupeur de la mort... J'ai erré par ces montagnes, je n'y ai pas trouvé
un abri, pas une plante, pas une chaumière; l'œil n'y rencontre que
des rochers escarpés et arides... et çà et là quelques croix qui
s'élèvent sur les tombes des voyageurs assassinés.
Au-dessous est le Roya, un torrent qui, à la fonte des neiges, se
précipite des entrailles des Alpes et sépare ces deux monts immenses.
Sur la plage est un pont qui s'étend jusqu'au sentier, et duquel la vue
parcourt deux lignes de rochers, de cavernes et de précipices; à peine
peut-on distinguer sur ces montagnes d'autres montagnes de neige, qui se
confondent avec les nuages grisâtres arrêtés sur leurs cimes... Dans
cette vallée descend et s'engouffre la Tramontane et s'avance la
Méditerranée; la nature s'assied là, solitaire, menaçante, et de son
royaume chasse tous les vivants.
Voilà tes frontières, ô Italie!... mais quelles barrières ne sont pas
surmontées de toutes parts par l'avarice des nations? où sont tes fils?
qui te manque-t-il, excepté l'union et la concorde? Alors, je
répandrais glorieusement ma vie malheureuse pour toi; mais que peuvent
mon bras isolé et ma voix solitaire. Où est l'ancienne terreur de ton
nom? Insensés, nous allons chaque jour rappelant notre liberté et la
gloire de nos aïeux, qui nous obscurcissent de leur splendeur. Tandis
que nous invoquons leurs ombres magnanimes nos ennemis foulent leurs
tombeaux; et peut-être un jour viendra, où, perdant l'intelligence et la
parole, nous serons semblables aux esclaves domestiques des anciens, ou
vendus comme de misérables nègres, et où nous verrons nos maîtres,
ouvrant les sépultures, exhumer et disperser aux vents les cendres de
ces géants pour anéantir jusqu'à leur mémoire.--Oui, nos souvenirs sont
un motif d'orgueil, mais non pas une cause de réveil.
C'est ainsi que je m'irrite lorsque je sens grandir dans mon âme le nom
italien... Je me retourne, je regarde autour de moi, je ne trouve plus
ma patrie, et je me dis:
--Les hommes sans doute sont les artisans de leurs propres malheurs;
mais les malheurs dérivent de l'ordre universel, et le genre humain est
l'instrument orgueilleux et aveugle du destin...
Nous raisonnons sur les événements de quelques siècles; eh! que sont ces
siècles dans l'espace immense des temps? Ils se sont écoulés semblables
aux saisons de l'année dont les variations successives nous paraissent
toujours plus étonnantes, et ne sont cependant qu'une conséquence
nécessaire du grand tout. L'univers se contre-balance, et les nations se
dévorent, parce que l'une ne peut s'élever sans les cadavres de l'autre.
En jetant du sommet des Alpes les yeux sur ma malheureuse patrie, je
pleure, je frémis, et je demande vengeance contre ses envahisseurs...
