Enfin voilà donc toute chose sous son véritable aspect... Ah! je ne
croyais pas renfermer en moi cette fureur qui me brûle,--me
dévore,--m'anéantit... et pourtant ne peut pas me tuer!... Où est donc
cette grande et belle nature?... où est cette chaîne pittoresque de
collines que je contemplais de la plaine, en m'enlevant sur les ailes de
l'imagination jusque dans les régions du ciel? Toutes ces roches me
semblent nues, et je ne vois que des abîmes; les croupes couvertes
d'ombres hospitalières me sont insupportables. C'est là que je me
promenais, au milieu des trompeuses méditations de notre misérable
philosophie: miroir qui nous fait voir nos infirmités, sans nous en
indiquer le remède. Aujourd'hui, je sentais gémir la forêt sous les
coups de la hache: les bûcherons abattaient des chênes de deux cents
ans; tout tombe ici-bas.
Je regarde ces plantes qu'autrefois je tremblais de briser;--je m'arrête
devant elles, je les arrache, et je les effeuille et les jette avec la
poussière enlevée par le vent.--Que l'univers gémisse avec moi.
Je suis sorti avant le jour, et, courant à travers les sillons, je
cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme
orageuse; mon front ruisselait, et ma poitrine était haletante: le vent
de la nuit soufflait, éparpillant ma chevelure, et glaçant la sueur qui
coulait sur mes joues. Oh! depuis cette heure, je me sens par les
membres un frisson; j'ai les mains froides, les lèvres livides, et les
yeux noyés dans les ténèbres de la mort.
Oh! si elle ne me poursuivait pas du moins avec son image--partout où je
vais!... si elle ne venait pas se dresser là, face à face!--Pourquoi
elle, toujours elle, réveillant en moi une terreur, un désespoir... une
guerre?... Je projette de l'enlever, de l'entraîner avec moi au fond
d'un désert, loin de la toute-puissance des hommes... Oh! malheureux que
je suis! je me frappe le front et je blasphème. Je partirai!...