12 mai.

Je ne l'ai point osé, Lorenzo, je ne l'ai point osé!... Je pouvais

l'embrasser, je pouvais la presser là sur mon cœur... Je l'ai trouvée

endormie, le sommeil tenait fermés ses grands yeux noirs; mais les roses

de son visage s'étaient répandues plus fraîches que jamais sur ses joues

humides, son corps était négligemment abandonné sur un sofa, un bras

soutenait sa tête, tandis que l'autre pendait mollement; souvent je l'ai

vue à la promenade, à la danse; j'ai senti retentir jusqu'au fond de mon

cœur les accents de sa voix et les sons de sa harpe: je l'adorais

alors, comme si je l'eusse vue descendre du paradis; mais belle comme

aujourd'hui, jamais, non, jamais je ne l'avais vue: ses vêtements légers

me laissaient apercevoir les contours de ses formes angéliques. Mon âme

la contemplait... et, que te dirais-je, Lorenzo?... toutes les extases

et toutes les fureurs de l'amour me brûlaient et m'emportaient hors de

moi. Je touchais tour à tour, et comme un fanatique ferait de la nappe

de l'autel, sa robe flottante, sa chevelure parfumée, et le bouquet de

violettes qu'elle avait au milieu du sein... Oui, oui, sous cette main

devenue sacrée, je sentais battre son cœur, je respirais l'haleine

qui s'échappait de sa bouche entr'ouverte!... j'étais prêt à boire toute

la volupté de ses lèvres célestes; un seul baiser... et j'eusse béni

les larmes que depuis si longtemps je dévore pour elle... Mais alors!...

alors, je l'entendis soupirer dans son sommeil... Je m'arrêtai comme

retenu par une main divine...

--C'est moi, me dis-je, qui le premier t'ai appris l'amour et les

larmes; peut-être as-tu cherché un instant de sommeil, parce que j'ai

troublé tes nuits autrefois innocentes et tranquilles...

A cette pensée, je me suis prosterné devant elle... immobile et retenant

ma respiration... et je l'ai fuie précipitamment pour ne pas la rendre à

la vie; elle ne se plaint jamais, et ce silence redouble ma peine; mais

son visage de plus en plus triste, son regard noyé dans une triste

langueur, ses tressaillements au seul nom d'Odouard... ses soupirs en

pensant à sa mère... ah! Lorenzo, le Ciel nous l'eût-il accordée, si

elle n'eût pas dû supporter sa portion de nos douleurs?... Dieu éternel,

existes-tu vraiment pour nous, ou n'es-tu qu'un père dénaturé qui se

complaît aux soupirs et aux larmes de ses enfants?... Lorsque tu envoyas

sur la terre la vertu, ta fille aînée, tu lui donnas pour guide la

douleur; mais aussi pourquoi laisser la jeunesse et la beauté sans force

pour soutenir les châtiments d'un aussi sévère instituteur? Dans toutes

mes afflictions, j'ai levé vers toi mes bras suppliants, mais sans

jamais oser me plaindre ni pleurer; mais, maintenant, oh! pourquoi me

laisser entrevoir le bonheur pour me l'enlever ensuite pour jamais?...

Pour jamais? Oh! non, non, Thérèse est toute mienne, tu me l'as

accordée, ô mon Dieu! lorsque tu me créas un cœur capable de

l'aimer... éternellement... immensément!...

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 41 / 85 题