mais ma voix se perd dans les plaintes encore vivantes des peuples
trépassés. Lorsque les Romains rapinaient le monde, ils cherchaient au
delà des mers et des déserts de nouveaux pays à dévaster, ils
enchaînaient les peuples, les princes et les dieux, et, lorsque enfin
ils ne savaient plus où ensanglanter leurs épées, ils les tournaient
contre leurs propres entrailles. C'est ainsi que les Israélites
massacrèrent les paisibles habitants de Canaan, et qu'ensuite les
Babyloniens traînèrent en servitude les prêtres, les mères et les
enfants du peuple de la Judée; c'est ainsi qu'Alexandre renversa
l'empire de Babylone, et qu'après avoir embrasé en passant la plus
grande partie de la terre, il se plaignait qu'il n'existât pas un autre
univers; c'est ainsi que les Spartiates dévastèrent trois fois Messène,
et chassèrent trois fois les Messéniens, qui cependant étaient Grecs
comme eux, avaient la même religion qu'eux et descendaient des mêmes
ancêtres qu'eux; c'est ainsi que se déchirèrent les anciens Italiens
jusqu'au moment où les Romains les assujettirent à leur fortune; et
c'est ainsi que Rome, la reine du monde, devint en peu de siècles
successivement la proie des Césars, des Nérons, des Constantins, des
Vandales et des papes. Le ciel de l'Amérique est encore obscurci par la
vapeur des bûchers humains, et le sang d'innombrables peuples qui ne
connaissent même pas les Européens, transporté par l'Océan, est venu
tacher d'infamie notre rivage; mais ce sang sera vengé un jour, et
retombera sur la tête des fils des Européens. Toutes les nations ont
leurs âges, tous les peuples sont tyrans aujourd'hui pour préparer leur
servitude de demain, et ceux qui payaient auparavant le tribut
l'exigeront un jour avec le fer et le feu. Le monde est une forêt
peuplée de bêtes féroces: la famine, les déluges, la guerre et la peste
sont des conséquences du système de la nature, et de même que la
stérilité d'une année prépare l'abondance de l'année suivante! eh! qui
sait? les malheurs de la terre concourent peut-être à la félicité d'un
autre globe.
Cependant, nous décorons pompeusement du nom de vertu toutes les actions
que commandent la sûreté de celui qui gouverne et la crainte de ceux qui
obéissent. Les rois prescrivent la justice; mais pourtant ils
l'imposeraient mieux si pour monter au trône ils ne l'avaient violée.
Le conquérant ambitieux, qui vole des provinces entières, envoie à
l'échafaud le malheureux qui, pressé par la faim, a dérobé un morceau de
pain. Ainsi, lorsque la force a méprisé tous les droits d'autrui, elle
essaye de tromper les autres par les apparences de la justice, afin
qu'une autre force ne la détruise pas: voilà le monde, voilà les hommes.
De temps en temps, quelques-uns, plus ardents, s'élèvent au-dessus de la
multitude. Regardés d'abord comme des fanatiques, quelquefois punis
comme des criminels, s'ils échappent à ces dangers, et qu'un bonheur,
qu'ils croient fait pour eux, quoiqu'il ne soit réellement que le moteur
puissant et universel des choses, les protège, alors, craints et obéis
pendant leur vie, ils sont mis au rang des dieux après leur mort. Telle
est l'histoire des héros, des conquérants et des fondateurs de nations,
qui, portés au faîte des honneurs par leur ambition et la stupidité du
vulgaire, croient devoir leur élévation à leur seule valeur, tandis
qu'ils ne sont que les roues aveugles d'une horloge... Quand une
révolution est mûre sur la terre, il y a nécessairement des hommes qui
doivent la commencer, et de leurs corps servir de marchepied au trône de
celui qui l'achève. Et parce que la race humaine n'a trouvé ici-bas ni
bonheur ni justice, elle a créé des dieux protecteurs de la faiblesse,
et se console de ses peines présentes par l'espoir d'une récompense à
venir. Mais, dans tous les siècles, les dieux ont revêtu les armes des
conquérants, et ils oppriment les peuples avec les passions, les fureurs
et les ruses de ceux qui veulent régner.
Sais-tu, Lorenzo, où peut encore exister la véritable vertu? Chez nous,
faibles et malheureux proscrits, chez nous qui, après avoir éprouvé
toutes les erreurs et tous les maux de la vie, savons les plaindre et
les secourir. Oui, la pitié est la seule vertu; toutes les autres sont
des vertus usuraires.
Mais, pendant que je regarde d'en haut les folies et les malheurs de
l'humanité, ne sens-je point en moi les passions et la faiblesse, les
pleurs et les crimes de l'homme? N'ai-je pas une patrie à plaindre? ne
me dis-je pas en pleurant:
--Tu as une mère, un ami... Tu aimes... Tu attends une foule de
malheureux qui espèrent en toi... Où veux-tu fuir? Sur toute terre, la
douleur, la mort, la perfidie des hommes, te poursuivront, et tu
tomberas peut-être, et personne n'aura compassion de toi; et cependant,
tu sentiras dans ton cœur tout le besoin de la pitié d'un ami...
