14 mai.

Si j'étais peintre, quelle riche matière pour mes pinceaux! l'artiste,

plongé dans l'idée délicieuse du beau, éteint ou du moins adoucit toutes

ses autres passions... Ah! si j'étais peintre!... j'ai trouvé parfois

dans leurs compositions, ainsi que dans celles des poëtes, la nature

simple et belle... mais la nature grande, immense, inimitable, jamais.

Homère, le Dante et Shakspeare, ces trois maîtres de tous les esprits

surhumains, ont enflammé mon imagination et se sont emparés de mon

cœur; j'ai baigné leurs vers de larmes brûlantes, et j'ai adoré leurs

ombres divines comme si je les voyais assis dominants dans la lumière,

et les mondes, et l'éternité. Les originaux que j'ai devant les yeux ont

rempli toutes les facultés de mon âme, et je n'oserais, Lorenzo, je

n'oserais, fussé-je Michel-Ange, tirer la première ligne de ce vaste

tableau... Dieu puissant, lorsque tu daignes arrêter les regards sur

une soirée de printemps, je suis certain que tu te félicites de ta

création, et j'ai, jusqu'à présent, regardé avec indifférence cette

source inépuisable de bonheur que tu versais à mes pieds pour me

consoler!...

Sur la cime des monts dorés par les derniers rayons du soleil, je domine

une chaîne de collines sur lesquelles je vois ondoyer les moissons, et

la vigne s'enlacer en riches guirlandes à l'entour des oliviers et des

ormeaux. Dans le lointain, des rochers et des montagnes qui semblent

entassés les uns sur les autres bornent l'horizon; devant moi et à mes

pieds, la terre est coupée en précipices, où l'on voit s'épaissir

insensiblement les ténèbres de la nuit, et dont la gueule effrayante

semble l'ouverture d'un abîme... Pendant la chaleur du midi, l'air est

rafraîchi par un bosquet qui domine et ombrage la vallée, où paissent

les troupeaux, et où les chèvres vagabondes semblent suspendues aux

rochers les plus escarpées. Les oiseaux chantent doucement, comme s'ils

plaignaient le jour qui s'éteint, les vaches mugissent, et le vent

semble se complaire au murmure mélancolique des feuilles; mais, du côté

du nord, les collines se divisent et ouvrent aux regards l'étendue dans

une plaine immense, où l'on distingue les bœufs rejoignant leur

étable et le laboureur qui les suit appuyé sur son bâton, tandis que sa

mère et son épouse préparent le souper qui rendra des forces à la

famille fatiguée, et que fument les maisons blanchissantes au loin et

les chaumières dispersées dans la campagne. Le berger trait ses

troupeaux, la vieille qui file à la porte de la bergerie interrompt son

travail et se lève pour caresser le jeune taureau et les agneaux qui

bêlent en bondissant autour de leurs mères. Plus loin, la vue, pénétrant

entre deux rangées d'arbres, se prolonge jusqu'à l'horizon, où tout se

confond, se rapetisse et disparaît; le soleil, en partant, laisse

quelques rayons pâles, comme pour dire à notre monde un éternel adieu;

les nuages, pourprés d'abord, perdent peu à peu leurs chaudes couleurs,

la plaine s'obscurcit, l'ombre se répand sur la surface de la terre, et,

de même que si je me trouvais au milieu de l'Océan, de quelque côté que

je me tourne, je n'aperçois plus que le ciel.

Hier, après deux heures de contemplation extatique d'une belle soirée du

mois de mai, je descendais pas à pas la montagne solitaire, le monde

était confié à la nuit; je n'entendais plus le chant de la villageoise,

je n'apercevais plus que le feu des pasteurs; et, pendant que mon œil

s'arrêtait sur chacune des étoiles qui brillaient au-dessus de ma tête,

mon âme acquérait quelque chose de céleste, et mon cœur se soulevait

comme s'il aspirait à quelque région plus sublime que la terre. Je me

trouvais alors sur le monticule près de l'église; la cloche des morts

sonnait, et le pressentiment de ma fin guida mes regards sur le

cimetière, où, dans leurs tombes couvertes d'herbes, dorment les

antiques pères du village.--Dormez en paix, froides reliques! la

poussière est retournée à la poussière: rien ne diminue, rien ne

s'augmente, rien ne se perd ici-bas; tout se transforme et se reproduit.

Destinée humaine! moins malheureux est que les autres hommes, l'homme

qui ne la craint pas!...

J'étais fatigué, je me couchai sous le bosquet de pins, et, dans cette

muette obscurité, mes malheurs et mes espérances se retraçaient à mon

esprit; de quelque côté que je courusse, haletant vers ce bonheur, je

n'apercevais, après un chemin âpre et stérile, qu'une fosse béante, où

devaient se perdre avec moi tous les biens et tous les maux de cette vie

inutile. Je me sentais avili, et je versais des larmes, parce que

j'avais besoin d'être consolé, et, avec des gémissements et des

sanglots, j'invoquais Thérèse!...

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 42 / 85 题