Si j'étais peintre, quelle riche matière pour mes pinceaux! l'artiste,
plongé dans l'idée délicieuse du beau, éteint ou du moins adoucit toutes
ses autres passions... Ah! si j'étais peintre!... j'ai trouvé parfois
dans leurs compositions, ainsi que dans celles des poëtes, la nature
simple et belle... mais la nature grande, immense, inimitable, jamais.
Homère, le Dante et Shakspeare, ces trois maîtres de tous les esprits
surhumains, ont enflammé mon imagination et se sont emparés de mon
cœur; j'ai baigné leurs vers de larmes brûlantes, et j'ai adoré leurs
ombres divines comme si je les voyais assis dominants dans la lumière,
et les mondes, et l'éternité. Les originaux que j'ai devant les yeux ont
rempli toutes les facultés de mon âme, et je n'oserais, Lorenzo, je
n'oserais, fussé-je Michel-Ange, tirer la première ligne de ce vaste
tableau... Dieu puissant, lorsque tu daignes arrêter les regards sur
une soirée de printemps, je suis certain que tu te félicites de ta
création, et j'ai, jusqu'à présent, regardé avec indifférence cette
source inépuisable de bonheur que tu versais à mes pieds pour me
consoler!...
Sur la cime des monts dorés par les derniers rayons du soleil, je domine
une chaîne de collines sur lesquelles je vois ondoyer les moissons, et
la vigne s'enlacer en riches guirlandes à l'entour des oliviers et des
ormeaux. Dans le lointain, des rochers et des montagnes qui semblent
entassés les uns sur les autres bornent l'horizon; devant moi et à mes
pieds, la terre est coupée en précipices, où l'on voit s'épaissir
insensiblement les ténèbres de la nuit, et dont la gueule effrayante
semble l'ouverture d'un abîme... Pendant la chaleur du midi, l'air est
rafraîchi par un bosquet qui domine et ombrage la vallée, où paissent
les troupeaux, et où les chèvres vagabondes semblent suspendues aux
rochers les plus escarpées. Les oiseaux chantent doucement, comme s'ils
plaignaient le jour qui s'éteint, les vaches mugissent, et le vent
semble se complaire au murmure mélancolique des feuilles; mais, du côté
du nord, les collines se divisent et ouvrent aux regards l'étendue dans
une plaine immense, où l'on distingue les bœufs rejoignant leur
étable et le laboureur qui les suit appuyé sur son bâton, tandis que sa
mère et son épouse préparent le souper qui rendra des forces à la
famille fatiguée, et que fument les maisons blanchissantes au loin et
les chaumières dispersées dans la campagne. Le berger trait ses
troupeaux, la vieille qui file à la porte de la bergerie interrompt son
travail et se lève pour caresser le jeune taureau et les agneaux qui
bêlent en bondissant autour de leurs mères. Plus loin, la vue, pénétrant
entre deux rangées d'arbres, se prolonge jusqu'à l'horizon, où tout se
confond, se rapetisse et disparaît; le soleil, en partant, laisse
quelques rayons pâles, comme pour dire à notre monde un éternel adieu;
les nuages, pourprés d'abord, perdent peu à peu leurs chaudes couleurs,
la plaine s'obscurcit, l'ombre se répand sur la surface de la terre, et,
de même que si je me trouvais au milieu de l'Océan, de quelque côté que
je me tourne, je n'aperçois plus que le ciel.
Hier, après deux heures de contemplation extatique d'une belle soirée du
mois de mai, je descendais pas à pas la montagne solitaire, le monde
était confié à la nuit; je n'entendais plus le chant de la villageoise,
je n'apercevais plus que le feu des pasteurs; et, pendant que mon œil
s'arrêtait sur chacune des étoiles qui brillaient au-dessus de ma tête,
mon âme acquérait quelque chose de céleste, et mon cœur se soulevait
comme s'il aspirait à quelque région plus sublime que la terre. Je me
trouvais alors sur le monticule près de l'église; la cloche des morts
sonnait, et le pressentiment de ma fin guida mes regards sur le
cimetière, où, dans leurs tombes couvertes d'herbes, dorment les
antiques pères du village.--Dormez en paix, froides reliques! la
poussière est retournée à la poussière: rien ne diminue, rien ne
s'augmente, rien ne se perd ici-bas; tout se transforme et se reproduit.
Destinée humaine! moins malheureux est que les autres hommes, l'homme
qui ne la craint pas!...
J'étais fatigué, je me couchai sous le bosquet de pins, et, dans cette
muette obscurité, mes malheurs et mes espérances se retraçaient à mon
esprit; de quelque côté que je courusse, haletant vers ce bonheur, je
n'apercevais, après un chemin âpre et stérile, qu'une fosse béante, où
devaient se perdre avec moi tous les biens et tous les maux de cette vie
inutile. Je me sentais avili, et je versais des larmes, parce que
j'avais besoin d'être consolé, et, avec des gémissements et des
sanglots, j'invoquais Thérèse!...