Abandonné de tous, ne demandes-tu pas des secours au Ciel? Le Ciel est
sourd; cependant, au milieu de tes maux, tu te tournes involontairement
vers lui. Va, prosterne-toi, mais aux autels domestiques!
O nature! il est donc vrai que tu as besoin de nous et que tu nous
considères comme ces insectes et ces vermisseaux que nous voyons
s'agiter et se reproduire sans savoir dans quel but ils ont été créés;
mais, si tu as doué les hommes du fatal amour de la vie, afin qu'ils ne
succombent pas sous la somme immense de leurs douleurs, et qu'ils
obéissent plus sûrement à tes lois, pourquoi leur donner le présent plus
funeste encore de la raison? Nous touchons de la main toutes nos
calamités, et nous ignorons les moyens de les guérir.
Pourquoi donc est-ce que je fuis? Dans quelles contrées lointaines
vais-je me perdre? Où trouverai-je les hommes différents des hommes? Ne
sais-je pas que le malheur et l'indigence m'attendent hors de ma
patrie?... Oh! non, je reviendrai vers toi, terre sacrée qui la première
as entendu mes vagissements, sur laquelle j'ai reposé tant de fois mes
membres fatigués, où j'ai trouvé, au sein de l'obscurité et de la paix,
les seuls vrais plaisirs que j'aie jamais ressentis, et à laquelle dans
ma douleur j'ai confié mes plaintes et mes larmes. Puisque tout est
revêtu pour moi d'un voile de tristesse, puisque je n'ai plus d'autre
espoir que la tombe, vous seules, ô mes forêts, entendrez mes derniers
gémissements, et vous seules encore de vos ombres amies, couvrirez mon
froid cadavre. Les malheureux compagnons de ma disgrâce pourront du
moins y venir pleurer; et, s'il est vrai que nos passions nous
survivent, mon ombre douloureuse trouvera quelque douceur aux soupirs de
cette céleste enfant que je crus née pour moi, mais qu'ont arrachée de
mes bras mon mauvais destin et les préjugés des hommes.
Alexandrie, 29 février.
De Nice, au lieu d'entrer en France, j'ai pris la route du Montferrat...
Ce soir, je m'arrêterai à Plaisance; jeudi, je t'écrirai de Rimini.
Alors, je te dirai adieu, Lorenzo.
Rimini, 5 mars.
Tout m'abandonne à la fois... Je venais avec anxiété pour revoir
Bertola[7]; depuis longtemps, je n'avais point reçu de ses
nouvelles..... Il est mort!...
Onze heures du soir.
Je le sais, Thérèse est mariée... Tu n'as point voulu me l'apprendre,
pour ne pas me porter la vraie blessure. Mais le malade gémit lorsqu'il
lutte contre la mort, et non lorsque celle-ci l'a vaincu... Tout est
mieux ainsi... Maintenant, je suis tranquille, parfaitement
tranquille... Adieu, Lorenzo; la seule chose que je regrette est mon
voyage de Rome.
