14 mai.

Encore hier, j'étais retourné à la montagne; encore hier, j'étais couché

sous le bosquet de pins; encore hier, j'invoquais Thérèse;--quand tout

à coup j'entendis un froissement de pas à travers les arbres, et il me

sembla distinguer la voix de plusieurs personnes. Bientôt j'aperçus

Thérèse et sa sœur. A la vue d'un homme, elles s'éloignèrent

effrayées. Je les appelai; et la petite Isabelle, me reconnaissant,

accourut à moi et se jeta à mon cou, m'embrassant mille et mille fois...

Je me levai, Thérèse s'appuya sur mon bras, et nous côtoyâmes,

taciturnes et muets, la rive du petit ruisseau qui conduit au lac des

Cinq-Fontaines. Là, par un mouvement sympathique, nous nous arrêtâmes

pour considérer l'étoile de Vénus, qui brillait devant nos yeux.

--Oh! me dit Thérèse avec ce doux enthousiasme qui n'appartient qu'à

elle, crois-tu que Pétrarque n'a pas souvent visité cette solitude, en

redemandant aux ombres pacifiques de la nuit sa Laure perdue? Lorsque je

lis ses vers, je me le représente mélancolique, errant, ou bien appuyé

contre un arbre, enseveli dans ses pensées, et tournant vers les cieux,

pour y chercher la beauté immortelle de Laure, ses yeux pleins de

tristesse et de larmes!... Je ne sais comment cette âme, qui avait en

elle une si grande portion de l'esprit céleste, a pu survivre dans une

si grande douleur, et s'arrêter si longtemps au milieu de nos misères

mortelles.--Oh! quand on aime vraiment!...

Et il me semblait qu'elle me pressait la main, et il me semblait que mon

cœur ne voulait plus demeurer dans ma poitrine. «Oui, tu étais créée

pour moi, née pour moi!...» Et moi,... je ne sais comment je pus

étouffer ces paroles qui s'élançaient hors de mes lèvres!...

Elle montait la colline, et je marchais derrière elle; toutes les

facultés de mon âme étaient en Thérèse, et la tempête qui les avait

agitées se calmait peu à peu.

--Tout est amour, dis-je: l'univers n'est qu'amour; mais qui jamais le

sentit et l'exprima mieux que Pétrarque? Ces quelques hommes qui, par

leur génie, se sont élevés au-dessus du vulgaire, m'épouvantent

d'admiration; mais Pétrarque me remplit de confiance religieuse et

d'amour, et, tandis que mon esprit lui sacrifie comme à un dieu, mon

cœur l'invoque comme un père et comme un ami consolateur...

Thérèse soupira et sourit tout ensemble.

La montée l'avait fatiguée.

--Reposons-nous, me dit-elle.

L'herbe était humide. Je lui montrai un mûrier peu éloigné, le mûrier le

plus beau que j'aie jamais vu, élevé, solitaire, touffu. Dans ses

rameaux se trouve un nid de chardonnerets. Ah! je voudrais pouvoir, sous

l'ombre de ce mûrier, élever un autel. La petite nous avait quittés, et

courait çà et là, cueillant des fleurs, et les jetant aux _lucioles_ qui

venaient à elle phosphorescentes. Thérèse était couchée sous le mûrier;

j'étais assis près d'elle, la tête appuyée contre le tronc de l'arbre.

Je récitais la cantate de Sapho; la lune se levait...

Oh! pendant que j'écris, pourquoi mon cœur bat-il avec tant de force?

Heureuse soirée!...

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 43 / 85 题