Je ne l'ai point osé, Lorenzo, je ne l'ai point osé!... Je pouvais
l'embrasser, je pouvais la presser là sur mon cœur... Je l'ai trouvée
endormie, le sommeil tenait fermés ses grands yeux noirs; mais les roses
de son visage s'étaient répandues plus fraîches que jamais sur ses joues
humides, son corps était négligemment abandonné sur un sofa, un bras
soutenait sa tête, tandis que l'autre pendait mollement; souvent je l'ai
vue à la promenade, à la danse; j'ai senti retentir jusqu'au fond de mon
cœur les accents de sa voix et les sons de sa harpe: je l'adorais
alors, comme si je l'eusse vue descendre du paradis; mais belle comme
aujourd'hui, jamais, non, jamais je ne l'avais vue: ses vêtements légers
me laissaient apercevoir les contours de ses formes angéliques. Mon âme
la contemplait... et, que te dirais-je, Lorenzo?... toutes les extases
et toutes les fureurs de l'amour me brûlaient et m'emportaient hors de
moi. Je touchais tour à tour, et comme un fanatique ferait de la nappe
de l'autel, sa robe flottante, sa chevelure parfumée, et le bouquet de
violettes qu'elle avait au milieu du sein... Oui, oui, sous cette main
devenue sacrée, je sentais battre son cœur, je respirais l'haleine
qui s'échappait de sa bouche entr'ouverte!... j'étais prêt à boire toute
la volupté de ses lèvres célestes; un seul baiser... et j'eusse béni
les larmes que depuis si longtemps je dévore pour elle... Mais alors!...
alors, je l'entendis soupirer dans son sommeil... Je m'arrêtai comme
retenu par une main divine...
--C'est moi, me dis-je, qui le premier t'ai appris l'amour et les
larmes; peut-être as-tu cherché un instant de sommeil, parce que j'ai
troublé tes nuits autrefois innocentes et tranquilles...
A cette pensée, je me suis prosterné devant elle... immobile et retenant
ma respiration... et je l'ai fuie précipitamment pour ne pas la rendre à
la vie; elle ne se plaint jamais, et ce silence redouble ma peine; mais
son visage de plus en plus triste, son regard noyé dans une triste
langueur, ses tressaillements au seul nom d'Odouard... ses soupirs en
pensant à sa mère... ah! Lorenzo, le Ciel nous l'eût-il accordée, si
elle n'eût pas dû supporter sa portion de nos douleurs?... Dieu éternel,
existes-tu vraiment pour nous, ou n'es-tu qu'un père dénaturé qui se
complaît aux soupirs et aux larmes de ses enfants?... Lorsque tu envoyas
sur la terre la vertu, ta fille aînée, tu lui donnas pour guide la
douleur; mais aussi pourquoi laisser la jeunesse et la beauté sans force
pour soutenir les châtiments d'un aussi sévère instituteur? Dans toutes
mes afflictions, j'ai levé vers toi mes bras suppliants, mais sans
jamais oser me plaindre ni pleurer; mais, maintenant, oh! pourquoi me
laisser entrevoir le bonheur pour me l'enlever ensuite pour jamais?...
Pour jamais? Oh! non, non, Thérèse est toute mienne, tu me l'as
accordée, ô mon Dieu! lorsque tu me créas un cœur capable de
l'aimer... éternellement... immensément!...