* * * * *
D'après les fragments suivants, il paraîtrait que ce fut de ce jour même
qu'Ortis s'assura dans la résolution de mourir; plusieurs autres
fragments, recueillis dans ses papiers, paraissent contenir les diverses
pensées qui le raffermirent encore dans son dessein; je les mettrai sous
les yeux du lecteur selon leur date:
* * * * *
... Le terme est arrivé: j'ai déjà, depuis longtemps, décidé quels
seraient la manière et le lieu... Le jour approche; que peut m'offrir
maintenant la vie? Le temps a dévoré mes moments heureux, et je ne la
connais que par le sentiment de la douleur. Voilà que l'illusion
m'abandonne. Je médite sur le passé, j'interroge l'avenir, je n'y vois
que le vide. Les années qui ont suivi mon enfance se sont écoulées
lentes, dans les craintes, les désirs, les illusions et l'ennui! et, si
je redemande à la nature ma portion de l'héritage commun, je n'y trouve
que le souvenir de quelques plaisirs qui ne sont plus, et une immensité
de malheurs qui abattent d'autant plus mon courage, qu'ils m'en font
craindre de plus grands encore. Si cette vie n'offre qu'une longue
continuité de peines, que pouvons-nous espérer? Le néant, ou un autre
monde différent de celui-ci... Je suis décidé... Je ne me hais point, je
ne hais point les hommes... Je cherche seulement le repos, et la raison,
que j'interroge, me répond qu'il n'existe que dans la tombe. Oh! combien
de fois, plongé dans mes méditations et abattu par mes malheurs, ne
fus-je pas au moment de m'abandonner au désespoir! L'idée de la mort
adoucissait seule alors ma tristesse, et je souriais à l'espérance de ne
plus exister.
Je suis tranquille..., parfaitement tranquille; mes illusions sont
évanouies, mes désirs sont morts, l'espérance et la crainte m'ont laissé
l'esprit libre; mon imagination n'est plus, comme autrefois, le jouet de
fantômes tantôt gais, tantôt tristes; ma raison ne se laisse plus
surprendre par de vains arguments... Tout est calme... Remords du passé,
dégoût du présent, crainte de l'avenir, voilà la vie. La mort seule, à
qui est confiée le changement sacré des choses, donne le repos et la
paix...
* * * * *
Il ne m'écrivit point de Ravenne; mais, par ce fragment, je vis qu'il y
avait été la même semaine:
* * * * *
... Ce n'est point un dessein prémédité, mais réfléchi et nécessaire.
Quels orages n'a point éprouvés mon cœur, avant que la mort raisonnât
aussi tranquillement avec lui et lui avec elle!
Sur ton urne, ô Dante! en la serrant entre mes bras, je me suis encore
affermi dans mon dessein. M'as-tu vu?--Est-ce toi, père, qui m'as
inspiré tant de force de raison et de cœur, tandis qu'agenouillé et
le front appuyé à tes marbres, je méditais et ton âme élevée, et ton
amour, et ton ingrate patrie, et l'exil et l'indigence, et ton esprit
divin? Si bien que je me suis éloigné de ton ombre plus libre et plus
tranquille...
* * * * *
Le 13 mars, au point du jour, Ortis revint aux collines Euganéennes, et,
après s'être jeté tout habillé sur son lit, expédia Michel à Venise.
J'étais auprès de sa mère lorsque le messager arriva; elle l'aperçut
avant moi et s'écria, avec l'accent de la crainte:
--Et mon fils?
La lettre d'Alexandrie n'était point encore arrivée, et Ortis avait fait
une telle diligence, qu'il avait prévenu celle de Rimini; nous le
croyions déjà en France, et voilà pourquoi l'arrivée subite et
inattendue de son domestique fut le pressentiment de terribles
nouvelles.
--Mon maître, nous dit-il, est à la campagne et n'a pu vous écrire,
parce que, ayant voyagé toute la nuit, il dormait au moment où je
montais à cheval. Je viens vous avertir que nous repartirons bientôt, je
crois lui avoir entendu dire pour Rome..., oui, si je me le rappelle
bien, pour Rome, puis pour Ancône, où nous devons nous embarquer. Du
reste, mon maître se porte bien, et, depuis une semaine surtout, paraît
beaucoup plus calme; il m'envoie vous avertir qu'il arrivera demain ou
après-demain.
Michel paraissait content; mais son récit sans suite accrut encore nos
soupçons, qui ne cessèrent que lorsque Ortis nous écrivit qu'étant sur
le point de partir pour les îles qui appartenaient autrefois à Venise,
il voulait, avant de s'éloigner peut-être pour toujours, nous embrasser
encore et recevoir la bénédiction de sa mère. Ce billet s'est égaré.
