2 juin.

Enfin voilà donc toute chose sous son véritable aspect... Ah! je ne

croyais pas renfermer en moi cette fureur qui me brûle,--me

dévore,--m'anéantit... et pourtant ne peut pas me tuer!... Où est donc

cette grande et belle nature?... où est cette chaîne pittoresque de

collines que je contemplais de la plaine, en m'enlevant sur les ailes de

l'imagination jusque dans les régions du ciel? Toutes ces roches me

semblent nues, et je ne vois que des abîmes; les croupes couvertes

d'ombres hospitalières me sont insupportables. C'est là que je me

promenais, au milieu des trompeuses méditations de notre misérable

philosophie: miroir qui nous fait voir nos infirmités, sans nous en

indiquer le remède. Aujourd'hui, je sentais gémir la forêt sous les

coups de la hache: les bûcherons abattaient des chênes de deux cents

ans; tout tombe ici-bas.

Je regarde ces plantes qu'autrefois je tremblais de briser;--je m'arrête

devant elles, je les arrache, et je les effeuille et les jette avec la

poussière enlevée par le vent.--Que l'univers gémisse avec moi.

Je suis sorti avant le jour, et, courant à travers les sillons, je

cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme

orageuse; mon front ruisselait, et ma poitrine était haletante: le vent

de la nuit soufflait, éparpillant ma chevelure, et glaçant la sueur qui

coulait sur mes joues. Oh! depuis cette heure, je me sens par les

membres un frisson; j'ai les mains froides, les lèvres livides, et les

yeux noyés dans les ténèbres de la mort.

Oh! si elle ne me poursuivait pas du moins avec son image--partout où je

vais!... si elle ne venait pas se dresser là, face à face!--Pourquoi

elle, toujours elle, réveillant en moi une terreur, un désespoir... une

guerre?... Je projette de l'enlever, de l'entraîner avec moi au fond

d'un désert, loin de la toute-puissance des hommes... Oh! malheureux que

je suis! je me frappe le front et je blasphème. Je partirai!...

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 54 / 85 题