Encore hier, j'étais retourné à la montagne; encore hier, j'étais couché
sous le bosquet de pins; encore hier, j'invoquais Thérèse;--quand tout
à coup j'entendis un froissement de pas à travers les arbres, et il me
sembla distinguer la voix de plusieurs personnes. Bientôt j'aperçus
Thérèse et sa sœur. A la vue d'un homme, elles s'éloignèrent
effrayées. Je les appelai; et la petite Isabelle, me reconnaissant,
accourut à moi et se jeta à mon cou, m'embrassant mille et mille fois...
Je me levai, Thérèse s'appuya sur mon bras, et nous côtoyâmes,
taciturnes et muets, la rive du petit ruisseau qui conduit au lac des
Cinq-Fontaines. Là, par un mouvement sympathique, nous nous arrêtâmes
pour considérer l'étoile de Vénus, qui brillait devant nos yeux.
--Oh! me dit Thérèse avec ce doux enthousiasme qui n'appartient qu'à
elle, crois-tu que Pétrarque n'a pas souvent visité cette solitude, en
redemandant aux ombres pacifiques de la nuit sa Laure perdue? Lorsque je
lis ses vers, je me le représente mélancolique, errant, ou bien appuyé
contre un arbre, enseveli dans ses pensées, et tournant vers les cieux,
pour y chercher la beauté immortelle de Laure, ses yeux pleins de
tristesse et de larmes!... Je ne sais comment cette âme, qui avait en
elle une si grande portion de l'esprit céleste, a pu survivre dans une
si grande douleur, et s'arrêter si longtemps au milieu de nos misères
mortelles.--Oh! quand on aime vraiment!...
Et il me semblait qu'elle me pressait la main, et il me semblait que mon
cœur ne voulait plus demeurer dans ma poitrine. «Oui, tu étais créée
pour moi, née pour moi!...» Et moi,... je ne sais comment je pus
étouffer ces paroles qui s'élançaient hors de mes lèvres!...
Elle montait la colline, et je marchais derrière elle; toutes les
facultés de mon âme étaient en Thérèse, et la tempête qui les avait
agitées se calmait peu à peu.
--Tout est amour, dis-je: l'univers n'est qu'amour; mais qui jamais le
sentit et l'exprima mieux que Pétrarque? Ces quelques hommes qui, par
leur génie, se sont élevés au-dessus du vulgaire, m'épouvantent
d'admiration; mais Pétrarque me remplit de confiance religieuse et
d'amour, et, tandis que mon esprit lui sacrifie comme à un dieu, mon
cœur l'invoque comme un père et comme un ami consolateur...
Thérèse soupira et sourit tout ensemble.
La montée l'avait fatiguée.
--Reposons-nous, me dit-elle.
L'herbe était humide. Je lui montrai un mûrier peu éloigné, le mûrier le
plus beau que j'aie jamais vu, élevé, solitaire, touffu. Dans ses
rameaux se trouve un nid de chardonnerets. Ah! je voudrais pouvoir, sous
l'ombre de ce mûrier, élever un autel. La petite nous avait quittés, et
courait çà et là, cueillant des fleurs, et les jetant aux _lucioles_ qui
venaient à elle phosphorescentes. Thérèse était couchée sous le mûrier;
j'étais assis près d'elle, la tête appuyée contre le tronc de l'arbre.
Je récitais la cantate de Sapho; la lune se levait...
Oh! pendant que j'écris, pourquoi mon cœur bat-il avec tant de force?
Heureuse soirée!...