Cependant, le jour de son arrivée, il se réveilla sur les quatre heures,
et alla se promener du côté de l'église. Il revint bientôt et s'habilla
pour se rendre chez M. T***; un domestique lui dit que, depuis six
jours, ils étaient tous à Padoue, et qu'on les attendait d'un moment à
l'autre. Il était presque nuit lorsqu'en revenant chez lui, il rencontra
Thérèse, qui tenait par la main la petite Isabelle, et, derrière les
jeunes filles, M. T*** et Odouard. Ortis frémit en les apercevant, et
s'approcha d'elles avec un tremblement convulsif; à peine Thérèse
l'eut-elle reconnu, qu'elle s'écria:
--Dieu éternel!
Et, se rejetant en arrière, elle s'appuya sur son père.
Pendant ce temps, Ortis les joignit. M. T*** lui serra à peine la main,
et Odouard le salua froidement. Isabelle seule courut à lui, se jeta à
son cou et le couvrit de baisers, l'appelant son cher Ortis; il la prit
dans ses bras et les accompagna en causant à voix basse avec la petite
fille. Personne autre n'ouvrit la bouche. Odouard seul lui parla pour
lui demander s'il partait bientôt pour Venise.
--Dans peu de jours, répondit-il.
Au même instant, ils arrivèrent à la porte, et il prit congé d'eux.
Michel, qui n'avait point voulu s'arrêter à Venise afin de ne pas
laisser son maître seul, revint à une heure du matin, et le trouva assis
devant son secrétaire, occupé à mettre de l'ordre dans ses papiers; il
en brûla beaucoup et en jeta d'autres sous sa table. Le jeune homme,
fatigué, se coucha en recommandant au jardinier de ne point s'éloigner,
attendu que, son maître n'ayant point encore dîné, il pourrait avoir
besoin de lui. Le jardinier lui apporta quelque nourriture, qu'il prit
sans cesser cependant l'examen de ses papiers; il ne l'acheva point, et,
se levant bientôt, il se promena longtemps dans sa chambre, se mit à
lire; puis, ouvrant sa fenêtre, il s'y appuya quelques instants. Il
paraît qu'aussitôt après il écrivit les fragments suivants, en
différentes pages, mais sur le même feuillet:
* * * * *
... Allons, courage!--Tiens, vois ce brasier ardent... mets-y la main,
laisse-l'y brûler... Prends garde, un gémissement t'avilirait... Eh!
pourquoi affecterais-je un héroïsme qui ne peut être d'aucune utilité?
La nuit est obscure et avancée, pourquoi veillai-je donc immobile sur
ces livres?--que m'ont-ils appris?... A affecter la sagesse tant que les
passions n'ont point maîtrisé mon âme... Les préceptes sont, comme la
médecine, inutiles lorsque le mal surpasse les forces de la nature...
Quelques sages se vantent d'avoir vaincu les passions qu'ils n'ont
jamais eu la peine de combattre, ne les ayant jamais ressenties...
Aimable étoile du matin, tu brilles à l'orient! et tu envoies à mes yeux
ton rayon, le dernier... Qui l'eût dit, il y a six mois, lorsque,
rayonnante au milieu des autres planètes, tu égayais la tristesse de la
nuit et que nous t'adressions nos saluts et nos vœux!
Enfin l'aurore paraît... Peut-être, en ce moment, Thérèse pense-t-elle à
moi... Pensée consolatrice; oh! combien la certitude d'être aimé
n'adoucit-elle point quelque douleur que ce soit.
Éloigne-toi, délire funeste! voudrais-tu essayer de me séduire
encore?... Éloigne-toi, il n'est plus temps... et je me suis
désillusionné moi-même, un seul parti me reste...
* * * * *
Pendant la journée, Ortis fit demander une Bible à Odouard; celui-ci
n'en avait point; il envoya alors chez le curé, et, lorsqu'on la lui eut
remise, il s'enferma. Un peu après midi, il sortit pour faire partir la
lettre suivante et revint se renfermer encore:
* * * * *